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CHAPITRE XXIV

Le profit ; ses rapports avec le salaire et l'intérêt, difficulté de sa détermination, sa variabilité. — Manifestation du profit par l'accumulation des épargnes : extension des petites propriétés, améliorations culturales, placements en valeurs mobilières, élévation de la rente. — Profit total des cultivateurs et profits partiels. Complication des opérations agricoles et difficulté de l'établissement de comptes isolés de production. Ouvertures de comptes proposées pour chaque mise de capital. — Influence du profit sur la rente et sur les salaires. Son importance économique. — Action du profit sur les prix. Les profits de l'agriculture. — Considérations à examiner dans la comparaison des profits : opérations entreprises, milieux divers, importance des capitaux engagés. — Conclusion.

L'excédent de la production sur les frais de la production constitue le profit. C'est ce qui reste aux entrepreneurs, quand ils ont payé toutes leurs dépenses. La nature da profit est complexe. Il tient à la fois du salaire et de l'intérêt. Du salaire, parce que le travail de direction est un travail comparable à tout autre. De l'intérêt, parce qu'il suppose des capitaux. Sans doute, on pourrait concevoir des profits réalisés avec des capitaux d'emprunt, confiés à desnégociants qui seraient chargés de les faire valoir moyennant une rétri-

butioo convenue d'avance. Ils apparaîtraient ainsi dégagés de tous rapports avec le salaire et Pintérôt, mais cette combinaison n'est guère applicable en pratique. Si l'on ne présente pas des garanties à la fois par ses aptitudes et par ses ressources matérielles, on ne trouve pas facilement de préteur. L'emprunt est parfois un moyen de compléter des ressources insuffisantes, il n'y supplée d'une manière absolue que tout à fait exceptionnellement, dans les opérations courantes de la vie ordinaire du moins •

Il y a des entreprises cependant qui exigent des sommes si élevées qu'elles sont au-dessus des moyens des simples particuliers. Les aléas qu'elles comportent sont si considérables qu'ils ne peuvent guère être atténués par des responsabilités privées. Elles ne peuvent être abordées que par des sociétés de capitaux. Mais ceux qui leur apportent les fonds dont elles ont besoin en acceptant les risques à courir, ne sont pas de simples prêteurs, ce sont des associés. La direction ne peut plus assumer les chances des opérations à engager. On ne lui demande en conséquence qu'un travail en rapport avec le but à atteindre, en échange d'un traitement convenu d'avance. Ce sont alors sur les capitaux ou sur une partie des capitaux que se reportent les profits ou les pertes. S'il y a des capitalistes timides qui ne veulent pas exposer leurs épargnes, il y en a d'autres qui n'ont pas les mêmes appréhensions et qui préfèrent des revenus plus incertains mais susceptibles de plus d'élévation. Les premiers s'abritent derrière les seconds, se contentant d'un intérêt modeste. Ils font leurs conditions et s'y tiennent. Les autres acceptent les chances à venir et en supportent toutes les conséquences, les bonnes comme les mauvaises. Aux uns on donne des obligations en échange de leurs apports ; aux autres, des actions.

Le profit ce se montre donc nulle part complètement isolé;

il demeure toujours confondu avec une partie des salaires et des intérêts réunis, ou des intérêts seulement. Son évaluation soulève des difficultés particulières. Il n'y a pas de règle précise sur laquelle on peut s'appuyer pour déduire du bénéfice la portion qui représente le revenu des capitaux engagés dans les entreprises et celle qui devrait revenir à ladirection pour ses soins et ses peines. On se trouve en présence d'un problème dont l'énoncé ne permet que de poser une seule équation à trois inconnues. Il y a, comme on le dit en mathématiques, indétermination. Si Ton tient absolument à sortir de l'incertitude dans laquelle on est par rapport à sa solution, on peut recourir à des méthodes de comparaison pour fixer la valeur dejl'intérêtetdu travail en jeu. C'est ce qu:on fait quelquefois, en comptant comme frais de production le loyer des capitaux et la rémunération du chef de l'entreprise. Le profit apparait de cette manière, dans son essence, mais son taux ne repose que sur des évaluations toujours discutables. Dans les sociétés par action, où il n'est réuni qu'à l'intérêt, sa détermina\ion est moins compliquée, sans pour cela pouvoir acquérir encore une précision absolue.

Le profit ne se laisse pas saisir avec netteté. Si, sous forme de dividende, on l'apprécie avec assez d'exactitude dans les sociétés industrielles et commerciales, il échappe généralement à l'observation sous ses autres aspects. Il a d'ailleurs de; la tendance à se dissimuler. Son taux est extrêmement variable. Dans la même industrie, il dépend des lieux, des temps, des circonstances, des hommes surtout. Souvent l'un se ruine où l'autre fait fortune. Ses manifestations sont si capricieuses qu'elles déroutent les économistes. Ils n'en raisonnent, dans la plupart de leurs ouvrages, que par analogie, admettant qu'ils obéissent aux mêmes lois que les capitaux, sans en donner de preuves expérimentales. En sortant du domaine de la théorie pour entrer dans celui de

l'examen des faits pratiques, on a cependant à enregistrer des faits instructifs.

Si la mesure exacte du profit échappe aux constatations directes, on peut cependant en saisir des indices caractéristiques. De tous, le plus important est l'épargne, qui finit presque toujours par prendre une forme matérielle. Ce n'est le plus souvent, du reste, que le profit môme. Dans toutes les situations, on règle, à moins d'imprévoyance, son genre de vie sur ses ressources. Suivant sa fortune, suivant son intelligence et son activité, on se permet plus ou moins de dépenses. S'il y a des prodigues qui compromettent imprudemment leur avenir, il y a aussi des économes qui regardent devant eux. L'épargne est diminuée quelquefois par des frais inconsidérés ; elle est augmentée dans certains cas par une restriction exagérée de tout ce qui peut coûter quelque chose. Elle correspond, en général, à une existence normale. Chaque milieu a, du reste, ses habitudes qui s'imposent jusqu'à un certain point. On se règle d'ordinaire, dans ses usages, sur ses voisins placés dans de mêmes conditions; on évite de se faire remarquer dans le public, et c'est un signe de sagessedes masses. Évidemment, onnejuge bien del'épargne qu'en en analysant les causes, et on ne s'en rend jamais un compte trop complet. Quoiqu'il en soit cependant, sans elle il n'y a véritablement de profit ni pour l'individu ni pour la société; on ne s'enrichit que par l'accumulation de ses économies.

Sous le régime de la petite propriété, l'épargne se révèle par l'amélioration des fonds et par leur agrandissement, beaucoup plus rarement par des achats de valeurs mobilières. Le paysan s'attache au sol qu'il connaît, il se défie des autres placements dont il n'a pas l'expérience. Ses tendances sont, du reste, celles de la plupart des producteurs. Les bénéfices de la petite industrie restent presque toujours

engagés dans les entreprises qui les ont donnés ; ce sont elles qui les font fructifier ; ce sont trop souvent elles aussi qui les engloutissent quand elles donnent des mécomptes. Les ressources du commerce courant grossissent ou se perdent dans le commerce ; celles des spéculateurs, dans la spéculation. Les profits que donne la terre reviennent à la terre. Quand la petite culture prospère, elle dispute le sol à la grande propriété, qui recule devant ses offres, et lui cède peu à peu la place. Son terrain s'étend ainsi progressivement jusqu'à ce qu'il atteigne ses limites naturelles. Une fois l'espace libre occupé, la valeur du sol s'élève de plus en plus sous l'influence de la concurrence. Les économies continuent à se porter sur la terre, si bien qu'elles amènent parfois son rencbérissement au delà de toute proportion rationnelle avec ses produits. Dans les périodes de souffrance, les choses se passent tout différemment. Le cultivateur commence par résister aux calamités qui l'accablent en resserrant ses dépenses. Il lutte jusqu'au dernier moment. Ce n'est qu'à bout de ressources qu'il se décide à demander du secours à la propriété dont l'acquisition lui a coûté de lourds sacrifices. L'hypothèque est la conséquence ordinaire de ses embarras; elle n'apporte trop fréquemment qu'un adoucissement temporaire à sa position, en lui permettant de gagner du temps pour rendre ensuite sa ruine plus complète. Avec la grande propriété, l'épargne prend des formes spéciales. Les dimensions des domaines ont des bornes qu'ils ne franchissent pas facilement, leur amélioration n'a, pour ainsi dire, pas de limites. Aux soins dont ils sont l'objet on peut juger, dans une certaine mesure, des bénéfices de leur exploitation ; quand leur revenu décroît, on néglige leur entretien. Si Ton consent à des dépenses pour des fonds productifs, on les mesure avec parcimonie à ceux qui sont moins avantageux. Le profit appelle les capitaux,

les pertes les éloignent. En même temps, du reste, que les propriétés tendent à s'améliorer ou à décliner, leur valeur s'élève ou s'abaisse, se proportionnant toujours aux revenus qu'elles laissent entrevoir. La grande culture se préoccupe de la rémunération probable des sommes qu'elle engage dans les entreprises agricoles, pendant que la petite porte son attention sur la sûreté de ses placements et l'emploi quïls assurent à son travail. Elles ne cherchent pasàcapi* taliser l'une et l'autre au môme taux, ou plutôt sur les mômes bases. Dans la grande culture, les variations de prix de la terre indiquent aussi exactement que possible les variations de son revenu. C'est comme le cours des actions des sociétés de commerce ou d'industrie, dont le taux se règle sur les dividendes auxquels elles donnent droit. Aussi, avec le fermage, les modifications qui se produisent dans le revenu de la terre se manifestent-elles plus franchement que dans les pays de culture directe par les changements de la rente, toujours faciles à constater. Les fermiers qui font de bonnes affaires consentent à des augmentations de loyer, ceux qui perdent de l'argent exigent des diminutions.

La grande culture n'immobilise pas, comme la petite, toutes ses épargnes en propriétés foncières. Il arrive un moment, en effet, où la division des capitaux s'impose pour amoindrir les risques auxquels ils sont exposés. La fortune territoriale conduit ainsi à la fortune mobilière qui Paffirme et la complète. Si les premières économies des agriculteurs se fixent sur le sol, celles qui les suivent prennent généralement une autre direction. L'existence de portefeuilles agricoles dénote, partout où on la constate, de longues périodes de prospérité.

Le profit total de l'agriculture n'est que l'ensemble des profits partiels qu'elle réalise sur les différents produits. Ses éléments sont d'autant plus faciles à distinguer que le mode

d'exploitation adopté est plus simple, d'autant plus difficiles qu'il est plus compliqué. Dans les systèmes de culture qui aboutissent à un genre de production exclusive, le profit réalisé par unité est exactement le quotient du profit total par le nombre d' unités obtenues. Les cultivateurs qui n'ont que des vignes, que des bois ou que des prairies peuvent établir sans peine le bénéfice qu'ils retirent de chaque hectolitre devin, de chaque stère de bois ou de chaque quintal métrique de fourrage. Les herbagers qui se bornent à engraisser un certain nombre de têtes de bétail savent aussi ce que leur rapporte en moyenne chacune de ces têtes. Mais s'il y a des combinaisons culturales qui reposent sur une production isolée, elles comportent pour la plupart cependant des opérations multiples, toujours plus ou moins étroitement associées entre elles. La détermination du rôle qu'elles jouent dans le résultat financier des entreprises n'est plus susceptible d'être faite avec la même précision.

Dès que la culture aboutit à deux produits différents, le doute commence. C'est ce que l'on observe dans les grandes propriétés du Midi qui comprennent, à côté des plantations de vignes qui en constituent la partie essentielle, de vastes parcours à moutons. L'entretien des troupeaux n'y a que très peu de rapport avec le soin du vignoble ; il en a assez cependant pour amener une certaine confusion dans l'interprétation des résultats définitifs. Suivant qu'on estime à un prix plus ou moins élevé le fumier de sa bergerie, on augmente ou diminue son bénéfice au détriment ou au profit de celui du cellier. L'erreur à laquelle on est exposé n'est cependant jamais bien considérable dans ce cas, ce n'est qu'une quantité négligeable. On peut encore, dans certains domaines d'Algérie, faire la part, très approchée, des orangeries et des vignes dans le profit ; ce ne sont que des cultures juxtaposées sans être confondues. Il n'en est pas

de même pour les systèmes de culture qui comportent des productions beaucoup plus variées, et ce sont précisément les plus répandus.

Nos exploitations ordinaires donnent généralement, en effet, dans les proportions les plus dissemblables, des produits d'origine végétale, comme des céréales, des pommes de terre, des betteraves, des plantes fourragères, etc., et des produits d'origine animale, comme des animaux gras ou maigres destinés au marché, de la laine, du lait, etc. Rien ne permet d'établir strictement, ni môme approximativement le concours qu'ils apportent isolément au bénéfice total. On a cherché à ouvrir des comptes à chacun d'eux, on a imaginé une comptabilité minutieuse, pour arriver à les tenir correctement, on a assimilé les exploitations rurales à de petits mondes économiques en miniature dans lesquels se passent des échanges incessants qu'il faut noter avec soin. « Ici, dit M. E. Lecouteux qui caractérise en quelques lignes la méthode recommandée, les cultures sont parties prenantes de travaux, d'engrais et parties cédantes aux magasins de grains, de pailles, de fourrages. Là, au contraire, les bestiaux acheteurs de fourrages sont vendeurs d'engrais et entrepreneurs de travaux. » En suivant toutes les valeurs en présence, on devrait en constater les effets.

Si ingénieuxque soit ce procédé, il n'a pas permis d'arriver à une solution satisfaisante, on ne pouvait d'ailleurs pas l'espérer. C'est que la distinction des opérations agricoles qui correspondent à une organisation particulière n'est jamais que fictive. Toutes concourent au même but; elles ne s'expliquent que par leur réunion. Le cultivateur n'est pas plus en état de dire ce qu'il gagne sur son blé, sur son foin, sur son lait, sur ses veaux ou sur ses bœufs, que le meunier sur sa farine ou sur ses issues, ou encore le sucrier sur son sucre ou sur ses pulpes. Quel que soit le système de comptabilité

qu'on lui propose, son application ne peut le dispenser de la réflexion et de la discussion de la valeur de ses combinaisons culturales. Cela ne veut pas dire qu'il lui soit inutile d'enregistrer le plus grand nombre de faits relatifs à ses travaux, de tenir des notes bien classées de ses dépenses de chaque jour, cela signifie seulement que ses livres ne loi donnent pas la notion de ses bénéfices partiels, et qu'en aucun cas ils ne peuvent suppléer à son intelligence. Les profits élémentaires n'ont donc pas, dans l'appréciation des organisations agricoles, l'importance qu'on a été tenté de leur attribuer.

Il n'y aurait pas, du reste, à considérer le profit seulement dans ses rapports avec [les produits dont il dérive, il ne serait pas moins intéressant de le comparer aux ressources engagées pour l'obtenir. Selon l'économiste Rossi, ce serait môme ce que l'on devrait faire. «Une machine proprement dite, tant qu'elle pourra travailler, donnera toujours un résultat proportionnel. S'il est possible d'appliquer la force de la vapeur à vingt métiers au lieu de dix, chaque métier donnera le même résultat. Ce n'est pas ainsi que la terre se comporte : c'est ce que trop d'agriculteurs paraissent ignorer; aussi les amateurs en agriculture se ruinent-ils souvent ; ils ne connaissent pas la base de toute bonne comptabilité agricole. Pour tenir une bonne comptabilité agricole qui rende un compte exact de ce qu'on fait et qui éclaire le cultivateur, non seulement sur les opérations consommées, mais encore sur les opérations à faire, il faut, dans tout domaine, distinguer avec soin les différentes qualités de terres, les traiter comme des machines de qualités différentes et ne pas confondre le produit de la bonne terre avec celui delà mauvaise Pour tenir une comptabilité rationnelle, il ne suffit môme pas de distinguer les diverses espèces de terres, il faut aussi ouvrir un compte à chaque mise de

capital. Si, alléché par le prix du marché ou désireux d'employer uo nouveau capital, je double mon fonds d'exploitation, je dois ouvrir un compte à part à la seconde mise ; sans cela, il arrivera ce qui arrive avec deux portions de terre de qualités différentes. Les produits de la première mise se confondront avec les résultats de la seconde ; je pourrai donc croire avoir également gagné sur les deux, tandis que la seconde mise ne m'aura donné que de la perte, perte compensée par les profits de la première » (Cours d'économie politique, 7e leçon) . Rossi n'insiste pas sur la détermination des bénéfices spéciaux aux diverses opérations de la culture ; il recommande l'ouverture de comptes particuliers à chaque qualité de terre, et surtout à chaque mise de capital. Sa méthode indiquerait quels sont les sols dont l'exploitation est la plus lucrative et quelles sont les bornes à observer dans l'emploi des capitaux. Elle trancherait, dans chaque situation, la question si controversée du choix entre la culture intensive et extensive. Ses résultats seraient précieux, mais son application est plus difficile encore que celle du système précédent, elle n'a jamais été sérieusement et pratiquement tentée, elle ne peut pas l'être.

Le profit a une grande importance économique. Il ne domine pas tout, comme on est quelquefois disposé à le croire, il agit cependant sur tout. En agriculture, le chef d'exploitation en retire tout d'abord des avantages personnels immédiats, mais il n'est pas seul à en conserver indéfiniment les bénéfices. Le propriétaire, sans lequel il ne peut rien, en réclame bien vite sa part, s'il ne cultive pas lui-môme ses fonds, auquel cas il la touche directement, mais il l'obtient toujours tôt ou tard, sous forme d'une augmentation de fermage. A moins de renoncer à ses entreprises, le fermier est obligé, en effet, décompter avec ses exigences. Son concours est presque toujours utile aux travaux d'amélioration, son

consentement est indispensable à la continuation de l'exploitation, on ne peut lui refuser une portion des excédents de recettesà réaliser.Les ouvriers aussi manifestentde leur côté, des prétentions d'autant plus fortes que leurs services sont plus productifs. Ils obtiennent cependant beaucoup moins parce qu'ilsnesont pas individuellement indispensables. Leur remplacement par d'autres disposés à se contenter de salaires normaux est toujours facile. La rémunération qui leur est accordée est réglée parla concurrence qu'ils se font entre eux dans toutes les industries ; elle est dans la dépendance des profits en général, bien plus que du profit que donne une opération isolée. Ce n'est pas que la prospérité d'une industrie particulière ne soit une circonstance favorable pour les travailleurs qu'elle occupe. Leur situation leur donne une supériorité marquée sur les autres ; on les traite un peu plus largement, mais leur condition ne subit, en définitive, que de légères modifications.

Le profit va donc au chef d'exploitation d'abord, en partie ensuite au propriétaire ; il se fait sentir enfin jusque dans la classe ouvrière. Quand on examine les combinaisons agricoles au point de vue de leur direction, il passe avec raison avant toute autre considération. Il n'a pour le propriétaire qu'un intérêt secondaire par l'action qu'il exerce sur la rente; il n'en a plus qu'un assez faible pour l'ouvrier. En d'autres termes, si, pour le chef de culture, le meilleur mode d'exploitation est celui qui donne le profit le plus élevé, le meilleur est, pour le propriétaire, celui qui lui assure la rente la plus considérable, et pour l'ouvrier, celui qui lui procure les salaires les plus forts. Selon que l'on se met à la place des différents collaborateurs de la production agricole,on apprécie différemment ses résultats. Sans doute, entre le profit, la rente et le salaire, il existe une certaine solidarité, mais cette solidarité n'est pas absolue. Tout en ne laissant que de ino-

destes profits, on peut trouver des systèmes de culture qui permettent de payer largement, soit les services de la terre, soit ceux du travail, soit encore ceux de la terre et du travail. Ils ont incontestablement leur utilité et leur valeur. En principe même, ce ne sont pas les entreprises qui enrichissent un nombre limité de personnes qui sont les plus désirables pour un pays, ce sont celles dont les conséquences heureuses se font ressentir dans la masse générale de la population. Le profit des chefs d'entreprises agricoles disparaîtrait-il complètement que l'agriculture pourrait rester une source de richesses réelles pour une contrée, en entretenant dans l'aisance une population de travailleurs saine et vigoureuse.

Les ouvriers, qui sont les derniers à bénéficier de l'augmentation des profits, sont aussi les derniers à souffrir de leur diminution ; c'est une compensation aux inconvénients de leur position. Depuis la crise agricole, on a pu s'assurer de Indépendance, au moins relative, de leur position. Ce serait certainement trop dire que d'affirmer qu'ils n'en ont pas été éprouvés, mais ils l'ont été beaucoup moins que les fermiers et les propriétaires. Leurs salaires se sont proportionnellement abaissés dans une proportion incomparablement plus faible que la rente et le profit ; ils sont arrivés sur certains points à absorber à eux seuls la majeure partie des recettes disponibles. La crise agricole a été une crise de la propriété, une crise de fermages, ce n'a pas été à proprement parler une crise ouvrière.

Malgré les réserves qui s'imposent, le profit est un indice caractéristique de l'état d'une industrie. Son accroissement fait naître l'émulation, il entretient la vie et l'activité à la campagne, il appelle les capitaux et les ouvriers, il provoque la formation d'une classe agricole bien constituée, il rehausse enfin la profession du cultivateur.,Sa diminution arrête tous les progrès, elle détourne la fortune, les bras et l'intelligence

de la culture, elle n'a que de funestes effets sous quelque aspect qu'on l'envisage.

Ce sont les consommateurs qui font les frais des profits. De là à conclure qu'ils contribuent à l'élévation des prix, il n'y a qu'une déduction d'une simplicité trompeuse à faire, et on n'y a pas résisté. Adam Smith, lui-même, qui a donné dans son Traité de la richesse des nations des analyses si remarquables de la plupart des phénomènes économiques, n'a pas su s'en défendre. «Dans le fait, dit-il, de hauts profits tendent, beaucoup plus que de hauts salaires, à faire monter

le prix de l'ouvrage La hausse des salaires opère en

haussant le prix d'une marchandise, comme opère l'intérêt simple dans l'accumulation d'une dette. La hausse des profits opère comme l'intérêt composé. Nos marchands et nos maîtres manufacturiers se plaignent beaucoup des mauvais effets des hauts salaires, en ce que ces hauts salaires renchérissent leurs marchandises, et par là en diminuent le débit tant dans l'intérieur que chez l'étranger; ils ne parlent pas des mauvais effets des hauts profits; ils gardent le silence sur les conséquences fâcheuses de leurs propres gains ; ils ne se plaignent que de celles du gain des autres» (Chapitre IX, in fine) . L'expression de cette opinion n'a pas échappé aux socialistes qui ont su en tirer habilement parti pour défendre leur cause; elle ne correspond heureusement pas à la réalité. Sous l'action de la concurrence, les profits tendent à se réduire dans toutes les branches de l'activité humaine à un minimum indispensable pour entretenir la production. S'ils s'élèvent parfois au-dessus de la moyenne, c'est que l'emploi de procédés nouveaux permet d'abaisser les frais de production et les prix des produits. Il n'y a qu'un moyen de gagner plus que les autres, c'est de faire mieux et à meilleur marché, et encore les perfectionnements apportés dans la production ne donnentils que des avantages temporaires, qui s'atténuent de plus

eu plu*, à mesure que les découvertes se vulgarisent. La lutte pour le profit, qui anime l'industrie, se traduit par la diminution progressive des prix ; il n'y a qu'à applaudir à ses résultats.

Les profits des cultivateurs, en particulier, ne sont pas exagérés. S'il y a des pays où se sont créées de véritables fortunes agricoles, comme le Nord avec la culture de la betterave à sucre, le littoral méditerranéen avec la vigne ; s'il y en a d'autres où le bien-être a fait des progrès réels, comme les plaines des environs de Paris avec les céréales, la Normandie et le Cbarolais avec le bétail , il y en a beaucoup aussi qui ne sont arrivés à l'augmentation de l'aisance générale qu'au prix d'efforts continus et d'économies constantes. Selon Léonce de Lavergne, le profit devrait être égal à la rente, mais il ne s'explique pas sur ce qu'il entend parce mot de profit. A coup sûr, il n'a jamais voulu parler de l'épargne, et nos cultivateurs eux-mêmes ue demandent pas autant. Si même la totalité des sommes que les cultivateurs-fermiers consacrent à leurs dépenses personnelles s'élevait à ce taux, si les propriétaires-cultivateurs capitalisaient le revenu de leurs propriétés en affectant une somme égaie aux charges de leur entretien et de celui de leur famille, ils ne se plaindraient certainement ni les uns ni les autres. La mesure indiquée n'est pas susceptible, du reste, de généralisation ; tous les systèmes de culture ne font pas à la rente et au profit des parts également proportionnelles.

Ce n'est du reste que dans les grandes exploitations que le cultivateur agit en industriel, et que le profit agricole peut être assimilé au profit des manufactures. Nos paysans sont des propriétaires qui disposent de leur matériel et qui conduisent eux-mêmes leur charrue. La distinction de la rente, du salaire et de l'intérêt n'a aucune signification pour

eux. Que ce soit à un titre ou à un autre qu'ils retirent l'argent de leurs ventes^ ils ne s'en inquiètent nullement. C'est, dans tous les cas, sur leur travail personnel et sur la restriction de leurs dépenses qu'ils comptent comme sur l'élément le plus sérieux de leurs bénéfices. Leur profit est, avant tout, la récompense de leur travail ; ils le rapprochent naturellement du nombre de journées qu'ils ont ^occupées aux soins de leurs champs. Son importance ressort, pour eux, de la comparaison de leur rémunération à celle qu'ils auraient obtenue du même travail salarié. Dans la moyenne culture, les fermiers mettent aussi la main à l'œuvre. Ce sont eux qui prennent la tête de leurs ouvriers, et qui se réservent les besognes les plus délicates. Ils sont les premiers levés etles derniers couchés. Leur famille leur fournit souvent leurs auxiliaires les plus précieux ; ils ne font de lourds sacrifices ni pour eux ni pour les leurs. Ils ne le peuvent pas. C'est encore le salaire qui est chez eux l'élément dominant du profit, le capital n'en est qu'un facteur accessoire. Il faut arriver aux domaines dont la valeur locative atteint ou dépasse 6,000 à 8,000 fr., pour constater d'importants changements à cet ordre de choses. Le chef de culture renonce, dans ces conditions, au travail manuel pour se consacrer aux soins de la surveillance. Son genre de vie s'améliore alors en raison de l'importance de ses cultures et du capital qu'il utilise. Il tend à comparer son profit non plus essentiellement à son travail, mais surtout aux valeurs sur lesquelles il agit, son expression prend alors la forme d'un tant pour cent.

Dans la grande culture, le taux du profit est regardé comme un critérium d'une valeur absolue du mérite des entreprises agricoles. Combinée en vue de l'utilisatiou de capitaux, l'organisation des exploitations rurales répond, en effet, d'autant mieux à son but qu'elle permet de les

rétribuer plus largement. Il semble donc rationnel de les apprécier par les résultats qu'elles réalisent. Une semblable méthode de comparaison ne s'applique cependant rigoureusement qu'à des propriétés situées dans un môme milieu et d'une importance à peu près égale ; on s'exposerait à se faire de profondes illusions en la généralisant.

Quand le profit entre en relations étroites avec le capital, il n'échappe pas à l'influence des circonstances diverses qui agissent sur l'intérêt. Son tau* varie d'un lieu à un autre, s'élevant ou s'abaissant suivant la rareté ou l'abondance des capitaux, et aussi suivant les risques auxquels ils sont exposés. Ce n'est pas la même chose que d'obtenir 10 pour cent de son capital en France, ou de l'obtenir en Algérie, aux colonies, ou encore dans des pays à peine ouverts à la civilisation. Ce n'est pas la même chose que d'en obtenir 10 pour cent avec des cultures dont les rendements et les prix ne comportent que peu d'aléas, que de les obtenir avec des cultures incertaines, dont les produits sont essentiellement variables, comme celle de la vigne dans beaucoup de régions. Si ce n'était l'espoir de bénéfices plus élevés, on ne se déciderait pas à abandonner un pays qu'on connaît, dans lequel on a des relations personnelles, où. l'on trouve des satisfactions de toute nature, pour aller s'installer au loin ; on préférerait les opérations plus calmes et plus sûres. Les mêmes raisons qui rendent les capitaux de plus en plus exigeants à mesure que leur surveillance est plus difficile, et leur existence plus exposée, agissent sur les entrepreneurs en relevant leurs prétentions.

L'importance des capitaux engagés dans les opérations agricoles est à prendre aussi en sérieuse considération dans la discussion de la signification des profits. La direction d'une grosse affaire demande beaucoup plus d'intelligence que celle d'une petite; sesrésultatsontune toute autre portée.

Au fond, on recherche moins à faire quelques bonnes spéculations au milieu d'autres fort ordinaires, que de retirer de la masse totale de ses ressources les revenus les plus considérables. Mieux vaut pour la société un bénéfice relativement modeste, mais général, que des bénéfices exceptionnels et limités. Le profit total domine le profit partiel. A niveau égal, il augmente d'importance à mesure qu'il s'étend à de plus fortes masses de valeur. La diminution du taux du profit n'est pas inconciliable d'ailleurs avec l'amélioration de la situation des producteurs ; elle peut être plus que compensée par l'augmentation du capital mis en œuvre, et c'est ce qui se passe généralement. Tout en gagnant de moins en moins pour cent, on arrive cependant à gaguer réellement de plus en plus. L'accumulation des capitaux oblige à se contenter de revenus de plus en plus restreints. Si l'on ne consentait à l'abaissement de leur rémunération, on ne leur trouverait pas d'emploi. En définitive, un dividende de 10 pour cent sur un million représente un excédent de recette beaucoup plus considérable qu'un dividende de 20 pour cent sur 2 ou 300,000 fr. ; il suppose plus d'habileté.

L'intérêt des entrepreneurs suffit partout, du reste, pour les engager à développer leurs affaires en restreignant leurs exigences, sans renoncer à accroître leurs profits totaux, en cherchant même à les élever ; ils se contentent de bénéfices de plus en plus réduits, et par unité de capital mis en œuvre, et par unité de produit fabriqué. L'augmentation des profits a donc, comme nous lavons déjà dit, pour corollaire inévitable la diminution du prix des productions. C'est une loi essentiellement harmonique de l'Economie politique.

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