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CHAPITRE XIII

Les fourrages ; production, vente et achat. — Aliments destinés à l'amélioration des rations. Résidus d'industrie. Richesse et valeur des matières alimentaires. Comparaison entre l'achat des fourrages et l'achat des engrais. — Les semences : production, vente et achat — Économies réalisables dans l'emploi des semences, exemples de la fécondité des graines de céréales, expériences de M. Grandeau.

— Qualité des semences, leur amélioration par sélection, leurs facultés germinatives. — Fraudes dans le commerce des semences, contrôle des stations d'essai.— Quantités de semences employées par hectare. Rapport entre le poids des récoltes et celui des semences. — Matières premières diverses : échalas, soufre, sulfate de cuivre dans les pays vignobles.

— Dépenses diverses : entretien du matériel, dépenses personnelles des cultivateurs.

Les fourrages ne représentent généralement que des matières agricoles destinées à subir des transformations ultérieures avant d'être portées au marché. Ce ne sont que des matériaux plus ou moins ouvrés, ce ne sont pas des produits définitifs de l'industrie agricole. On vend son bétail, on ne vend en général ni ses foins, ni ses trèfles, ni ses pâturages, ni ses racines. Sous leur forme qui n'est que passagère, les substances destinées à l'alimentation du bétail ne donnent

ordinairement lieu à aucun échange, elles se consomment sur place.

Les combinaisons agricoles ne sont cependant pas régies par des formules invariables, elles dépendent des circonstances. Ce n'e6t pas en vue de se conformer à de prétendus principes tbéoriquesquelescultivateursentretiennentdesanimauxpoar utiliser leurs ressources fourragères, c'est simplement parce que, dans la plupart des situations, ils n'ont pas de meilleu: emploi à en faire. Beaucoup, d'ailleurs, ne supporteraient évidemment pas les frais de longs voyages ; il en est même qui ne peuvent pas se déplacer et qu'il ne peut être par conséquent question d'écouler au loin. Mais tous ne sont pas immobilisés parleur constitution particulière. Les foins de prairies naturelles ou de luzerne ne souffrent nullement des transports. Sous forme de balles pressées, leur usage n'est empêché ni parle temps ni par la distance. Les villes ne peuvent d'ailleurs se passer de provisions pour leurs animaux, et il n'y a que l'agriculture qui soit en mesure de les fournir. Sous la pression de la nécessité, l'industrie est obligée, partout où elle en a besoin, d'en offrir un prix assez élevé pour inviter à leur production et modifier au besoin l'organisation des systèmes de culture.

La vente des fourrages, contre laquelle on est tenté de protester, est une opération aussi irréprochable au point de vue technique que celle des autres produits agricoles. Elle exige seulement quelques dispositions spéciales. Si l'on ne rend pas au sol les éléments fertilisants emportés avec les récoltes, on risque de l'épuiser rapidement. Quel que soit le genre d'opérations auxquelles on se livre, il faut observer les règles qui dérivent de la loi des restitutions. A mesure que s'accroît l'importance des produits exportés doit s'accroître celle des importations de matières fertilisantes. Si une exploitation ne produit pas assez de fumier, son rem-

placement par des engrais d'origine extérieure devient indispensable. Qu'ils soient obtenus sur un point ou un autre, les résultats sont les mêmes, et le fonds n'y perd rien. Les meilleurs procédés de culture sont en définitive ceux qui tirent le parti le plus avantageux de la terre, tout en conservant sa fertilité ; ils varient avec les circonstances sans qu'on puisse établir a priori la supériorité des uns sur les autres. Si les agriculteurs vendent parfois une partie de leurs récoltes fourragères, ils achètent souvent, en compensation, des substances alimentaires destinées à la consommation du bétail. En s'y décidant, leur but est moins d'augmenter leurs ressources que d'en assurer un meilleur emploi. C'est que les produits dont ils disposent laissent ordinairement à désirer par leur composition. Les fourrages verts, les racines, etc., sont en général d'une pauvreté excessive en principes azotés. Il n'y a pas entre leurs différents éléments des proportions convenables, et le défaut d'équilibre qui en résulte nuit à leur bonne utilisation. Leur relation nutritive est défectueuse. Au lieu de se présenter dans le rapport de un à cinq et même de un à trois avec les matières non azotées, les matières azotées ne figurent que pour un sixième ou pour un septième de leurs principes essentiels. L'addition à ces fourrages d'autres aliments plus ricbes modifie immédiatement leurs propriétés en augmentant leur puissance alimentaire. C'est ce que la science a démontré depuis une vingtaine d'années, et ce que la pratique avait prévu depuis beaucoup plus de temps. Les marchandises recherchées par la culture sont donc celles qui se distinguent par leur teneur élevée en azote ; de toutes, les farineux et les tourteaux sont les plus importantes. Ce sont avant tout des éléments d'amélioration , qu'on estime beaucoup plus en raison des modifications qu'ils permettent d'introduire dans Je rationnement des animaux, qu'en raison du supplément de ressources qu'ils représen-

tent. En usant de leur intervention, on peut même faire consommer des denrées qu'on serait obligé de transformer en litières si Ton en était privé. Aussi leurs services sont-ils d'autant mieux appréciés qu'on a plus de fourrages médiocres. L'activité de leur marché dépend des récoltes et de leur qualité. Assez souvent négligés à la suite des années sèches, qui ne donnent que des fourrages peu abondants mais substantiels, ils s'écoulent facilement au contraire après les années humides, qui sont presque toujours plus remarquables par les rendements des cultures fourragères que par leur valeur alimentaire.

Quelquefois cependant, certaines industries, comme les distilleries, les brasseries, les fromageries, etc., sont embarrassées de résidus qui ne peuvent être utilisés que par le bétail, et même dans quelques cas par certaines espèces de bétail seulement. Ce sont, pour les cultivateurs qui sont bien placés parleur position pour en profiter, des ressources qu'ils n'ont garde de dédaigner. Le prix des déchets qu'on leur offre dans ces conditions se règle, en effet, sur leurs propositions. Quand la culture a besoin de substances alimentaires pour améliorer ses provisions, elle subit les exigences des vendeurs, mais quand on s'adresse à elle pour ébouler des produits qui ne peuvent pas recevoir d'autre destination, c'est elle qui fait prévaloir sa volonté. Aussi, se tromperait-on grossièrement si Ton voulait estimer les fourrages, comme les engrais, d'après leur dosage. Le cours des matières protéiques ou azotées est extrêmement variable, à un même moment, avec les produits qui les contiennent. C'est ainsi qu'il peut arriver qu'il soit très élevé dans les farineux par cela même qu'il est très faible dans les fourrages, ou, eu d'autres termes, que les farineux se vendent précisément cher parce que les fourrages, qui réclament leur emploi pour leur amélioration, sont abondants et bon marché. Le phénomène inverse

se présente également dans des circonstances opposées.

Nos systèmes de culture les plus suivis ne comportent guère que l'achat de matières alimentaires complémentaires. Quelques uns cependant demandent au commerce jusqu'au foin et à la luzerne qui leur sont nécessaires pour l'entretien des animaux de trait indispensables à leurs travaux ; d'autres plantes plus lucratives que les prairies occupent leurs terrains, ainsi que nous l'avons déjà remarqué.

Que ce soit pour une raison ou pour une autre, l'achat des substances alimentaires pour le bétail remplit, dans une certaine mesure, le même rôle que l'achat d'engrais; il augmente la masse des matières fertilisantes disponibles. Sous forme de fourrages ou de produits équivalents, l'unité d'azote a presque toujours une valeur supérieure à celle qu'elle aurait sous forme d'engrais. L'intermédiaire du bétail, comme agent de transformation des produits qui lui sont réservés, se recommande donc d'une manière générale. Mieux vaut, en principe, faire manger ses récoltes que de les enfouir directement dans le sol. La supériorité économique de la consommation des produits de la culture dans les étables, sur leur emploi direct à la fertilisation des terres, n'est cependant pas toujours également bien établie. Elle est quelquefois douteuse, elle est même contestable dans certains cas. De là, la doctrine de la culture sans animaux, ou seulement avec des animaux indispensables, et l'adoption des méthodes que l'on a désignées du nom de sidéra tion. On enterre les récoltes au lieu d'attendre leur transformation en fumier.

Les cultivateurs n'emploient guère que leurs fourrages, leurs semences sont prises tantôt sur le produit de leurs récoltes, tantôt dans le commerce. Les plantes cultivées pour leur grain pourvoient presque partout aux exigences de leur réensemencement. Des provisions obtenues on commence

ordinairement par distraire les quantités correspondantes aux besoins de l'exploitation, pour porter ensuite le reste au marché. Le service du domaine passe en première ligne, ce n'est qu'après l'avoir assuré qu'on dispose des excédents vraiment disponibles. Dans les pays à céréales, l'habitude dominante est de séparer immédiatement après la moisson les semences de Tannée suivante de la production obtenue. Sous le régime du métayage, leur prélèvement précède le partage des grains entre le propriétaire et son métayer. Avec le fermage, elles constituent dans bien des cas, et surtout dans les pays pauvres, comme le bétail de trait, des cheptels attachés aux fonds dont elles proviennent. Elles n'appartiennent pas alors aux fermiers, mais à la propriété ; ce sont, au point de vue du droit, des immeubles par destination, des accessoires de la terre dont elles suivent la condition. Si parfois cependant on en dispose pour la vente, ce n'est qu'à la condition de les remplacer en les renouvelant pour les améliorer. Quand la production du grain n'est plus le but de la culture, il n'y a plus le même intérêt à faire ses semences. Leur production serait une source de complications devant lesquelles on recule généralement. On se spécialise dans ses opérations et cette spécialisation en provoque d'autres. La division du travail s'accentue entre pays différents. Les uns achètent des graines, les autres les produisent. Ce sont pour les premiers une matière première, pendant qu'elles représentent une matière fabriquée pour les derniers. Les cultivateurs s'approvisionnent ainsi plus ou moins loin, suivant les circonstances. C'est le Nord et l'Allemagne qui fournissent les semences de betteraves les plus estimées, le Sud-Est les plus grandes quantités de graines de jardin. Les meilleures graines de luzerne viennent du Poitou ou de la Provence ; celles de lin, des provinces russes de la Baltique, etc. De grandes maisons de commerce

servent d'ailleurs d'intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs en facilitant à la fois les ventes et les achats de la culture ; il n'y a pas de centre agricole un peu important qui n'en possède de plus modestes.

Les quantités de semences à employer sont extrêmement variables avec la nature des plantes cultivées et même pour chacune d'elles, avec le mode de culture adopté. Si toutes les graines donnaient naissance à une plante vigoureuse, on pourrait en limiter l'emploi à de très faibles proportions. Le froment, en particulier, est doué d'une fécondité qui tient du merveilleux. Elle est signalée depuis longtemps. Dans son Artde multiplier les grains, qui date de 1809, François de Neufchâteau en cite de nombreux exemples. Le plus curieux est celui des résultats obtenus à Cambridge par Cbarles Miller. «Le 2 juin 1766, il sema quelques grains de froment rouge ordinaire. Le 8 août, il choisit une seule plante qui avait dix-huit jets. Il replanta chaque jet séparément. Il les sépara, les replanta de nouveau. La totalité de ces tiges repiquées monta, avant la mi-octobre, à soixante-sept. Elles furent très vigoureuses pendant tout l'hiver. Elles tallèrent pour la troisième fois, furent divisées et transplantées. Depuis la mi-mars jusqu'au 12 avril, il y eut cinq cents plants qui, ayant mûri, donnèrent vingt et un mille neuf épis, ou cinq cent soixante-seize mille huit cent quarante grains venus d'un seul grain. Quelques pieds avaient cent épis, et quelques-uns de ceux-ci avaient jusqu'à sept pouces de long. » Plus tard, vers 1842, Loiseleur Deslongchamps est revenu sur des faits semblables en publiant ses Considérations sur 'les céréales, où abondent aussi des indications du même genre. Il rappelle notamment de curieuses expériences culturales qui valurent à son auteur, le sieur Poulet, de Salon (Bouches-du-Rhône), en l'an VIII, une médaille d'encouragement de la Société d'Agriculture du département de la Seine ,

devenue plus tard Société royale et centrale, puis Société centrale, et enfin Société nationale d'Agriculture de France, c En l'an VIII de l'ère de la République, dit-il, le sieur Poulet obtint de 600 pieds de blé transplantés une récolte qui lui donna plus de 400 pour un, et ayant recommencé Tannée suivante son expérience plus en grand, il transplanta 57,200 pieds, dont 50,000 le furent dans les mois de janvier, février et mars. Tous ces pieds furent très espacés, de manière qu'ils occupèrent environ un demi-hectare de terrain. Le sieur Poulet n'avait employé que six livres de grains, poids du pays, et, si son demi-hectare eût été ensemencé à l'ordinaire, il lui eût fallu deux quintaux de ce môme poids. Le premier avantage que ce cultivateur retira de sa méthode de repiquage fut d'abord une très grande économie faite sur les semences, ensuite son produit fut de 300 pour un. » Loiseleur Deslongchamps avait récolté lui-môme, en 1837, un pied qui portait soixante épis, mais il a négligé d'en compter les grains. Depuis, il a vu fréquemment, dans ses cultures en lignes, 20 à 30 épis sur le môme pied, et sur quelques-uns, mais en moins grand nombre, de 30 à 42. Comme François de Neutcbâteau, Loiseleur Deslongchamps recommandait la culture en lignes, il préconisait môme le repiquage du blé, comme il se pratique maintenant dans certaines situations pour les betteraves, le colza, le tabac, etc.

M. Grandeau a repris, dans ces dernières années, des expériences analogues. D'un seul grain de blé il a pu obtenir une touffe dont sont sortis jusqu'à 37 épis de 55 à 60 grains, qui ont donné ensemble 1,800 grains. En semant grains à grains, à des distances de 25 centim. en tous sens, il a réalisé sur des parcelles d'expérience des rendements correspondant à 4,100 kilogr.de blé à l'hectare avec 7^,500 de semences. Un bon grain de blé pèse environ 50 milligr., et la plante auquel il donne naissance peut oc-

cuper 6 à 7 décim. carrés; d'autres graines sont beaucoup plus légères, et les végétaux qu'elles reproduisent sont beaucoup plus volumineux. Des espèces adoptées pour la grande culture celle qui présente la plus grande disproportion entre le développement qu'elle peut prendre et la petitesse de sa semence est le tabac. Chaque pied couvre facilement un mètre carré, on a compté plus de 10,000 de ses grains par centimètre cube. Si aucun n'était perdu, il suffirait du volume d'un dé à coudre pour ensemencer un hectare.

La qualité des semences exerce une action considérable sur la récolte. Son amélioration progressive est un puissant élément d'augmentation des rendements. Jamais le soin n'en a été négligé, mais jamais aussi il n'a été si bien compris que depuis une vingtaine d'années. De tout temps, les cultivateurs ont mis de côté pour leurs ensemencements les . meilleures parties de leurs récoltes. On ne se contente plus maintenant de ce procédé primitif, on opère avec plus de méthode, et l'on obtient des résultats beaucoup plus remarquables. Le procédé qui a prévalu est celui du major Hailett, de Brighton, qui s'est fait une spécialité de la création de semences prolifiques depuis 1870 •

« Ce procédé, disait M. Grandeau, dans une conférence faite au Congrès des grains et farines en 1888, ce procédé que loin de cacher il s'est efforcé de faire connaître dans tous ses détails pour provoquer des imitateurs est des plus simples. Il consiste à choisir, et c'est comme cela qu'ont été obtenues les plus belles variétés de blés prolifiques, Nursery, Goldendrop, etc., dans un champ de blé ordinaire le plus beau pied, dans ce pied le plus bel épi, et dans cet épi les grains les plus lourds et les mieux conformés pour les semer seulement dans un sol bien préparé et bien fumé. — Parcourez votre champ, choisissez quatre, cinq ou six épis des plus beaux ; quand vous les aurez réunis, comparez-les et

éliminez les médiocres. Dans un épi de blé, il y a trois sortes de grains : ceux du milieu, ceux de la tête, et ceux de la base de l'épi) vous les séparerez avec soin à la main, vous les isolerez et eu ferez trois lots, dans lesquels vous prendrez les plus gros grains. La partie moyenne de l'épi sera presque toujours la meilleure. Vous sèmerez ces grains de choix, vous leur donnerez une alimentation suffisante, vous ne les sèmerez pas à la volée, ils seraient trop près les uns des autres, mais vous les planterez comme vous feriez des haricots, par exemple, et Tannée suivante vous choisirez à nouveau un certain nombre d'épis de choix dans la récolte : dans ces mômes épis vous prendrez les meilleurs, vous recommencerez votre opération, et en deux ans vous obtiendrez un blé de pays amélioré au point de ne plus ressembler à son aïeul. » C'est simplement l'application des principes les plus sévères de la sélection au choix des grains de semences. On la connaissait pour l'avoir appliquée à la création de races nouvelles de betteraves et de plantes racines. Oc n'en avait pas encore fait un usage régulier pour le blé. Les croisements, auxquels on a eu recours de plus en plus, n'ont fait que la compléter.

L'influence des semences sur la récolte est indéniable. On y a insisté avec raison, mais on a été tenté d'en exagérer l'importance. Oe n'est qu'un des facteurs de la production et ce n'est que par sa combinaison avec les autres qu'il donne de bons résultats. Chaque climat, chaque pays, chaque sol, chaque culture a ses semences qui lui conviennent mieux que d'autres. Leur amélioration suppose des améliorations parallèles de tous les agents de la production. On perdrait souvent sou temps à vouloir agir sur l'an sans agir sur les autres..

Les graines ne réussissent pas toutes. Quoi que Ton fasse, il s'en trouve toujours de trop profondément enterrées et

d'autres qui ne le sont pad assez. Elles se gênent par leur voisinage. Des accidents de toutes sortes en compromettent la levée. Il y en a toujours un certain nombre de défectueuses, et leur pureté peut laisser plus ou moins à désirer. Sur cent, on n'en trouve guère, d'après M. Schribaux, professeur d'Agriculture à l'Institut agronomique, que 93 susceptibles de germer pour les céréales ordinaires, 80 à 83 pour le trèfle et la luzerne, 73 pour le sainfoin, 67 pour le maïs, 40 à 50 pour les graminées des prairies naturelles.

La valeur des semences varie dans d'assez grandes limites, et leurs altérations ne se manifestent pas toujours par des signes faciles à saisir. Les graines saines 3e distinguent mal à première vue, dans la plupart des cas, de celles qui ne le sont pas. Elles se confondent souvent extérieurement les unes et les autres. Aussi, s'il y a beaucoup de marchands qui ne livrent que des marchandises loyales, il y en a malheureusement aussi qui profitent des confusions qui peuvent se commettre entre les bonnes et les mauvaises. Ces derniers spéculent sur la confiance de leurs clients et les trompent audacieusement. Dans tous les genres de commerce, on est obligé de compter avec la fraude, mais elle se développe d'autant mieux que ses abus sont plus difficiles à constater et à réprimer. Les transactions qui portent sur les semences, comme celles qui portent sur les engrais, ne s'y prêtent que trop. Si ce n'était que la perte d'argent, correspondante à la différence qui existe entre la valeur réelle des grains livrés à la culture et le prix auquel ils ont été payés, le mal ne serait pas bien grand. Ce n'est là que leur moindre inconvénient. Les fournitures malhonnêtes compromettent le fruit de travaux de préparation et d'entretien du sol, toujours très coûteux; en supprimant une récolte prévue, elles dérangent l'économie générale des modes d'exploitation; enfin elles retardent d'une année desrécoKes sur le mon-

tant desquelles on croyait pouvoir baser ses calculs. Les dommages indirects l'emportent de beaucoup sur les dommages directs. On ne saurait prendre trop de précautions pour les éviter.

Les tromperies auxquelles donne lieu le commerce des semences se rapportent au choix des variétés et à leur valeur germinative. On livre une espèce pour une autre ou encore des graines qui ont perdu leurs facultés essentielles pour des graines en bon état. De ces deux genres de fraudes, la première se reconnaît à la végétation, et Ton n'ose pas en abuser. Son renouvellement ne tarderait pas, du reste, à enlever tout crédit à son auteur ; elle ne peut pas se prolonger bien longtemps. La seconde n'a pas les mômes conséquences ; mille prétextes peuvent être invoqués pour en décliner la responsabilité. On peut la rejeter sur la terre, sur les accidents météorologiques, sur le cultivateur luimême qui est victime des abus commis à son préjudice : c'est la plus fréquente. Toutes deux se combinent quelquefois, et leur association est particulièrement à craindre pour les graines de variétés nouvelles et rares qui se maintiennent à un cours élevé. Aux semences d'origine authentique on en mélange d'autres de toutes provenances qu'on a eu soin de stériliser préalablement en les passant au four. Quand les semailles sont assez épaisses, la fraude modérée et la levée satisfaisante, l'opération délictueuse du fournisseur laisse des doutes, mais les circonstances seraient-elles moins favorables qu'il n'y aurait aucun moyen de la constater matériellement après le semis. Ce procédé de falsification a été souvent employé; on en a signalé de nombreux exemples dans ces dernières années, au moment où l'agriculture du Nord commençait à substituer à ses anciennes betteraves de nouvelles variétés plus riches eu sucre dont la graine manquait pour satisfaire à toutes lesdemandes. C'est une méthode

analogue à laquelle on a eu recours aussi, dans le Midi, pour écouler, sous le nom de cépages recherchés des viticulteurs, des boutures sans valeur de vignes françaises ; on en introduisait jusqu'à cinquante pour cent, après les avoir séchées à l'étuve, dans les paquets qui étaient mis en vente.

La stérilité des semences est parfois voulue ; elle peut tenir aussi à leur vieillesse, à leur mauvaise conservation, aux souffrances qu'elles ont éprouvées pendant de longs voyages sur mer, simplement peut-être au mauvais procédé auquel on a eu recours pour augmenter leur brillant en les remuant avec une pelle enduite d'huile, ou encore à de tout autres causes ; ses conséquences ne sont pas moins graves. On peut heureusement s'en préserver en vérifiant expérimentalement leur valeur par des germinations de petites quantités, ou mieux en en soumettant un échantillon au contrôle des stations d'essai, qui sont beaucoup mieux organisées que ne peuvent l'être de simples cultivateurs pour en faire la vérification. De Suisse, d'Allemagneet d'Autriche- Hongrie où elles fonctionnent depuis longtemps, ces utiles institutions ont été introduites en France, depuis quelques années, par la création d'un laboratoire spécial annexé à l'Institut agronomique. Les bulletins d'analyses n'indiquent pas seulement la proportion des graines susceptibles de germer pour cent, ils mentionnent la nature des principales graines étrangères qui entrent dans les mélanges. Oe n'est pas tout sans doute, c'est cependant beaucoup.

La proportion de semences employées par hectare dépasse de beaucoup celle qui serait strictement nécessaire s'il n'en manquait aucune. En fait, on sème à la volée de 200 à 300 litres de blé par hectare, de 250 à 350 litres de seigle, de 300 à 400 litres d'avoine, 35 litres seulement de maïs en poquets, 200 litres de haricot3, 300 litres de lin, 3 à 4 litres de colza, 35 litres de trèfle ou de légume, 400 à 500 litres de

sainfoin, 5 à 6 kilogr. de betteraves, 3 à 4 kilogr. de carottes, 2 à 4 kilogr. de navets, 20 hectol. de tubercules de pommes de terre, etc. Ces quantités, consacrées par l'usage, varient souvent très peu. Elles ont acquis presque partout une si grande fixité, pour le blé en particulier, qu'elles servent dans beaucoup de pays de terme de comparaison pour les surfaces ensemencées. Et comme la sole de froment occupe une fraction déterminée et à peu près invariable des terres en culture, on passe très facilement du total des semences nécessaires à celui de la surface entière du domaine. Quand on dit, par exemple, d'une propriété donnée, qu'elle exige quarante ou cinquante hectolitres de semences, on en conclut immédiatement que son étendue doit atteindre un chiffre qu'on évalue facilement. On compare l'importance d'exploitations voisines, soumises à un môme système de culture, par la quantité de semences qu'emploie chacune d'elles, comme on les compare aussi par le nombre de charrues ou d'attelages qu'elles occupent.

C'est un usage assez répandu dans nos campagnes que d'évaluer les rendements par leur rapport avec la masse de semences mise en terre. Cette méthode, si grossière et si imparfaite qu'elle soit, ne laisse pas que d'avoir ses avantages. Sans doute le rapport des quantités de grains récoltés et des quantités de grains semés peut varier, pour des rendements équivalents, du simple au double, et môme plus. Il n'est pas nécessaire, pour le prouver, de se reporter aux cultures expérimentales que nous avons signalées. Tout en permettant de réduire de près de moitié les semences nécessaires à la culture d'un hectare de blé, les semailles en lignes contribuent plutôt à augmenter qu'à diminuer sa récolte. Ne serait -elle pas modifiée qu'elle représenterait une proportion double. Lamôme récolte de 20 hectol. correspond à dix ou vyigt fois la semence selon qu'on a semé deux hectol.

ou un seul. Ce n'est donc pas dire beaucoup que de proclamer qu'on a obtenu dix ou vingt pour un. Cependant, si Ton veut bien réfléchir que chaqus milieu a ses usages généraux, on reconnaîtra que l'estimation des rendements par le rapport des récoltesaux semences a sesavantages; elieélimine la notion toujours incertaine et difficile à vérifier des surfaces. A vouloir mieux, on risque souvent, en s'adressant aux cultivateurs, de ne rien apprendre d'eux. Ces observations faites, on peut admettre que, dans les conditions ordinaires d'une bonne culture moyenne, le blé rend de huit à dix pour uo; le seigle, six pour un ; le maïs, soixante pour un; le colza, six cents à sept cents pour un. Ce sont, comme on le voit, des différences considérables. Pour les plantes autres que les plantes cultivées pour le grain, ce mode d'évaluation doit être modifié; on ne peut plus comparer que le produit en argent de la récolte à la valeur des semences. Les conclusions auxquelles on arriverait par ce système donneraient des résultats non moins curieux.

Les engrais, les fourrages et les semences sont les principales matières premières que mettent en œuvre les cultivateurs. Ce ne sont pas les seules, il y en a beaucoup d'autres, mais il serait bien difficile d'en faire une énumération complète. Toutes ne sont pas destinées à devenir l'objet de transformations ultérieures; elles sont quelquefois détruites par l'usage purement et simplement. Certains modes d'exploitation en emploient plusieurs d'une nature toute particulière. Les pays vignobles, par exemple, n'ont pas besoin de semences ; ils font venir du dehors la plus grande partie de leurs engrais et de leurs fourrages ; ils achètent aussi des échalas, du soufre, du sulfate de cuivre. La dépense des échalas est une charge assez lourde pour les propriétaires qui sont obligés de s'y soumettre. Suivant leur nombre, leurs dimensions et leurs qualités, les frais qu'ils entraînent va-

rient dans d'assez grandes limites. On en emploie souvent 10,000 et plus de 1 mètre 50 à l'hectare. De Jà résulte une première mise de fonds, dont on peut évaluer Pimportaoce en se basant sur des prix de 40 à 50 fr. le mille. Leur renouvellement annuel, à raison de dix pour cent, en comptant sur une durée moyenne de dix années, nécessite Tinscriptiou d'une somme égale au dixième de leur valeur totale dans les provisions des déboursés de chaque campagne. — En présence des ravages croissants des maladies cryptogamiques, les viticulteurs sont contraints à des sacrifices de plus en plus onéreux pour se procurer les remèdes qui leur permettent de défendre leurs plantations. Contre l'oïdium, on dispose du soufrage qu'on répète, dans le Midi, à trois reprises successives. La quautité répandue à l'hectare s'élève à 100 kilogr. environ; c'est une dépense de 13 à 15 fr. de soufre trituré. De 1854 à 1884, on n'avait pas eu besoin d'autres agents de traitement des lignes. En présence de l'invasion du Mildew et du Black-Rot, devant la recrudescence de l'antbracnose et du charbon, sans parler d'autres maladies également dangereuses, il a fallu recourir au sulfate de fer et au sulfate de cuivre. Le premier de ces corps ne vaut que 5 à 7 fr. les cent kilogr., mais on l'emploie par grandes quantités; le deuxième varie de 50 à 100 fr. les cent kilogrammes, et l'on arrive facilement à en dépenser 20 à 25 kilogr. par hectare et par an. — L'emploi du sulfure de carbone ou du sulfocarbonate de potasse contre le phylloxéra entraine des sacrifices beaucoup plus considérables encore sur tous les poiuts où les insecticides restent en faveur. — Les systèmes de culture ordinaires connaissent à peine les nécessités de cet ordre;- elles ont pris, avec la vi«j,ne, une proportion si considérable qu'elles ont décidé, dans certains cas, l'abandon de sa culture. Le chapitre des dépenses est long en agriculture. Après

les frais d'achats de matières premières, il comprend les frais d'entretien des domaines et de leur matériel. Les réparations locatives ne descendent guère au-dessous de 0,30 à 0,40 pour cent de la valeur des bâtiments; elles peuvent atteindre le double. La conservation du capital d'exploitation vivant et mort est beaucoup plus onéreuse. Les notes du maréchal, du bourrelier, du charron, du menuisier, etc., arrivent à former un total qui dépasse presque toujours les prévisions des intéressés. Ce n'est peut-être pas exagéré que de les évaluer à huit ou dix pour cent de la valeur des machines en service.

Nous ne citerons que pour mémoire les dépenses personnelles du cultivateur et de sa famille, qui, bien que généralement restreintes au strict nécessaire, dans la petite et dans la moyenne culture surtout, exigent des sommes qu'on ne peut négliger. Déjà, du reste, noua avons eu l'occasion d'y faire allusion en nous occupant du logement et de son mobilier. Nous ne ferons aussi que mentionner l'article des frais divers, comme le loyer pour les fermiers, les impôts, les assurances, le service du vétérinaire, le chauffage et l'éclairage, les frais de procès et l'imprévu sous toutes ses formes, pour arriver aux dépenses de main-d'œuvre, sur lesquelles nous devons insister longuement en raison de l'importance qu'elles présentent à tous les points de vue.

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