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IV. La progression des salaires

Les modifications des salaires agricoles dans le temps. — Augmentation des salaires dans l'Aisne, dans le Cher, dans les Vosges, dans l'Anjou, dans l'Oise. — Élévation des salaires d'après la statistique officielle. — Variations des salaires dans l'Hérault de 1750 à 1770, de 1770 à 1789, de 1789 à 1820, de 1820 à 1848, de 1848 à 1852, de 1852 à 1875, de 1875 à 1885, de 1885 à 1890. — Situation des classes ouvrières agricoles. Nourriture ; son insuffisance. Régime de l'ouvrier américain. — Examen des systèmes de culture au point de vue des intérêts des travailleurs.

Le sort de Pouvrier varie avec les situations, mais son bien-être est toujours en rapport avec le niveau de la richesse générale. C'est dans nos départements les plus riches que son salaire atteint, chez nous, son maximum. Les cultures les plus lucratives sont celles qui lui assurent la meilleure position. On ne saurait comprendre, d'ailleurs, qu'il en soit autrement. Le capitaliste et l'ouvrier profitent des produits de la coopération de leurs efforts dans la mesure même de leurs produits; la part qui revient à chacun d'eux est en raison directe des valeurs créées par eux. On ne gagne beaucoup qu'en produisant beaucoup, et ce n'est qu'en réalisant une

production abondante qu'on peut obtenir une forte rémunération .

Si donc il est vrai que les salaires varient selon les lieux et proportionnellement au degré de la richesse des pays, et l'observation ne laisse aucun doute à cet égard, il n'est pas douteux qu'ils aient dû se modifier aussi, dans le temps, suivantles oscillations de la prospérité publique. En d'autres . termes, l'ouvrier qui, dans les circonstances actuelles, participe aux résultats des entreprises agricoles et industrielles, bons ou médiocres, s'est ressenti, dans sa position, des événements de toute nature qui se sont succédé aux différentes époques de notre histoire. Et comme, en définitive, de grands progrès ont été accomplis, l'aisance des travailleurs, après avoir passé par des alternatives favorables et défavorables, a dû s'accroître avec le temps.

Des indications précises confirment l'importance de ces changements. Elles abondent dans les dépositions recueillies par l'Enquête agricole de 1866, dans un grand nombre de Mémoires particuliers, dans les ouvrages de M. H. Baudrillart, dont nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer le grand intérêt. On peut en retrouver de nombreuses dans les notes des cultivateurs. Nous nous bornerons à en donner un résumé succinct d'après les renseignements réunis avec soin par M. Emile Chevalier, maître de conférences à l'Institut agronomique, et discutés par lui dans son livre aussi instructif que rempli de faits sur les Salaires au xix° siècle. Il nous semble inutile de refaire directement un travail que nous trouvons bien fait.

L'agriculture de l'Aisne est remarquable par la perfection de ses procédés. La crise qu'elle a traversée de 1882 à 1884 a décidé l'administration à provoquer une enquête sur la situation culturale de ce département. Le rapporteur de la Commission, M. Risler, directeur de l'Institut agronomique

n'a pas manqué de relever, dans son travail, les variations des salaires. Elles ressortent des chiffres suivants :

Gages du maître - valet

par an 200' 00 300 00 400' 600'00 700' 00

Salaire de l'ouvrier nourri,

par jour 0 60 0 75 1 180 2 10

Salaire de l'ouvrier non

nourri, par jour » » 2 2 80 3 50

De 1820 à 1830, le salaire a haussé dans le département de l'Aisne de 250 % ; la rente ne s'est pas élevée pendant le même espace de temps de plus de 50 à 60 %•

En retraçant l'histoire du domaine de La Grange, dans le Cher, cet «heureux coin de terre» où, jeune homme, il était venu habiter avec son père, M. de Montalivet n'a eu garde d'oublier les augmentations progressives des gages du personnel. De 1 820 à 1878, le revenu de la propriété avait doublé à très peu près, mais les salaires annuels s'étaient accrus dans une proportion plus forte, comme le prouvent les chiffres du tableau suivant qui s'appliquent à des ouvriers nourris et logés.

1825 1878 Augmentât.

Bergers .... de 30 à 50" de 1 20 à 130'' 160 %

Vachers.,.. 60 70 180 200 185

Bouviers... 120 130 280 300 130

Laboureurs. 130 150 450 500 233

Charretiers. 200 250 450 500 100

Servants... 90 120 260 300 149

M. Biaise, des Vosges, a constaté pour la région du Bas- Vendômois la hausse suivante :

Gages des hommes nourris,

par an 250* 500*

Gages des femmes et filles

de basse-cour nourries,

par an 80 à 150 200 à 300

Journaliers, par jour 1 50 à 1 75 2 50 à 3

Femmes, par jour 0 60 à 0 75 1 50 à 1 75

Dans l'arrondissement d'Angers, M. Bouchard, secrétaire de PAssociation industrielle et agricole de Maine-et-Loire, a noté les augmentations suivantes de 1850 à 1882 :

1850 1882 Augmentât.

Maîtres valets de ferme 300* 00 450* 00 50 °/0

Filles de ferme 120 00 250 00 108

Ouvriers à la journée. 2 00 2 50 25

Vendangeurs 2 00 2 50 25

Vendangeuses 0 75 1 25 66

M. Emile Chevalier a relevé, de son côté, chez un éminent cultivateur, les renseignements suivants concernant les salaires d'une ferme importante :

1834 1851 1858 1884 Augment.

1or charretier, par an » » 320' 00 600' 00 172%

3e et 4« » » 160 00 190 00 300 00 400 00 150

Homme de cour » 96 00 100 00 240 00 400 00 316

Servante » 120 00 140 00 240 00 360 00 200 Journaliers nourris,

par jour 0 50 0 75 1 25 1 50 200

Journaliers non

nourris, par jour 1 00 1 25 1 75 2 50 150

Berger 360 00 400 00 480 00 600 00 66

Nous pourrions multiplier les exemples, mais ce serait superflu. Sur tous les points du territoire, les salaires agricoles ont considérablement augmenté.

«En réunissant les chiffres fournis par différents observateurs» dit M. E. Chevalier, on constate que la progression du salaire agricole depuis deux siècles a atteint 500 à 600 % ; depuis 1820, 200 à 250 % ; depuis 1836, 100 à 150% ; enfin de 1850 à 1885, 100 % environ. La hausse du fermage a été moindre, de 1820 à 1880, elle n'a pas dépassé 100%.»

Veut- on des chiffres officiels ? Voici ceux qui résultent des deux statistiques de 1862 et de 1882.

Les gages des domestiques nourris et logés ont varié dans les proportions indiquées ci-dessous.

Maîtres- valets

Laboureurs et charretiers..

Bouviers, bergers et adultes Servantes de ferme

Le prix de la journée a été à ces deux époques :

1° Ouvriers non nourris

1862 1882 Augmentât.

Hommes, en été. . . 2'r 77 3'' 11 0'' 34

Femmes — ... 1 73 1 87 0 14

Enfants — ... 1 22 1 31 0 09

Hommes, en hiver.. 1 85 2 22 0 3"

Femmes — .. 1 14 1 42 0 28

Enfants — .. 0 82 0 94 1 12

de 1862

2° Ouvriers nourris

Augmentât.

Hommes, en été. . .

Femmes — ...

Enfants — ...

Hommes, en hiver. .

Femmes — . .

Enfants — . .

Tous ces chiffres ont leur valeur ; ils ne permettent pas cependant de suivre pas à pas les variations des salaires et de remonter facilement à leurs causes. De leur examen superficiel il semble résulter que l'élévation des salaires a suivi un mouvement uniforme, c'est un fait qu'on ne doit cependant pas accepter sur desimpies apparences.Nous avons cherché à en mesurer exactement la portée en entreprenant des recherches particulières dont nous avons à exposer le résultat.

Les études de ce genre ne sont pas sans difficulté. Le sort des ouvriers, de même que la constatation des phénomènes économiques, en général, n'a malheureusement été, jusqu'à présent, qu'un dus moindres soucis de nos historiens. On ne sait guère comment vivaient nos devanciers, ceux mômes qui ne nous ont précédés que d'une ou deux générations. Les combinaisons politiques les plus minimes, les négociations les plus insignifiantes des hommes d'Etat, nous ont été rapportées avec une véritable exubérance de détails et de considérations approfondies; du genre de vie et des moyens d'existence des populations nous ne connaissons à peu près rien. Cette indifférence au sujet de questions capitales, d'un intérêt aussi immédiat, peut sembler invraisemblable à quelques personnes ; elle ne s'explique que trop quand on réflé-

cbit à ce qui se passe maintenant encore. Combien de faits du môme genre, dont nous sommes les témoins journaliers, ne s'accomplissent-ils pas sans être enregistrés dans nos publications, cependant si nombreuses ? Combien d'autres restent môme inconnus du public instruit ? A coup sûr, on surprendrait bien des gens, dans toutes les classes sociales, en leur exposant quelles sont, de nos jours, les conditions d'existence des populations ouvrières urbaines ou rurales . Aussi ne faut-il pas s'étonner que les savants aient négligé, jusqu'à présent, toute une série de recherches si arides et si stériles faute de documents suffisants. On commence toutefois à revenir sur ces études trop négligées ; de louables efforts ont été faits avec un réel succès pour reconstituer l'histoire de l'homme dans ce qui le touche de plus près.

Sans vouloir remonter à des époques trop reculées, il convient de savoir ce que l'ouvrier était au siècledernier etcequ'il a gagné depuis. Dans ces limites, il est possible de trouver des indications précises qui permettent de mesurer quel a été le chemin parcouru. On peut déterminer le prix du travail à diverses époques et faire des rapprochements instructifs. La valeur de la journée de l'ouvrier est considérée, depuis que les physiocrates ont jeté les premiers fondements de la science économique, comme une donnée essentielle. On en retrouve la preuve dans notre législation; qui lui attribue une grande portée. Toutefois, on s'imaginait que cette valeur était immuable et pouvait, mieux que toute autre, servir de commune mesure à toutes les valeurs ; c'est pourquoi on y faisait de si fréquentes allusions. Les besoins du travailleur paraissaient fixes et constants ; on pensait qu'il devait en être de même de sa rémunération : deux opinions dont l'observation devait montrer la fausseté. Dans cet ordre d'idées, le prix de la journée de travail était appelé à servir de terme de comparaison pour des évaluations faites en des temps très

éloignés les uns des autres, ce qu'on savait ne pouvoir pas attendre des monnaies. C'est sous cette impression que les rédacteurs de la loi du 6 octobre 1791, sur les biens et usages ruraux, estimaient les amendes qu'ils prévoyaient, à la valeur d'un certain nombre de journées de travail, espérant que le temps n'aurait aucune action sur leur œuvre, qui devait, à leurs yeux, rester impérissable. C'est ainsi encore qu'où établissait sur la même base l'assiette de la taxe personnelle et plus tard celle des prestations.

Les tarifs de conversion, établis par les assemblées départementales, ont constaté la variation du prix du travail en numéraire ; ils permettraient, à la rigueur, de suivre les modifications survenues depuis lors et de constater leur réalité, contrairement à ce qui avait été prévu, mais ils sout trop incertains pour servir de base à des recherches un peu précises. On y verrait la preuve d'une augmentation réelle, mais on ne pourrait l'apprécier avec assez d'exactitude, pour pouvoir formuler des conclusions inattaquables.

Pour tous les faits économiques intéressant l'agriculture, on possède heureusement, en France, un livre sérieux dans lequel abondent les observations judicieuses : c'est le récit des voyages agricoles, dans notre pays, de l'illustre voyageur anglais, Arthur Young, dont les notes ont été recueillies avec une rare intelligence. Cet agronome a su remarquer des phénomènes qui demeuraient ignorés de nos compatriotes, et c'est à lui que nous devons d'en être instruits. Selon lui, à la veille de la Révolution française, la moyenne de la journée d'homme, dans tout le royaume, était de 19 sous, de 30 sous pour les maçons et les charpentiers. Ces prix auraient doublé en Normandie depuis douze ans. En Provence, ils auraient passé de 16 à 24; tandis qu'en Anjou, ils seraient restés ce qu'ils étaient il y a cinquante ans. En résumé, depuis vingt-cinq ans, la hausse des salaires aurait

été en moyenne, eo 1789, pour la France, de 20 °/0. L'autorité (TA. Young donne à ces chiffres une grande portée; on peulles accepter comme exacts.

En ce qui concerne plus particulièrement le département de l'Hérault, et surtout les environs de Montpellier, on en trouverait d'ailleurs la confirmation dans les documents qui ont été conservés chez quelques-uns de nos propriétaires. La notion des phénomènes de l'ordre économique a toujours été assez clairement comprise dans cette contrée. On s'en occupait dans les anciennes Assemblées, alors qu'ils passaient inaperçus ailleurs, et l'on retrouve de nombreuses traces de ces préoccupations d'autrefois. Le Bulletin de la Société centrale d'Agriculture de VHèrault témoigne de l'attention qu'on a toujours prêtée aux communications de ce genre. Le volume de 1865 contient, entre autres, un travail des plus intéressants au point de vue de la question qui nous occupe; il est dû à M. Des Hours-Farel, qui a été pendant longtemps un des membres les plus actifs de cette association .

Disposant de toutes les notes et de tous les livres de compte du domaine de Méric, aux portes de Montpellier, depuis 1737, M. Des Hours-Farel en a retracé l'histoire économique, qui est d'autant plus instructive que, de cette époque jusqu'à nous, ce domaine est resté dans la môme famille et qu'on s'y livre au même genre de culture. Les données qui résultent des écritures des propriétaires successifs sont donc exactement comparables, ce qui ajoute singulièrement à leur prix. Nous avons pu puiser nous-même directement à ces pièces originales, que M. Gaston Bazille, avec son obligeance ordinaire, a bien voulu mettre à notre disposition, en y ajoutant d'utiles détails, et y recueillir des renseignements précieux pour l'économie rurale. '

Or, suivant les observations de M. Des Hours-Farel que nous avons pu vérifier d'après les pièces originales, le prix

de la main-d'œuvre a bien peu varié peodaDt le cours du dernier siècle ; de 1737 à 1780, le progrès a été presque insensible. Aux approches de la Révolution, les prix se sont élevés déjà dans une certaine mesure.

En 1750, la journée d'homme valait 17 à 18 sous en janvier et février, et celle de femme 8 sous. A l'époque de la vendange, la journée d'homme passait à 24 sous et celle de femme à 9. Les mêmes prix se retrouvent à très peu de chose près en 1780. Mais, en 1789, la journée d'homme se payait 24 sous en janvier et 30 sous à l'époque des vendanges. Le prix de la main-d'œuvre avait haussé, et cela sensiblement, dans la proportion signalée, à la même époque, pour l'ensemble de la France, par A. Young.

Pendant la période révolutionnaire, les prix de la journée de travail ont été inconstants: «Les années 1795 et 1796, nous dit M. Des Hours-Farel, sont tristement célèbres par la dépréciation de la valeur des assignats. En vendémiaire an IV (1796), la journée de femme se paye 30 livres, la journée d'homme 70. En 1795, la journée d'homme s'élève jusqu'à 300 livres, la journée de femme jusqu'à 75.» Ce n'étaient là que des prix purement nominaux ; mais, en consultant les livres de Méric, on s'assure des difficultés de la situation. Faute d'ouvriers, on a dû interrompre alors les travaux ordinaires de labour et d'entretien, ce qui n'est pas arrivé en d'autres années.

Dans les premières années de ce siècle, la main-d'œuvre devenant plus rare, les prix des journées ont été assez élevés et se sont même approchés parfois des taux actuels. De 1801 à 1805, on trouve des prix de 30 à 40 sous, et même plus, pour les journées employées aux provignages, à la taille et au fossoyage ; au moment des vendanges, les salaires s'élèvent jusqu'à 50 sous (1802-1805). Après 1805, le prix moyen de la journée de travail retombe à son taux ordinaire,

à 30 sous. On l'a vu, depuis 1870, arriver au double, et, sans les désastres causés par le phylloxéra, c'est à ce dernier prix qu'il semblait devoir se maintenir.

Dans quelles conditions cette élévation s'est-elle produite? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Transportons-nous pour cela de Méric aux Aresquiers, sur la commune de Vie, dans cet autre domaine dont le nom occupe également une large place dans l'histoire de l'agriculture de l'Hérault. Nos documents, empruntés aux meilleures sources, analysés et discutés en détail, avec l'habile propriétaire, M. leDr P. Cazalis, présentent les mêmes garanties d'exactitude que ceux qui viennent d'être invoqués précédemment ; ils se continuent en outre, sans aucune interruption, jusqu'à nos jours. Les prix de la journée de travail sont d'ailleurs comparables, aux Aresquiers, à ceux qu'on observe à Méric, dont ils ne se distinguent que par une infériorité de peu d'importance.

L'hiver de 1818 à 1819 est la première saison dont font mention les écritures deM. Cazalis. Elle est remarquable par l'élévation relative du taux des salaires, qui se maintient à 1 fr. 75 pendant les quatre mois de novembre, décembre, janvier et février. Ces prix sont vraisemblablement le résultat de la cherté des vins, dont le cours avait atteint, en 1817, 300 fr. le muid de sept hectolitres.

A partir de 1820, les salaires restent sans variation appréciable pendant une durée de vingt ans, jusqu'en 1840 ou 1842, savoir: à 1 fr. 50 en hiver, à 1 fr. 75 ou 2 fr. du commencement de mars à la fin de juin, et 2 fr. enfin, pour la cueillette des raisins. La journée des femmes est estimée, comme elle le sera toujours, à la moitié de la valeur de celle des hommes, de 0,75 cent, à 1 fr., suivant les saisons.

Ces prix sont ceux qui caractérisent la situation à laquelle on est revenu, dans le Midi, à la suite de la période cTagi-

322 LES ENTREPRISES AGUÎCOLES.

tations intérieures et de guerres sanglantes qui a duré plus de vingt-cinq ans, de 1789 à 1816. En fait, la position de l'ouvrier n'a cessé de s'améliorer au milieu des événements précipités de cette époque. Son travail est mieux rémunéré eu 1820 qu'il ne l'était sous l'ancien régime : il gagne 25 à 30 % de plus que par le passé ; c'est une augmentation très sensible. On est en droit d'en conclure qu'après le retour du calme l'agriculture s'est montrée réellement plus prospère qu'elle ne l'était un quart de siècle auparavant, puisquelle a pu payer plus largement les travaux qui l'intéressaient.

Il ne semble pas cependant qu'il en ait été partojut de même. L'influence de la révolution française ne s'est pas toujours fait sentir d'une manière aussi heureuse pour l'industrie agricole. C'est du moins l'opinion de M. de Lavergne, qui, mieux que tout autre, en a étudié avec soin les effets. « Si l'on se borne, nous dit-il à la première page de son beau livre sur V Économie rurale de la France, si l'on se borne ii l'examen de la période révolutionnaire proprement dite, c'est-à-dire aux temps écoulés de 1789 à 1800 et môme à 1815, on trouve les progrès accomplis, dans ces vingt-cinq ans, inférieurs à ceux de la période qui avait précédé et de celle qui a suivi : d'où il faut conclure que les idées géoéralemeut désignées sous le millésime de 1789, et qui ont en effet reçu, dans cette mémorable année, leur plus éclatante consécration, mais qui datent en réalité de bien plus loin, ont été extrêmement favorables à l'agriculture; mais que les excès de tout genre, survenus plus tard, lui ont fait beaucoup de mal, et qu'elle ne s'est relevée que lorsque la séparation s'est faite entre les bonnes elles mauvaises conséquences de la révolution.»

Aiusi, de 1789 à 1815, le progrès agricole aurait été assez lent, selon M. de Lavergne. C'est ce qui ressort également,

pour un de nos départements en particulier, de travaux fort remarqués, au moment de leur publication, du savant professeur d'économie rurale de Grignon, M. P.-O. Dubost; c'est la conclusion à laquelle il a été amené en étudiant les variations successives de la rente foncière dans l'arrondissement de Bourg. Après s'être rapidement élevée, sous le règne de Louis XVI et jusqu'en 1795, la valeur locative des domaines de la Bresse était redescendue, en 1815, au chiffre de 1789. L'Hérault semble avoir été mieux partagé ; on est fondé à le dire en s'appuyant sur la hausse des salaires, qui ne s'est pas ralentie de 1789 à 1820, leur montant pouvant servir, au môme titre que celui de la rente, de mesure de comparaison pour la situation de l'agriculture.

Si le Midi a été plus favorisé que les autres parties de la France pendant la période révolutionnaire, il est demeuré, de son côté, à peu près stationnaire ensuite pendant de nombreuses années. Longtemps négligée, la viticulture ne se relève, lentement d'abord, que vers 1842 ou 1843. La hausse des salaires qui se remarque alors en témoigne; elle est, jusqu'en 1848, de 0 fr. 25 par jour seulement. C'est peu 6ans doute, après un espace de temps aussi long durant lequel il est impossible de constater aucun progrès, mais enfin c'est quelque chose, c'est l'indice certain d'une reprise d'activité caractérisée, selon la statistique, par l'augmentation de la production totale des vins et de leur prix. En même temps, du reste, que s'élèvent quelque peu les salaires, se manifeste daus les procédés culturaux un changement qui ressort du relevé de chaque mois. La culture devient plus soignée : au lieu de deux façons, on en donne trois; on entre plus tôt dans les vignes, on en sort plus tard. Les grands travaux ne commençaient autrefois qu'en mars, on les entreprend maintenant en février ; ils cessaient fin mai, on les continue en juin, lie nombre des fortes journées s'ac-

croît au profit de l'ouvrier, dont les forces sont mieux employées, et il ajoute à l'amélioration de sa position.

Malheureusement, l'essor que tend à prendre la culture de la vigne, de 1843 à 1847, dans le Midi, ne résiste pas aux inquiétudes que cause la révolution de 1848. A la chute du gouvernement de Juillet, la confiance disparaît ; on néglige ses champs, on s'en défait à tout prix, ainsi que le constate l'Enquête agricole. La propriété foncière se déprécie, et l'ouvrier perd ce qu'il a gagné depuis sept ou huit ans. Le prix de la journée redescend à 1 fr. 50 en hiver, à 1 fr. 75 ou 2 francs au printemps, comme en 1820, et parfois même plus bas encore.

Le deuxième empire ramène l'espoir dans les campagnes, et la propriété, un moment délaissée, reprend la faveur dont elle jouissait quelques années auparavant. Le développement des grands travaux publics apparaît, d'ailleurs, dans les pays vignobles, comme un gage assuré de prospérité pour l'avenir. On revient au sol qu'on avait abandonné passagèrement, et l'on se remet à l'œu.vre avec courage. Le salaire de l'ouvrier ne se relève cependant que bien lentement ; et, tandis que la valeur du sol remonte, en deux ou trois ans, aux prix de 1847 pour les dépasser, la rétribution du travailleur n'arrive pas au-dessus de ce qu'elle a été pendant la période 1843-1847. C'est que, sans arrêter l'augmentation rapide de la valeur de la propriété, V oïdium, qui sévit avec intensité après 1852, restreint dans une énorme proportion les produits annuels de la culture. On ne désespère pas de triompher tôt ou tard de la terrible maladie; on continue à acheter ; on paye largement le terrain, sur lequel on fonde de grandes espérances, mais on ne paye que modestement l'ouvrier, dont les efforts sont trop souvent prodigués en vain. Le prix croissant des vins, qui atteint, en 1857, 40 à 45 fr. l'hectolitre, comme en 1817, maintient la

valeur des terres; la faiblesse des récoltes limite la rémunération des ouvriers, qui ne s'élève pas en raison directe de la cherté du sol .

C'est dans ces circonstances que le soufrage se généralise dans les environs de Montpellier, où sa vulgarisation fait de grands progrès, sous les recommandations de M. H. Mares, le savant viticulteur de Launac. Les récoltes de vin deviennent certaines et justifient, par leur régularité, la confiance des propriétaires. Aussi le prix de la journée de travail se relève immédiatement pour suivre une marche rapide. En 1860 et 1861, les salaires ne descendent plus au-dessous de

2 fr. en hiver; ils approchent parfois 3 fr. par jour au printemps. En 1864 et 1865, la fixité de ces prix s'affirme dans le courant de Tannée ; ils sont môme dépassés et parviennent à 3 fr. 50 à la récolte des raisins. Nombre de propriétaires se méprennent alors sur les causes de cette hausse et profitent de l'Enquête agricole pour s'exprimer avec amertume, à son sujet, à l'occasion des dépositions qu'ils sont appelés à faire. L'élévation de la journée de travail n'est cependant pas arrivée à son terme; son prix, qui n'atteignait tout d'aboi d

3 fr. que pendant quelques semaines, reste dans la suite à ce même niveau pendant près de cinq mois, de février à juin. De 2 fr. qu'il était en hiver, il arrive, en 1871, à 2 fr. 50 ; et de 3 fr. 50 à l'époque des vendanges, il atteint enfin 4 fr. C'est là son maximum ; il se trouvait autrefois en octobre seulement, il revient régulièrement maintenant au commencement de septembre. Sous l'influence des modifications culturales qui ont été réalisées, la date des vendanges a été avancée de trente jours environ; la maturité du raisin est devenue plus hâtive depuis l'introduction du soufrage principalement, ainsi que l'a démontré M. Saintpierre. La comptabilité des Aresquiers l'atteste par ses données.

C'est de 1870 à 1875 que la viticulture de l'Hérault est

parvenue à son plus haut degré de prospérité; mais déjà le phylloxéra, jusque-là plus menaçant que nuisible depuis son apparition, étendait le cercle de ses ravages. Les vignes succombaient de proche en proche avec une rapidité désolante. Les revenus des propriétaires s'en allaient, et la valeur de la terre descendait rapidement, s'avilissant de plus en plus, non pas, comme en 1848, sous l'impression de troubles généraux, mais bien sous Faction directe de l'interruption des bénéfices qu'elle procurait autrefois. Les salaires ont suivi bientôt après un mouvement analogue. Ce n'est cependant qu'en 1876 que leur diminution est devenue évidente aux Aresquiers ; un an, dix-huit mois même plus tard qu'à Montpellier, ainsi que cela résulte des livres de compte de l'École d'Agriculture. Quoi qu'il en soit, la dépréciation a été immédiatement considérable. Dès l'hiver de 1876, la journée ne se paya que 2 fr., pour ne plus se relever au-dessus de ce prix, quelle que soit la saison ; et il n'aurait tenu qu'au propriétaire de l'abaisser encore. N'aurait-il offert que 1 fr. 50, que la main-d'œuvre ne lui aurait sans doute pas fait défaut.

En deux ans à peine, sous l'action des désastres amoncelés par le phylloxéra, les salaires se sont abaissés de 2fr. 50 à 3 fr., soit de 2 fr. 75 en moyenne, pour l'année entière, à 2 fr. et au-dessous.^C est une dure épreuve qui s'est trouvée ainsi imposée à la classe ouvrière. Peu de temps auparavant, les travailleurs obtenaient encore de fortes journées et n'étaient pas exposés à supporter le moindre chômage ; leur rémunération est devenue des plus modestes, et ce n'est qu'avec de grandes difficultés qu'ils ont trouvé à employer leurs bras. Beaucoup sont restés sans occupation, et l'émigration, devenue nécessaire, a pris une assez grande extension.

La dépréciation des salaires a duré, sans modification

sensible, pendant sept ou huit ans. Ils ne se sont guère relevés que vers 1884 sous l'influence de l'extension des plantations de vignes américaines. Timidement introduits dans le département, en 1875 ou 1876, les cépages étrangers n'ont pris une importance sérieuse qu'à partir de 1880. La surface restreinte qu'ils occupaient à leurs débuts ne pouvait modifier d'une manière appréciable la demande du travail, mais la reconstitution de l'ancien vignoble a marché h grands pas, et la population ouvrière y a bien vite trouvé son profit. Sa rémunération s'est élevée assez brusquement en 1884 ou 1885 ; elle est revenue en 1889 au taux d'autrefois. La durée de la journée, qui tendait à s'allonger peu à peu, a été ramenée également à sept heures réglementaires. Sauf pour l'époque de la vendange, qui n'offre pas encore autant d'occupations que par le passé, le terrain perdu par la classe ouvrière est maintenant reconquis.

En résumé, le prix de la journée d'homme, double de celui delà femme, a varié, aux environs de Montpellier, de 1750 à nos jours, dans les proportions indiquées par le tableau suivant :

Saison

Saison des

Époque des

Années

d'hiver

grands travaux

vendanges

17 sous

22 sous

24 sous

lf 50

Ces prix sont ceux des grandes exploitations qui offrent aux ouvriers plus de garanties d'occupations régulières ; la petite culture a souvent payé 25 centim. et môme 50 centim. de plus. C'est également ce qui est arrivé près des villes et des agglomérations de population de quelque importance.

Les travaux extraordinaires et délicats de la culture, comme le greffage, la taille des vignes et des oliviers ou le fauchage, ont, d'ailleurs, toujours profité de prix de faveur qui ont souvent atteint 5 fr. dans ces dernières années ; c'était une ressource de plus pour les ouvriers doués d'une certaine habileté.

-En considérant ces chiffres, on peut mesurer quels sont les progrès qui se sont accomplis pour les ouvriers. Leur salaire a doublé, depuis la Révolution française, dans les environs de Montpellier et, quelle qu'ait été la hausse des denrées de première nécessité, cette élévation ne coustitue pas moins une amélioration considérable pour les familles ouvrières. Le prix des marchandises usuelles est loin, d'ailleurs, de s'être accru dans une même mesure. Le vin est devenu plus cher, non pas autant qu'on semble le croire, si l'on se reporte aux chiffres indiqués par M. Des Hours- Farel (en 1750, le vin valait 85 livres le muid, 12 livres environ l'hectolitre), mais son augmentation est certaine. Le blé n'est même pas resté à son taux ancien, il a diminué ; les vêtements sont plus coûteux peut-être, mais aussi plus confortables et, tout compte fait, l'existence du travailleur n'est pas devenue beaucoup plus onéreuse. Qui voudrait, d'ailleurs, contester que sa position ne soit bien supérieure à celle d'autrefois ?

L'augmentation du prix de la main-d'œuvre a eu lieu au profit des ouvriers ; mais, ce qu'il importe de ne pas oublier, c'est que, s'il a profité aux uns il n'a causé aucun préjudice aux autres. Le travail des vignes coûtait, au siècle dernier,

1 50 fr. au maximum par hectare ; on dépense maintenant 300 fr. dans le même but, sans voir pour cela diminuer ses bénéfices. C'est que, si les frais sont plus considérables, le produit Test également, et son excédent fait plus que compenser le supplément de dépenses qu'il entraîne. Les vignes rapportent plus, les débouchés se sont accrus ; au lieu de faire des vins de chaudière, ou s'est mis à faire des vins de table que les chemins de fer emportent au loin, et les recettes de la viticulture se distribuent entre les propriétaires et les ouvriers.

Tant que la vigne a été florissante, il y a eu de Pargent pour tous. Sa destruction a été ruineuse pour tout le monde. Le phylloxéra, en s'attaquant à la plante qui faisait la fortune de l'Hérault, a frappé du même coup les intérêts du propriétaire et ceux de l'ouvrier, ceux du capitaliste et ceux du travailleur. Pendant que les revenus de la propriété se sont élevés, les salaires ont progressé ; le jour où ils se sont abaissés, les salaires ont redescendu ; preuve incontestable de la solidarité qui existe entre tous les producteurs.

En s'appuyant sur la loi économique de la tendance des salaires à se niveler dans toutes les situations comparables, on pourrait être tenté de conclure de ce qui se passe daus une région à ce qui se passe dans une autre. Les chiffres que nous avons rapportés semblent d'ailleurs autoriser ce mode de procéder. Ce serait un tort cependant que de l'adopter sans réserve. Déjà nous avons remarqué que les travailleurs des campagnes forment un groupe bien distinct de celui des travailleurs des villes; la population rurale se partage ellemême en groupes plus ou moins indépendants avec des conditions d'existence spéciales à chacun d'eux. Sans doute, il y a solidarité entre les ouvriers agricoles, et cette solidarité est une des causes qui agissent efficacement pour équilibrer les avantages respectifs de leurs positions. L'égalité devant

les salaires ne se produit cependant pas instantanément ; elle ne prévaut qu'avec le temps. La culture des vignes est un travail spécial qui demande un apprentissage particulier, une expérience qui ne s'acquiert que sur place, elle exige le maniement des instruments à main ou de charrues vigneronnes, avec lequel il faut se familiariser avant d'en tirer un bon parti. Tous les cultivateurs ne s'y prêtent pas ; ils ne passent pas d'ailleurs volontiers d'un endroit à un autre. Aussi, dans chaque milieu, la population ouvrière agricole profite assez longtemps des circonstances favorables qui favorisent la production, comme elle souffre de celles qui la contrarient.

Pendant que la viticulture de l'Hérault se relevait de ses désastres, nos régions à céréales et à bétail étaient durement éprouvées par la persistance d'une crise agricole intense. La marche des salaires s'est ressentie, suivant les pays, des événements qui se sont accomplis. Au moment même où les salaires s'élevaient dans le Midi, ils s'abaissaient ailleurs. Sous la pression de la nécessité, devant la diminution des produits, les ouvriers agricoles ont dû consentir à des réductions de leurs gages, et nous avons pu relever dans l'Est, dans le Nord et dans le Centre des abaissements d'un dixième.

Pour apprécier la portée des changements survenus dans les salaires, il faut les rapporter à quelques termes de comparaison. C'est ce que n'ont pas manqué de faire les écrivains qui ont étudié la question. M. Emile Chevalier, en particulier, a noté avec soin le fait curieux qui ressort de la différence entre la hausse des salaires et l'accroissement des fermages. Partout, selon lui, l'élévation des salaires a été plus rapide que celle des fermages ; mais il faut remarquer que, si la position de l'ouvrier a plus gagné que celle du propriétaire, elles se sont améliorées toutes deux et ne se sont pas réalisées

au détriment Tune de l'autre. Sur quelques points, M. H. Baudrillart estime môme que les améliorations obtenues par la classe ouvrière n'ont été réalisées qu'aux dépens des fermiers ; ce n'est pas impossible, mais nous avons peiue à croire que cela ait pu se produire autrement que par exception.

L'ouvrier est mieux traité qu'autrefois. On ne peut dire cependant que ses justes aspirations soient satisfaites. IL en est de l'ouvrier comme de tout le moude ; jamais sa position ne sera trop belle, et l'on ne saurait lui faire un reproche de chercher à l'améliorer. « Lorsqu'il s'agit de l'aisance accrue de l'ouvrier des campagnes, il faut d'ailleurs se figurer, nous dit M. H. Baudrillart, toujours une aisance bien modeste. Entre ce qui est et ce qu'il y aurait lieu de désirer, il reste encore une marge trop étendue, sans sortir des bornes les plus raisonnables. » La description que nous avons donnée du régime de l'ouvrier suffit pour nous en rendre compte; le petit boutiquier, le petit fonctionnaire, ne s'en contenteraient certainement pas. On peut dire que l'ouvrier de nos campagnes vit encore sans viande de boucberie et sans vin ; on pourrait ajouter qu'il y en a un trop grand nombre aussi qui se contentent de céréales inférieures. Quelques exemples saisis sur le vif ajouteront ici à nos observations générales.

S'il est une région où l'agriculture passe pour être avancée, c'est bien l'Artois. « Les ouvriers ruraux, nourris par l'entrepreneur de culture, nous dit M. H. Baudrillart, mangent assez fréquemment de la viande, quoique cela dépende beaucoup de l'aisance très inégale des fermiers. L'ouvrier qui vit chez lui se nourrit de pain, de lard en quantité fort variable, de légumes, c'est-à-dire surtout et parfois presque

exclusivement de choux Aces éléments de nourriture

l'ouvrier de l'Artois ajoute aussi quelque supplément de lait battu. Quelques-uns boivent, sous le nom de thé, une boisson

qui n'a, il faut le reconnaître, ni la fine saveur ni l'exquis parfum de la plante que nous demandons aux Chinois. C'est tel ou tel végétal indigène qui en tient lieu. Pour beaucoup, la bière n'est qu'une eau amère, ou du moins une boisson trop faible pour remplir dans Péconomie animale son rôle utile.

Dans quelques situations, le régime du paysan paraît supérieur à celui de l'Artois, mais il est souvent inférieur. Sans parler de la Bretagne, où Ton se nourrit de galettes de sarrasii mal cuites et indigestes, il y a des pays comme la Vendée, au dire encore de M. H. Baudrillart, où la nourriture n'existe pas toujours en quantité suffisante. Le pain correspond ausj besoins. Il est de bonne qualité, presque toujours blanc ej de froment pur ; on le voit pourtant quelquefois mêlé Ai seigle. Mais le pain ne suffit pas, et le porc est trop parci^ monieusement mesuré; les petits cultivateurs n'en consomi ment pas plus d'un demi-kilogr. par semaine. « Quant à la masse rurale, à l'exception des années d'abondance, qui mettent le vin à sa portée, elle ne boit que de l'eau, et plus d'une fois même, l'eau manque et est peu salubre.»

Nos ouvriers forestiers se distinguent entre tous par leur sobriété, « C'est un dur métier, nous dit un correspondant du Temps, dans son numéro du 3 février 18^0, que celui du bûcberon nivernais. Dans les parties de pays qui sont enlièi rement forestières, c'est-à-dire là où les cultures ne donnent pas aux travailleurs d'autres ressources de main-d'œuvre, la vie est sylvaine pendant Tannée presque entière. Dès qu'uue vente va être exploitée, les ouvriers construisent des loges, buttes de branchages qu'ils quittent le dimanche seulement pour rentrer au village, et en rapporter le pain et les pommes de terre nécessaires à la semaine. La soupe est graissée avec un peu de lard fondu à la poêle. En dehors de la soupe, on ne mange que des pommas de terre. Sur quelques points du Morvan, on fait d'énormes boules de pommes

e terre pétries avec de la graisse, et l'on mange à môme, jes jours de fête, c'est le frichti au lard et aux pommes de îrre. Mais beaucoup de bûcherons vivent surtout de pain ; Is en consomment trois livres par jour. Pour boisson, de 'eau pure. » Les pâtres qui vivent pendant toute la belle aison sur des montagnes isolées, que ce soient des bergers lu Midi avec leurs troupeaux de bêtes à laine ou des mar- ;aires des Vosges avec leur gros bétail, ont une existence )eut-être moins pénible mais moins lucrative aussi et non noins rustique.

Il ne tiendrait qu'à nous de multiplier ces citations et l'apporter des renseignements supplémentaires à ceux qui ont été publiés, nous n'apprendrions rien de plus. Le régime de l'ouvrier agricole est parfois substantiel et abondant, il n'est arrivé nulle part à l'excès, il n'atteint trop souvent que la limite du strict nécessaire dans l'état actuel de nos mœurs. Nos travailleurs ruraux se contentent de peu. Dans beaucoup de pays, ils sont moins bien traités encore que chez nous. Le paysan français jouit d'une véritable aisance en comparaison du paysan espagnol, italien et de la plus grande partie de l'Orient. Ces derniers sont eux-mêmes dans une situation préférable, en général, à celle des ouvriers hindous, qui vivent d'une petite quantité de riz pour tout aliment. Mais si nos populations des campagnes ne sont pas du nombre des plus déshéritées, ce ne sont pas non plus des plus favorisées. Beaucoup de fermiers français, sans même parler des plus modestes, pourraient regarder d'un œil d'envie la table de l'ouvrier américain, si l'on en croit les détails qui nous sont fournis sur le Dakota par un rapport très intéressant de M. Edm. Bruwaert (Bulletin du Ministère de l'Agriculture, 1884). On sert dans les grandes exploitations [de cet État trois repas par jour : le déjeuner à cinq heures et demie, le dîner à midi, le souper à sept heures, Au dé-

jeûner, le menu comprend du bœuf frais rôti, du porc aux haricots, des pommes de terre frites, du gâteau; accessoires de tout repas : pain, beurre, café, thé, lait, sucre. Le dîner se compose également de viande fraîche et salée, de trois légumes, de tarte et d'entremets sucrés. Au souper, viande froide et desserts. La nourriture, dans ces conditions, revient à 2 fr. 50 par tête et par jour. Elle ne serait pas sensiblement moins soignée dans les environs de San Francisco, d'après les renseignements que nous tenons d'un des principaux viticulteurs de cette région .

L'élévation des salaires provoque des plaintes très Vives. Elles reviennent à cbrque page, pour ainsi dire, de l'Enquête agricole de 1866, et elles n'ont rien perdu de leur iusistaace depuis cette époque. La rareté croissante de la main-d'œuvre apparaît, pour beaucoup de personnes, comme un obstacle insurmontable pour l'industrie agricole. C'est recueil que redoutent les propriétaires actuels pour leurs successeurs ; c'est un des sujets d'entretien qui reviennent le plus souvent à la ferme et dans les comices. Les doléances des chefs d'entreprises agricoles sont aussi vives que celles des ouvriers de l'industrie. Oe serait à croire que les travailleurs agricoles, dont la voix ne s'entend guère, ont lieu d'être beaucoup plus satisfaits de leur sort que ceux des villes.

Il est évident que les sommes distribuées aux travailleurs dimiuuent d'autant les bénéfices des fermiers et des propriétaires. Ce qui va d'un côté ne peut aller de l'autre. Il n'y a pas à s'étonner des réclamations qui se produisent ; elles sont vraiment trop naturelles. Chacun, dans ce monde, cherche à défendre sa situation, et ce serait trop demander à des cultivateurs que de renoncer à ce qui peut les servir. Heureusement, le mécanisme économique est ainsi combiné qu'il n'y a pas d'amélioration possible dans la situation des agriculteurs sans une amélioration correspondante de celle

des ouvriers, et son fonctionnement concilie en définitive les intérêts de tout le monde dans la mesure du possible.

Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer cependant que, dans les études d'économie rurale, on a fait trop bon marché jusqu'à présent des intérêts de la classe ouvrière. Dans les entreprises qui ont été décrites avec soin, dans les nombreuses monographies qu'on peut consulter, on ne s'est guère occupé des exploitations agricoles qu'au point de vue des propriétaires et des fermiers. L'intervention du travailleur a presque toujours été regardée comme une charge, comme un mal nécessaire, comme un élément de dépense contre lequel on cherche à se garantir. Cette manière d'envisager les choses se comprend, quand on se place au point de vue exclusif des chefs d'entreprises. Le profit est tout pour eux, et ils sont portés à tout sacrifier à son élévation. Les propriétaires envisagent l'agriculture sous une autre face, et, de toutes les méthodes d'exploitation du sol, celle qu'ils préfèrent est celle qui leur assure la rente la plus considérable. Mais l'économiste n'a à se placer ni au point de vue du fermier, ni à celui du propriétaire; il ne doit voir que la société, et l'ouvrier en fait partie au même titre que ceux auxquels il prête ses bras. Si donc le meilleur système de culture est pour le propriétaire celui qui donne la rente la plus forte, pour le fermier, celui qui permet le maximum de bénéfices, c'est pour l'ouvrier celui qui lui assure la plus grande aisance. Le but à viser est l'amélioration simultanée de la position de l'ouvrier, en même temps que celle du propriétaire et du fermier.

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