p. iOO du produit brut
Les quatre catégories de frais que nous venons de passer en revue constituent, à proprement parler les frais de la production agricole. Il n'y a plus qu'à défalquer le total de ces frais du chiffre qui exprime le produit brut, soil en bloc, soit à l'hectare, pour avoir, sous ces deux formes, la part qui reste dans
les inains du cultivateur, comme excédant de production sur les Trais, ou comme produit net.
Si nous faisons cette opération, nous trouverons que, à Villars, les frais de production montent à 250 fr. par hectare, et dans les environs de Grignon à 365 fr. — Il reste donc comme produit net 250 fr. par hectare dans l'exploitation de M. de BouiUé, et 135 fr. seulement dans le domaine des environs de Grignon.
Le rapport du produit net au produit brut est de 50 p. 100 dans le premier cas et de 27 p. 100 dans le second.
Ce rapport du produit net au produit brut est évidemment le meilleur contrôle des opérations du cultivateur : c'est la balance à l'aide de laquelle seront pesées toutes les combinaisons de la culture. Plus ce rapport sera élevé, plus le système de culture sera bien choisi, bien équilibré, bien dirigé.
Le rapport du produit net au capital d'exploitation, établi dans la même forme, donnerait lieu aux mêmes comparaisons utiles.
Nous avons dit que le produit net est ce qui reste du produit brut, après prélèvement des frais de production.
Deux parts sont à faire dans le produit net : celle qui sert aux consommations du cultivateur et de sa
famille, et celle qui vient augmenter son avoir, à titre de bénéfice, ou mieux, d'épargne.
Il est facile de comprendre l'utilité de cette distinction. On peut être très-habile chef d'entreprise et médiocre chef de maison, cultivateur expérimenté et administrateur peu économe. Quand on a jugé le système de culture par le produit net qu'il donne, il reste à apprécier l'homme par le chiffre des épargnes qu'il fait. C'est là un nouvel élément d'appréciation qui doit avoir une grande importance aux yeux des commissions chargées de décerner les primes d'honneur. Pour apprécier la part qu'il convient de faire aux consommations du cultivateur et de son ménage sur le montant du produit net, il faut tenir compte des situations de fortune et des nécessités de famille. Quand on opère sur un grand capital, le rapport du chiffre des consommations au produit brut total est plus faible, et la part de l'épargne s'accroît d'autant. Il en est de même quand on n'a qu'une famille peu nombreuse. L'épargne est plus difficile, parce que la part des consommations de ménage du cultivateur est relativement plus grande et absorbe une portion plus considérable du produit net, lorsqu'on opère sur un capital restreint ou qu'on a de grandes charges de famille. Mais tout en tenant compte de ces situalions si diverses, des avantages qu'elles donnent ou des nécessités qu'elles imposent, il est très-important, dans certains cas, de déterminer avec précision la part du produit net qui alimente \o ménage du cul-
tivateur et celle qui va grossir, sous une forme quelconque, le chiffre de sa fortune.
Les consommations du cultivateur comprennent la nourriture, le vêlement et l'éducation des enfants. En bonne administration, et à moins d'avoir ou une grande fortune ou de nombreux enfants, il n'est pas prudent de faire aux dépenses du ménage une part qui excède 10 p. 100 du produit brut. Le petit cultivateur, qui n'a qu'un capital d'exploitation trèsfaible, est malheureusement obligé, tout en se réduisant au strict nécessaire, de prélever, pour ses besoins et pour ceux de p,a famille, une plus grande portion du produit brut. Mais il peut le faire, sans absorber complètement le produit net, quand il travaille de ses mains, parce qu'il a alors moins de salaires à payer.
L'épargne résume à la fois la valeur des opérations de culture et les qualités administratives du chef de l'entreprise. C'est la formule suprême où tout vient se condenser.
Cette formule s'établit au moyen de rapports analogues à ceux que nous avons déjà établis.
Si nous continuons à supposer qu'au lieu d'être un grand propriétaire, qui n'est pas limité dans ses consommations par le produit net de son système de culture, M. de Bouille soit un simple cultivateur ayant un train de ménage conforme à son rang, il prélèverait pour ses consommations et pour les besoins de sa famille 10 p. 100 de son produit brut, soit 50 fr. par hectare; il lui resterait, après ce prélèvement, à
206 NOUVELLE GOMPlAlilLITÉ.
litre d'épargne, ^00 fr. par lieclare, soit 40 p. 100 du produit brut de son système de culture. Cela représente plus de 22 p. 100 de son capital d'exploitation, évalué à 900 Ir. par hectare.
Le cultivateur des environs de Grignon prélèverait aussi 10 p. 100 de son produit brut pour les besoins de son ménage. Mais il ne lui resterait plus, comme bénéfice net, ou plutôt comme épargne, que 85 fr. par hectare, ou 17 p. 100 de son produit brut. Rapproché du capital d'exploitation, qui est de GOOfr. par hectare, le chiiïre de cette épargne ne donne qu'un taux d'intérêt de 14 p. 100 environ.
La conclusion à tirer de là, c'est que M. de Bouille ne se borne pas à employer utilement, dans son domaine de Villars, un capital d'exploitation plus élevé que dans le système de culture des environs de Grignon ; il tire de ses capitaux un bien meilleur parti, et il lui faudra beaucoup moins de temps pour doubler sa fortune avec ses épargnes.
Vif
11 y a d'autres circonstances qui doivent être notées avec précision dans l'analyse d'un système de culture. Les plus importantes sont : le bétail, le fumier et la marche des rendements pour les principales récoltes.
Le poids moyen du bétail nourri par un système de culture doit être déterminé avec rigueur, non seu-
lement dans son ensemble, mais encore dans ses deux formes principales, animaux de trait et animaux de rente, et le rapport entre le poids des uns et le poids des autres doit être établi.
Il n'est pas indiflcrcnt^ en eiïet, de faire consommer ses fourrages par l'une on l'autre de ces deux formes du bctail. Les animaux de trait ne donnent que des forces; les animaux de rente créent directement des produits. Quand les forces produites par les fourrages du domaine sont en disproportion avec les autres circonstances du système de culture, il y a déperdition de ressources et, par conséquent, amoindrissement du produit brut. Il y a aussi amoindrissement du produit net, car les forces humaines sont l'accompagnement obligé des forces animales : quand il y a trop de travaux accomplis par le bétail dans une exploitation, il y a aussi nécessairement trop de main-d'œuvre humaine employée et, par conséquent, un excédant de frais sous la forme de salaires à payer.
Le bétail de trait joue dans la production agricole le rôle d'un de ces organes qui sont destinés à transformer le mouvement dans des machines compliquées. Ces transformations produisent des frottements et entraînent des déperditions de forces. 11 en est de même pour le bétail de trait : c'est un rouage nécessaire dans certaines limites; mais ces limites doivent être circonscrites avec soin, afin de tirer de la consommation des fourrages par le bétail le maximum d'effet utile.
mfî '
On se fera une idée des différences qui peuvent exister sur ce point, et l'on en comprendra mieux les conséquences, quand nous aurons dit que, dans le domaine de Villars, les animaux de trait n'entrent que pour 14 à 15 p. 100 dans le poids total du bétail, tandis que cette proportion monte à prés de 50 p. 100 dans la ferme des environs de Grignon.
La fumure absorbée annuellement par un système de culture doit être aussi constatée avec exactitude, afin de recbercher, par le double rapport du travail à la fumure, et de la fumure au produit, si ces diverses circonstances, travail, fumure et produit, sont bien ou mal équilibrées, et s'il faut agir de préférence sur le travail ou sur la fumure, pour faire monter le produit net.
C'est là, en effet, l'un des points les plus indéterminés, non seulement de l'économie rurale, mais encore de la pratique agricole. A quelle profondeur de labour doit correspondre exactement telle ou telle fumure, pour que le rapport du produit net au produit brut soit le plus élevé possible ? Voilà encore un point sur lequel les faits, bien établis, pourront seuls jeter quelque lumière.
Pour rendre les systèmes de culture comparables sous ce rapport, il suffira de déterminer le poids de la fumure disponible par hectare de la superficie arable. On obtiendra aisément ce chiffre en divisant par l'étendue de la surface arable le poids du fumier qui est annuellement employé dans les terres.
Si Ton importe des engrais complémentaires, il faut noter cette circonstance, en ramenant à Theclaie la valeur de ces importations.
Enfin le rendement moyen des principales récoltes, racines, céréales, prairies artificielles, etc., doit être noté avec précision, afin d'apprécier les effets du système de culture sur la ferlililé du sol. Si les rendements suivent une marche ascendante dans un domaine, la culture est améliorante ; si les rendements sont stationnaires ou décroissants, la culture ellemême est stationnaire ou épuisante. C'est une nouvelle lumière à projeter sur les systèmes de culture, afin de les apprécier sous toutes leurs faces.
Celte analyse des systèmes de culture, que permettra seule de faire une comptabilité rationnelle, fournira aux cultivateurs le moyen infaillible de contrôler la valeur de leurs opérations.
Le profit en agriculture ne résulte que de l'excédant de la production sur les frais. Mais on peut suivre deux voies différentes pour obtenir cet excédant : agir sur le produit pour l'élever au-dessus des frais, ou agir sur les frais pour les abaisser au-dessous du produit.
Avant tout, il importe de bien savoir ce que l'on fait et ce que l'on obtient. Si l'on poursuit l'élévation croissante du produit par les améliorations et de plus
fortes fumures, il faut en étudier l'efTct sur le rapport (lu produit net, soit au produit brut, soit au capital d'exploitation. Si l'incorporation de nouveaux capitaux dans le sol, si l'accumulation d'une masse croissante d'engrais dans la terre n'avaient pour effet que de faire baisser ce double rapport et d'amoindrir ainsi la situation du cultivateur, ce serait une preuve que les combinaisons adoptées sont vicieuses, et il faudrait alors s'arrêter dans cette voie. Croire qu'à torce d'engrais on arrivera un jour à obtenir des ré^ coites qui, ne coûtant presque rien, rembourseront avec usure les sacrifices antérieurs, est une pure illusion. Les frais de culture s'élèvent avec la production, et la quotité des fumures avec la fertilité : les terres les plus riclies sont aussi celles qui coûtent le plus à cultiver, et qu'il faut fumer avec le plus d'abondance. S'il n'en était ainsi, H. y aurait beaucoup plus d'avantages à cultiver les terres déjà ricbes qu'à améliorer des terres encore pauvres, et l'on ne voit pas pourquoi l'on conseillerait au cultivateur de suivre ce dernier parti, (juand il serait si lucratif d'adopt-M' le premier.
Les améliorations foncières ou culturales, qui ont pour but d'élever le produit d'un système de culture, sont donc subordonnées aux résultats immédiats qu'elles donnent. Si, en élevant la production, elles n'aboutissent qu'à élever les frais dans une proportion plus forte, de façon à diminuer les bénéfices du cultivateur, au lieu de les augmenter, il faut adopter
APPLICAttON DE LA MÉTHODE. 211
d'autres combinaisons meilleures, car rien ne permet d'espérer qu'une prétendue amélioration, qui commence par donner des pertes, donnera plus tard des
bénéfices.
S'il n'y a rien à faire pour élever le produit net et la rémunération de ses capitaux, parle moyen des combinaisons de culture qui ont pour but d'agir sur la production, il reste la ressource d'agir directement sur les frais, pour les amoindrir. Là encore de nombreuses combinaisons sont possibles, et l'habileté du cultivateur consistera précisément à savoir choisir les meilleures, c'est-à-dire les plus efficaces. Tantôt il atteindra ce but en agissant sur les salaires, soit par un outillage mécanique plus perfectionné, soit par la prédominance croissante de la production animale, qui exige moins de main-d'œuvre que la culture arable. Tantôt il sera forcé de diminuer quelques-unes des dépenses accessoires qu'entraîne l'administration d'une
ferme, ou bien, a défaut d'autres combinaisons meilleures, il restreindra ses dépenses personnelles de façon à augmenter le chiffre de ses épargnes. Ce qui est important, c'est le but, qu'il ne faut
jamais perdre de vue.
C'est en ayant constamment l'œil sur le niveau de leur caisse, et non en se berçant du chimérique espoir de trouver un jour les mines du Pérou dans les engrais en terre, que les cultivateurs habiles ont trouvé le secret des combinaisons fécondes qui leur ont valu le succès.
Avec une pareille méthode d'analyse, on ne verra plus le douloureux specfacle d'hommes entreprenants, qui, sur la foi de fausses doctrines, et dans l'espoir' si souvent déçu, que le lendemain couvrira les pertes de la veille, compromettent leur fortune en déployant parfois une activité prodigieuse et de réelles facultés. Le produit net et la rémunération des capitaux consacrés à l'exploiialion du sol, voilà le fil d'Ariane qui guidera sûrement les cultivateurs dans le dédale des combinaisons de la culture.
La comparaison des faits, ainsi dégagés du masque dont on les couvre, viendra en aide aux débutants et suppléera, au moins en partie, à leur défaut d'expérience , car elle permettra de constituer enfin les principes de la science et d'établir les régies d'application. Quand nous connaîtrons mieux les rapports étroits et nécessaires qui existent entre toutes les circonstances des divers systèmes de culture, nous pourrons facilement déterminer les meilleures combinaisons à adopter dans toutes les situations agricoles pour élever à leur maximum le rapport du produit net au produit brut et la rémunération des capitaux consacrés à l'exploitation du sol. Les faits nous diront leurs secrets, que nous ignorons encore. Par là nous apprendrons à faire la part du vrai et du faux dans des théories qui sont au moins dangereuses, dans un certain nombre de cas, ainsi que l'a prouvé l'expérience, et nous ferons de l'économie rurale une science destinée à interpréter les frais, au lieu de
les contredire. L'enseignement de l'agriculture ne pourra qu'y gagner en précision, et surtout en utilité.
En considérant les systèmes de culture comme un corps formé de divers organes, étroitement reliés entre eux par des rapports de solidarité et de dépendance, nous ne faisons que nous conformer à la nature des choses. Les capitaux, la main-d'œuvre, les animaux de trait et de rente, les prairies, les terres, les cultures, tous ces organes de l'exploitation du sol sont dépourvus de vie propre, quand on les examine isolément. Les capitaux jouent en agriculture le rôle du sang dans les corps animés: ils portent la vie et le mouvement dans toutes les opérations ; mais pour que leur vie s'exerce et pour que cette action devienne féconde, il faut des organes de circulation aux capitaux. La main-d'œuvre et le bétail de trait n'ont pas non plus d'existence propre : leur action s'exerce au profit du système de culture dont ils sont des rouages, mais ils n'ont pas de raison d'être en dehors. On ne comprendrait pas plus des ouvriers et des animaux de trait sans travaux de culture à faire que des terres et des prairies à cultiver sans main-d'œuvre et sans animaux de trait. Les animaux de rente, qui constituent l'une desformes importantes du capital mis en œuvre par l'agricul-
-*'^ NOtJVELLE COMPTABILITÉ.
ture, créent 'les valeurs en consommant les fourrages produits par le sol et lui restituent, sous forme d'engrais, Jes résidus de ces consommations. Les terres, ù Jeur tour, utilisent ces fumiers, ainsi que la maind'œuvre humaine et les forces animales, et tranforforment le tout, partie en fourrages destinés à la nourriture du bétail, partie en denrées alimentaire^ ou en produits de vente. Mais il n'est pas plus possible de supposer des fourrages et du fumier sans bétail que des terres arables sans main-d'œuvre, sans outils de culture, sans animaux de trait et de rente, sans fourrages pour nourrir le bétail, sans fumier pour entretenir la fertilité du sol.
n n'y a pas là des opérations distinctes et des organes indépendants; il n'y a qu'une opération complexe et des organes solidaires.
Chacun de ces organes du système de culture a sa fonction propre et concourt A l'œuvre commune, qui est la production. Mais ce rôle ne saurait être considéré isolément, abstraction faite du système dont ils font partie. Leur action ne peut être circonscrite ni leur jeu délimité, parce que n'ayant pas d'existence propre, ils ne donnent aucun e/Tet indépendant. Dans les machines compliquées, bien que tous les appareils jouent un rôle utile et concourent au travail commun Il est absolument impossible d'assigner à chacun des rouages sa part distincte dans l'elfet obtenu. Que les appareils soient plus ou moins nombreux, il n'y a toujours qu'une seule machine et qu'un seul travail
Et de même que le mécanicien n'agence les appareils de sa machine qu'en subordonnant l'action de l'un à celle de tous les autres, de façon à les faire concourir ensemble à un seul but, qui est d'obtenir l'elfet voulu avec la moindre dépense de forces, de même aussi le cultivateur ne doit poursuivie, à travers les combinaisons si multiples de son système de culture, qu'un seul résultat général, la rémunération la plus élevée de son activité, de son intelligence et de ses capitaux, c'est-à-dire le meilleur fonctionnement de la machine si compliquée qu'il met en œuvre.
Telle était, à l'origine, la tradition de l'économiô rurale, jusqu'au moment où l'application de la comptabilité commerciale à l'agriculture est venue substituer à l'observation directe des faits les hypothèses non justifiées, les théories préconçues, les erreurs de toute nature qui forment l'essence de ce qu'on appelle aujourd'hui la comptabilité agricole.
Celte forme de comptabilité considère chacune des opérations de l'agriculture comme indépendante de toutes les autres, lui assigne un rôle défini et lui t'ait une part dans le produit et dans la dépense, afin de rechercher, pour servir de guide au cultivateur, l'influence qu'elle peut exercer sur le résultat final de l'entreprise, perle ou bénéfice.
Pour isoler ainsi, contrairem.ent à la nature des choses, toutes les opérations de l'agriculture, la comptabilité en partie double ne met en œuvre que
des fictions, des cercles vicieux et des procédés arbitraires. Le débit et le crédit de ses comptes spéciaux sont constitués, non au moyen de prix réels établis par des transactions, mais au moyen de prix imaginaires provenant d'évaluations faites par le comptable. Ces évaluations s'étendent à tout, non seulement aux denrées vendables, mais encore à celles qui ne sont jamais vendues, qui ne peuvent pas l'être, parce qu'elles n'appartiennent pas au cultivateur, et qui n'ont aucun cours sur le marcbé. Le travail des animaux qui sont nourris sur le domaine et qui restituent des fumiers à la culture a son prix, comme celui des hommes; et ce prix imaginaire, à l'aide duquel on évaluera plus tard les fourrages produits et les engrais consommés par les récoltes, n'est lui-même établi que d'après une évaluation préalable des fourrages consommés et du fumier produit par le bétail. Le fumier! quel thème à fictions et à hypothèses! Tous les comptables se sont épuisés en combinaisons pour le distribuer au crédit du bétail qui le fournît, et au débit des récoltes qui sont présumées le consommer. Quand les dépenses de culture n'ont pas d'affectation spéciale, on les répartit sur les diverses opérations du domaine, sans mesure et sans règle, suivant la seule volonté du comptable. Et comme toutes les opérations de l'agriculture sont solidaires, les comptes spéciaux qui s'y rapportent ne fournissent jamais que des résultats dépendants. On fait gagner le bétail quand on lui compte cher les fumiers qu'il produit,
et bon marché les fourrages qu'il consomme; mais ce n'est qu'à la condition de restreindre les prétendus bénéfices des cultures ou même de les constituer en perte. Pour renverser les rôles, il n'y a qu'à modifier les évaluations. C'est ainsi que le gain d'un compte ne s'explique que par la perle d'un autre, et réciproquement. Perte ou bénéfice, ce n'est pas affaire d'industrie ; c'est chose de comptabilité.
On va jusqu'à altérer, et l'on est bien forcé de le faire, quand on veut soumettre aux nécessités de la culture une méthode de comptabilité qui n'a pas été imaginée pour elle, on va jusqu'à altérer la notion essentielle que doit donner avec précision tout système de comptabilité, celle du résultat final, bénéfice ou perte, de l'ensemble des opérations.
Sans parler ici de ces confusions à l'aide desquelles on grossit artificiellement l'avoir du cultivateur et les bénéfices de son système de culture, en portant à son actif la valeur des cheptels de pailles, de fourrages et d'engrais dont il n'a que la jouissance et non la propriété, la nécessité où l'on est de rendre compte des opérations commencées au moment de la clôture d'un exercice, et d'opposer un crédit au débit des comptes qui s'y rapportent, oblige le comptable à escompter les opérations et à supprimer en quelque sorte le temps, en considérant un produit plus ou moins incertain comme acquis, un bénéfice plus ou moins probable comme déjà réalisé.
Tout sert de prétexte à ces fictions. Les comptes
i^l8 NOUVELLE COMPTA RI LlTÉ.
d'engrais en terre ont pour origine une idée dont on ne saurait méconnaître la justesse : c'est que la récolte qui reçoit la fumure ne la consomme pas entièrement et en laisse un excédant disponible au profit des récoltes suivantes. Mais quand on part de là pour reporter sur les exercices ultérieurs, comme un capital créé par le cultivateur et lui appartenant, la valeur des engrais non consommés par les récoltes qui ont reçu la fumure, non seulement on méconnaît le caractère immobilier des engrais en terre, mais encore on ne prend pas garde que les terres voisines, qui n'ont pas reçu de fumures immédiates, ont cependant consommé des engrais laissés en terre par les récoltes précédentes, et qu'il en sera toujours ainsi, sans qu'il y ait jamais, dans l'ensemble du domaine, ni capitalisation, ni réalisation. Le cultivateur a reçu des engrais en terre à son entrée en ferme ; il en consomme autant qu'il en produit durant sa jouissance, et, à l'expiration de son bail, il en laissera, pour le moins, autant qu'il en a reçu. Où est la capitalisation faite par ses soins, sous la forme d'engrais en terre? Où est la réalisation effectuée à son profit? Ce mécanisme si ingénieux n'aboutit finalement qu'à tromper le cultivateur sur sa situation de fortune, en lui constituant des bénéfices chimériques, comme s'il suffisait d'un artifice d'écritures pour changer la nature des choses et pour remplir la caisse du fermier.
Et que prouverait le bénéfice partiel ou la perte de
chacune des spé(iulations du cultivateur, en admettant qu'on pût isoler ces spéculations et déterminer leur perte ou leur bénéfice avec exactitude? En pourrait-on faire un moyen de contrôle pour le système de culture, et un guide à l'usage du cultivateur pour le choix de ses combinaisons? Qu'importe que le bétail fasse des pertes, si les cultures font des bénéfices? Qu'importerait môme que le bétail fît des bénéfices, si les cultures faisaient des pertes? Il n'en faudrait pas moins se résoudre à perdre d'un côté pour gagner de l'autre, c'est-à-dire nourrir du bétail pour consommer les fourrages des cultures et pour produire les engrais qui leur sont nécessaires, ou faire des cultures pour nourrir le bétail et pour consommer les engrais qu'il produit. Qu'importe que la sole de blé soit plus ou moins avantageuse que celle des fourrages ? Qu'importe que les racines donnent plus de profit que les céréales? Il faut des fourrages à côté du blé, pour produire les forces et les engrais de la culture, et du blé à côté des fourrages, pour utiliser ces forces et pour consommer ces engrais. Il faut aussi des racines après des céréales, comme il faut des céréales après des racines. Toutes ces opérations sont solidaires et se commandent mutuellement, sans qu'on puisse les délimiter et les circonscrire. Il n'y a pas là des spéculations distinctes, il n'y a qu'une opération complexe ; il n'y a pas Ih des résultats partiels, il n'y a qu'un seul résultat général. Tout l'échafaudage de fictions, d'hypothèses et de procédés arbitraires à l'aide des-
quels on prétend isoler les diverses opérations de l'agriculture, n'aboutit qu'à une séparation artificielle dénuée de valeur et dépourvue d'enseignements.
La solidarité des opérations implique la dépendance des comptes : voilà une proposition qui est la condamnation formelle de la recherche des gains partiels et des prix de revient spéciaux qui en sont la conséquence.
Quand Mathieu de Dombasle, à la suite de Thaër et du baron Crud, entreprit d'appliquer à l'agriculture la méthode de comptabilité employée de temps immémorial dans le commerce, il fut obligé, pour l'approprier à sa nouvelle destination, de lui faire subir des modifications profondes qui en dénaturèrent le caractère et la portée. Dans les mains d'un commerçant qui a de nombreuses écritures à tenir pour établir journellement sa situation vis-à-vis de ses clients, la comptabilité en partie double est une merveille de précision, qui ne laisse aucune prise à l'équivoque ou à l'erreur. Mais elle ne pouvait pas rendre les mêmes services au cultivateur, parce que l'agriculture et le commerce n'opèrent pas de la même façon.
La comptabilité du commerce est une comptabilité positive, qui n'enregistre que des faits précis, des transactions effectuées, achats ou ventes. Le journal, que la loi impose au commerçant l'obligation de tenir avec régularité, n'admet aucun article qui n'ait trait à une convention faite avec un tiers. Son grand-livre
ne contient que des comptes personnels, c'est-à-dire les comptes des clients qui lui ont acheté ou vendu. Les articles du débit ou du crédit de ces comptes ne sont pas le résultat d'une interprétation, d'une hypothèse, mais l'expression rigoureusement exacte d*une opération de commerce : achat ou vente, au comptant ou à terme, paiement effectué ou reçu. Quand une marchandise entre dans ses magasins ou en sort, c'est en quantité définie, par poids ou mesure, avec des prix réels, mais non imaginaires. Il n'y a là ni évaluation, ni répartition, ni fiction d'aucune sorte ; il n'y a, par conséquent, dans les éléments des comptes, rien d'incertain, rien d'hypothétique, rien d'arbitraire. Il faut ajouter que la balance des comptes du commerçant n'est pas destinée à représenter, soit un gain, soit une perte, mais tout simplement une dette ou une créance.
Telle est, en quelques mots, la comptabilité commerciale. Par la clarté des inscriptions destinées à enregistrer les faits, par l'ordre logique qui préside à leur classement dans le grand-livre, par la facilité qu'elle donne de contrôler les écritures, elle commande l'admiration de tous ceux qui en ont pénétré
les secrets.
La comptabilité agricole en partie double n'a aucun de ces caractères, parce que le cultivateur n'est pas un commerçant faisant des centaines et des milliers d'opérations commerciales par jour; c'est un producteur manipulant des matières premières, les dépla-
is
2^2 NOUVELLE COMPTAJUHTÉ.
çant, les transformant, les engageant sans cesse, et en proportions non définies, dans ses opérations. Pour appliquer à ces combinaisons si complexes la forme des comptes de commerce, il faut en dénaturer le caractère, les considérer comme des spéculations indépendantes, définir par quantités et valeurs tout ce qu'elles reçoivent et tout ce qu'elles donnent, afin de l'inscrire à leur débit ou à leur crédit. La fiction intervient alors nécessairement sous la forme d'évaluation, d'attribution volontaire, de répartition, etc., car il faut bien supposer des quantités, quand les moyens de les déterminer font défaut ; remplacer les prix par des valeurs imaginaires, quand il n'y a pas d'achat ou de vente ; imputer à chacune de ces combinaisons une part quelconque des frais qui n'ont pas d'afléctation déterminée, etc. Au total, il n'y a jamais dans les comptes spéciaux de la comptabilité agricole en partie double que ce que le comptable y a mis. La balance de ces comptes, qui est censée représenter un bénéfice ou une perte, est aussi illusoire que les éléments du débit et du crédit, dont elle est la différence.
Cela explique pourquoi la comptabilité agricole, malgré tous les encouragements et toutes les pressions, n'a jamais été d'un usage quelque peu général. Pendant que la comptabilité commerciale est acceptée sans conteste et suivie avec empressement par tous les commerçants de quelque importance, on voit l'immense majorité des cultivateurs instruits protester
par leur inertie contre un système d'écritures aussi stériles que compliquées.
Que l'agriculture en prenne donc son parti. Si elle veut avoir une comptabilité, il faudra qu'elle la fasse elle-même, en l'appropriant aux besoins de son industrie. Mais elle n'a rien ou presque rien à demander à la comptabilité en partie double, qui est une comptabilité de commerçant.
Nous avons toujours honoré Mathieu de Dombasle ; il a rendu d'immenses services, et le sillon qu'il a tracé s'élargit chaque jour. Mais sa gloire n'est pas attachée à ses écrits sur la comptabilité agricole ; les erreurs qu'il a pu commettre sur ce point n'amoindrissent pas son nom, car il a bien d'autres titres à notre reconnaissance. Il nous a donné le salutaire exemple de l'indépendance de l'esprit dans la recherche de la vérité ; c'est par là surtout qu'il a été utile. Plus que personne il se serait révolté contre l'autorité d'Aristole, si l'on n'avait eu que cet argument à lui objecter. Imitons son exemple ; portons la même ardeur dans nos recherches, la même soif de vérité, le même désintéressement. Nous ne connaissons point de meilleure manière de lui rendre hommage que de le prendre pour modèle.
OUATRIÉME ÉTUDE