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I. Considérations générales

Administration des capitaux agricoles, son importance ; rôle du crédit. — Concurrence des placements agricoles et des placements industriels. — Les abus du crédit et leurs dangers. — Le crédit dans ses rapports avec le capital foncier et avec le capital d'exploitation. — Comparaison entre le crédit agricole et le crédit industriel. Le crédit réel immobilier, le crédit réel mobilier, et le crédit personnel en agriculture.

Les capitaux sont des agents essentiels de production ; ce sont des réserves auxquelles on s'adresse dans les moments difficiles ; ce sont surtout des éléments qui stimulent le développement de l'industrie. On ne saurait en avoir une trop grande quantité. Leur accumulation n'a pas moins d'intérêt pour un pays que pour les particuliers ; les sociétés en profitent comme les individus isolés, et pour les mêmes raisons. Ce serait s'arrêter cependant à de stériles regrets que de se plaindre de leur rareté. Leur masse est nécessairement limitée, et si l'on peut espérer qu'elle s'accroîtra avec le temps, il faut compter à chaque moment sur ceux dont on peut disposer, et chercher à les utiliser au mieux. Leur acquisition est trop onéreuse et leur mise en œuvre trop précieuse

pour qu'on les laisse inoccupés ; on perdrait ainsi le profit le plus clair de leur réalisation. Oe n'est pas pour les abandonner au chômage que Ton réunit des économies, c'est pour augmenter ses opérations et en entreprendre de nouvelles. Quand on ne peut pas ou quand on ne veut pas en tirer parti soi-même, on les confie à d'autres, et l'on partage avec eux les bénéfices que doit donner leur emploi ; ils ne restent pas inactifs pour cela.

La fortune n'est pas toujours aux mains de ceux qui en feraient le meilleur usage. Si elle n'est pas soutenue par Le travail, elle va peu à peu en diminuant pour s'anéantir enfin, si considérable qu'elle soit. Elle ne rend tous les services qu'on est en droit d'en attendre qu'à la condition d'être mise à la disposition de ceux qui savent en profiter. C'est le rôle du crédit d'assurer sa meilleure utilisation. Sans rien changer à la propriété dont elle est la base, il la fait passer des personnes chez lesquelles elle resterait sans emploi à celles qui ont la force et l'intelligence de s'en servir au mieux. Sous son nom, il faut comprendre toutes les mesures qui ont pour but de faciliter ou d'activer la circulation des capitaux. Il ne dépend pas de lui de les multiplier, mais, en empêchant qu'ils ne demeurent oisifs et improductifs, il leur donne toute leur efficacité. Mieux vaut commencer par bien employer ce que l'on possède, que de se consumer en efforts continus pour continuer à améliorer sa position en négligeant de se servir de ses premières épargnes. Le crédit évite l'engorgement des ressources acquises, il leur assure un placement rapide, au double avantage de ceux qui les ont créées et de ceux qui peuvent les faire valoir.

L'agriculture, qui occupe à elle seule près de la moitié de notre population totale, n'occupe guère moins également de la moitié de nos capitaux de toute nature. Ses quarante-cinq millions d'hectares de terres cultivées ne représentent pas

moins de quatre-vingt-dix milliards de francs, d'après la dernière statistique officielle. Elle dispose, en outre, d'un capital d'exploitation proportionnel, qui n'est pas sensiblement inférieur à dix milliards de francs. Elle pourrait employer des valeurs bien plus élevées s'il ne lui en coûtait rien. L'éteudue totale de notre territoire n'est pas défrichée, et les terres eu culture sont loin d'avoir été toutes également améliorées ; les meilleures pourraient elles-mêmes devenir plus fertiles encore. Mais, pour modifier la situation actuelle, il faudrait de l'argent, et ce serait une folie que de vouloir le disputer à des opérations qui peuvent mieux le payer. Les agriculteurs ne sont pas les seuls demandeurs qui se présentent sur le marché des capitaux ; ils en trouvent à discrétion malgré leurs concurrents, quand ils peuvent leur assurer des emplois rémunérateurs. Ce sont les premiers à leur offrir ceux qu'ils détiennent quand ils peuvent trouver à les placer chez eux avec plus de profit que dans leurs exploitations. Les bonnes affaires attirent . les épargnes à elles, les mauvaises les repousseut, et chacun n'a, en définitive, de leur ensemble que la part qu'il mérite.

Le crédit, qui assure la distribution des capitaux, ne saurait être moins intéressant pour l'agriculture que pour le commerce. C'est à tort qu'on a cherché à avancer le contraire, le doute n'est pas possible. L'industrie agricole est, comme toutes les autres, obligée d'employer toutes ses avances pour ne pas en perdre le loyer. C'est d'une bonne administration pour elle, comme pour tout le monde, de savoir en réduire l'importance au strict nécessaire, ou de développer ses opérations en proportion de leur importance. Les cultivateurs ne dirigent jamais leurs exploitations avec trop peu d'argent quand aucun service ne souffre de la parcimonie avec laquelle ils le conduisent; il n'entreprennent jamais trop de spéculations quand ils suffisent à leurs exigences avec les éléments

doiît ils disposent. L'économie des capitaux est, dans toutesles situations, une des plus profitables; c'est une des premières qui s'impose; si on ne les employait pas aussi intelli* gemment que possible, on commettrait la môme faute que celle qui consisterait à avoir des chevaux pour les laisser à Técurie. Sacs le crédit, on enperdraitbénévolement l'intérêt. Les manifestations sous lesquelles il se présenté, méritent donc un examen sérieux.

Sans douteon peut abuser du crédit, et son intervention peut quelquefois aggraver la' position des cultivateurs. Ce n'est pas la seule institution dont on puisse faire un mauvais usage, et il n'y a pas que l'agriculture qui ait à se prémuuir contre ses dangers. Il n'y a rien dont on puisse user avec excès sans inconvénient. Pris dans une sage mesure, le vin est un reconstituant précieux; si l'on ne sait pas s'arrêter dans sa consommation, on se grise. Un bâtiment est un refuge d'une grande valeur, mais s'il n'est pas solidement édifié il peut s'écrouler sur ceux qu'il devrait abriter. Le fusil est une arme qui permet de repousser des agressions violentes ; mal dirigé, il peut être fatal à celui qui s'en sert. Le crédit est impuissant à relever de ses ruines un entrepreneur obéré, accablé sous le poids de ses dettes; souvent même, il ne prolonge une situation embarrassée que pour rendre la catastrophe à laquelle elle tend plus complète et plus irrémédiable. Il y a bien peu de chose à en attendre quand on s'adresse à lui en désespoir de cause, après avoir épuisé tous les moyens imaginables pour se tirer de mauvaises affaires. Il est trop tard alors pour rien tenter d'utile, le mal est oonsommé. On ne peut plus que gagner du temps eu s'exposant à s'enfoncer plus profondément ; mais, quand on est arrivé à la misère, on ne raisonne plus, etl'on temporise comme si l'on comptait sur un miracle. Il u'y a vraiment plus d'espoir à conserver, et ce ne sont pas les expédients auxquels on se

raccroche comme à une branche de salut qui peuvent être accusés d'être la cause de conséquences inéluctables. C'est pour des cas semblables qu'on a pu dire, sous une forme étrangement expressive, que le crédit soutenait le malheureux comme la corde soutient le pendu. Les maux qu'on lui attribue viennent seulement des abus auxquels il peut prêter, il n'en est pas responsable.

Évidemment, on courrait au-devant de pertes certaines si Ton cherchait à se procurer de l'argent à 5 °/0 par an pour l'immobiliser dans des placements fonciers qui ne devraient rendre que 3%. C'est, en principe, une mauvaise opération que d'emprunter pour acheter un domaine, tout le monde le Bait. Et cependant il ne faudrait pas blâmer trop précipitamment les emprunts destinés à des achats. On n'a pas toujours des capitaux disponibles au moment où l'on en aurait besoin. IL y a des personnes qui n'en ont jamais, et pour celles-là il n'y a rien à faire. D'autres sont certaines d'en avoir dans un temps plus ou moins éloigné, et, si elles voulaient attendre leur réalisation, elles manqueraient des occasions avantageuses. Pourquoi ne demanderaient-elles pas l'aide du crédit? C'est pour elles un moyen de tout arranger. En fait même, il est rare qu'on soit prêt à payer comptant uue acquisition qui monte à un chiffre élevé; il faudrait pour cela conserver des ressources disponibles et inoccupées, ce qui serait une source de pertes sérieuses. Un simple prêt permet d'attendre, et d'attendre avec profit malgré les frais qu'il peut entraîner.

J Le crédit permet de faire des achats de propriété aux moments les plus opportuns, en suppléant à un manque temporaire de capitaux. Ce n'est dans ce cas qu'un auxiliaire ; il peut, dans d'autres, servir de base même à des opérations immobilières restreintes. Si cher que son emploi revienne, il est souvent d'une très grande utilité pour

le cultivateur qui, sans môme prévoir le moment précis où il pourra se libérer de ses engagements, tient à supprimer une enclave qui augmente ses dépenses culturales, à éteindre une servitude onéreuse pour lui, à permettre des travaux qui exigent des terrains nouveaux, à entreprendre des irrigations ou des drainages qui doivent transformer son sol, etc., etc. C'est de la prévision qu'on peut établir sur les résultats à obtenir, et de la comparaison des déboursés et des profits qu'ils entraîneront, que dépend la décision à prendre. On ne peut pas indiquer, en pareille matière, de solution générale.

Ce n'est pas seulement à l'insuffisance du capital foncier que peut suppléer le crédit, il peut remédier également au défaut du capital d'exploitation. Si Tonne voulait pas retarder jusqu'aux époques des principales recettes le règlement des salaires des ouvriers, du fermage du propriétaire et de beaucoup d'autres dépenses, il serait indispensable d'avoir deux fois plus d'argent peut-être pour se mettre en ferme qu'il n'en faut réellement; on en ferait un mauvais emploi.

L'agriculture, qui manque de capitaux dans certaines circonstances, en a un excédentdans d'autres. Entre ses périodes de recette et ses périodes de payement, elle a du numéraire dans ses caisses, et, si elle le laisse dormir, elle en perd tout l'avantage. Elle n'est pas toujours en état, d'un autre côté, d'occuper ses épargnes, et elle a besoin de leur trouver de bons placements. Il lui faut du crédit ; elle est tantôt à demander des avances, tantôt à réclamer des délais, tantôt à offrir des capitaux. Toutes les combinaisons qui répondent à ses besoins sont pour elle d'une utilité incontestable.

S'il lui faut du crédit Je trouve-t-elle? Est-elle aussi bien placée pour l'obtenir que Je commerce ? On soutient que la situation qui lui est faite la maintient sous ce rapport dans un état d'infériorité notable. On ne peut se dissimuler

que le mécanisme dont elle use n'est pas le môme que celui auquel s'adressent les négociants; il faut reconnaître aussi que, malgré tout, il n'offre pas les mêmes facilités et la même économie dans l'usage. Le crédit agricole a ses organes comme le crédit commercial a les siens, et il n'y a pas à s'en étonner. Si Ton voulaitexaminer les choses de près, on s'assurerait bien vite que, sous une uniformité apparente, chaque forme de commerce spéciale a une forme spéciale de crédit qui lui correspond. La meunerie ne s'en sert pas dans les mêmes conditions et de la même manière que la filature ou l'industrie du fer. L'agriculture, dont les procédés diffèrent profondément des procédés commerciaux en général, ne peut pas recourir non plus aux mêmes manifestations du crédit. Il se présente, en ce qui la concerne, sous des aspects particuliers qui ne sont pas moins importants.

Le fermage, qui est si ordinaire en agriculture, n'est pas autre chose, en définitive, qu'une opération de crédit. C'est un contrat dont le résultat est d'éviter au cultivateur l'achat de sa terre ; c'est une espèce de prêt d'autant plus remarquable qu'elle est plus franchement acceptée par nos mœurs et qu'elle est moins onéreuse. Le propriétaire ne demande guère que trois pour cent comme prix du loyer de son terrain ; si son fermier voulait emprunter pour l'acheter, il serait obligé de payer cinq pour cent au moins des sommes qui lui seraient avancées. Pour ne pas être inconnue des commerçants, la location des immeubles ne joue jamais chez eux qu'un rôle très secondaire.

Les cultivateurs ont la ressource du fermage ; les propriétaires, celles de l'hypothèque. Mieux que tout autre, le capital foncier assure un crédit proportionnel à la valeur qu'il représente lui-même, et l'agriculture est, de toutes les industries, celle qui en détient la plus forte proportion ; c'est encore un élément de supériorité en sa faveur.

A certains points de vue, l'agriculture est donc mieux partagée que le commerce en matière de crédit, mais elle Test beaucoup moins sous d'autres rapports. L'emprunt sur marchandises ue lui est pas interdit, il lui est seulement plus difficilement abordable et lui rend beaucoup moins de services. Elle se prête peu, en outre, aux opérations de crédit personnel, mais elle n'est pas complètement exclue cependant des bénéfices qu'il peut assurer.

Il n'y a pas, en définitive, deux espèces de crédit essentiellement différentes, une pour l'agriculture et une pour le commerce. Le crédit est un, mais, parmi ses organes variés, les uns se prêtent plus facilement aux exigences de l'industrie agricole, pendant que les autres conviennentde préférence aux nécessités des affaires commerciales. C'est à chacun à s'adresser à celles de ces formes qui répondent le mieux au but qu'il se propose d'atteindre. Leur développement sert également tout le monde.

Est-ce à dire cependant que l'agriculture n'a rien à désirer en matière de crédit ? Il faudrait pour cela que les institutions dont il est la base soient arrivées à leur complète perfection, qu'elles ne soient plus susceptibles de recevoir aucune amélioration, et elles en sont malheureusement bien loin.

Les progrès du crédit ont été considérables dans le cours de ce siècle. Pressé par le besoin, le commerce a apporté de sérieuses modifications dans son fonctionnement, il a appris en même temps à s'en servir, ce qui n'est pas moins essentiel. De puissantes institutions financières ont considérablement étendu son action en facilitant son accès aux intéressés. Moins vivement sollicitée peut-être par l'urgence, l'agriculture n'a pas eu les mêmes précautions, et les formes particulières de crédit qui n'ont guère d'utilité que pour elle sont restées ce qu'elles étaient au siècle dernier. Les

circonstances ne sont cependant plus les mômes; les procédés culturaux d'autrefois ont cédé la place à des méthodes nouvelles, qui exigent plus de mobilité dans la disposition des capitaux. L'attention est ramenée sur une question qui a été un peu négligée; elle ne peut manquer de trouver des solutions imprévues.

L'agriculture a besoin de crédit à long terme pour ses améliorations foncières, qui ne permettent de compter que sur le remboursement éloigné des dépenses qu'elles représentent ; c'est Tbypothèque qui doit les lui procurer. Il lui faut un crédit à terme moyen pour ses opérations culturales qui demandent un an , deux ans ou trois ans pour leur achèvement; le prêt sur gages peut le lui assurer. Enfin, ses spéculations journalières ne se concilient pas avec les formalités inévitables et les lenteurs de l'hypothèque et de la constitution du gage; leur multiplication croissante appelle les avances sur simples billets. Il n'y a donc aucune forme de crédit qui lui soit indifférente, elle bénéficie à la fois du crédit réel immobilier, du crédit réel mobilier et du crédit personnel. Pendant qu'on pourra faire plus qu'on n'a encore fait, on n'aura pas fait assez. En travaillant pour elle, on travaillera d'ailleurs pour tout le monde.

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