‹ Les entreprises agricolesChapitre 23 sur 57 · I. La population agricole · texte numérisé non relu

I. La population agricole

Le travail antérieur et le travail actuel; leur rôle relatif dans la production. — Population urbaine et population rurale ; modifications dans leurs proportions respectives. Transformation des débouchés. Émigration des campagnes. Déplacements de la population en général et des ouvriers en particulier; leurs causes. Distinctions entre différents groupes de travailleurs. Salaires industriels et agricoles. Institutions de prévoyance. Service militaire.— Répartition de la population agricole. Chefs d'exploitation et auxiliaires. Propriétaires et non propriétaires.

Les cultivateurs ont des travaux qui s'imposent et qu'ils ne peuvent pas ajourner. Leur tâche journalière est lourde, mais si lourde qu'elle soit elle ne les absorbe pas au point de détourner leur attention de l'avenir. Devant l'idée de la même besogne à reprendre chaque anuée, des mômes efforts à supporter, ils réfléchissent aux moyens de réduire leurs charges annuelles. Dès que leurs occupations leur laissent quelques instants de repos, ils en profitent pour avancer leurs travaux. Ce ne sont pas eux qui renvoient au lendemain ce qu'ils peuvent faire la veille. Mais chaque chose

vient en son temps, et, si Ton peut préparer beaucoup de détails, on ne peut devancer le moment opportun pour entreprendre ses principales opérations. Devant l'impossibilité d'anticiper sur les saisons, les cultivateurs emploient leur énergie et leur activité à réunir des éléments de simplification et de production croissante pour le travail futur. C'est ainsi qu'ils défrichent leurs terres incultes, qu'ils améliorent leurs champs, qu'ils augmentent leurs constructions, qu'ils utilisent leurs épargnes à l'achat de machines et de bétail . Les mêmes résultats leur coûtent ainsi de moins en moins de peines et de fatigues. Ils les obtiennent en s'aidant de plus en plus du fruit de leurs travaux antérieurs et de moins en moins de leurs travaux immédiats. L'accumulation des moyens de production, des capitaux, tend à rejeter de plus en plus les charges de l'existence sur les sacrifices des époques passées au profit des époques actuelles. En s'assurant des ressources nouvelles pour des temps éloignés, on s'affranchit ainsi d'une partie des difficultés matérielles de la vie, on se met à l'abri du besoin et de la souffrance, on améliore graduellement sa position. Le progrès économique n'a pas de forme plus caractéristique •

La simplification croissante du travail n'implique pas, du reste, plus d'indolence de la part des cultivateurs. Sans doute, il s profitent des allégements qu'ils se procurent ; ils vivent dans une plus grande aisance, mais leur ardeur au travail ne se dément pas pour cela. A mesure que leur outillage se complète ou se perfectionne, qu'il supplée à leurs forces, ils abordent des entreprises nouvelles. Les productions agricoles deviennent ainsi de plus en plus abondantes, et leur vente permet de rémunérer de plus en plus largement tous ceux qui contribuent à leur création.

Dans les produits agricoles, comme d'ailleurs dans tous les autres, le rôle du travail actuel va en s'amoindrissant à

côté de celui du travail antérieur ou du capital. Il reste, malgré tout, très important. On compte qu'il faut de deux à quatre journées de charretier pour labourer un hectare, une journée pour herser cent cinquante ares, qu'il faut un vacher pour soigner une vingtaine de vaches, etc., etc. L'observation montre qu'un hectare de blé exige trente journées de travail ; un hectare de betteraves, soixante ; un hectare de vignes, cent et plus, et toutes ces cultures supposent d'autres productions accessoires, comme celles des fourrages, qui prennent aussi beaucoup de temps.

L'importance de la population rurale est d'ailleurs en rapport avec l'importance de ses occupations. Sous ce nom, on a longtemps compris tous les habitants des communes dont la population agglomérée ne dépasse pas 2,000 âmes, par opposition à la population dite urbaine, formée des habitants des communes dont la populatiou agglomérée excède ce chiffre. On comprend ce qu'a d'arbitraire une pareille division. Si la population vraiment agricole domine dans les communes de moins de 2,000 âmes, elle n'y est pas exclusive. D'un autre côté, les grandes villes servent de résidence à un plus ou moins grand nombre de personnes qui vivent de l'industrie agricole. Quelles que soient les réserves que provoque ce mode de classement, ses résultats sont cependant intéressants; ils donnent un tableau très exact de la distribution des existences. Sous le bénéfice des observations précédentes, la statistique montre que la population dite rurale est descendue, d'une manière à peu près régulière, de 26,753 mille habitants à 24,575 mille habitants entre 1846 et 1881, cela, sans tenir compte des modifications territoriales survenues de suite par la perte de l'Alsace- Lorraine. La population dite urbaine s'est élevée, au contraire, pendant ce même laps de temps, de 8,646 mille habitants à 13,096 mille habitants. En d'autres termes, la population

rurale a diminué, en 35 ans, d'un peu plus de deux millions d'habitants, et la population urbaine a augmenté de quatre millions et demi. Nos campagnes se dépeuplent peu à peu sans que leur dépopulation fasse de grands progrès ; ce n'est certes pas de la désertion. Nos villes s'accroissent avec une rapidité relative remarquable ; c'est vers elles que se porte l'excédent des habitants. En 1846, la population rurale représentait 75.58 pour cent de la population totale; elle n'en représente plus que 65.24 pour cent. De 24.42 pour cent la population urbaine a atteint la proportion de 34.76 pour cent. Ces données, dont l'exactitude ne peut être contestée, permettent de mesurer l'intensité réelle du phénomène qu'on désigne sous le nom d'émigration des campagnes.

Les communes rurales tendent à se dépeupler plutôt qu'elles ne se peuplent. Sans s'exagérer le mouvement qui se produit, on ne peut contester qu'il ne soit regrettable jusqu'à un certain degré au point de vue des intérêts de l'agriculture. Que ce soit la population étrangère au travail des champs ou la population agricole elle-même qui se porte des campagnes vers les villes, le déplacement qui en résulte a des inconvénients qu'on ne peut nier.

L'existence des campagnes et celle des villes ont chacune leurs bons et leurs mauvais côtés. La campagne suppose l'air, la lumière, l'exercice; elle délivre ceux qui l'habitent des sujétions multiples qu'impose le séjour des villes et leur permet de vivre plus économiquement ; son milieu est favorable à la santé. Elle ne laisse pas malheureusement uu grand essor aux entreprises commerciales et industrielles. Les villes sont plus onéreuses, mais elles offrent plus de relations, plus d'éléments d'instruction, plus d'occasions d'affaires, plus de distractions; on y est moins isolé, on y échange plus facilement ses idées, on y mène une vie plus

active qui plait à certains esprits. Leur résidence est de plus en plus recherchée et appréciée, aussi se développent-elles sous l'influence des besoins de la société et des goûts individuels.

Le courant qui entraîne la population des campagnes vers les villes n'est pas bien rapide, mais il suit son cours sans que rien vienne le détourner. C'est un élément naturel de centralisation, et un élément puissant, contre lequel il est inutile de protester, et dont il faut subir les effets. Il est doublement préjudiciable aux campagnes en ce qu'il réduit l'importance des centres secondaires de consommation toujours favorables au développement de la production, et qu'il détourne l'attention publique de l'examen des questions agricoles. On ne passe pas sa vie au contact des cultivateurs sans se mêler àeux, sans se rendre compte de leurs besoins, sans s'associer à leurs réclamations, et sans les défendre à l'occasion. Les habitants des communes rurales ne sont pas seulement des clients pour les agriculteurs des environs, ce sont souvent aussi leurs défenseurs.

Le mécanisme social est ainsi combiné qu'il favorise l'accroissement des villes au détriment des campagnes. C'est un fait à prendre en note, non pour protester, ce qui ne servirait à rien, mais pour régler ses opérations conformément à la situation qui s'en dégage. Les débouchés sur place restent stationnaires, s'ils ne diminuent, pendant que ceux qui sont plus éloignés prennent une importance continue. C'est une modification qui invite à réduire la production des denrées destinées aux marchés locaux pour se livrer de préférence à celle des marchandises recherchées sur le marché général. Si quelques pays ont perdu à des changements de ce genre, qu'ont activés les facilités nouvelles de communication, d'autres ont su largement en profiter. Le monde économique est constamment en révolution, et l'industrie agricole est

obligée de se plier comme les autres à ses transformi Il n'y a pas de système de culture qui puisse rester to immuable, sur lequel on puisse se reposer en toute rite. Des changements fréquents s'imposent dans les procédés de l'exploitation du sol avec les circonstances extérieures, et il convient de ne pas reculer trop longtemps devant leur adoption.

L'esprit de cohésion qui contribue à la force des villes, qui explique en partie la faveur dont elles jouissent, doit inviter à l'entente dans les campagnes. Séparés par l'espace, les cultivateurs ont partout des intérêts solidaires qui ne peuvent que profiter d'échanges fréquents d'idées et d'observations. L'organisation des associations est d'autant plus utile en agriculture que l'isolement des cultivateurs est plus grand. Leurs réunions servent à l'enseignement mutuel de tous ceux qui y prennent part, elles permettent d'exprimer avec autorité l'opinion dominante à propos de toutes les mesures administratives qui concernent la profession agricole, d'intervenir utilement dans la direction des affaires générales dupays. Les vœux des Sociétés ontbeaucoup plus de chaoces pour être écoutés que les réclamations d'un simple particulier.

Si les tendances actuelles de la population à se diriger des campagnes vers les villes peuvent être un sujet d'inquiétudes, elles ne créent pas, à proprement parler, de danger sérieux, pour le moment du moins. L'équilibre des populations urbaines et rurales ne se modifie qu'avec une grande lenteur, et souvent l'agriculture n'y perd pas autaut qu'on pourrait le croire. On voit se créer, en effet, dans les cités les plus populeuses, des institutions agricoles qui rendent les plus grands services à la culture. Ce sont, par exemple, de grandes sociétés, puissantes par le nombre de leurs adhérents, par leur situation, par les ressources dont elles dis-

posent, qui soutiennent les revendications de leurs membres près des pouvoirs publics, et dont les décisions sont prises en véritable considération. La résidence des villes n'est plus, du reste, un obstacle aux occupations agricoles; elle se concilie de mieux en mieux, à mesure que les distances sont plus faciles à franchir, avec la surveillance des grandes exploitations. Des indices auxquels on ne peut se méprendre montrent que la fortune revient aux opérations agricoles dont elle s'était trop tenue à l'écart, et, si elle y revient, c'est qu'elle peut 16 faire sans s'imposer des privations qui lui sembleraient trop pénibles. Aussi, tout en reconnaissant les inconvénients des mouvements de la partie de la population la plus riche et la plus instruite, n'y a-t-ilpas à s'en alarmer; ils ne restent pas absolument sans compensation.

La tendance à l'émigration des campagnes n'est pas spéciale à un groupe particulier de population ; elle se manifeste également dans la classe ouvrière, et c'est sous cette forme surtout qu'elle a excité et qu'elle excite les plaintes les plus vives de la part des chefs d'exploitation. Les travailleurs abandonnent, dit-on, les champs ; la main-d'œuvre y devient de plus en plus rare et de plus en plus exigeante. Partout se font entendre les mêmes doléances. Elles ne datent pas d'aujourd'hui, mais, si anciennes qu'elles soient, elles ne perdent rien de leur intensité. La raretédes ouvriers, qui amène l'élévation des salaires, passe, d'une manière assez générale, pour une des difficultés les plus graves de celles contre lesquelles doit lutter l'agriculture.

Le paysan n'est plus, comme il l'a été si longtemps chez nous, comme il l'est encore dans beaucoup de pays, un serf attaché à la glèbe, un travailleur dont le sort est étroitement lié à celui de la terre, quelque chose comme un immeuble par destination, comme un accessoire de la propriété dont il ne peut se séparer ni en fuit, ni en droit. C'est un homme

libre qui a le choix entre les différents moyens d'existence qui se présentent devant lui. Il n'est plus retenu à la campagne et soumis aux travaux agricoles par sa naissance, il ne dépend de personne. Ses goûts et ses intérêts sont les seuls guides de ses déterminations, et il recherche naturellement les positions qui lui conviennent le mieux et lui rapportent le plus ; on ne saurait lui en faire un reproche.

Beaucoup d'ouvriers préfèrent les villes aux villages; ils apprécient en elles les ressources qui les font rechercher par certaines classes de population . D'autres aiment mieux la vie plus calme des champs. Tout dépend en cela des caractères individuels, des traditions, des habitudes, des liens de parenté, en un mot, de circonstances multiples dont rénumération serait difficile.

Les auxiliaires de l'industrie et ceux de l'agriculture n'ont entre eux que très peu de rapports; ils forment deux classes bien distinctes de travailleurs, qui vivent tout à fait séparées. Leurs membres ne passent que bien rarement de Tune à l'autre. Si simples que soient les professions manuelles, elles exigent un apprentissage qui demande du temps et des sacrifices. L'intelligence et le corps ne se plient qu'avec le temps à des besognes déterminées, leur éducation ne se recommence pas sans peine. Quand on s'est engagé dans une carrière, il est bien difficile de revenir sur ses pas. Aussi, si l'on a fait un bon choix, on profite pendant un certain temps des bénéfices d'une situation privilégiée; dans le cas contraire, on supporte lesinconvénientsd'un état de choses défavorable. Ces différences ne dureut pas indéfiniment. La prospérité développe la concurrence dans le monde des ouvriers comme dans celui des entrepreneurs, et cette concurrence ramène leur rémunération à son taux normal; les souffrances agissent en sens inverse. La mobilité des travailleurs qui se portent, suivant les circonstances, d'une occupation à une

autre, tend constamment, ainsi que les économistes l'ont fait observer avec raison, à ramener à un même niveau leurs conditions d'existence à qualités égales; mais l'équilibre vers lequel on se dirige saos cesse ne se produit que lentement et même n'est jamais complètement obtenu .Un maçon ne peut pas se faire mécanicien, horloger ou mineur parce que l'industrie du bâtiment manque d'activité, pas plus qu'un mécanicien, un horloger ou un mineur ne peuvent prendre la truelle et broyer le mortier quand les constructions sont en faveur. Ou ne change pas volontiers de métier, et si ce n'était leur recrutement qui vient modifier à chaque instant les cadres des travailleurs ils ne se transformeraient que difficilement. Il y a donc en industrie, comme en agriculture, une population stable, qui ne se résoud à se déplacer que sous la pression de la nécessité et à la dernière extrémité ; mais à côté d'elle il y a une population qui cherche sa voie et qui ne consulte que les chances de succès qui se présentent pour l'avenir. C'est donc, en définitive, de la direction des jeunes générations que dépend la répartition des ouvriers.

Le mouvement dominant est favorable aux villes. Elles ont leurs attraits dont il faut tenir compte ; il faut tenir bien plus largement compte cependant de leurs avantages. La variété des tâches permet, dans les centres populeux et industriels, de mieux utiliser et par conséquent de mieux payer les ouvriers qu'à la campagne. Il y a plus d'occasion d'y faire valoir son adresse ou sa force et d'en tirer parti. Les travaux ordinaires de la culture demandent une application soutenue pendant de longues journées ; ils n'exigent, en général, que des efforts modérés et ne supposent pas, pour la plupart au moins, de qualités exceptionnelles. Il faut plus de bonne volonté aux champs que d'aptitudes spéciales. Quelques opérations demandent de la vigueur comme la moisson et la fauchaison ; d'autres de l'habileté, comme la

conduite des machines perfectionnées ou le greffage des vignes dans le Midi; elles sont malheureusement intermittentes. Les autres sont, quoi qu'on dise, à la portée de tout le monde. L'homme taillé pour faire un portefaix, celui qui est habitué à se servir d'outils d'un maniement plus ou moins délicat, ne trouvent que difficilement en agriculture une place qui leur convienne ; il ne faut pas s'étonner qu'ils la cherchent ailleurs.

Si les salaires des villes sont supérieurs à ceux des campagnes, c'est qu'ils s'appliquent à des ouvriers qui ont dû acquérir des connaissances qui supposent des études plus ou moins longues, ou encore qui possèdent des aptitudes individuelles particulières. A mérites égaux, il peut y avoir une différence apparente dans le taux de leur rémunération, il D'y en a pas de sensible en réalité quand on fait la part des dépenses supplémentaires et des exigences matérielles des grandes agglomérations. Les ouvriers du bâtiment gagnent à Paris de 6 à 8 fr. par jour; les simples manœuvres de 3 fr. 50 à 4 fr. Dans beaucoup de campagnes, les salaires journaliers ne descendent pas au-dessous de 2 fr. ; ils s'élèvent fréquemment à 3 fr., quelquefois à 4 et 5 fr. au moment des vendanges, de la moisson ou de la fauchaison; ils dépassent môme ce dernier chiffre avec le travail à la tâche. Il serait téméraire de vouloir dire quels sout les mieux partagés des travailleurs ruraux ou des travailleurs urbains.

Les ouvriers des villes n'ont pas seulement pour eux des salaires qui passent pour supérieurs, ainsi que des débouchés plus nombreux; ils ont aussi les avantages que leur assurent de nombreuses institutions de prévoyance, parmi lesquelles les Sociétés de secours mutuels occupent la première place. En cas de maladie, les ménages économes ne sont pas réduits à la misère. Si le mari n'a plus son salaire, il reçoit une indemnité plus ou moins élevée qui subvient aux

besoins les plus pressants. L'association dont il fait partie lui procure, en outre, les soins d'un médecin et les médicaments qui lui sont ordonnés; c'est une assurance mutuelle contre la maladie, presque toujours remarquable par l'esprit qui préside à son organisation et les résultats qu'elle produit. Rien ne s'oppose, en principe, dans les campagnes, à l'établissement d'institutions du même genre; la loi cherche même à favoriser leur développement. Mais si les campagnes sont placées sous le même régime que les villes, leur organisation n'est pas aussi facile. L'éloignement des travailleurs ruraux s'oppose, dans la pratique, à leur entente et à leur action commune. La solidarité y est moins étroite, parce qu'on ne s'y rencontre pas aussi fréquemment, parce qu'on vit plus isolé. Les Sociétés de secours mutuels ne sont certainement pas inconnues dans nos petites communes ; beaucoup y rendent de notables services; elles sont malheureusement trop rares. L'assistance médicale, qui suppléerait dans une certaine mesure à leur fonctionnement, n'y existe généralement aussi qu'à l'état rudimentaire. Il y a, sous ce rapport, beaucoup â faire.

Les villes réunissent donc des éléments d'attraction de diverses sortes qui invitent la population ouvrière à s'y porter de plus en plus. On ne saurait, à ce sujet, formuler aucun reproche contre ce qui existe. On s'est demandé, cependant, si aux avantages naturels que possèdent les villes, et qu'elles font valoir avec raison, ne se joignent pas des avantages artificiels résultant de l'exagération, sur certains points, des dépenses publiques. Les ressources de l'impôt qui se perçoivent sur tout le monde ne subventionnent-elles pas trop largement des travaux entrepris dans l'intérêt de quelques grandes agglomérations? Ne seraient-ce pas les campagnes qui entretiendraient dans une certaine mesure, par leurs contributions obligatoires, le luxe des villes ? Sou-

vent agitée, cette question est une de celles auxquelles on ne peut faire de réponse positive. Des abus ont pu se commettre, d'autres se produiront certainement. Dans tous les cas, les discussions que provoqueront les projets qui seront mis à Pétude ne se trancheront pas facilement. Il n'y a pas de règle absolue qui puisse servir à fixer la limite de3 sacrifices que l'ensemble de la société doit faire à quelques-uns de ses groupes, dans l'intérêt de certaines œuvres d'une utilité incontestable. L'essentiel, en pareille matière, est de procéder avec un sens pratique que rien ne peut remplacer.

Les travailleurs se partagent entre les campagnes et les villes, entre l'agriculture et l'industrie. Ils sont distraits, en outre, de leurs emplois ordinaires par diverses circonstances qui diminuent leur nombre aux dépens de tous, en réduisant plus ou moins l'importance des bras disponibles. Les grands travaux publics, qui prennent à certaines époques une extension exceptionnelle, jettent souvent le trouble dans la répartition normale de la population ouvrière, en l'appelant sur certains points au détriment des autres. Les exigences de l'armée enlèvent à la production des ressources considérables, et cela sans compensation. Toutes les grandes entre-' prises ne sont pas également utiles, plusieurs ont été abordées inconsidérément; elles contribuent néanmoins à l'augmentation des richesses générales et profitent à tous. Le service militaire est au contraire une charge sans compensation directe; les sacrifices qu'il entraîne n'ont d'autre justification que leur nécessité. Si onéreux que soit le régime de la paix armée, il s'impose. Chaque année, les campagnes voient s'éloigner, au moment de l'appel de la classe, les plus robustes de leurs habitants, à un âge auquel ils commenceraient à rendre de réels services. Toutes les grandes nations européennes sont condamnées au môme système; rien ne permet de prévoir son adoucissement. Sous1

la pression d'idées philanthropiques, les sociétés se laissent aller par moment à de beaux rêves ; les idées de désarmement semblent gagner du terrain. L'expérience montre que tous les États européens cherchent à augmenter leurs effectifs. L'entretien de leur armée absorbe presque toutes leurs épargnes quand elles ne les dépassent. Il en résulte pour eux une infériorité notoire, à tous les points de vue, sur ceux des pays neufs qui ont pu éviter un fardeau pareil; leur concurrence en est d'autant plus redoutable. Quelques tempéraments apportés à la rigueur des institutions militaires, comme la mise à la disposition des cultivateurs d'une certaine quantité de soldats, aux époques des grands travaux de la fauchaison, de la moisson, des greffages et de la vendange, ne sont que de bien faibles atténuations à la dureté de la loi. Il n'est cependant pas possible de demander plus.

La statistique ne s'est pas contentée de distinguer entre la population dite urbaine et la population dite rurale. On a cherché, dans les dénombrements qui se sont succédé depuis 1861, à évaluer isolément les populations agricoles, industrielles ou autres. Les résultats obtenus ne sont évidemment que des résultats approchés, car il n'est pas toujours facile de classer une personne suivant sa profession. Voudrait-on faire ce travail pour une coremune qu'on connaîtrait particulièrement, qu'on éprouverait de nombreuses difficultés. Souvent les occupations agricoles et industrielles sont étroitement associées, et la limite qui sépare les unes des autres n'est pas toujours bien tracée. Les chiffres officiels présentent cependant des garanties suffisantes pour qu'on puisse les accepter dans leur ensemble. Ils montrent que la population agricole, comme la population rurale, tend à diminuer progressivement. Elle était, en 1861, de 19,873 mille habitants; elle n'était plus, en 1881, que de

18,249 mille. De 1861 à 1881, la superficie de notre territoire a été diminuée, il est vrai, par la perte de l'Alsace- Lorraine, mais sa population est restée à son ancien chiffre de 37 millions et demi d'habitants. La densité de la population s'est légèrement accrue, elle s'est élevée assez pour maintenir le total de nos existences à ce qu'il était autrefois. En vingt ans, l'agriculture a vu réduire son personnel de 1,600 mille individus. Il représentait, en 1861, 53,1 % de la population totale ; il n'en forme plus que les 48,4 centièmes. C'est une différence réelle mais de peu d'importance.

En nombre rond, on peut dire que la population agricole représente, à elle seule, la moitié de la population totale. C'est donc l'agriculture qui entretient la moitié des existences de notre pays. Cette seule indication permet de juger de son intérêt. Si elle n'est pas, chez nous, comme le croyaient les physiocrates, la seule source des richesses, elle est certainement la plus abondante. C'est de sa prospérité que dépend essentiellement celle de la nation. A côté de l'agriculture, qui fait vivre la moitié de la population, l'industrie n'en représente que te quart, exactement 24,7%, soit 9,324 mille individus ; le commerce, un huitième seulement, 12,3 %> soit 4,644 mille individus. Le dernier huitième se compose de personnes adonnées aux professions libérales, appartenant aux fonctions publiques, vivant de leurs rentes, etc.

La population agricole ne renferme pas que des agriculteurs proprement dits, elle comprend aussi les membres de leurs familles: femmes, enfants, vieillards, vivant avec eux et les domestiques attachés à leur personne. Entre ces deux groupes, la distinction a été faite ; elle établit que, pendant que les personnes qui vivent à côté des agriculteurs sans prendre part directement à leurs travaux sont au nombre

de 11,335 mille, 62,21 pour cent, près des deux tiers du chiffre total, les individus exerçant directement la profession agricole, ceux que la statistique désigne sous le nom de travailleurs agricoles, et qui formeront pour nous la population agricole active, sont au nombre de 6,913 mille seulement. Si l'on en croyait absolument les données que nous venons de rapporter, les deux tiers delà population agricole se composeraient de personnes stériles au point de vue de la production ; ce serait beaucoup, il semble difficile de l'admettre. Il n'y a pas, en effet, de profession où plus qu'à la campagne on utilise les forces de tous. Il ne manque pas de communes où Ton peut dire que dans les exploitations rurales, sauf les enfants les plus jeunes, les vieillards et les infirmes, il n'y a pour ainsi dire pas un seul oisif. Dès l'âge de 9 ou 10 ans, les petits garçons et les petites filles veillent à la garde du bétail ; les femmes ne sont pas moins actives que les hommes, et tous emploient utilement leur temps,

La statistique a poussé ses investigations jusqu'à leurs dernières limites ; elle a décomposé la population agricole en ses divers éléments et relevé la part de chacun. Ses chiffres sont groupés dans Je tableau ci-dessous dont nous lui empruntons les éléments en en modifiant seulement la

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