‹ Les entreprises agricolesChapitre 8 sur 57 · LÀ · texte numérisé non relu

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guère, comme on l'a souvent répété, qu'un atelier qu'il faut meubler et pourvoir de matières premières pour en tirer parti. A côté du capital foncier, vient ainsi se placer le capital d'exploitation; le second est destiné à la mise en œuvre du premier.

La culture emploie donc deux espèces de capitaux bien distincts : les uns incorporés au sol avec lequel ils se confondent, les autres plus indépendants, susceptibles de déplacements au gré de celui qui en a la disposition. Ils ne diffèrent pas seulement entre eux parleurs caractères principaux, par leur plus ou moins grande fixité ; ils diffèrent encore, dans un grand nombre de circonslances, par les personnes qui s'en réservent l'usage. C'est la classe des propriétaires qui a les capitaux fonciers entre les mains; les capitaux d'exploitation sont dans la dépendance des agriculteurs qui sont attachés à la profession agricole. Quand la terre est séparée des éléments qui en assurent la production , elle constitue ordinairement le partage de la fortune, c'est alors le résultat de travaux anciens. Les ressources qu'elle demande pour arriver à donner ses fruits sont l'auxiliaire des cultivateurs, qui en usent pour soutenir leur activité.

Cette distinction des capitaux de la culture en capitaux fonciers et en capitaux d'exploitation s'impose avec tant de force que le législateur a dû les ranger dans deux groupes nettement séparés. Au point de vue du droit, les capitaux fonciers constituent une des formes les plus importantes des biens immobiliers; les capitaux d'exploitation rentrent dans la masse ordinaire des biens mobiliers. Chacun d'eux est soumis à un régime légal particulier qui correspond, pour les uns, aux besoins de stabilité qu'ils réclament, et, pour les autres , aux facilités de déplacements qui leur sout indispensables.

La création du capital foncier et son amélioration progrès-

sive sont des œuvres de longue haleine ; l'administration du capital d'exploitation est l'affaire de chaque jour. C'est la culture avec toutes ses combinaisons, le métier avec ses exigences les plus immédiates. Notre but est d'en étudier ici le mécanisme, de nous rendre compte des ressources qu'il exige, de chercher enfin à déterminer les règles qui doivent guider dans leur emploi.

L'importance du capital d'exploitation se règle naturellement d'après celle du capital foncier. Sur une terre négligée, on ne peut se livrer avec profit qu'à des opérations relativement simples, qui ne demandent ni beaucoup d'avances ni beaucoup de travail. A vouloir faire plus, ou s'exposerait à perdre le fruit de ses peines. Que servirait, en effet, de prodiguer ses efforts à un sol qui ne doit jamais porter que de médiocres récoltes ? Ce serait autant de dépenses superflues. Mais si, au lieu de se trouver en présence d'un terrain délaissé par son propriétaire, on est amené à s'établir sur un sol amélioré par ceux qui l'ont détenu, il faut adopter des procédés de culture plus soignés. Pour qu'on se décide à préparer une terre avec toutes les précautions convenables, à assurer son ameublissement, sa fertilité, sa propreté, etc., il faut qu'elle ait été mise préalablement en état de productivité, qu'elle ait été défoncée, assainie, rendue d'un abord facile, pourvue de bâtiments suffisants pour la conservation de ses récoltes, etc. Sur un sol imperméable, un fermier se contentera de labours superficiels, parce que ce sont les seuls dont il pourra espérer retirer tout le profit pendant le cours de son bail. Pour retourner des bandes de terre plus épaisses, il devrait augmenter seR frais de toutes sortes, et l'augmentation de ses rendements ne le couvrirait pas de ses sacrifices ; c?est son propriétaire qui en retirerait le plus grand bénéfice, en retrouvant, après un espace de temps plus ou moins long, un sol profondément modifié. A

la suite d'un labour léger, le seul possible économiquement dans certaines conditions, on ne peut pas abuser des engrais, leur action serait trop incertaine. Si des pluies abondantes survenaient, les matières fertilisantes seraient enlevées par les eaux; en cas de sécheresse persistante, elles demeureraient à peu près intactes dans le sol. Placées d'ailleurs dans un milieu qui ne permettrait pas à leur système radiculaire de se développer normalement, exposées à souffrir du manque d'humidité ou de son excès, les plantes ne pourraient jamais acquérir qu'un développement incomplet. Les sarclages, qu'on multiplie quand ils doivent favoriser une récolte abondante, deviendraient trop onéreux pour des cultures qui ne peuvent donner que de modestes rendements; il faut en réduire le nombre, quand on n'a pas à en attendre des résultats rémunérateurs. S'il convient de marcher avec prudence dans les milieux pauvres , la parcimonie dans les détails de la culture aurait, au contraire, des conséquences désastreuses pour les terrains riches, qui ue rendraient pas tout ce qu'ils sont susceptibles de donuer.

Plus on a fait de dépenses pour le sol, plus on doit en faire pour son exploitation. En agissant autrement, on renoncerait aux avantages qu'on a voulu se procurer. Si l'on n'a pas assez de matériel, de bétail, d'avances de toutes sortes pour obliger la terre à céder tout ce qu'elle peut donner, on perd forcément le fruit d'une partie des dépenses qui ont été faites pour sa mise en valeur. Si l'on en a trop, ce n'est plus la terre qui manque de soins, ce sont les ressources du cultivateur qui manquent d'emploi. Dans un cas , le capital foncier chôme plus ou moins ; dans l'autre, c'est le capital d'exploitation.

Il y a donc entre le capital foncier et le capital d'exploitation une certaine relation dont on ne peut pas s'écarter sans danger. On conçoit cependant que cette relation ne

doive pas être invariable. Selon le but que l'on poursuit, le système de culture que Ton se propose d'adopter, on demande, en effet, plus ou moins au sol ou aux agents de production extérieurs. Le rôle du cultivateur devient de plus en plus considérable sans doute, à mesure que la propriété représente une plus grande valeur; mais son action, si on la mesure par ses dépenses, n'est pas toujours dans un même rapport avec le degré d'amélioration du sol. Son intervention varie d'intensité et se manifeste par des méthodes diverses, selon les circonstances.

Aussi est-ce s'engager dans une voie sans issue précise que de chercher à établir un rapport déterminé et invariable entre le capital foncier ou son revenu et le capital d'exploitation. On a bien pu avancer que, dans les régions les moins prospères de la France, le capital d'exploitation représentait deux ou trois fois seulement le montant de la rente, pendant qu'il atteignait un chiffre cinq ou six fois plus élevé dans les contrées les plus avancées. A ce compte, il faudrait aux fermiers des sommes en argent disponibles de 100 à 150 fr. par hectare pour prendre la direction de domaines d'un fermage de. 40 à 50 fr. par hectare, comme dans les pays de métayage ; de 400 à 500 fr. pour des fermages de 100 fr., comme dans la Beauce et la Brie; de 800 à 1,000 fr. pour des fermages de 140 à 160 fr., comme ceux qu'on observe dans nos riches départements du Nord. Ce ne sont là que des indications grossièrement approximatives, de simples renseignements qui peuvent donner une vague idée des faits ordinaires, mais qui ne permettent pas de les apprécier avec exactitude. Si on les accepte, ce qu'on peut faire pour s'en tenir à une formule facile à retenir, il faut bien se garder de les prendre pour autre chose que pour un modedereprésentation simplement voisin delaréalité.

La comparaison du capital d'exploitation au produit brut

de la culture ne peut pas fournir des renseignements beaucoup plus sérieux. Si pour cultiver un sol plus riche, pour payer unesrente plus forte il faut plus d'avances, il en faut d'autant plus aussi qu'on veut obtenir une masse plus considérable de produits ; c'est évident. Mais encore, si les deux facteurs de la production agricole se développent parallèlement, ils ne marchent pas toujours d'un pas égal, et ils ne contribuent pas nécessairement dans une même proportion à la réalisation du résultat final. La création des marchandises agricoles s'appuie parfois sur un élément plutôt que sur un autre, et elle ne peut pas conserver une relation immuable avec l'un d'eux considéré isolémeut. M. P.-O. Dubosta cru pouvoir établir cependant dans son Analomie des systèmes de culture que, dans les systèmes de culture combinés de façon à produire de 30 ou 40 % de valeurs animales, systèmes de culture qui sont de beaucoup les plus nombreux, le rapport du capital d'exploitation au produit brut est à peu près constant, quelle que soit l'élévation de la production. Selon l'estimation qu'il en fait, ce rapport serait très sensiblement égal aux six cinquièmes ou à 120 % du produit brut. Le mobilier de ménage représenterait un douzième du capital total du cultivateur; son matériel de culture, deux douzièmes ; son bétail, six douzièmes ou la moitié ; ses provisions de ménage, un douzième, et enfin, son fonds de coulement, les deux derniers douzièmes. Ainsi, pour les domaines de la Brie, qui permettent d'obtenir, avec l'assolement triennal, un produit de 360 fr. par hectare, et dont la rente représente 80 à 100 fr., le capital d'exploitation s'élèverait à 400 fr. environ. Toutefois, en exposant sa méthode d'évaluation, l'auteur n'a certainement pas voulu la présenter comme irréprochable, et il ne convient pas de lui demander plus qu'on a entendu en retirer. On ne peut guère s'étonner de l'insuffisance des procédés

généraux qu'on a cherché à établir pour arriver à la détermination du chiffre du capital d'exploitation. Dans les termes où il était posé, le problème ne comportait, en effet, aucune solution complète. Ce qui semble plus extraordinaire, au premier moment au moins, c'est que l'on ne soit pas par- Tenu à s'entendre pour des situations bien connues. Les agriculteurs eux-mêmes sont dans l'indécision, ils se défient de leurs propres évaluations. Dans une même contrée, avec un mode de culture sensiblement uniforme, on note des différences parfois considérables dans les appréciations des hommes du métier. Pendant qu'on posait en principe, que pour conduire avec succès une entreprise agricole basée sur la combinaison de la production de la betterave et des céréales, du type des exploitations industrielles de nos départements du Nord, il convenait d'employer un capital de 1,000 fr. au moins par hectare, on prétendait d'un autre côté que cette situation était empreinte d'une exagération notoire, et qu'il suffisait d'agir avec 700 fr. seulement, peutêtre même 600.

Ces divergences n'auraient pas de graves inconvénients si elles ne servaient que de texte à des discussions théoriques. Elles ont, pour la pratique, des dangers sérieux, dangers dont les conséquences sont regrettables, qu'ils résultentd'une exagération ou d'une atténuation des faits. La vérité ne peut pas être altérée impunément ; il faut s'y tenir si Ton veut éviter toute espèce de mécompte.

L'exagération de la notion du capital d'exploitation est de nature à détourner de la culture d'excellents esprits. Son effet immédiat est de diminuer le taux apparent du profit, et d'arrêter le courant des capitaux qui se portent vers l'industrie agricole. Les épargnes ne se placent pas au hasard ; elles se portent vers les emplois qui leur promettent la rémunération la plus avantageuse, et si leur application à la

culture parait moins lucrative que d'autres usages, elles se meuvent dans d'autres directions. Le cultivateur qui se méprend sur les ressources dont il a besoin, qui enfle dans 6a pensée le montant des avances qui lui sont nécessaires, s'arrête au choix d'un domaine trop restreint, qui n'offre qu'un emploi incomplet à ses économies; il ne donne pas à son activité une matière suffisante.

Si l'exagération de la notion du capital d'exploitation est à craindre, son atténuation est autrement grave. En augmentant le taux apparent du profit, elle engendre des illusions qui trompent des personnes inexpérimentées. La séduction est d'autant plus puissante qu'elle flatte plus directement les désirs les plus répandus. On a de la peine à s'en défendre, et on y succombe facilement. C'est se préparer de dures déceptions que de se laisser entraîner à des conceptions irréalisables ; on ne saurait trop se tenir en garde contre les périls dont elles peuvent être la cause. Les domaines trop petits n'ont pas les inconvénients de ceux qui sont trop vastes pour les moyens dont on dispose. Mieux vaut encore examiner les choses avec une sage défiance, calculer largement ses frais et ses avances, que de réduire ses prévisions avec excès. Les capitaux dont on ne trouve pas le placement dans l'exécution de ses projets ne sont pas toujours utilisés dans les conditions les plus avantageuses , mais ils n'embarrassent jamais ; ceux qui manquent sont une source d'ennuis et de déboires inévitables. Quand on n'a pas assez d'espace, on en trouve sans peine ; quand on a abordé une entreprise qui dépasse ses forces, il n'est pas aussi facile de la réduire. Dans l'établissement d'un devis, on ne doit rien négliger, et l'on n'y parvient que si l'on connaît parfaitement la tâche dont on s'occupe; mais, pendant qu'on ne peut pas dépasser la mesure, on reste souvent au-dessous. Toutes les chances d'erreur tendent à multiplier les oublis ; elles ne se

compensent pas. Sans une certaine force de caractère, on accepte facilement des données trop favorables ; on s'abandonne à son imagination, on embrasse plus qu'on ne peut diriger, et les mécomptes se succèdent avec rapidité. On n'en connaît que trop d'exemples en agriculture.

Au fond, si Ton n'est pas parvenu à se mettre d'accord, pour des situations bien indiquées, sur le montant du capital d'exploitation, c'est qu'on a négligé de définir l'objet dont on s'est occupé. Chacun a donné des chiffres de son côté, 6an8 réfléchir ordinairement que, sous un môme nom, on parlait de choses fort différentes. Ce n'est pas, du reste, en agriculture seulement qu'on a commencé à discuter avant ù'avoir convenu du sujet de la discussion. L'imagination dépasse souvent la raison pure. Après avoir longuement parlé, on est fréquemment forcé de revenir en arrière et de poser des points de repère dont on s'était privé tout d'abord. Si irrégulière que paraisse une marche semblable, c'est quelquefois cependant, et malgré tout, la seule possible. Ce n'est pas pour le plaisir de préciser l'acception d'un mot qu'on en arrête le sens ; avant de l'appliquer, il faut en avoir saisi la portée. Au vague succède peu à peu une situation de plus 60 plus nette. Les définitions qu'on rencontre au début de la plupart des sciences n'ont été consacrées que par de longues réflexions. Elles ne sont pas toutes à l'abri des contestations, et, si elles figurent aux premières pages des livres, elles représentent dans bien des cas l'expression des connaissances les plus complètes des savants.

La notion du capital d'exploitation, en particulier, a été longtemps obscurcie et elle l'est encore par plusieurs espèces de confusions. La limite qui le sépare du capital foncier n'a Pas toujours été bien reconnue. Sous son nom, on a fait figurer des dépenses que rien de positif ne contrebalançait. On a compris dans son évaluation des valeurs qui lui sont

complètement étrangères. Enfin, on a voulu grouper les éléments dont il se compose, sans tenir compte de leurs caractères particuliers. C'était plus qu'il n'en était besoin pour mainteuir une incertitude complète sur sa constitution.

La terre, avec ses constructions, ses plantations, ses travaux d'art établis à demeure, ne constitue qu'une partie de la propriété foncière. Elle est ordinairement accompagnée d'une certaine quantité d'objets mobiliers, de cheptels, qui sont assujettis à son régime, et participent de son immobilisation. Ces accessoires, qui sont retenus dans la dépendance étroite du sol par la nature des services qu'ils rendent ne font pas partie du capital d'exploitation. Dans les pays de fermage, c'est le propriétaire qui les fournit; les avances qui restent à la charge du fermier sont réduites d'autant, elles sont faciles à établir. Sous le régime de la culture directe, la distinction entre les deux grandes catégories de capitaux agricoles est plus compliquée ; il faut suivre, pour trancher la difficulté, les indications du Code civil, qui n'ont malheureusement pas toute la précision désirable. On s'en aperçoit aux contestations que soulèvent fréquemment les liquidations de situations embarrassées dans lesquelles interviennent les créanciers hypothécaires. En faisant entrer dans les éléments des biens immobiliers une plus grande masse de valeurs accessoires, ils accroissent la solidiléde leur gage, et leurs revendications montrent à combien d'interprétations différentes on peut être conduit. L'économie rurale ne peut rien changer à la netteté des situations existantes; elle est obligée de les accepter comme elles se présentent. Si partout où se trouvent des fermiers, elle peut distinguer assez exactement les agents de production pour les classer dans les grandes divisions auxquelles ils appartiennent, il faut bien qu'elle se contente d'une moindre précision dans des circonstances moins favorables. Mais, dans tous les cas, que

les limites du capital foncier et du capital d'exploitation soient plus ou moins bien fixées, il importe de spécifier, quand on parle de l'un ou de l'autre, les objets que Ton comprend sous chacune de ces dénominations. Il n'y a pas d'autre moyen de s'entendre.

Parmi les éléments les plus certains du capital foncier, dont les caractères sont affirmés par des usages constants aussi bien que par la loi, il en est quelques-uns dont la quantité, variable d'un moment à l'autre, a donné lieu à de longues discussions, ce sont les engrais, et dans toutes les situations où leur vente est régulièrement interdite aux cultivateurs par les traditions ou les stipulations des baux, les pailles et les fourrages. Le doute qui s'est élevé à leur occasion vient de leur rôle en agriculture. Par leur consommation, ils donnent, d'un côté, des produits destinés à la vente et, d'un autre, des matières fertilisantes qui doivent rester acquises au sol. A la fin de l'exercice, le fermier en a profité pour une partie; il n'admet pas volontiers qu'on lui conteste sur eux un droit véritable, puisqu'il est autorisé à en user. Oe raisonnement semble fondé, il n'est que spécieux. Il conduirait rapidement, de déduction en déduction, à une atteinte réelle à la situation du propriétaire. La terre contribue, elle aussi, à la création des produits destinés à la vente ; elle n'appartient pour cela, ni en totalité, ni pour une fraction si minime qu'elle soit, au fermier qui l'exploite. Son contrat lui donne le droit d'en jouir, non d'en disposer. Du jour de sa conclusion, il en a acquis J'usage pour un temps convenu, pas autre chose. On ne lui a concédé rien de plus sur les engrais, sur les pailles et les fourrages. Il peut en augmenter la masse comme il peut améliorer sou fonds, s'il croit devoir le faire dans son intérêt. Qu'il rende ce qu'il a reçu, on ne lui réclamera rien; mais il s'exposera aussi à se voir privé de tout recours pour le supplément de

fertilité qu'il aura amené, s'il n'a pas eu le soin de fixer préalablement des bases de compensation avec son propriétaire. Il lui sera d'ailleurs toujours difficile de les lui faire accepter dans une matière aussi délicate, d'une appréciation si incertaine.

On n'entreprend pas une culture pour une série d'années sans faire quelques sacrifices préalables. Les premières campagnes d'un cultivateur se soldent souvent ea déficit, ses dépenses ne rentrent pas toutes avec les premières récoltes.Lesmarnages, les drainages, les irrigations, lesdéfoncements, les engrais complémentaires, les changements dans la disposition des clôtures, des chemins, des bâtiments, les adaptations à un nouvel ordre de choses dont on ne peut pas se passer absolument, sont une source de débour ses qui sont non pas sacrifiés, car on n'a consenti à ea faire les frais que dans l'espoir de retrouver plus tard au moins des valeurs équivalentes, mais des dépenses qui ne se solderont qu'avec le temps. Quelques agriculteurs se décident difficilement à les oublier ; ils cherchent à se les représenter par une contre- valeur qu'ils font figurer, sans attendre, à leur actif ; c'est celle qu'ils désignent sous le nom d'engrais en terre, d'avances aux cultures, d'améliorations foncières, etc.

En agissant ainsi, ils anticipent sur les événements, ils escomptent l'avenir, et ils s'habituent peu à peu à considérer la perspective de certains produits comme de véritables produits. Ce qui est bien à eux, c'est l'espoir de récoltes plus rémunératrices, qu'elles soient plus abondantes ou moins onéreuses pour le temps qui reste à leur disposition. Les travaux qui ont été exécutés pour les assurer peuvent môme se traduire par des sommes d'argent positives en cas de cession de bail à un cultivateur, qui en tient compte dans ses évaluations ; mais, sous leur forme ordinaire, ce ne sont que

des espérances. Jusqu'au jour de leur réalisation, il n'y a de certain que les pertes qu'elles ont occasionnées; c'est vouloir se tromper que de les représenter comme des valeurs matérielles et de les déguiser sous des appellations diverses. 8aos doute, il faut en tenir compte, elles doivent figurer dans les écritures, mais on doit les mentionner sous leur véritable nom, avec un titre particulier qui ne trompe personne, comme dépenses exceptionnelles des premières années de culture, en vue de telle ou telle opération. Ce sont les charges à acquitter peu à peu, ce ne sont pas des éléments de l'actif de la culture à porter à l'inventaire comme ;âe l'argent en caisse, des machines sous leurs abris, du ■ bétail à Técurie.

Les propriétaires ont plus de réserve à apporter encore "«ousce rapport que les fermiers. Les avances aux cultures, de quelque nature qu'elles soient, se confondent, pour eux, avec la propriété elle-même, dont l'importance se modifie proportionnellement. L'équivalent s'en retrouve dansPaugmentation de la valeur du sol, qui est le meilleur contrôle de l'opportunité dans laquelle elles ont été faites. Plus vite oo en aura trouvé la compensation dans l'excédent des revenus annuels, mieux cela vaudra. Quand on sera rentré dans ses frais, on sera sûr de n'avoir rien perdu; mais ce serait s'abuser que de considérer comme acquis des produits qu'on espère seulement acquérir.

On aime à se faire riche ; les cultivateurs s'attribuent volontiers des valeurs fictives dont l'énumération satisfait leur amour-propre. Sous prétexte d'étudier de plus près les conditions de la production agricole, plusieurs agronomes n'ont pas hésité d'ailleurs à les encourager à considérer comme susceptibles d'estimation positive à leur profit de simples dépenses. On a même imaginé des méthodes de comptabilité qui facilitent leur inscription parmi les valeurs qui ont place

dans un inventaire normal. En agissant ainsi, on les aidait i s'abuser; c'était leur rendre, inconsciemment peut-être, mais effectivement, un fort mauvais service. Heureusement, la grande majorité ne s'est pas laissé tromper ; elle a résisté à son penchant, elle s'est défendue contre les entraînements auxquels on l'exposait, et les systèmes d'écritures proposés ont fait beaucoup plus de bruit dans le monde de l'agriculture officielle, qu'ils n'ont eu d'effet dans la pratique.

Il y a des cultivateurs qui mettent sous leur nom des valeurs qui n'existent que dans leur imagination, il y en «. d'autres qui joignent à l'évaluation de leur capital d'exploitation des valeurs qui lui sont complètement étrangères. La fortune d'un fermier n'est pas forcément consacrée en totalité à son industrie ; elle peut comporter des éléments qui n'ont aucun rapport avec la culture. On ne comprend guère, dans le capital d'exploitation, les choses notoiremeut étrangères à la direction d'un domaine, les immeubles urbains ou ruraux, les titres de rente, ou les créances particulières, etc.; on y fait assez souvent rentrer le prix de récoltes non vendues pendant qu'elles restent en magasin. En agissant ainsi, on surélève arbitrairement le montant des avances exigées pour l'utilisation d'une entreprise agricole. Les blés à vendre ne rendent aucun service à la culture, ils ne l'aident pas ; leur place n'est pas dans la masse ordinaire des éléments de la production; il convient de les noter à part.

Il n'est cependant pas indifférent, dans l'appréciation des procédés agricoles d'un cultivateur, de connaître sa situation financière complète. Selon l'abondance des ressources dont on dispose, on agit en effet d'une manière ou d'une autre; on ne peut pas en faire complètement abstraction. On ne se dissimule nulle part d'ailleurs qu'il convient d'avoir, en dehors des matériaux indispensables à sa profession, un fonds plus ou moins considérable auquel on peut puiser eu

cas de nécessité ou même simplement d'utilité. C'est se mettre dans une position favorable que d'être en état d'avancer ses achats ou de retarder ses ventes, suivant les circonstances. Quand on fait simplement face à ses affaires ordinaires, on risque de manquer les meilleures. C'est une sage précaution que de se ménager ce qu'on appelle un capital de résen e. L'office qu'il remplit se rapproche de celui du volant dans les machines motrices. Il sert tantôt à l'enmagasinemr ut des épargnes, tantôt à leur restitution. Son jeu uégoliriif» îa production, en évitant les accidents qui pour- 3»i>i;: la compromettre. Son existence et son importance ne île ; veut pas passer inaperçues dans l'examen d'un système de oaiture; il n'y a cependant pas à l'assimiler au capital d'exùoitation.

On ne saurait nier que c'est sur le montant total de la fortune du cultivateur que se prélèvent les avances qu'exige son entreprise, mais après leur prélèvement elles n'existent plus. Aussi, s'il ne faut pas les oublier, on ne doit pas non plus les classer parmi les valeurs réalisables. Ce n'est que pour mémoire qu'elles doivent être inscrites, de manière à permettre au cultivateur de retrouver des traces positives de l'emploi de ses fonds, et de lui faire connaître, à chaque instant, quelles sont les sommes qu'il a à reconstituer avant d'entrer dans la période des bénéfices. Sa situation est celle d'un industriel qui a fait des frais d'installation en vue de ses opérations. S'il vient, à un moment donné, à être obligé de renoncer à ses projets, il peut trouver quelquefois un concurrent disposé à prendre sa place et à le dédommager de ses aménagements; mais c'est une bonne fortune sur laquelle il ne doit guère compter.Le tout est le plus souvent perdu, sinon en totalité, du moins en grande partie. En agriculture d'ailleurs, on ne trouve généralement aucun signe extérieur des améliorations foncières ; la difficulté de leur constata-

tion et de leur cession impose, par conséquent, une réserve plus grande encore dans la manière de les apprécier. Le capital d'exploitation se réduit donc, en dernière analyse, à deux éléments: l°le train de culture de l'exploitant, c'est-à-dire, pour les fermiers, le matériel, le bétail, etc., qui leur appartiennent, et pour les propriétaires, les valeurs qu'ils réaliseraient en dehors du prix de la propriété, s'ils se décidaient à la vendre, et 2e le fonds de roulement qui est indispensable pour subvenir aux dépenses courantes d'un exercice.il se divise naturellement en deux parties qu'on peu* désigner, en employant les termes consacrés par i'autorit* d'Adam Smith, Tune sous le nom de capital fixe, l'autre sous le nom de capital circulant. La première est constituée par des éléments qui ne sont pas destinés à changer de propriétaire; la seconde consiste en des valeurs de différentes natures qui sont l'objet de transformations incessantes dont la conséquence est de les soumettreà de rapides déplacements de possession. « Cette partie du capital d'un fermier, dit Adam Smith, dont nous venons de rappeler la classification, qu'il emploie en instruments d'agriculture, est un capital fixe ; celle qu'il emploie en salaires et en subsistances de ses valets de labour est un capital circulant. Il tire profit de l'un en le gardant en sa possession , et de l'autre en s'en dessaisissant. Le prix ou la valeur des bestiaux qu'il emploie à ses travaux est un capital fixe, tout comme le

prix de ses instruments d'agriculture Mais quant au

bétail qu'il achète et qu'il engraisse , non pour le faire travailler, mais pour le vendre, le prix et la nourriture de ce bétail sont l'un et l'autre un capital circulant, car il n'en retire le profit qu'en s'en dessaisissant. Dans les pays de pacages, un troupeau de moutons, ou de gros bétail, qui ne s'achète ni pour faire travailler ni pour vendre, mais pour faire un profit sur la laine, sur le lait et sur le croit

du troupeau, est uq capital fixe. Le profit de ces bestiaux se fait en les gardant. Leur nourriture est un capital circulant : o« en tire profit en le mettant hors de ses maios, et ce capital revient ensuite avec son profit et avec celui du prix total du troupeau dans le prix de la laine, du lait et du croit. »

La subdivision du capital d'exploitation en capital fixe et en capital circulant n'est pas un simple artifice de classement, c'est une méthode destinée à mettre de l'ordre dans l'examen.de ses divers éléments ; elle permet d'en mesurer beaucoup plus exactement l'importance réelle. Le capital fixe ne comprend que des objets d'une existence palpable, placés à demeure sur un domaine; ils ne varient jamais beaucoup. On en dresserait, sans trop de peine, le devis à l'avance ; ils sont toujours faciles à constater et à inventorier dans une ferme en activité. Si l'on diffère parfois d'avis sur l'estimation qu'il convient de leur donner, on s'entend nécessairement sur leur nombre et sur leur état. Leur valeur actuelle provoque seule des divergences qui ne peuvent guère d'ailleurs dépasser certaines bornes. On connaît presque toujours exactement leur prix d'acquisition. La limite des erreurs que l'on peut commettre dans leur évaluation est ainsi assez bien déterminée, et ces erreurs peuvent toujours trouver un correctif dans uu état descriptif annexe qui fournit des bases d'appréciation indiscutables.

Le capital circulant, au contraire, est beaucoup plus difficile à saisir et à apprécier ; il est engagé à chaque instant dans des opérations multiples desquelles on a beaucoup de peine à le dégager. C'est la partie du capital qui est destinée à faire face aux dépenses, qui se renouvellent chaque année, mais elle reste toujours inférieure au montant intégral de ces dépenses, par rapport auquel elle représente une proportion très variable. Suivant l'ordre dans lequel se succèdent

les ventes et les achats, suivant l'époque des principaux, payements, on est obligé d'avoir à sa disposition des sommes beaucoup plus ou beaucoup moins considérables. Tantôt l'argent rentré à la suite d'une spéculation peut servir à. une autre, sans que le cultivateur ait à consentir de nouveaux, déboursés; tantôt il faut sortir de sa caisse, et au même moment, des sommes très élevées. Pendant que le train de culture représente une valeur assez bien connue et bien - fixée, le fonds déroulement dépend, dans son ensemble, des combinaisons particulières du chef de culture et des ressources de crédit dont il croit devoir user. Les mouvements des recettes et des dépenses indiquent seuls les modifications du capital circulant; il doit pouvoir permettre de faire face aux exigences qui se présentent dans les moments les plus difficiles. On conçoit qu'il ne soit pas l'occasioa d'observations aussi simples que le capital fixe, qu'il soit beaucoup plus incertain pour diverses entreprises placées dans des situations comparables, et même pour des cultivateurs considérés isolément. On ne peut ni demander ni espérer autant de précision dans la notion qu'on doit s'en faire. La distinction des capitaux d'exploitation en capitaux fixes et en capitaux circulants est essentielle. Sans elle ou ne peut se faire de leur ensemble qu'une idée incomplète. On a prétendu cependant que son application n'était guère pratique, et qu'elle se heurtait à une première difficulté fort embarrassante qui résultait de son principe même. Certaines valeurs tiennent à la fois, a-t-on avancé, des caractères des capitaux fixes et des capitaux circulants, et elles n'ont de place bien déterminée dans aucun groupe. Les bœufs de trait, par exemple, constituent évidemment un des éléments des capitaux fixes, mais quand de la charrue ils passent à Tétable d'engraissement pour être vendus quelque temps après, ils acquièrent des caractères nouveaux qui modifient

la place qui leur a été attribuée. Il faudrait alors les distraire de la masse des capitaux fixes pour les comprendre au nombre des éléments des capitaux circulants, si bien que le capital fixe deviendrait sujet à des variations du môme genre que le capital circulant, et que l'intérêt que peut présenter la division de ces deux espèces de capitaux disparaîtrait en grande partie. L'observation n'est pas fondée. Si chaque année un cultivateur vend une ou deux paires de bœufs de trait après les avoir engraissés, ces bœufs sont avant tout de» produits et non des objets de production. Leur remplacement maintient l'effectif de la population animale, dont le poids total ne change pas sensiblement pour une exploitation en période de culture normale. Des observations d'un genre analogue peuvent se faire à propos des semences. Selon les dispositions adoptées, elles se prélèvent sur la récolte, et elles font évidemment partie alors du capital fixe, ou bien encore elles donnent lieu à des achats annuels réguliers, et elles ressortent, dans ce dernier cas, du capital circulant.

La subdivision du capital d'exploitation en capitaux fixes et en capitaux circulants est plus iutérêssante encore pour les pays de culture directe que pour les pays de fermage. Les premiers ont avec le sol, qui lui aussi est un capital fixe, des attaches étroites ; on les englobe souvent dans une môme évaluation. Ils représentent en fait, d'ailleurs, des valeurs immobilisées au moins pour un certain temps, dont les variations n'ont qu'une importance secondaire. Les secoeds supportent tous les risques de la culture ; ils forment une masse bien distincte dont on suit les modifications avec le plus grand intérêt; c'est par ses augmentations ou ses diminutions que se manifestent les profits ou les pertes des entreprises agricoles. Les capitaux circulants occupent une position d'avant-garde, ce sont les plus exposés, ils abritent les autres derrière eux.

Sous le bénéfice des réflexions précédentes, on est conduit à classer parmi les éléments du capital fixe :

1° Le mobilier de ménage du cultivateur et du personnel de la ferme ;

2° Le matériel agricole ;

3° Le bétail de trait affecté au service régulier et constant de la culture ;

4° Le bétail de rente affecté également au service régulier • et constant du domaine.

Le capital circulant n'est que le total des sommes d'argent dont il faut pouvoir disposer pour satisfaire au payement des frais d'un exercice. Ces frais sont ceux qui sont relatifs aux. dépenses qui résultent :

1° De l'acquittement de la rente, s'il y a lieu, et des impôts;

2° Des achats de matières premières : engrais, semences, substances alimentaires pour le bétail, animaux destinés à être revendus après engraissement, etc.;

3° De l'entretien du capital foncier : réparations locatives, assurances, etc. ;

4° De l'entretien du capital d'exploitation : achat de reproducteurs et d'animaux d'élevage, soins du vétérinaire, réparation du matériel (notes du maréchal, du bourrelier, du menuisier, du forgeron), etc. ;

5° Des salaires et de la nourriture du personnel ;

6° Des exigences de l'entretien particulier du cultivateur et de sa famille;

7° De quelques frais divers destinés à rémunérer quelques services accessoires, frais d'éclairage, etc.

En un mot, de l'ensemble des charges annuelles.

Si l'on en faisait la somme, on arriverait à un total qui ne serait inférieur à celui des ventes que du montant du bénéfice, mais les recettes, qui se succèdent de jour en jour,

diminuent considérablement l'importance de la partie du capital qui doit permettre d'arriver au moment de la clôture de» opérations entreprises en vue de leur réalisation .

En résumé, dans la fortune du cultivateur non propriétaire, il convient d'envisager isolément :

i° Le capital de réserve;

2° Les dépenses de premier établissement ;

3* Le capital d'exploitation, en le divisant en capital fixe et en capital circulant.

A. ces trois éléments s'ajoute, pour le cultivateur-propriétaire, la valeur de la propriété ou capital foncier.

Nous n'avons ici qu'à rappeler le rôle du capital de réserve et l'importance des dépenses de premier établissement; nous devous, au contraire, étudier dans leurs principaux détails les éléments constitutifs du capital d'exploitation •

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