VI. Le crédit personnel
Opérations journalières de crédit. Le crédit commercial, ses organes. Conditions nécessaires à son fonctionnement: exactitude dans les payements, mesures rapides d'exécution. — Obstacles qui s'opposent à la circulation des billets des cultivateurs ; nature de leurs opérations, législation qui leur est applicable. — Le papier agricole et la Banque de France. Relations de la succursale de Nevers avec les engraisseurs. — L'ancien Crédit Agricole, son but, son histoire. — La commercialisation des billets des cultivateurs. Déconfiture et faillite.— Les banques d'Ecosse et de Jersey : services qu'elles rendent à la culture. Emprunts sous forme d'émissions. — Le Crédit mutuel. Banques populaires d'Allemagne ; système Schultze-Delitsch. Responsabilité solidaire. Banques agricoles Raiffeisen. — Caisses rurales d'Italie du système Leone Wollemborg, leur mécanisme et leurs résultats. — Essais d'organisation de sociétés de crédit mutuel en France. Sociétés de Senlis et de Poligny.Rôle des syndicats agricoles. Développement des opérations de crédit dans les campagnes.
Quand il s'agit d'un emprunt important, remboursable à longue échéance, le préteur exige des garanties matérielles de payement. Si bien établies que soient l'honorabilité et la solvabilité de son débiteur, il ne s'en contente pas. Personne,
en effet, ne peut répondre de l'avenir ; les situations les mieux établies peuvent être compromises par des événements imprévus. Tel qui est riche aujourd'hui sera peut-être sans ressources dans quelques années. La roue de la fortune a ses bonnes et mauvaises chances ; elle semble parfois se faire un jeu de troubler les combinaisons les mieux étudiées ; sur celles qui le sont moins, son action est décisive. Tout commande de se prémunir contre ses fantaisies ; on veut des gages pour se mettre à l'abri de ses caprices. S'il faut des formalités légales pour en assurer la réalisation, on se résout à en supporter les charges, quelque lourdes et gênantes qu'elles soient.
Les grosses opérations de crédit sont heureusement les plus rares. Ce n'est, en définitive, que dans des circonstances pour ainsi dire exceptionnelles qu'on est obligé d'hypothéquer ses propriétés ou de donner ses biens en gage. On ne le fait jamais qu'en pleine connaissance de cause. C'est chaque fois une affaire qu'on traite avec le plus grand soin. Dans la vie ordinaire, on n'a guère besoin que de délais modérés pour l'acquittement de ses charges courantes. S'il fallait avoir l'argent nécessaire dans sa caisse pour faire ses achats journaliers, on se verrait obligé de les retarder dans bien des cas sans raison sérieuse. Avec ce système, les marchands auraient beaucoup de peine à écouler leurs marchandises. Tout le monde souffrirait d'une rigueur aussi absolue. Sans le crédit, le mouvement des ventes et des achats serait paralysé, et la production considérablement diminuée. Mais, pour remplir son rôle de chaque jour, pour être à la portée de tous, il est indispensable que son intervention n'entraîne ni délais ni frais trop élevés. La constitution d'un gage n'est plus possible, mais elle n'est plus nécessaire non plus puisqu'on ne s'occupe pas d'opérations à longue durée, et les engagements purement personnels deviennent une base suf-
fisante pour les relations à établir entre créanciers et débiteurs.
Dans le commerce, la question du crédit expéditif est résolue, aussi bien qu'elle peut l'être, par l'emploi d'effets qui sont tantôt des promesses de payement à date convenue, comme le billet à ordre, tantôt des ordres de payement à jour fixe cpmme la lettre de change. Le titre qui les représente devient une véritable valeur du moment de sa création. Il remplace la monnaie dans les échanges. Pour le transformer en espèces, il suffit de le céder à un banquier qui en paye immédiatement le montant sous déduction d'un escompte variable avec les circonstances. C'est, pour ces négociants, un moyen d'employer utilement les fonds sans emploi de leurs clients placés chez eux en dépôt ou en compte courant. A défaut d'or et d'argent disponibles, ils peuvent d'ailleurs l'échanger à la Banque de France contre des métaux précieux ou d'autres billets payables à vue et au porteur, qui en ont tous les avantages sans en avoir les inconvénients. Du papier à l'argent, il n'y a qu'une différence presque négligeable.
Le crédit commercial est précieux, mais son fonctionnement suppose une scrupuleuse exactitude dans les payements. Dès que la signature d'un débiteur est restée en souffrance, ses effets ne sont plus acceptés que difficilement ; sa réputation est atteinte, et sa situation menacée. Après avoir reçu son papier comme argent, on veut avec raison le transformer en argent dans les conditions convenues. La législation soutient, du reste, le créancier ; elle tranche rapidement les différends qui peuvent surgir. Si le débiteur ne fait pas face à ses engagements, il est exposé à la faillite, ou tout au moins à la liquidation judiciaire, qui tout en réglant rapidement sa situation entraine un amoindrissement dans sa position et dans sa personnalité. En cas de fraude, ou même
de négligence coupable, il encourt la banqueroute avec toutes ses conséquences.
Les bénéfices du crédit commercial ne s'acquièrent qu'au prix d'une ponctualité rigoureuse et d'une législation qui la fasse respecter. S'ils ne sont pas à la portée de la masse des cultivateurs, c'est moins à cause des personnes qu'à cause de lu profession. Le commerçant compte ordinairement sur ses ventes pour payer ses acbats. A ses dépenses de cbaque jour correspondent des recettes quotidiennes* Il lui suffit généralement de trois mois pour se dégager de ses promesses, et c'est tout ce qu'on peut lui accorder comme délai . Dans les exploitations rurales, les capitaux sont engagés pour un temps forcément assez long, ils ne reparaissent qu'après six mois, souvent plus, toujours profondément métamorphosés; ils sont par conséquent d'une surveillance difficile. Leur remboursement est incertain parce qu'il dépend de récoltes qui présentent des aléas inévitables. Les commerçants tiennent note des effets qu'ils ont à payer ; on trouve toujours quelqu'un dans leurs bureaux. A la campagne, on perd de vue des obligations qui ne sont pas assez fréquentes pour faire l'objet d'écritures régulières, et quand arrivent les échéances, les fonds ne sont pas toujours prêts pour les solder. Si l'on ajoute à cela que les agriculteurs n'ont pas la réputation de l'exactitude, que les tribunaux civils dont ils relèvent ne se prêtent pas aux mesures d'exécution que réclament leurs créanciers, qu'à défaut de bonne volonté de leur part on est à peu près désarmé contre eux, on comprendra que le crédit personnel s'écarte d'eux.
Sans doute, les billets des agriculteurs ne sont pas refusés systématiquement. Il y en a même beaucoup en circulation, mais les banquiers ne les acceptent qu'avec précaution. La Banque de France, qui est le grand réservoir des capitaux circulants, est plus défiante encore envers eux. Les situations
ne sont cependant pas partout les mômes. L'agriculture prend parfois les allures de l'industrie, et il n'en faut pas davantage pour lui donner accès aux avantages du crédit personnel. C'est ce qui est arrivé, notamment dans le département de la Nièvre où l'expérience a été faite d'une manière démonstrative. Son promoteurM. Giraud, alors directeur de la succursale de la Banque de France deNevers, en a rendu compte d'une manière détaillée dans une fort intéressante déposition devant la Commission du Crédit agricole de 1880. Sa communication est instructive. Par l'étude des conditions qui ont assuré, sous sa direction, la réussite d'importantes opérations de crédit, on peut se rendre compte de ce qu'il y a d'utile à faire ailleurs et des moyens de le faire.
Quand M. Giraud fut appelé, en 1865, dans le département de la Nièvre, il s'empressa défaire un rapide inventaire des ressources industrielles, commerciales et agricoles de la région. Du côté de l'industrie et du commerce, la situation lui parut médiocre. Au point de vue agricole, il éprouva les plus agréables surprises. La Nièvre se présenta à lui avec des richesses naturelles admirables. Il fut frappé du mouvement d'argent que provoquait l'engraissement du bétail. L'activité, l'économie, l'honnêteté de ces fermiers «esclaves de leur parole, et respectant peut-être mieux le contrat verbal qu'ils liaient sur un champ de foire, et qu'ils sanctionnaient d'une loyale et proverbiale poignée de main, que s'ils l'avaieut appuyé de leur signature» le firent réfléchir, en lui donnant une opinion très favorable du crédit de l'agriculteur nivernais. Aussi, se demanda-t-il s'il ne pouvait pas lui venir en aide, en servant en môme temps les intérêts de la Banque. La production de la viande de boucherie avait tous les caractères d'un commerce de consommation . Elle présentait, tant en raison de sa courte durée
que des conditions dans lesquelles elle s'opérait, beaucoup plus de sécurité que certaines opérations industrielles journellement acceptées par les banques ; on ne risquait donc rien à la traiter de la môme manière.
Les banques locales étaient en rapport avec les cultivateurs. Elles recevaient leurs fonds en dépôt à l'automne, après la vente du bétail, pour les leur rendre au printemps, au moment des acbats. Chaque année vers le mois de mars, elles se trouvaient ainsi sous le coup de retraits énormes, et littéralement affamées au moment précis où elles avaient le plus besoin de faire des avances. Par contre, à la fin de la campagne d'embouche, en octobre ou novembre, elles étaient assaillies de capitaux à une époque où, cette fois, elles n'en avaient plus la contre-partie. Elles étaient donc obligées de faire payer leurs avances à, un taux élevé, et de ne donner ensuite qu'une médiocre rétribution pour les capitaux qui les encombraient plus tard.
Gênants pour les banques locales, les mouvements de valeurs exigées par le commerce du bétail ne pouvaient avoir d'inconvénients pour la Banque de France. C'était fort peu de chose par rapporta l'ensemble de ses affaires. M. Giraud proposa son intervention, et il fut assez heureux pour la faire accepter* Prenant directement des cultivateurs les effets recouverts des trois signatures statutaires qui ne lui inspiraient aucune crainte, recevant des banquiers de la ville ou des escompteurs établis dans les cantons ceux dont il ne pouvait vérifier lui-même la solidité, il rendit service à la fois à la culture et aux bauques locales, qui ménageaient leurs caisses en réescomptant leurs billets.
«A partir de 1867, dit M. Giraud, il me fut ainsi permis de donner, en dix ou onze ans environ, 130 à 140 millions à l'agriculture de la Nièvre. Le bénéfice réalisé par elle a été d'au moins 25 millions. Je dois témoigner à son hon-
neur que ma confiance n'a jamais été trahie ; par un contact incessant, j'avais bien appris à connaître les hommes et les choses de l'agriculture, et je n'ai jamais eu ni un protêt ni un effet en retard de vingt-quatre heures.»
L'iuitiative de M. Giraud a été considérée comme une nouveauté, et elle en a été certainement une par la méthode qui a présidé à l'exécution du plan qu'elle comportait, mais ce n'était pas, parait-il, une innovation. «Si le monde agricole avait été mieux informé, écrivait en 187J M. Emile Damourette dans le Journal d'Agriculture pratique, il aurait su qu'il ne s'agissait nullement d'une exception. En effet, depuis longtemps, beaucoup de succursales, celles de Normandie entre autres, avaient, dans une proportion plus ou moins forte, admis du papier agricole dans leur portefeuille.... Du reste, je serais tenté d'ajouter qull n'y a pas une seule des succursales de la Banque qui n'ait dans son
portefeuille du papier de cultivateur Si la somme qu'il
représente était connue, il se pourrait bien que les amis de l'agriculture fussent très étonnés.»
Le papier des cultivateurs peut donc arriver jusqu'à la Banque de France, et il profite alors des conditions avantageuses de crédit de cet établissement. Ii n'y arrive cependant ni assez directement ni en assez grande quantité. On est plus sévère pour lui que pour celui du commerce, parce qu'on n'est pas assez bien fixé sur sa valeur. C'est pour remédier à ce défaut de notoriété qu'on avait créé en 1860 la Société du Crédit agricole avec l'appui du Gouverne» ment. Son but principal était de faire vérifier le crédit des cultivateurs par ses agents, de recevoir les billets de la calture par leur entremise, et de les réescompter ensuite à la Banque de France, qui n'avait plus de raison, après cela, pour les refuser. Sous prétexte de mécomptes dans ses opérations agricoles, la Société ne tarda pas à chercher des profits éle-
vés dans la spéculation et n'y trouva que des pertes. Elle se lança dans des entreprises de houillères, de valeurs étrangères, d'opérations financières avec des banquiers orientaux, de travaux publics et d'affaires plus que douteuses, dans lesquelles elle laissa plus de 21 millions. Elle entraîna enfin le Crédit foncier, sous la protection duquel elle était placée, dans un prêt de 210 millions au vice-roi d'Egypte, dont ce grand établissement ne se dégagea ni sans peine ni sans sacrifice, mais cependant sans trop de mal. Quant au Crédit agricole, il ne résista pas à ce dernier choc, etsa liquidation s'imposa. Sa chute ne prouve donc rien contre son principe.
Des obstacles qui éloignent le crédit personnel du cultivateur, il en estqui tieunentàla naturede ses opérationset contre lesquels on ne peut rien. D'autres viennent de sa situation légale, il serait facile de les supprimer. Qu'on veuille bien y réfléchir, en effet, et on ne s'expliquera pas pourquoi le cultivateur qui veut profiter des billets du commerce n'est pas soumis aux mêmes règles et aux mêmes tribunaux que le commerçant. La commercialisation de ses billets ne transformerait pas sa situation, elle l'améliorerait cependant sans qu'il y perde rien, si même il ne devait y gagner.
Supposons un cultivateur assigné au civil. On n'obtiendra de jugement contre lui qu'après une procédure longue et coûteuse dont il finira toujours par payer les frais. S'il ne peut pas payer, la poursuite dont il est l'objet aboutira à une saisie et à une vente à la criée qui consommera sa ruine. Devant un tribunal de commerce il économisera toujours du temps et de l'argent. Souvent même, le billet reviendra comme de lui-même entre les mains du premier endosseur, c'est-àdire du fournisseur, qui pourra se prêter à un arrangement, moyennant le versement d'un à-compte, avec l'espoir de rentrer plus tard dans sa créance et de conserver un client.
Si l'extension de la juridiction des tribunaux de commerce effraye encore beaucoup de personnes, c'est qu'on en exagère les conséquences. On voit immédiatement derrière elle la faillite avec l'intervention d'un syndic qui prend la place du cultivateur et ne s'occupe que de la réalisation de sa fortune. C'est s'en faire une fausse idée. Le Code de commerce n'a pas les ménagements du Code civil pour les débiteurs obérés ; il n'admet pas d'atermoiement dans le payement des billets à ordre, mais il n'est pour cela ni plus sévère ni plus impitoyable. IL l'est au contraire beaucoup moins.
La déconfiture du droit civil crée une situation de laquelle il est pour ainsi dire impossible de se relever. Elle ne permet pas au malheureux de reprendre sa liberté d'action, et tout espoir de revenir à meilleure fortune disparaît généralement pour lui. Il n'aurait de chance de se rétablir dans une situation acceptable, que s'il obtenait de ses créanciers une adhésion unanime à un arrangement en sa faveur; l'opposition d'un seul empêcherait tout.
La faillite aboutit le plus souvent à un concordat, c'est-àdire à un traité entre le failli et la majorité de ses créanciers qui a pour effet de le remettre à la tête de ses affaires. La minorité est liée par la décision de la majorité qui compte avec les faits accomplis, et veille parfois aux intérêts du failli, en même temps qu'aux siens. Les conséquences des cessations de payement ont été adoucies, du reste, parla loi du 4 mars 1889, qui permet de substituer à la faillite la liquidation judiciaire ; cette institution nouvelle , dont le bénéfice est réservé au débiteur de bonne foi, l'affranchit des humiliations dont s'accompagne toujours la faillite ; elle conduit également au concordat, mais elle y conduit plus vite et à moins de frais .
Que ce soit pour une cause ou une autre, le crédit personnel dont jouit l'agriculture est regardé comme insuffisant
chez oous. Il passe pour être beaucoup plus développé dans quelques pays. Sans se demander si son extension tient à la nature des entreprises agricoles et à l'esprit commercial de leurs directeurs, on l'attribue volontiers à une meilleure organisation des banques. Les institutions étrangères sont souvent citées comme modèles. Parmi celles qui ont donné les meilleurs résultats, on cite communément celles d'Ecosse et de3 îles de la Manche.
Depuis plus de 50 ans, les banques écossaises ont été signalées comme le type le plus parfait du crédit agricole. La vérité est qu'elles n'ont rien de particulièrement agricole. Ce sont des établissements ouverts à tous, qui ne distinguent pas entre industriels, propriétaires et fermiers, mais dont les cultivateurs usent au même titre que tout le monde. Ils ont le droit d'émettre des billets payables à vue et au porteur, comme chez nous la Banque de France, et c'est à l'usage qu'ils en ont fait qu'on est tenté d'attribuer leurs succès. L'expérience montre cependant qu'après avoir quelque peu abusé de cette faculté , ils sont revenus à des pratiques plus sages. Le gouvernement lui-môme a dû imposer des limites à leurs émissions. Ces banques sont maintenant au nombre de douze seulement, d'après M. Victor Borie, qui en a exposé le mécanisme dans ses Études sur le Crédit agricole, mais chacune d'elles possède de nombreux embranchements, ou succursales, qui couvrent le pays d'un vaste réseau d'institutions de crédit. Leur circulation ne dépasse pas le double de leur réserve métallique. « Ce n'est donc pas dans l'exagération de la circulation dans laquelle elles se laissèrent entraîner, à une époque, que ces banques ont trouvé leur puissance, c'est surtout dans les dépôts. Depuis le siècle dernier, les industriels, commerçants ou agriculteurs d'Ecosse, ont contracté la sage habitude de ne conserver chez eux que la quantité restreinte de numéraire
destinée à leurs besoins quotidiens ; ils déposent tous leurs fonds dans les banques au fur et à mesure des rentrées. C'est là une grande force pour les banques qui centralisent les capitaux circulants et peuvent les mettre ensuite à la disposition de l'industrie, du commerce et de Pagriculture. C'est une espèce de crédit mutuel : celui qui n'a pas emploi de son argent le prête par l'intermédiaire des banques, et sous leur
responsabilité, à celui qui en a besoin pour son travail
On comprendra l'importance de cet agent de circulation, si Ton considère que les dépôts permanents des banques d'Ecosse dépassent un milliard et demi. Voilà la vraie cause de la prospérité de ce pays. L'émission fiduciaire n'est qu'uu
accessoire »
Si l'émission fiduciaire n'est qu'un accessoire des opérations des banques d'Ecosse, elle est la base de celles des banques de Jersey, qui ne sont pas moins prospères. Quand M. Gareau en fit connaître l'organisation cbez nous, vers 1866, sa communication ne fut reçue d'abord qu'avec certaines réserves. Il semble démontré, disait Léonce de Lavergne, que l'émission des billets à vue et au porteur est entièrement libre dans l'île de Jersey, il n'osait dire qu'elle l'était. Le danger qui en résulte passe pour nul. « On ne se souvient pas depuis longtemps qu'il y ait eu de billet impayé. » Dans ces conditions, le papier des banques peut être d'une grande utilité, et les agriculteurs ne sout pas les derniers à profiter de ses avantages.
M. P.-C. Dubost, qui a étudié sur place le fonctionnement des banques de Jersey, en a rendu compte dans une notice intéressante qui a paru en 1871 dans le Journal d'Agriculture pratique. Le principe des institutions financières si remarquables de l'île repose sur la base de la complète liberté d'émission ; la responsabilité sans limite de leurs auteurs constitue la garantie des porteurs. Leur pa-
pier n'a pas, du reste, cours forcé; ou l'accepte quaud ou le croit bon, on refuse celui qui semble mauvais. En fait, il passe de main en main avec la plus grande facilité. Les banques commerciales, qui sont au nombre d'une dizaine, ont recours à l'émission pour leurs besoins courants; les banques de paroisse en usent pour se procurer les fonds qui sont nécessaires à l'exécution de travaux d'intérêt commun. Les Sociétés religieuses, agricoles ou industrielles s'en servent assez souvent. Quelquefois môme, de simples particuliers cherchent, mais sans grand succès, à en profiter pour eux-mêmes : «car dans ce pays, aussi original que riche, il est loisible au premier venu de faire graver une planche, de faire tirer des billets de banque à son nom et d'essayer de les mettre en circulation».
Les billets de banque de l'île de Jersey jouent le même rôle que nos billets de la Banque de France. On les utilise, en outre, comme moyen d'emprunt, et cela par une combinaison des plus remarquables. «Quand une paroisse veut contracter un emprunt pour des travaux d'utilité commune, dit M. P.-C. Dubost, elle fait une émission dont le chiffre est déterminé d'avance, puis elle traite avec un entrepreneur ou une société pour le service des remboursements à présentation. Moyennant une somme de 2 à 3 °/0 du total de l'émission, elle trouve aisément à se décharger ainsi des embarras et des frais de ce service. De là, la création d'une sorte de bureau de remboursement, qui prend le nom de la paroisse qui a créé l'émission... Les billets provenant de ces émissions jouissent de la plus grande faveur ; ils circulent aussi facilement que les billets des banques commerciales, et sont toujours acceptés comme monnaie courante.
«La ville de Saint-Hilier, quia plus de 30,000 habitants, ne fait jamais d'emprunts que sous cette forme, et elle ne paye que 2 1/2 pour 100, pour le service des remboursements
à présentation. C'est, comme on le voit, un intérêt à taux très réduit.»
Aussi, à Jersey, le billet de banque n'est pas seulement un auxiliaire dans les escomptes, c'est encore un élément qui permet d'obtenir des avances gagées sur des ressources plus éloignées. Au lieu d'emprunter, on fait une émission, et il suffit d'une encaisse très limitée, du cinquième généralement du montant de la circulation, pour faire face aux demandes de remboursement qui se produisent Le service d'intérêt se trouve réduit en proportion, et sa charge, ajoutée à celle des frais d'émission, ne constitue en définitive qu'un très léger fardeau pour les débiteurs.
Le résultat obtenu a lieu de surprendre, son explication ne laisse pas que d'être quelque peu embarrassante, mais il est bien établi. Et d'ailleurs, n'est-ce pas à ce mode d'emprunt que le gouvernement a recouru en 1870, avec plein succès, en s'adressant à la Banque de France ? S'il est aussi avantageux, doit-on continuer à s'en priver sans raison ? Tout semble le recommander, et néanmoins on ne peut blâmer la prudence qui conseille de s'en passer. Sa réussite répond de sa valeur, mais il n'est que trop facile d'en entrevoir les écueils ; on ne saurait par conséquent demander trop de précautions dans ses premiers essais.
Le développement d'institutions de crédit semblables à celles de l'Ecosse et de l'île de Jersey sçrait arrêté chez nous, si l'on était tenté de les imiter, par le privilège de la Banque de France. On sait qu'elle a seule le droit d'émettre des billets payables à vue et au porteur, et elle ne tolérerait pas d'empiétements sur ses attributions. Son monopole touche toutefois à son terme, et il n'y aurait guère à s'en occuper, s'il n'y avait à compter avec les probabilités de son renouvellement. Sa prorogation, sa réduction, sa modification ou sa suppression commencent à soulever de nombreuses
discussions. Elles ont traita la question du crédit en général beaucoup plus qu'à celle du crédit agricole, et ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le débat qui est maintenant ouvert. L'attention des économistes agricoles, si longtemps et si vivement préoccupée des systèmes de banques de l'Ecosse et de Jersey, se tourne maintenant du côté de nouveaux établissements, connus sous le nom de banques populaires, qui sont parvenus à faire pénétrer jusque dans les milieux de petits artisans et de simples ouvriers les méthodes de crédit les plus perfectionnées.
Le véritable créateur de ces nouvelles institutions est un allemand, Schultze, habitant de Delitsch, et longtemps juge de paix de cette ville. M. Hubert- Valleroux quia publié un ouvrage fort instructif sur les Associations coopératives, et auquel nous empruntons une partie de nos renseignements, dous apprend qu'il avait beaucoup étudié les écrits des socialistes et des novateurs français. L'attachement qu'il montra, en 1848, aux idées nouvelles le fit, après la défaite de ces idées, envoyer en disgrâce dans une petite ville de la Pologne prussienne. Schultze donna sa démission et revint à Delitsch, décidé, puisqu'il ne pouvait pas faire triompher ses opinions politiques, à préparer au moins le succès des vues sociales qui lui étaient chères.
Il commença en 1850, d'une manière obscure et tout isolée, par établir entre ouvriers cordonniers, dans les petites ville8d'Eilenboùrget de Delitsch, des Sociétés pour l'achat des matières premières. C'étaient plutôt des institutions charitables, aidées de quelques généreux bienfaiteurs, que des fondations économiques sérieuses. Elles ne pouvaient consentir qu'à de modestes avances.
L'idée de la solidarité entre associés parut alors à Schultze le moyen d'arriver à des résultats autrement importants, et il s'efforça de la faire prévaloir. Il finit ainsi par décider quel-
ques agriculteurs de sa ville natale, Delitsch, qui compte 7,000 habitants, à se grouper pour emprunter en se déclarant solidaires de toute pomme avancée à la Société. Chacun répondait sur sa fortune entière des emprunts faits au nom de la collectivité. Les associés payaient des cotisations régulières dont l'ensemble formait les premiers fonds, auxquels s^joutaient ceux qu'on pouvait tirer du dehors. Ce n'était qu'après épuisement des réserves qu'on pouvait toucher à la fortune des membres de l'association. On ne consentait, du reste, de prêts que dans des conditions bien déterminées.
Le principe de la solidarité triompha et «la première année 6'écoula, non seulement sans qu'on eût besoin de recourir à cette solidarité effrayante, mais en donnant des bénéfices. On avait fait pour 8,840 thalers d'affaires, et bien que le taux des prêts eût été relativement faible, les associés recevaient encore 33 % de dividende sur les sommes par eux versées. Un tel résultat était propre à donner confiance, aussi la Société vit croître le nombre de ses membres et surtout son capital. Les sommes dépensées s'accrurent aussi. La Société, dès sa première année, avait à sa disposition 2,067 thalers. Quelques autres banques s'étaient fondées sur le modèle de celle de Delitsch, et toutefois, en 1855, il n'en existait encore que sept » (Hubert- Valleroux).
Les premiers pas cependant étaient faits. Schultze se consaera ensuite exclusivement à son œuvre, à partir de 1859, moyennant une allocation de 2 % sur les bénéfices nets des affaires traitées par les Sociétés qui se groupèrent sous sa direction . Leur nombre augmenta rapidement. De 200 en 1859, il passa à 400 en 1861, et à 511 en 1862. A cette dernière date, le nombre des sociétaires atteignait 69,202, et le capital social 4,498,290 fr. Les dépôts confiés aux Sociétés dépassaient 16 millions de francs, et leurs avances s ele-
vaient à 88 millions. Le gouvernement crut, bientôt après, devoir seconder des institutions érigées en dehors de lui, et il fit adopter, en 1866, un projet de loi destiné à régulariser leur situation. Ce fut, en fait, Schultze qui le rédigea suivant ses vues. Son triomphe était complet, si bien que les Sociétés allemandes témoignèrent de leur reconnaissance envers lui, par un procédé dont on ne s'aviserait guère parmi nous, en lui faisant don d'une somme d'argent de 50,000 thalers (177,500 fr.), qu'il accepta.
Schultze poursuivit son œuvre jusqu'à sa mort (1883), n'apportant d'autre modification essentielle à ses premières idées que celle de la limitation, de la responsabilité des associés qu'il ne voulait accepter à aucun prix à ses débuts. Sa mémoire ne laisserait que de bons souvenirs si, après avoir été partisan des idées de 1848, il n'avait été, après 1870, un de nos adversaires les plus ardents parmi ceux qui se sont signalés parleur défense du droit de conquête. Sa renommée est assez haute, comme le dit M. Hubert- Valleroux, pour qu'on puisse rappeler ses faiblesses, et regretter qu'il ait cru devoir sortir du rôle de coopérateur qui a justement fait son immense réputation.
A peu près à l'époque où Schultze-Delitsch établissait ses premières banques, un autre innovateur imbu d'idées réformatrices, Raiffeisen, créait de son côté des établissements du même genre, mais plus spécialement destinés aux habitants des campagnes. Ses banques, organisées presque toutes dans la vallée du Rhin, reposent, comme celles dont nous venons de parler, sur la mutualité et la garantie solidaire de leurs membres, mais elles ne visent pas aux bénéfices. Elles n'ont, par conséquent, aucun caractère d'industrialisme. S'appliquant à une circonscription restreinte, ce sont plutôt des banques d'avance que des banques d'escompte. Leur rôle consiste à recevoir les épargnes locales et les ca-
pitaux disponibles pour les confier à de petils propriétaires, fermiers, métayers ou ouvriers, à des époques fixes, moyennant des garanties de tout repos. Elles ne se refusent pas aux placements hypothécaires. Schultze a élevé un édifice considérable en s'appuyant sur le crédit populaire. Raiffeisen s'est borné à viser un but plus modeste, mais il n'est pas moins parvenu à de réels succès. Son système ne cesse d'ailleurs de s'étendre, et le nombre des créations nouvelles continue à s'accroître avec une rapidité qu'on n'espérait pas obtenir dans les débuts.
La coopération sous toutes ses formes est très florissante en Allemagne. D'après le Jahresbericht des Sociétés coopératives de 1889, ses progrès ne cessent de s'accentuer. On comptait alors 5,950 institutions fondées sur son principe. Dans ce nombre, les banques populaires figuraient à elles seules pour 2,988 ; 901 seulement ont donné le compte rendu de leurs opérations. La situation qui en résulte est résumée dans les chiffres suivants :
Nombre de membres .... 461 . 356
Avances 1.591.569.312 Marks
Capital 110.523.367 —
Réserves 25.502.781 —
Dépôts 425.220.879 —
On est loin maintenant de la période regardée comme brillante cependant des débuts. L'ensemble des capitaux que manipulent des banques populaires, des systèmes Schultze- Delitsch ou Raiffeisen, dépasse actuellement les ressources de la banque de l'Empire allemand; ce sont de véritables puissances financières.
Sans avoir acquis les proportions des institutions allemandes, les banques populaires se sont multipliées en Italie sous l'active impulsion que leur ont imprimée les efforts de
MM. Luzzatti, Vigano, Leone Wollemborg, etc. Les populations agricoles sont celles qui en ont le plus largement profité. Elles n'y ont pas seulement trouvé un crédit dont elles avaient grand besoin ; elles y ont puisé aussi une énergie et une dignité qui leur manquaient. En défendant les intérêts matériels des paysans, on a relevé leur condition et transformé sur certains points leur situation. C'est ce qui ressort en particulier d'un très instructif rapport de Leone Wollemborg rédigé à Poccasion de l'Exposition universelle de Paris, en 1889.
On se plaint parfois des excès de l'usure cbez nous ; il ne semble pas que nulle part elle atteigne les proportions qu'elle a acquises en Italie, « Les usuriers qui prêtent ordinairement en nature, lisons-nous dans le travail que nous venons de signaler, se font payer de 30 à 100 pour cent, et quelquefois même davantage. Voici un exemple assez fréquent de ce qui se passe. Les débiteurs donnent, tous les mois, un franc par pièce de vingt francs avancée ; ils s'obligent en outre à payer au préteur une collation tous les dimanches, à lui faire des labours gratuits, ou à d'autres corvées.» On conçoit que de semblables abus aient invité des esprits généreux à chercher des remèdes à leur opposer ; les banques populaires les leur ont fournis.
Les caisses rurales du système Leone Wollemborg reposent toutes, comme les premières banques Schultze et les banques Raiffeisen, sur le principe de la solidarité illimitée de leurs membres. C'est de sa stricte application que provient la confiance qu'elles inspirent à l'épargne. Chaque adhérent contribue à accroître les garanties communes. La solidarité constitue d'ailleurs plus que la force financière et extérieure de l'union, elle fait sa puissance morale et intérieure. Chacun a intérêt à la prospérité de son co-associé et se montre naturellement disposé à lui venir en aide, au lieu
d'assister avec indifférence à ses mésaventures. C'est, du reste, un titre dont on s'honore, que celui de membre d'une de ces associations, et comme on n'y admet et on n'y conserve que des personnes jouissant d'une parfaite réputation, leur création exerce toujours une salutaire influence.
La limitation territoriale du rayon d'action des caisses, qui est une règle non moins absolue que celle de la solidarité, ajoute encore à leur efficacité. (Test le village qui est la base naturelle de la société coopérative. Elle y repose sur des relations de voisinage qui facilitent son fonctionnement. Les adhérents se connaissent et ne s'exposent pas à être trompés sur leur situation respective. Il leur est facile de s'assurer de remploi qui est fait des fonds empruntés et de prévenir, par une surveillance mutuelle et presque inconsciente, des dangers dont ils auraient à redouter personnellement les conséquences.
Pour faire des avances, il faut de l'argent. Les caisses rurales s'en procurent, soit en créant, à côté de leurs caisses de prêts, des caisses d'épargne dans lesquelles elles reçoivent les dépôts, soit en contractant elles-mêmes des emprunts à des banques importantes ou à des capitalistes. Beaucoup ont été aidées, dans leurs premières opérations, par des sommes mises à leur disposition à des conditions avantageuses, par des personnes qui ont voulu seconder les efforts des promoteurs de ces institutions. Les commencements ont été souvent pénibles, mais il a suffi de la création d'un capital de réserve pour triompher de toutes les résistances. On y est arrivé assez rapidement par l'accumulation des différences entre l'intérêt payé à la caisse rurale par ses emprunteurs et celui qu'elle paye elle-même à ses prêteurs ou à ses déposants. Des cotisations annuelles, toujours très modérées, viennent quelquefois s'ajouter à la masse ainsi créée. Il se forme ainsi, peu à peu, un patrimoine collectif dont les paysans suivent
les progrès avec intérêt, parce qu'ils en comprennent nettement les avantages. Aussi consentent-ils généralement très volontiers aux sacrifices qu'exige sa conservation et môme son accroissement.
Les caisses rurales Wollemborg sont, en définitive, des institutions essentiellement populaires, quasi familiales, accessibles à tout le monde. La première, celle de Loreggia, s'est ouverte le 15 août 1883; elles étaient, au commencement de 1889, au nombre de 40. Des tableaux insérés à la suite du mémoire auquel nous ayons puisé les renseignements précédents résument les opérations de 27 d'entre elles, comprenant ensemble 2,235 membres. Les plus petites ne comptent pas plus de 20 adhérents ; les plus importantes, 120 à 150 seulement. Des 2,235 sociétaires, 679 cultivaient moins de 2 hectares; 752 de 2 à 5 hectares; 393 de 5 à 30 hectares; 39 seulement plus de 30 hectares. A côté des cultivateurs se trouvaient quelques centaines d'ouvriers, d'entrepreneurs ou de petits employés. Le crédit va réellement aiusi au plus nécessiteux .
Le nombre et l'importance des prêts en montrent bien le caractère. Sur 4,380, 2,063 ne dépassaient pas 100 lires, 2,208 variaient de 100 à 500 lires; on n'en avait accordé que 73 de £ 00 à 600 lires, 18 de 600 à 800 lires, 15 de 800 à 1,000 lires, et 3 seulement de plus de 1,000 lires. Les emprunts, dont la destination est toujours indiquée, se rapportaient, suivant les caisses, à des achats de gros ou de menu bétail, d'instruments de culture, de fourrages, de feuilles de mûrier, d'engrais, à des remboursements de dettes hypothécaires, etc.
Quant aux résultats, l'appréciation suivante qui s'applique à la banque de Loreggia en donne une idée des plus favorables. « L'étendue des prairies artificielles a triplé. L'augmentation des bestiaux est considérable. Bien des familles
peuvent désormais se permettre le luxe Rajouter du lait à leur nourriture précédente, au grand profit de leur santé et de leur force de travail. Le paysan qui, auparavant, délaissé dans Pisolement et devenu la proie de Pusure, n'avait à choisir qu'entre la misère extrême et la fraude, s'élève à présent dans le sentiment de la dignité humaine. Il est heureux et fier de faire partie de la caisse rurale et d'avoir part à son administration. Il y apprend l'estime de soi-même, le vrai sentiment de l'indépendance, l'honnêteté et la ponctualité. L'usure ne sévit plus sur les sociétaires, et les usuriers eux-mêmes sont forcés de reconnaître la valeur de notre institution et s'éloignent du pays. . ...» On ne peut désirer mieux.
Destinées à venir en aide aux petits cultivateurs et aux artisans, les caisses L. Wollemborg sont, en définitive, plus remarquables par leur organisation que par le chiffre de leurs affaires. Elles ne visent pas, du reste, aux grandes opérations; elles recherchent au contraire les plus petites. Pour faire moins de bruit, ces dernières ne sont pas moins intéressantes. Mais ces banques ne sont pas les seules. D'autres caisses rurales existent à côté d'elles, dans la Haute-Italie. Elles nous sont connues par la description séduisante que nous a rapportée, en 1883,M. Léon Say. On en trouve un aussi grand nombre, d'après une correspondance du Temps (n° du 28 janvier 1890), dans les provinces méridionales. Quelques banques populaires abordent des affaires considérables. Au 31 décembre 1887, on comptait en tout 641 institutions de crédit mutuel dans le royaume. Elles avaient, à cette date, un capital versé de 82 millions de francs ; dans le courant de Tannée, le chiffre de leurs escomptes s'était élevé à 1,405 millions, et celui de leurs avances à 27 millions. Par leur groupement, elles représentent une force vraiment sérieuse. Si les caisses rurales fonctionnent régulièrement, les ban-
ques populaires, plus aventureuses, n'ont pas aussi généralement réussi. Toutes ne sont pas également prospères; plusieurs même ont dû suspendre leurs payements. Les mois de février et de mars 1890 ont été particulièrement durs pour elles. De récents désastres ont produit dans le public uue profonde sensation qui ne s'est pas encore effacée. Au printemps de cette année, les banques populaires de Naples et de Sicile, la banque populaire de Turin, la banque populaire de Novi-Ligure ont fermé leurs guichets, partageant le sort de nombreuses institutions de crédit ordinaires qui ont successivement sombré dans ces derniers temps.
Ces catastrophes, accumulées dans un si court espace de temps, ne pouvaient manquer de frapper l'attention. Il ne faudrait cependant pas se hâter d'en tirer légèrement le texte d'arguments contre les banques populaires et contre le principe sur lequel elles reposent. Les événements malheureux qu'on a signalés ont des causes de nature différente qu'il importe de ne pas oublier. On prétend, par exemple, que la Banque de Naples avait en portefeuille 90 millions d'effets difficilement recouvrables et consentis sans garanties sérieuses; sa mauvaise administration suffit à expliquer ses pertes. De son côté, la Banque de Novi-Ligure a été victime de détournements considérables. « Son caissier et l'administrateur délégué à la surveillance, les frères Barberis, disent les journaux, se sont enfuis avec une somme de 885,000 fr. qu'ils s'étaient fait escompter par diverses maisons de Gènes et de Milan contre déposition d'actions aujourd'hui reconnues fausses. Les comptes-courants et dépôts de cette banque populaire s'élevaient à 400,000 fr. La déconfiture de cet établissement éprouve sensiblement tout le petit commerce du pays. »
La crise financière que traverse l'Italie, et dont la prolongation inspire les plus vives inquiétudes, crée des embarras
contre lesquels se débattent les banques populaires comme les autres établissements de crédit. Elle n'excuse cependant ni les fautes qu'elles ont commises, ni les négligeaces qu'où est en droit de leur reprocher dans la surveillance de leurs divers services. En matière d'avances plus qu'en toute autre chose, il faut savoir se tenir en garde contre des entraînements irréfléchis. Il semble que l'Italie ne compte pas toujours assez avec ses forces, que ses banquiers se fient trop facilement sur l'avenir. C'est pour avoir négligé les sages recommandations de Schultze-Delitsch, pour s'être départies de la rigueur indispensable dans la direction de leurs opérations, que plusieurs banques populaires ont fait faillite. Les ruines qui se sont produites ne prouvent donc rien contre le crédit mutuel ; elles comportent seulement des avertissements sérieux dont on doit tenir compte.
On se tromperait grandement, du reste, si l'on voulait généraliser. Des banques qui ont disparu, emportant les épargnes de leurs clients, plusieurs n'avaient de populaire que le nom ; elles se servaient d'une étiquette sur laquelle elles comptaient pour inspirer confiance. Les banques populaires, celles qui ne se sont pas écartées de l'esprit qui doit les animer, se défendent bien, dans la Haute-Italie surtout, où leur administration est comprise d'une manière extrêmement remarquable.
a Quant aux caisses rurales, nous écrivait récemment leur infatigable vulgarisateur, Leone Wollemborg, les difficultés actuelles ne les touchent pour ainsi dire pas. Leur organisation — solidarité absolue, limitation territoriale, mutualité rigoureuse — est leur sauvegarde. C'est leur modestie même qui les fait échapper à la tempête.» On ne saurait mieux montrer leur force en rappelant leur principe, et cela d'une manière aussi précise que concise.
D'Allemagne et d'Italie, les banques populaires se sont
répandues en Belgique, où M. d'Andrimont les a introduites, ea Autriche, en Russie et ailleurs. Partout on les signale comme ayant contribué à réprimer l'usure et à améliorer notablement la situation des petits ouvriers et des petits cultivateurs. Elles n'ont cependant pas été favorablement accueillies en France, et c'est à peine si Ton en signale quelques exemples.
Le P. Ludovic de Besse, qui a réussi à fonder une banque populaire à Angers, n'a pas dissimulé les difficultés de son entreprise. On a tenté cependant un heureux essai de ce genre dans l'arrondissement de Senlis (Oise). Il a été entrepris par uqe Société formée d'un certain nombre de cultivateurs, pour l'acquisition en commun des engrais, instruments et autres produits nécessaires à l'agriculture. Cette Société paye toujours comptant, c'est-à-dire dans les trente jours, mais elle accepte de ses membres des billets à 90 jours ou à 6 mois, qu'elle escompte à la Banque de France, près de laquelle elle a obtenu d'avoir un compte courant. Pour réaliser son but, elle s'est organisée en société à capital variable. Ses actions sont de 500 fr., sur lesquelles un quart seulement a été appelé, soit 125 fr. Chacune donne droit à un crédit de 500 fr. renouvelable, bien entendu, plusieurs fois dans Tannée. La Société est responsable sur tout son capital des opérations faites par son entremise ; les sociétaires ne le sont que pour le montant des actions par eux souscrites ; leur versement n'est pas une grosse charge pour eux, puisqu'ils en louchent l'intérêt. Avec une administration gratuite, les frais ne constituent pas une lourde dépense pour l'ensemble des affaires. Créée en 1875, sous le nom de Société agricole de Senlis, cette association semble prospérer, sans prendre cependant un développement bien remarquable.
Dans son intéressant ouvrage sur le Socialisme d'État, (2e édition, février 1890), M. Claudio Janet nous donne un
autre exemple d'institution de crédit populaire consacrée par le succès. «M. Louis Milcent a provoqué en 1885 la fondation, dans le seiu du syndicat agricole de Poligny, d'une association de crédit mutuel. Elle a la forme d'une société anonyme à capital variable ; par conséquent, il n'y a point de solidarité, et la responsabilité de chacun est limitée à son avoir. L'association se compose : 1° des membres fondateurs, qui, obéissant à une préoccupation philanthropique, s'interdisent de faire eux-mêmes des emprunts et reçoivent seulement 3 pour 100 d'intérêt sur leurs actions qui sont de 500 fr.; 2° des membres sociétaires, qui souscrivent des actions de 50 fr., et doivent en verser au moins le quart, soit 12 fr. 50. Ils reçoivent 5 pour 100 d'intérêt sur ces actions. Seuls, ils ont le droit d'emprunter; car la règle fondamentale d'une association mutuelle est de ne faire d'affaires qu'avec ses membres. Sociétaires et fondateurs doivent faire partie préalablement du syndicat, en sorte que le groupe est homogène au point de vue moral, chose essentielle* dans une œuvre de ce genre. L'administration étant gratuite, les frais généraux se réduisent presque à rien. Les prêts sont faits pour trois mois, six mois, un an au maximum .
«L'association prête: 1° avec son capital. 2° avec les dépôts de ses membres, 3° au moyen des fonds qu'elle se procure, en faisant escompter les billets souscrits par les emprunteurs. Depuis trois ans, le crédit mutuel de Poligny n'a cessé de progresser.
»En 1887, il a prêté 39,380 francs à 94 cultivateurs, au taux de 4 pour 100. Les dépôts étaient, au 31 décembre, de 8,696 fr. La Banque de France a admis à l'escompte les billets endossés par le Crédit mutuel, en sorte qu'il a pu étendre beaucoup ses prêts et les faire pendant quelque temps au 3 pour 100.» Leur montant s'est élevé, en 1888, à 56,531 fr. pour 154 opérations.
M. P. Bernard, qui a étudié le fonctionnement de l'association de crédit mutuel de Poligny dans le Journal de l'Agriculture, n'admet pas, sans quelques difficultés, la distinction des actionnaires des Sociétés coopératives de crédit en deux classes distinctes; elle n'est pas, selon lui, dans l'esprit de l'institution. Pour qu'une œuvre soit réellement forte et viable, il importe qu elle n'ait à compter avec le bon vouloir de personne. C'était la doctrine de Schultze-Delitscb, c'est celle qui doit prévaloir. Sentiments et affaires, dironsnous volontiers à notre tour, sont deux choses différentes qui ne gagnent rien ni Tune ni l'autre à être confondues. Et cependant, il faut bien tenir compte des nécessités et des situations. Si dans les pays à population riche, active, intelligente et entreprenante, on peut attendre beaucoup du groupement des seuls intéressés, il n'y a pas à espérer de résultats pareils dans les centres pauvres, où les habitants manquent de ressources et d'esprit d'initiative. Dans ces derniers milieux, ceux qui ont le plus grand besoin de créations destinées à améliorer la situation générale, il faut stimuler les initiatives privées et les encourager en payant de sa personne et au besoin de son argent.
Le patronage, dans toutes ses manifestations, que recommande une école économique particulière, a des inconvénients qu'on ne peut méconnaître ; il n'est môme pas toujours sans danger. Son exercice demande des qualités personnelles toutes spéciales; mais, bien compris, c'est malgré tout un puissant levier pour certaines entreprises. Mieux vaudrait pouvoir s'en passer, et en particulier ne mêler aux questions d'argent que ceux qu'elles touchent directement ; il est encore préférable cependant d'accepter le concours des bonnes volontés qu'on rencontre autour de soi que de ne rien faire. Le grand organisateur des banques populaires d'Allemagne a voulu éviter des interventions à
titre purement gracieux dans ses fondations, il n'a pas pu absolument s'en passer pour ses premiers essais. Dans ses débuts, Leone Wollemborg a dû faire appel aussi à la générosité de quelques capitalistes dévoués à son œuvre. Si chez nous les syndicats ont acquis un si rapide développement, ils doivent également une bonne part de leurs succès aux hommes qui les ont aidés en prenant leur direction en mains, •et quelquefois même en se chargeant personnellement d'une partie de leurs premières dépenses. En définitive, sans ériger le patronage en système, en estimant qu'il faut habituer les cultivateurs à traiter eux-mêmes de leurs intérêts, à prendre la responsabilité entière de leurs actes, à conserver leur pleine et entière liberté, nous croyons qu'il rend et qu'il peut rendre encore beaucoup de services dans nos campagnes.
Les syndicats agricoles paraissaient naturellement indiqués pour aborder les opérations de crédit mutuel. Quelques-uns seulement ont osé jusqu'à présent en assumer la responsabilité. Plusieurs ont inscrit dans leurs statuts le principe de la solidarité entre tous leurs membres, mais ils ont évité avec soin de le soumettre à une trop rude épreuve. Presque tout s'est borné à des projets dont un des mieux étudiés a été développé en 1887 par M. Breheret, professeur départemental d'agriculture de la Drôme, dans les colonnes du Journal de l Agriculture. La principale préoccupation de l'auteur a été d'assurer la constitution d'un capital de garantie. Selon lui, on en trouverait facilement les éléments dans les économies que permettent de réaliser les syndicats. Le reste n'irait pas sans difficulté, il faudrait obtenir quelques modifications dans notre législation, mais ce ne serait pas le plus important. Après une période plus ou moins laborieuse de débuts, tout pourrait marcher à la satisfaction générale.
LE CRÉDIT AGRICOLE. 45 i
Si les banques populaires n'ont pas trouvé en France un terrain favorable à leur développement, c'est, a-t-on dit, parce que la place qu'elles devraient occuper est déjà prise. Le crédit, quoi qu'on prétende, est accessible chez nous au petit commerce et à la petite industrie; il pénètre jusque dans nos campagnes les plus reculées. Dans presque tous nos cantons, se sont établis des escompteurs en correspondance avec des banques locales. Des valeurs minimes entrent chaque jour dans la circulation, beaucoup ne sont que de quelques dizaines de francs à peine. Il ne semble guère possible de descendre plus bas; Pour peu qu'on présente des garanties de solvabilité, on trouve à écouler son papier. Le commerce se passe même d'engagements écrits, il accorde volontiers de grandes facilités pour les payements, souvent il les propose en allant au-devant des désirs de ses clients. Tout cela est vrai, et au fond, il n'y a pas péril en la demeure. Mais le crédit qui se prête à tout n'est plus le crédit commercial ; il est beaucoup plus onéreux et beaucoup plus dangereux. Ses abus sont difficiles à éviter, et c'est pour s'en défendre qu'on cherche une organisation meilleure. On n'y arrivera que par la généralisation des habitudes d'exactitude aidées d'une législation en rapport avec le but à atteindre.