‹ Les entreprises agricolesChapitre 25 sur 57 · IL LA LOI ÉCONOMIQUE DES SALAIRES · texte numérisé non relu

IL LA LOI ÉCONOMIQUE DES SALAIRES

Le salariat : critique et défense. Coopération. Participation aux bénéfices. — Loi économique des salaires. Influence du capital et de la population sur la rémunération de l'ouvrier. Salaires agricoles et salaires industriels. — Accroissements comparés des capitaux et de la population. Salaire nécessaire. La loi d'airain. Intervention des ouvriers-propriétaires, ses effets. — Législation relative au travail. Régime du Gode pénal. Liberté de coalition (loi du 25 mai 1864). Syndicats professionnels (loi du 21 mars 1884). — Les grèves : industrie et agriculture.

La partie de la population agricole actiye qui vit surtout de sou travail représente trois millions et demi d'existences. C'est moins, peut-être, qu'on ne semble disposé à le croire, c'est encore beaucoup. Ses représentants n'ont à compter que sur leurs bras pour assurer leur subsistance et celle de leur famille ; leur aisance dépend presque exclusivement de la rémunération qu'ils obtiennent comme prix de leurs peines. Aussi la question des salaires est-elle pour eux une question capitale dont l'importance exacte se mesure, au point de vue général, par le nombre des personnes qu'elle intéresse.

Le salariat est un régime qui, à différentes reprises et

notamment dans ces derniers temps, a été Pobjet de vives critiques, non seulement des partisans des doctrines collectivistes et socialistes, mais encore d'hommes distingués animés de sentiments purement philanthropiques. C'est une institution qui, d'après certains esprits, aurait vieilli, et ne répondrait plus aux aspirations de nos sociétés modernes. Supérieure au servage, sur lequel elle présente un progrès notable, ce ne serait qu'une des formes de l'évolution économique destinée à disparaître à son tour. Elle maintiendrait une sujétion réelle de personne à personne qu'il serait désirable de voir supprimer. Sans être comparable à la privation de la liberté, l'aliénation des forces physiques opérerait une espèce de diminution fâcheuse dans la personnalité. Elle, détournerait l'attention du travailleur du résultat de ses efforts ; elle en ferait, aux yeux des entrepreneurs, une espèce de machine, un rouage mécanique de la production, dont tout contribuerait à abaisser la condition.

Les considérations développées au sujet du salariat seraient fondées, qu'il ne faudrait pas moins accepter son organisation comme un fait dont on est obligé de tenir compte. Qu'il soit plus ou moins conforme à l'idéal qu'on se représente d'une civilisation parfaite, son existence s'impose, et nous ne sommes pas arrivés au point d'entrevoir sa disparition, même pour une époque éloignée. C'est donc, au point de vue purement pratique, une discussion oiseuse que celle qui consiste à s'arrêter à ses inconvénients pour élaborer des plans de réforme et des projets de transformation qui n'ont aucune chance d'aboutir. Nous pourrions, par conséquent, passer outre, sans inconvénient pour le but que nous poursuivons, et laisser à d'autres le soin de résoudre les problèmes proposés. Quelques réflexions sommaires ne paraîtront cependant pas déplacées.

Si le régime du salariat n'existait pas, l'ouvrier devrait

attendre que le produit de son travail soit porté sur le marché pour réclamer une juste part de sa valeur. II serait ainsi obligé de faire l'avance de ses efforts, de vivre sur ses épargnes pendant un temps qui pourrait être bien long. Suivant les circonstances, selon que le placement des marchandises à la création desquelles il s'est associé serait plus ou moins avantageux, sa rémunération serait plus forte ou plus faible. Il lui serait difficile de prévoir ce qui doit lui revenir, et l'incertitude serait particulièrement dure dans la situation qui est ordinairement la sienne. L'intervention d'un entrepreneur, avec la stipulation d'un salaire déterminé, remédie à tous les embarras d'une position pareille. En traitant avec lui, l'ouvrier se soustrait à tous les risques de mévente, il peut compter sur une rémunération régulière. Il obtient en définitive, sous forme de payements successifs, un crédit dont il ne se passerait que bien difficilement, en même temps qu'il se met à l'abri des aléas du commerce. La sécurité se substitue au doute, la tranquillité d'esprit à l'anxiété. Son contrat est pour lui quelque chose comme une assurance, qui le garantit contre les dangers de l'avenir, qui lui permet d'escompter un revenu dont la réalisation demandera peut-être un délai qu'il ne pourrait accepter. Il cède des probabilités de gains en échange de sommes fixes exigibles à jour indiqué. Sans doute, la vente des produits auxquels il aura consacré son temps et ses forces laissera probablement un bénéfice à l'entrepreneur qui s'en sera chargé, mais il ne saurait s'en plaindre ; ce ne sera que la juste compensation du service qui lui aura été rendu. Si le prix de sa journée est moins fort en moyenne, il est plus sûr, et sa sûreté a bien sa valeur. Du reste, les chefs d'industrie ne sont pas seulement des intermédiaires pourvus de capitaux qui prennent sur eux la responsabilité d'opérations spéciales ; ce sont aussi des agents qui sont constamment à

Ja recherche des meilleures affaires et des méthodes à employer pour les conduire de la manière la plus économique. Ils évitent aux ouvriers une besogne qui prendrait une bonne partie de leur temps, et préviennent, autant que cela peut se faire, lès interruptions de travail, qui sont si préjudiciables à ceux qui en sont victimes.

Le salariat n'est pas, du reste, le seul mode d'organisation possible du travail ; ce n'est pas le seul qui soit en vigueur. On trouve, à côté de ses applications, d'assez nombreux exemples de production par association. La coopération ne date pas d'aujourd'hui ; si depuis quelques années elle semble faire de rapides progrès, elle a été en usage de tout temps. On l'observe très fréquemment en agriculture, son usage n'est pas précisément rare en industrie. Malgré tout, elle n'a pris encore que de modestes développements. Sa généralisation se heurte à des obstacles de tous genres qui ralentissent son extension. La constitution d'un capital indispensable, l'organisation d'une direction, la détermination du rôle de chacun des co-partageants, sont autant de questions d'une solution difficile qui arrêtent beaucoup d'essais et qui paralysent les meilleures intentions. Lesécueils qui contrarient sa vulgarisation démontrent qu'elle est loin de rendre les mêmes services aux classes ouvrières que le salariat. Son organisation ne répond encore qu'à certaines opérations pour lesquelles elle a parfois prévalu tout naturellement. Le métayage en est un des meilleurs exemples, mais encore faut-il remarquer que, s'il gagne du terrain dans certains pays, il en perd dans d'autres.

Le régime du salaire n'est pas, en outre, renfermé dans une formule si étroite qu'il ne puisse se modifier selon les circonstances. Entre la coopération et le travail rémunéré à prix convenu, se place le système mixte de la participation aux bénéfices. On le recommande beaucoup, mais il n'est

pas partout à sa place, et il ne peut être adopté avec profit que dans les conditions qui lui conviennent; il suppose notamment une action directe sur les profits. Aussi ne le rencontre-t-on guère qu'avec les employés qui contribuent personnellement aux succès des maisons, à ceux qui interviennent dans la direction ou dans les ventes. La participation au chiffre d'affaires n'en est qu'une modification qui supprime toute contestation possible sur l'interprétation des inventaires; c'est le mode de rémunération usuel dès courtiers de commerce. On comprend que les travailleurs ordinaires ne puissent guère prétendre à ses avantages, mais on peut trouver parfois d'autres combinaisons qui agissent dans le même sens.

Le taux des salaires subit, comme celui des marchandises ordinaires, la loi de l'offre et de la demande; il varie en raison des besoins de l'agriculture et de l'industrie, et aussi de la concurrence que se font entre eux les ouvriers. « Deux maîtres courent-ils après un ouvrier, a dit Oobden, les salaires s'élèvent. » Et cette formule pittoresque rend , en effet, compte d'une manière saisissante des influences opposées dont l'action se fait sentir sur la rémunération des travailleurs.

Ce serait, toutefois, se contenter d'une vue trop générale des faits que de s'en tenir ainsi à la constatation superficielle des phénomènes qui nous occupent. Il faut les analyser de plus près, étudier avec plus d'attention les circonstances dont ils dépendent. En poussant ses investigations plus loin, ou ne tarde pas à voir que les fluctuations des salaires sont uniquement le résultat des changements qui surviennent dans l'activité des entreprises de toute nature et dans le nombre des personnes qui composent la classe ouvrière. Les entreprises sont elles-mêmes en raison des ressources qui leur sont consacrées, comme les ouvriers sont en raison

directe de la population. C'est donc, en résumé, de l'abondance relative des capitaux et de la population que dérive le prix courant des salaires.

Plus les capitaux abondent, mieux ils sont utilisés, et plus le travail se trouve recberché et apprécié. Plus la population se multiplie, plus facilement on assure l'exécution des opérations à faire et plus le prix de la journée s'abaisse. C'est de la discussion des prétentions réciproques des maîtres et des travailleurs, de ceux qui possèdent les principaux organes de la production et de ceux qui sont nécessaires pour leur utilisation, que résulte le taux des salaires. Il y a là une situation contre laquelle on ne peut aller, aux conséquences de laquelle il n'y a pas à chercher à se soustraire. La loi des salaires n'est pas moins absolue qu'aucune des lois qui régissent le monde physique.

Si générale que soit cette loi, elle n'est pas pour cela plus rigoureuse ni plus dure. Son action, quand rien ne vient l'entraver, suffit pour prévenir les excès contre lesquels l'humanité n'est pas entièrement désarmée. Dans les circonstances normales, les salaires oscillent entre certaines limites extrêmes qu'ils ne peuvent guère dépasser sans que leur exagération ne provoque, dans un délai assez court, une réaction qui ramène les choses dans leur ordre régulier. La hausse des salaires se limite d'elle-même sous l'inûuence de l'immigration et de l'augmentation de la population qu'elle ne tarde pas à amener. A côté d'un pain naît un homme, a-t-on dit depuis longtemps, et partout où se trouvent des sommes importantes à dépenser en salaires se présentent bien vite des personnes disposées à les recueillir. Le proût appelle la population ; c'est à sa poursuite que s'est lancée, dans le nouveau monde, une foule qui est venue grossir, dans un temps très limité, le nombre ancien des existences.

L'émigration, le déplacement des ouvriers qui passent de3

professions les moins lucratives aux mieux rétribuées, empêchent dans un sens opposé l'avilissement des salaires; c'est un écueil qui n'est sérieusement à craindre que lorsque la production s'arrête, que les entreprises ordinaires restent dans l'inaction, que le travail ne trouve plus à se placer utilement. Mais alors le sort des ouvriers ne diffère en rien de celui des capitalistes qui souffrent également et par les mêmes causes, contre lesquelles, par conséquent, ils sont sans action.

Les capitalistes sont à la recherche des meilleures opérations, comme les ouvriers sont en quête, de leur côté, des occupations les mieux rémunérées. Si l'industrie offre plus d'avantages aux travailleurs que l'agriculture, c'est de son côté qu'ils se dirigent. Dans le cas contraire, ils se portent vers les exploitations rurales. Aussi l'équilibre finit-il par s'établir ou mieux par se rétablir, s'il vient accidentellement à être troublé par une circonstance fortuite. Les cultivateurs sont en concurrence avec les chefs d'industrie ; ils doivent se plier aux conditions que leur impose la lutte, comme parfois aussi ce sont eux qui les dictent.

Ce serait un tort, eu effet, de croire que l'agriculture n'est pas en état de payer aussi largement ses ouvriers que l'industrie*. Le plus souvent, il est vrai, les salaires de la campagne se règlent sur ceux de la ville, et c'est généralement des centres industriels que viennent les causes d'augmentation. On ne voit pas cependant que l'agriculture ait souffert de cette situation. Ce n'est pas elle qui a donné le signal de l'élévation du prix du travail ; elle s'y est cependant soumise, sans se montrer trop inférieure. Ailleurs, du reste, elle a été de l'avant : c'est ce qui s'est passé, notamment, dans les pays de petite culture, de culture maraîchère, ou encore dans nos pays vignobles. Sans aucun doute, le travail des champs a provoqué dans l'Hérault l'augmentation des salaires sous

toutes leurs formes, et le fait est si vrai qu'ils soot redescendus à un niveau inférieur pendant que la vigne, qui permettait de les maintenir, a disparu sous les ravages du phylloxéra.

Les arrangements entre le capital et le travail, qui se trouvent perpétuellement en présence, s'opèrent donc à la manière des échanges de toute espèce, à la suite d'un débat contradictoire qui aboutit à une transaction finale. Les intérêts opposés s'accordent quand chacun d'eux trouve son profit à la réunion des efforts communs. Si le capitaliste demande trop à l'ouvrier, celui-ci l'abandonne ; si, au contraire, c'est l'ouvrier qui se montre trop exigeant, l'entrepreneur délaisse ses opérations. Rien n'autorise à supposer que, dans les engagements volontaires de ce genre, Tune des deux parties soit exploitée par l'autre. Le consentement n'est évidemment, de chaque côté, que la conséquence d'une combinaison profitable aux contractants.

Les salaires subisseut donc l'influence des lois qui règlent l'accumulation des capitaux et l'augmentation de la population. La masse des capitaux tend évidemment à s'accroître avec le temps par l'effet de l'épargne. Son accroissement est limité toutefois par l'importance de la production, sur laquelle on ne peut prélever que ce qui reste disponible après avoir satisfait aux besoins généraux de la Société ; il exige en outre des privations momentanées qui supposent une certaine force de caractère. La multiplication de la population, au contraire, n'est pas maintenue par la force des choses dans une proportion aussi faible; elle peut se produire avec une grande rapidité, s'il n'y a pas de frein naturel qui vienne enrayer son mouvement. Il est plus facile , en un mot, de créer une famille que de fairedes économies. La population pourrait par conséquent augmenter plus vite que les capitaux, et dans de pareilles conditions la situation de la classe ouvrière irait nécessairement en s'aggravant. Se disputant les emplois

disponibles, les travailleurs arriveraient à se contenter de rémunérations très modestes. Leur position serait menacée de devenir toujours plus misérable.

Le danger de cette éventualité a frappé des esprits élevés ; il a inspiré notamment à Malthus un ouvrage qui, sous le titre à1 Essai sur le principe de population, a produit une profonde et durable sensation. Mais les appréhensions qui ont pu se manifester à diverses époques n'ont pas été confirmées par les événements. L'homme vise à l'amélioration progressive de sa situation, et dans tous les pays prospères la population augmente moins vite que les moyens de subsistance. En France notamment, la natalité est extrêmement faible, si faible même qu'on voudrait la voir plus active, et ce sont précisément nos départements dans lesquels l'aisance semble parvenue à son plus haut degré, qui sont ceux dans lesquels le nombre des habitants s'élève le moins vite. Et d'ailleurs, si ce sont les capitaux qui assurent à l'homme ses moyens de travail, c'est l'homme qui crée les capitaux. Sa puissance de création n'est pas toujours identique, mais il ne manque pas de pays qui appellent les travailleurs, dans lesquels le bien-être augmente avec la densité de la population, chaque individu nouveau qui s'y installe contribuant à relever le niveau du bien-être général. La population se règle, en définitive, sur les besoins des milieux; elle s'accroît quand son accroissement est profitable, et elle se limite d'elle-même quand elle n'a plus rien à gagner à son augmentation. Ses modifications ne sont pas faciles à expliquer peut-être; il suffit de les constater.

Dans la discussion qui s'ouvre entre le capitaliste et l'ouvrier, tous deux sont libres de prendre la décision qui leur semble préférable ; mais cette liberté est-elle aussi complète qu'on le dit ? C'est ce que les partisans de certaines doctrines ont contesté, en invoquant, à l'appui de leur opinion, la

misère qui hante la chaumière du travailleur. Selon eux, la perspective de la souffrance se moatre avec toutes ses horreurs, et force est bien pour le malheureux de travailler à tout prix, s'il ne veut pas s'exposer à mourir de faim. Dans une situation pareille, il lui est impossible de faire valoir ses prétentions, et il se trouve réduit à accepter les propositions qui lui sont faites. Aussi son salaire se trouve-t-il fatalement restreint au strict nécessaire. S'il n'avait pas à compter avec le capitaliste, ajoutent quelques écrivains qui méconnaissent le rôle des capitaux dans la production, Karl Marx et Ferdinand Lasalle en particulier, il se procurerait les denrées nécessaires à son existence et à celle de sa famille en moins d'une journée de travail. Il lui suffirait en moyenne, dit-on, de cinq à six heures. Si donc l'ouvrier travaillait pour lui-môme, écrit M. E.deLaveleye, en analysant ces doctrines dans son intéressant ouvrage sur le Socialisme contemporain, il lui suffirait d'un demi-jour de labeur, et le reste du temps il se donnerait du loisir ou du surplus; mais il n'a pas la propriété, et il est obligé de se mettre au service de ceux qui sont plus favorisés que lui sous ce rapport. Ceux-ci exigent naturellement qu'il travaille pour eux la journée pleine de douze heures ou môme plus ; ils exigent de lui tout ce qu'il peut donner. En six heures il produit l'équivalent de sa subsistance, c'est le « travail nécessaire »; pendant les six autres heures, il produit de la plus-value, du Uehrwerth, au profit de ceux qui l'emploient. Le capitaliste paye à l'ouvrier la puissance de travail à sa valeur, c'est-àdire en donnant la quantité d'orqui, représentant six heures de travail, lui permet d'acheter de quoi vivre. Mais, comme il obtient ainsi la libre disposition de cette force de production qu'il a payée, il acquiert tout ce qu'il a fait naître pendant la journée pleine. Il échange ainsi le produit de six heures contre le travail de douze. Il met donc dans sa poche,

comme profit net, le produit des six heures au delà du travail nécessaire. « Le capital est du travail mort qui ne peut se revivifier qu'en suçant, comme le vampire, du travail vivant, et qui vit et s'engraisse d'autant plus vigoureusement qu'il en absorbe davantage » (Karl Marx).

L'industrie, maîtresse de la position, est forcée d'ailleurs par la concurrence d'abaisser ses offres au taux le plus modeste. Le mécanisme social maintient ainsi le pauvre dans une existence des plus précaires, qui lui permet de vivre et d'élever ses enfants pour le remplacer un jour, sans quoi la race des travailleurs s'éteindrait, mais qui ne lui laisse aucun espoir d'amélioration pour l'avenir. Ces théories pessimistes, embrassées autrefois en France avec ardeur, ont été reprises dans ces dernières années de l'autre côté du Rhin, et c'est sur elles que les socialistes se sont basés pour formuler la loi d'airain qui règle, à leurs yeux, dans notre société, le sort du plus grand nombre. Ils ont su les appuyer habilement, du reste, de citations empruntées aux auteurs classiques comme Turgot, Adam Smith, Mac Culloch, etc., dans lesquelles il faut reconnaître qu'on retrouve, en germe, le principe de leur doctrine.

Au fond de toutes ces déclamations, il n'y a cependant rien de fondé dans leurs conclusions, et ce serait une grave erreur que de s'y rapporter en toute confiance : « Il ne se peut pas, nous dit Bastiat, un de nos économistes les plus justement populaires, il ne se peut pas que le travail antérieur n'ait plus de sécurité que le travail actuel, parce qu'il ne se peut pas que des produits créés n'offrent des ressources plus certaines que des produits à créer ; que des services déjà reçus, rendus et évalués, ne présentent une base plus solide que des services à l'état d'offre. Si vous n'êtes pas surpris que, de deux pêcheurs, celui-là soit plus tranquille sur son avenir qui, ayant travaillé et épargné depuis long-

temps, possède lignes, fiîets, bateaux et approvisionnement de poissons, tandis que l'autre n'a absolument rien que la bonne volonté de pêcher, pourquoi vous étonnerez- vous que l'ordre social manifeste à un degré quelconque les mômes différences? Mais la stabilité relative de l'un aggrave-t-elle Tinstabilité de l'autre? » Et d'ailleurs a-t-on jamais vu que les armateurs aient suspendu leurs expéditions, les manufacturiers leur fabrication, les agriculteurs leurs récoltes, pour spéculer sur répouvante que peut causer la famine aux ouvriers? L'élévation générale des salaires ne proteste-t-elle pas contre de semblables arguments? Et se peut-il qu'en présence des faits universels on ne revienne pas à une notion plus exacte des choses?

Certes, ce n'est pas aux champs que de pareilles idées auraient chance de s'accréditer. L'observation directe ne tarderait pas à redresser les raisonnements qui tendraient à se perdre dans les spéculations hasardées d'une intelligence livrée à ses seules forces. Il convient donc d'y revenir, et, au lieu de suivre les rhéteurs qui se sont égarés dans un milieu où rien ne pouvait les guider, il faut voir les choses en face. Dès qu'on en perd l'image, on ne sait plus où l'on va; on est comme ce formidable géant, fils de la Terre, Antée, dont les forces s'affaiblissaient dès qu'il perdait pied. En demeurant au milieu du monde agricole, on a l'occasion de faire des constatations d'une grande portée scientifique et cependant trop négligées jusqu'ici,

La distinction qui a été établie dans le but de faciliter les études entre les capitalistes et les travailleurs n'est pas aussi complète qu'on serait tenté de le croire en écoutant les doctrines qui ont été exposées sur ces questions. En dehors des entrepreneurs, qui ne mettent en œuvre que des capitaux, et dont l'importance n'est en définitive qu'assez faible en comparaison des opérations totales de l'industrie, du commerce

et de l'agriculture, se trouvent une proportion considérable de personnes qui disposent en même temps de leurs épargnes et de leurs bras. Ces dernières jouent un rôle prépondérant dans la fixation des salaires ; elles interviennent à cbaque instant pour en régler le prix courant. Leur influence est, d'ailleurs, particulièrement évidente pour nous, quand nous considérons quels en sont les résultats pour la profession agricole, que nous connaissons mieux que les autres.

Les ouvriers agricoles ne passent pas pour jouir d'une situation privilégiée. Avec de Tordre et de l'économie, ils arrivent cependaut assez rapidement à la propriété. Le paysan-propriétaire n'est pas moins, pour cela, un auxiliaire de ses voisins dont les domaines sont plus étendus, mais il ne cède son travail que contre une rémunération dont sa position lui permet de fixer les bases en pleine connaissance de cause.

La mobilité des ouvriers qui peuvent se déplacer avec le temps, suivant les circonstances, ou destiner leurs enfants à des professions distinctes de celles qu'ils suivent, la concurrence de la petite industrie et de la petite culture, sont donc des garanties sérieuses d'une équitable rémunération pour eux. Leurs salaires se proportionnent aux services qu'ils rendent, à moins d'exactions ou de violences exercées par l'autorité. Le sort de l'ouvrier n'est donc pas soumis aux caprices des capitalistes ; son avenir ne dépend ni du bon vouloir ni de la générosité de personne, il est seulement sous Tinflueuce de circonstances économiques inéluctables.

Au point de vue de la loi, l'ouvrier est, du reste, maintenant parfaitement armé pour défendre ses revendications. Si longtemps le législateur, réagissant contre le régime des anciennes corporations, a cherché à l'isoler en empêchant ses relations avec ses compagnons de travail, il est revenu

peu à peu de ses dispositions primitives, et la balance de la Justice paraît disposée à pencher de plus en plus en sa faveur.

Le Code pénal, promulgué en 1810, punissait, en cas de tentative ou de commencement d'exécution, les coalitions entre patrons «tendant à forcer injustement et abusivement rabaissement des salaires», et les coalitions entre ouvriers ayant pour objet de afaire cesser en même temps de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de s'y rendre et d'y rester avant ou après certaines heures, et en général de suspendre, empêcher, enchérir les travaux» . Des peines particulièrement graves étaient prévues, dans ce dernier cas, contre les chefs ou moteurs. Sous une apparente égalité entre les patrons et les ouvriers, c'étaient évidemment cesderniersqui étaient particulièrement visés. On distinguait, pour les uns, les circonstances dans lesquelles ils avaient agi injustement et abusivement, tandis qu'on ne faisait pas de distinction pour les autres. En supprimant cette différence, la loi du 27 novembre 1843, n'apporta guère qu'une modification plus importante en théorie qu'en pratique dans le régime de 1810.

La prohibition des coalitions et leur répression ne suffirent pas à les empêcher. Les idées se modifièrent aussi avec le temps. Il se produisit, sous le deuxième empire notamment, un courant d'opinion favorable aux ouvriers. Sous son influence, la loi du 25 mai 1864 ne s'opposa plus à leur entente. Elle réserva ses sévérités pour «quiconque, à l'aide de violences, voies dp fait, menaces ou manœuvres frauduleuses, aura amené ou maintenu, tenté d'amener ou de maintenir une cessation concertée de travail dans le but de forcer la hausse ou la baisse des salaires ou de porter atteinte au libre exercice de l'industrie ou du travail» (Code pénal, art. 414 nouveau). C'est la liberté de la coalition. Le plan

concerté n'est plus un délit, ce n'est plus qu'une circonstance aggravante pour certains actes particuliers destinés à exercer une pression sur les patrons et les ouvriers (art. 416 nouveau) .

La loi de 1864 marque une transformation considérable dans la position légale des ouvriers. Son application restait restreinte cependant par les obstacles qui s'opposaient à la création d'associations ouvrières. Le droit de se coaliser n'emportait pas l'abrogation des art. 291 du Code pénal et 1 de la loi du 10 avril 1834 relatifs aux associations de plus de vingt personnes. Il entraînait naturellement la faculté de se concerter, qui est de son essence, mais le concert autorisé était mal défini, essentiellement temporaire ; il ne pouvait être l'objet d'institutions permanentes, ayant en vue l'avenir comme le présent, et l'organisation d'une lutte constante survivant aux grèves au moyen d'adhésion3 et de souscriptions illimitées. Sa portée ne pouvait pas aller bien loin.

En réalité cependant, bien que la Cour de cassation ait affirmé le maintien des dispositions spéciales aux associations, l'administration s'était décidée à tolérer de nombreuses chambres syndicales. Le nombre s'en était considérablement multiplié. Leur existence n'était môme plus dissimulée, on ne pouvait plus la contester, ni même y mettre un terme.

Il restait donc un dernier pas à faire pour assurer aux ouvriers l'exercice des libertés qu'on leur avait accordées ; il fallait reconnaître en droit ce qu'on admettait en fait. Le législateur s'y est décidé, après de longues hésitations, en adoptant la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels. «Les syndicats ou associations professionnelles même de plus de vingt personnes exerçant la même profession, des métiers similaires ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés,

pourront se constituer librement, sans l'autorisation du gouvernement» (art. 2). Les ouvriers ont maintenant le droit de coalition et les moyens d'en user. Ils peuvent traiter d'égal à égal avec les chefs d'entreprise, organiser régulièrement des grèves quand ils croient devoir le faire.

Les travailleurs, qui n'avaient pas attendu la loi de 1884 pour s'organiser, ont proflté des nouvelles facilités qui leur ont été accordées, et chaque corps de métier un peu important forme maintenant dans les villes un syndicat dont l'action est incontestablement effective. Les membres dont il se compose remettent à son conseil le soin de défendre leurs intérêts. Ce sont les syndicats qui discutent souvent les bases des salaires, en se substituant aux personnes qui sont directement en cause. La solidarité entre ouvriers devient de plus en plus étroite ; elle leur donne une force avec laquelle les entrepreneurs sont obligés de compter.

Les associations ouvrières se préoccupent avant tout des questions qui se rapportent au travail et à la rémunération des ouvriers. Elles agissent par tous les procédés qui leur paraissent utiles, et l'organisation des grèves est un de ceux auxquels elles ont souvent recours. L'interruption arrêtée d'un commun accord du travail n'a pas toujours été sans complications regrettables. Elle n'a été que trop fréquemment marquée par des excès, parfois criminels, toujours répréhensibles. L'oisiveté est dangereuse pour les masses. Quand l'exaltation s'ajoute au cbômage, quand la misère s'abat sur les familles, la raison perd facilement son empire, et la notion de la justice s'obscurcit peu à peu. Si l'on n'a malheureusement pas toujours gardé une juste mesure dans les manifestations des revendications ouvrières, il n'est pas impossible qu'elle ait été dépassée aussi dans leur répression. L'habitude de la liberté remédiera, on peut l'espérer, aux accidents que coûte son apprentissage. Beaucoup

de grèves s'accomplissent d'ailleurs de la manière la plus paisible, et ce ne sont pas celles qui ont donné les résultats les moins avantageux. Quelle que soit, du reste, l'opinion qu'on ait à leur égard, on ne peut guère contester qu'elles se soient résolues pour la plupart au profit des travailleurs. Ce sont les patrons qui imposent leurs conditions aux ouvriers, prétendent les partisans de la loi d'airain ; ce sont presque toujours les ouvriers qui ont obtenu depuis longtemps des concessions des patrons, répond l'expérience.

Les grèves se renouvellent assez souvent dans l'industrie ; on n'en relève pas de bien sérieuse dans l'bistoire de l'agriculture française. On ne peut, en effet, désigner de ce nom les prétentions que font parfois valoir les moissonneurs ou d'autres ouvriers en temps de travaux urgents. Quelques faits exceptionnels, et du reste spéciaux à certaines opérations conduites industriellement, ne changent rien à l'état de choses général. Des résistances concertées entre bûcherons et écorceurs du Morvan, soutenues avec une rare énergie, appuyées par les femmes, qui enlevaient et détruisaient les outils, renouvelées en plusieurs occasions, dans différents cantons, ayant nécessité l'intervention de la gendarmerie, il n'y a pas de conclusions générales à tirer. Ce ne sont que des cas particuliers. Quelques grèves ent pris, au contraire, de grandes proportions à l'étranger. De 1871 à 1875, les cultivateurs de l'Angleterre ont eu à compter sérieusement avec les réclamations des travailleurs agricoles. Une immense coalition, dans laquelle les ouvriers nomades, les bandes ambulantes, comme on les appelle, s'était formée sous l'inspiration de M. F. Arch. Elle comprenait, à un moment, près de 100,000 personnes. En Italie, la population ouvrière des campagnes s'est soulevée à plusieurs reprises contre les propriétaires. C'étaient en 1884, les faucheurs et les moissonneurs de la Polésine

et de la Lomelline , qui protestaient contre leur triste situation par le refus du travail. L'année suivante , on notait une agitation agraire beaucoup plus grave parmi les laboureurs, les bouviers, les valets de ferme des provinces de Crémone et de Mantoue. Le gouvernement se voyait obligé d'intervenir et d'occuper militairement les provinces troublées. Mômes mouvements en 1889, mais éclatant simultanément cette fois dans le Nord et dans le Sud, dans le Milanais et dans l'Italie méridionale. Les paysans, accablés de misère, réduits à se priver de la polenta, qui forme leur unique et insuffisante nourriture, se laissent entraîner au désordre, que la force armée a peine à réprimer. La souffrance est d'ailleurs générale et les doléances des ouvriers d'autant plus difficiles à satisfaire que les propriétaires, les fermiers et les métayers sont eux-mêmes extrêmement gênés par la difficulté d'écouler leurs produits.

En France, les discussions entre les cultivateurs et les ouvriers n'ont jamais dégénéré en lutte caractérisée. Des deux côtés, les plaintes ont été quelquefois vives, chacune des parties en présence a soutenu ses réclamations avec conviction. Les rapports qui existaient entre les uns et les autres ont pu être tendus, ils n'ont pas été à la rupture. C'est qu'il n'y a pas chez nous d'entreprise agricole proprement dite, comparable par l'importance de la population ouvrière à nos grandes entreprises industrielles. Le travailleur ne se confond pas dans une masse d'ouvriers qui absorbe son individualité, il conserve son indépendance et fait valoir personnellement sa cause. Son sort n'est pas lié à celui d'un groupe qui compte ses unités par centaines et par milliers, il n'est pas engagé dans une hiérarchie aux règles de laquelle il est soumis. Ses aptitudes spéciales se mettent plus facilement en lumière. On ne distingue pas en agriculture entre quelques classes qui comprennent tous les ouvriers et

dont les cadres manquent nécessairement d'élasticité; chaque travailleur a son mérite propre, et sa rémunération ne s'applique pourainsi dire qu'à lui. La division de l'offre du travail facilite en outre les débats particuliers ; à défaut d'un propriétaire conciliant, on peut s'adresser à son voisin. Au même moment et dans la même contrée, tous les ouvriers ne sont pas forcément également payés. Il y a des charretiers, des bouviers, des vachers et des bergers à tous prix. En solidarisant leurs intérêts, ils ne gagneraient rien. Les modifications des valeurs s'opèrent sans secousse, de proche en proche, avec le temps, sans brusques changements appréciables dans leê conditions de la production ; nous verrons qu'elles ne sont pas moins importantes.

Page 1