DISTRIBUTION DES SALAIRES AGRICOLES (PAR HECTARE
Culture de la Culture Culture
vigne céréale industrielle
Janvier,... 20.00 7.50 8.00
Février.... 20.00 7.50 5.40
Mars 30.00 7.50 17.30
Avril 40.00 8.40 5.00
Mai 50.00 6.50 4.00
Juin 30.00 12.80 5.00
Juillet » 7.50 12.00
Août 10.00 17.50 16.00
Septembre. 90.00 5.00 16.80
Octobre.... » 5.00 18.30
Novembre.. » 7.50 16.00
Décembre.. 10.00 7.50 16.20
Totaux. . 300.00 100.00 150.00
Les nombres inscrits dans le tableau qui précède ne sont pas arbitraires. Ceux qui sont attribués à la vigne sont l'expression des dépenses ordinaires que son entretien exige dans le Midi ; la répartition admhe pour la culture céréale n'est que l'application de données précises indiquées par M. G. Heuzé ; enfin les cbiffres de la dernière colonne sont extraits d'un travail très consciencieux de M. J.-A. Barrai sur la ferme de Masny, que dirigeait M. Fiévet, et qui passe, à juste titre, pour une des plus remarquables entreprises agricoles de la France.
La culture de la vigne nécessite, comme on le voit, des frais très variés sous forme de salaires, suivant les différentes époques auxquelles on la considère. Au mois de juillet, les sarments sont dans toute leur longueur, on ne peut plus pénétrer dans les plantations, on ne s'occupe, pour ainsi dire, plus d'elles jusqu'au moment de la vendange, après quoi on les néglige de nouveau pendant deux ou trois mois. Ainsi se trouvent des périodes plus ou moins longues pendant lesquelles les ouvriers n'ont rien à faire dans les vignes. Mais sont-ils pour cela sans occupation? N'ont-ils pas d'autres sources de travail ? C'est ce qui pourrait se présenter si, à côté des vignobles, on ne trouvait ni céréales, ni forêts, ni plantes étrangères ; mais il est rare que la vigne fasse l'objet d'une culture exclusive, et nulle ne se concilie mieux qu'elle avec la production des céréales. Le vigneron peut disposer de tout son temps au moment de la moisson et à celui des semailles, c'est-à-dire à l'époque où le personnel agricole est particulièrement recherché de tous côtés. Les défrichements, les défoncements, les créations nouvelles, seraient du reste, à eux seuls, des ressources de travail fécondes dans les pays où les récoltes ordinaires manqueraient.
Eu fait, il n'y a jamais de chômage dans les contrées de vignobles prospères ; l'ouvrier y trouve toujours le placement de son temps. Si, à certains moments, la population locale devient suffisante, celle des environs se joint à elle, d'autant plus volontiers qu'elle est alors disponible. La vigne fait la richesse des pays où elle réussit et, en môme temps, celle des contrées voisines. On ne saurait vraiment rien désirer de mieux.
Dans les centres de culture triennale, les salaires ne varient guère que du simple au triple d'un mois à l'autre; mais ces variations n'ont rien là qui vienne les contrebalancer, et, si réduites qu'elles paraissent, elles constituent
cependant une cause sérieuse d'embarras. «S'il est vrai, écrivait à ce sujet M. E. Lecouteux dans ses Principes de la culture améliorante, s'il est vrai que, grâce aux jachères constamment ouvertes à la charrue, l'assolement triennal pur consacre la régularité du travail des attelages, en est-il de même du travail à bras? De nombreux ouvriers sont nécessaires pendant les trois mois de fenaison et de moisson. Puis à cette époque d'activité succèdent neuf mois de chômage pour le très grand nombre de bras que le cultivateur a conviés à ses récoites. Quelques batteurs en grange, voilà ce qui, dans cette longue suspension du travail, va former le personnel des tâcherons employés dans les fermes à grain. Et le reste des moissonneurs, que deviendra-t-ii ? Il cherchera fortune ailleurs, ceux-ci dans les vignes, ceux-là dans les forêts en hiver, ces autres sur leur propre champ. Et, si ces ressources ne s'offrent pas à tous les travailleurs, que deviendront les bras inoccupés? Interrogez ces masses ouvrières qui, chaque année, abandonnent les campagnes pour se porter dans les villes, et vous reconnaîtrez que l'amour de l'inconnu n'est pas le seul mobile qui provoque toutes ces désertions; c'est surtout la crainte du chômage dans les travaux agricoles et le désir légitime de toucher des salaires généralement plus élevés, plus réguliers, qui sont offerts par les travaux industriels et par les chantiers de travaux publics.»
La régularisation des travaux agricoles se manifeste immédiatement dès qu'à la production céréale se joint celle des plantes industrielles, de la betterave entre autres. Cette précieuse racine, qui a fait la fortune de nos départements du Nord pendant que la vigne faisait celle du Midi, n'a pas moins servi les intérêts de la population ouvrière que ceux des entrepreneurs de culture. L'alternance de la betterave et du blé amène une répartition, aussi parfaite que possible,
des occupations agricoles à toutes les époques de l'année. Aux labours de défoncement de l'hiver, aux fumures et aux ensemencements du printemps succèdent sans interruption les sarclages d'été. On les suspend sans inconvénient au moment de la moisson, pour les reprendre jusqu'à l'arrachage et au transport des racines à la sucrerie, qui ne se terminent qu'en décembre. Aux travaux des champs se joignent d'ailleurs ceux de l'usine, qui arrivent précisément à l'époque où les premiers sont le moins pressants. Si la distribution des salaires sur la ferme de Masny ne témoigne que très imparfaitement de la régularité qu'on observe d'ordinaire dans les systèmes de culture du même genre, c'est que son intelligent propriétaire avaitcombiné ses opérations de manière à employer surtout les moments où les ouvriers disposent plus facilement d'eux. Il n'y a du reste, avec l'organisation qui a été adoptée, que quatre mois de ralentissement dans les travaux agricoles : ceux de janvier et de février d'abord, d'avril et de mai ensuite. Dans un pays comme l'arrondissement de Douai, où domine la petite culture, les paysans ouvriers ne sont jamais embarrassés pour utiliser lucrativement leurs forces. En janvier et février, ils n'ont d'ailleurs qu'à se présenter dans les sucreries pour y être accueillis à bras ouverts; en avril ou en mai, quand Masny ne réclame pas leur présence, il ne leur reste que la peine de choisir aux environs une exploitation toute disposée à les recevoir.
Quelle est la part du produit qui revient aux ouvriers sous forme de salaire ? Elle varie nécessairement beaucoup avec les circonstances. Le rôle que jouent dans la production agricole le capital foncier, le capital d'exploitation et le travail n'est pas le même dans tous les cas. La culture herbagère demande beaucoup à la terre et peu à l'homme, la culture céréale, moins difficile pour le terrain, exige beau-
coup plus de main-d'œuvre. Il n'y a doue pas de règle générale sur laquelle on puisse s'appuyer pour déterminer la rémunération des travailleurs en fonction des valeurs à la création desquelles ils ont donné leur concours.
Quelques remarques cependant ne seront pas sans intérêt. Dans les pays de métayage du Centre, les produits de la culture se partagent généralement par moitié entre le propriétaire et le métayer. La rente représente ainsi la moitié du produit brut, et le métayer conserve, pour lui, une valeur égale. Or, la somme qui lui échoit ne représente guère, pour ce dernier, que le prix de son travail et celui de ses auxiliaires. Ce qu'on pourrait en déduire, tant pour l'intérêt de son capital que pour des dépenses de diverses natures, ne constituerait qu'une quantité sinon négligeable du moins de très peu d'importance. On est donc autorisé à dire que, dans nos pays de métayage, la rémunération des ouvriers agricoles, un peu inférieure à la rente, absorbe presque la moitié du produit brut de la culture.
Avec la culture des plaines à céréales, comme celle qui domine dans les environs bien cultivés de Paris, le montant des salaires s'élève à 100 fr. par hectare. On estime que la rente varie de 80 à 100 fr., et le produit brut de 330 à 380 fr. par hectare. Le total des salaires est, par conséquent, plutôt supérieur qu'inférieur à la rente ; il semble compris entre le tiers et le quart de la valeur de la production.
La culture industrielle, à base de betteraves, distribue 150 fr. de salaires par hectare, sinon plus. Le loyer du sol varie, dans de semblables milieux de 130 à 150 fr. par hectare, et le cultivateur réalise, sur la même étendue, des valeurs dont l'importance ne s'éloigne guère de 600 fr. C'est donc, comme frais de main-d'œuvre, une dépense supérieure à celle du fermage, et du quart du produit total des exploitations.
En se tenant à ces données, on semble autorisé à dire que la part des salaires dans la production ne s'éloigne guère de celle qui est faite à la rente. Un peu plus faible dans les systèmes de culture inférieurs, elle la dépasse dans ceux qui sont plus élevés. Comparée au produit brut, elle devient relativement de moins en moins importante. C'est qu'à mesure que la culture perfectionne ses procédés, elle augmente son capital d'exploitation et ses frais de toutes sortes. Le payement des ouvriers est la charge squi domine toutes les autres dans les régions pauvres ; il y a à tenir compte dans les pays riches de beaucoup d'autres dépenses.
Il ne suffit pas de savoir comment se répartissent les salaires, quelles sont les variations annuelles du prix de la journée de travail, et quelle est la somme d'argent que permettent de distribuer aux ouvriers nos principaux systèmes de culture ; il importe, pour apprécier la situation des classes travailleuses, de connaître le montant total des valeurs qui sont mises à la disposition de chacun de leurs membres. La situation des domestiques diffère sous ce rapport de celle des journaliers.
Les gages des domestiques sont très différents avec les pays. De l'ensemble de ce qui se passe sur divers points du territoire on peut cependant dégager une moyenne assez exacte. Depuis dix ans, du reste, les modifications qui se sont produites dans l'état des choses existant n'ont pas été bien considérables. La crise agricole a provoqué une légère diminution dans la rémunération des ouvriers, mais cette diminution, dont les effets provoquent des observations intéressantes pour chaque cas particulier, peuvent être négligées dans une élude générale. Les bons charretiers ou bouviers, | nourris et logés sur les fermes, gagnent généralement de J 400 à 500 fr. par an ; ils arrivent quelquefois à 600 fr. ; on paye les domestiques adultes d'ordre inférieur, de 300 à
400 fr. Les servantes de ferme obtiennent de 200 à 300 fr. et même 350 fr. Sur leurs gages, les domestiques n'ont à prélever ordinairement que leurs dépenses d'habillement ; ils y font très facilement face. De toutes les catégories d'ouvriers agricoles, ce sont ceux qui réunissent le plus facilement des épargues ; les plus économes mettent quelquefois de côté, sous forme de livret à la caisse d'épargne, moitié de leurs recettes. Beaucoup cependant ont bâte de sortir de cette position qui leur paraît trop assujettissante ; ils s'établissent ou se marient dès qu'ils ont assez d'argent pour se mettre à leur compte, comme ils le disent, si ce n'est même dès qu'ils ont assez de crédit pour obtenir les avances dont ils ont besoin. Oe changement ne leur réussit pas toujours. Trop souvent leur existence devient plus pénible avec leur nouvelle situation.
Que représentent en argent la nourriture et le logement des domestiques? C'est une question qu'il n'est pas facile de résoudre, même sur place, faute de données précises. Les produits de la ferme qui forment habituellement la base de l'alimentation du personnel, et leur évaluation comme quantité et prix, prêtent à toutes sortes de conjectures. Dans certains cas cependant, on peut faire des estimations sur des bases solides. C'est ce qui se présente notamment pour le midi de la France, le sud-est et le sud-ouest, où la nourriture est composée presque exclusivement de produits achetés, et fait l'objet d'un contrat entre le propriétaire et son maîtrevalet. D'après l'usage, l'agent chargé de nourrir le personnel reçoit, dans l'Hérault, pour chaque homme à entretenir, 500 à 700 litres de blé, 700 litres de vin, 10 litres d'huile, 10 kiiogr. de sel et une somme de 120 fr. Les maîtres-valets des environs de Toulouse avaient, de leur côté en 1869, 5 hectol. de blé, 5 hectol. de maïs, 30 fr. en espèces, 15 fr. pour boisson et autant environ pour le chauffage par do-
mestique nourri à Tannée, d'après M. Théron de Montaugé. Nous avons donné ces chiffres dans nos études sur la Propriété. On peut accepter les coefficients que l'on croira devoir adopter pour transformer ces quantités en valeurs, en remarquant que le vin donné aux domestiques de l'Hérault, et supprimé pendant la crise phyiloxérique, ne doit pas être compté plus de dix à douze centimes le litre. L'ouvrier du Sud-Ouest est moins exigeant, comme on le voit, que celui du Sud-Est.
C'est le pain qui forme l'élément essentiel de la ration des domestiques de ferme. Une consommation de cinq à sept hectolitres de blé représente plus d'un kilogr. par jour. Après le pain, viennent, pour la plus grande partie du tout, les légumes secs et les pommes de terre, à peu près seuls dans le Midi, augmentés de lard dans le Nord. La viande fraîche n'apparaît sur la table des ouvriers de ferme qu'aux jours de fête. Comme boisson, on se contente presque partout d'eau, sauf au moment des grands travaux, où l'on fait un usage modéré des liqueurs fermentées. Les vignobles à grande production du Midi ne limitent, pour ainsi dire pas, la distribution du vin ; les domestiques en exigent sur tous les points où ils cultivent la vigne, mais ils s'en passent assez facilement, à quelque distance seulement. Dans l'Ouest, le cidre, et dans le Nord, la bière, constituent la boisson ordinaire.
A titre d'exemple, nous donnerons, d'après les notes recueillies au cours de notre savant maître, M. Lœuiilet, le détail des frais de la nourriture d'un domestique à l'ancienne École d'Agriculture de la Saulsaie vers 1868. Les ouvriers y étaient sensiblement mieux traités que dans les fermes avoisinantes de l'arrondissement de Trévoux, La viande fraîche revenait sur la table de la ferme deux fois par semaine à raison de 0 kilogr., 333 par repas, et le viu y figurait pour
un demi-litre par homme. Ces additions au régime ordinaire des travailleurs des environs constituaient, sur sa composition, de sérieuses améliorations.
La consommation des vivres représentait, dans ces conditions, les valeurs et les quantités suivantes :
Pain : 1 kilogr. par jour, soit 365 kilogr. par an
à 0 fr. 25 le kilogr 91 .25
Viande : 38 kilogr. par an à 1 fr. 10 41 .80
Vin : 190 litres par an à 0 fr. 25 47.50
Fromage : 18 kilogr. par an à 1 fr. 10 19.80
Légumes secs : 10 kilogr. à 0 fr. 30 3.00
Pommes de terre : 270 kilogr. à 0 fr. 3 7.10
Légumes verts (produits du jardin, salades, etc.) mémoire
Lard (pour assaisonner les légumes): 20 h. à 1 fr. 20 24.00
Beurre ou saindoux : 10 kilog. à 1 fr. 10 11 .00
Huile : 7 kilogr. 50 à 1 fr. 20 9.00
Vinaigre : 4 litres à 0 fr. 40 1 .60
Sel: 10 kilogr. à 0 fr. 15 1.50
Valeur totale de la nourriture 257.55
Ce qui fait en nombre rond : 0 fr. 70 par jour.
Dans cette somme de vivres de toutes espèces qui s'élève à 257 fr. , le vin intervient pour 47. Sa suppression la ramènerait à 210. Or, sur ces 210 fr., le pain figure pour 91 fr., près de la moitié. Cette simple observation montre quelle est l'influence que peut exercer son prix sur les frais de l'existeuce de l'ouvrier. Ses moindres variations se traduisent pour lui par des différences importantes, et il est facile de comprendre l'intérêt avec lequel il les suit. Elles n'ont au contraire qu'une importance tout à fait secondaire pour les fortunes môme les plus modestes, celles des petits capitalistes, des petits négociants, des fonctionnaires, etc.
Les aliments ne sont pas tout dans les frais qu'entraîne l'entretien des domestiques; il faut les préparer, il faut entretenir, en outre, un certain mobilier. M. Lœuillet comptait pour ces différents objets :
Houille : 1 hectol. par tête et par jour, 365 hectol. par au à0fr04 14.60
Service de la cuisine : une servante à 600 fr. par an, nourriture comprise, dont les deux tiers du temps sont pris par les soins d'un ménage de
30 domestiques -ôtt 13.33
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