‹ Les entreprises de culture et la comptabilité [microform]Chapitre 5 sur 14 · PREMIÈRE ÉTUDE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉTUDE

Pour faire comprendre le mécanisme et pour faire apprécier la valeur de la comptabilité agricole, je crois devoir exposer successivement les principaux systèmes qui se sont produits, en remontant jusqu'à Mathieu de Dombasle.

Cette méthode pourra sembler longue; mais elle permettra de mettre quelque clarté dans une matière fort compliquée et fort aride ; elle aura surtout le grand avantage de prouver l'inanité du système par

les modifications incessantes et vaines que l'on s'est efforcé d'apporter à l'œuvre première, sans pouvoir lui donner un caractère sérieusement utile et un usage quelque peu général. Quand j'aurai montré, en outre, quelques-unes des fautes agricoles qui ont été commises avec la complicité des comptes de culture, la première partie de ma tâche sera remplie.

Le lecteur jugera alors s'il doit rien subsister d'un système aussi compliqué, aussi stérile, aussi dangereux.

Je déclare d'abord que je professe pour la mémoire de Mathieu de Dombasle une sorte de vénération que m'inspirent son caractère, son talent et les nombreux services qu'il a rendus à l'agriculture. Mais, si grand qu'il soit, mon respect ne va pas jusqu'à l'abnégation de tout examen dans ses doctrines ; la discussion, qui est ici un droit pour tout le monde, est même plus spécialement pour moi un devoir.

Avant Mathieu de Dombasle, on s'était déjà occupé d'appliquer à l'agriculture les règles de la comptabilité commerciale. Mais il est le plus connu de ceux qui ont tenté cette œuvre, et il a donné à ses comptes de culture la plus grande publicité. Je parlerai donc du système qu'il a suivi, comme s'il en était l'unique créateur.

Par l'article 10 de l'acte de souscription qui avait permis l'établissement de Roville, Mathieu de Dombasle s'était engagé à « tenir une comptabilité exacte et régulière, en partie double, de toutes les opérations de l'établissement ; à tenir spécialement écriture, jour par jour, de tous les achats et de toutes les ventes et, en outre, de tous les mouvements de denrées et de bestiaux, par entrée et par sortie. »

Le but de cet engagement était :

lo De faire connaître aux souscripteurs l'emploi des fonds mis à la disposition de Mathieu de Dombasle;

2° De permettre au directeur de Roville de distinguer les branches de l'exploitation qui donnent des profits de celles qui donnent des pertes ;

*3o D'éclairer la marche de l'agriculture en fournissant aux cultivateurs des données précises sur la valeur des diverses spéculations agricoles. « Lorsque ces données auront été garanties par plusieurs années d'observation et d'expérience, elles seront de la plus grande utilité, non seulement à ceux qui s'occupent d'agriculture, mais encore aux administrateurs et aux hommes d'Etat, qui doivent connaître les sources de la richesse publique. » (2^ livraison des Annales de Roville, page 14.)

C'est par un inventaire annuel soumis aux souscripteurs en assemblée générale, par la tenue d'une comptabilité en partie double et par la publicité donnée à ses résultats, que Mathieu de Dombasle espérait reraphr ce programme et tenir ses promesses.

Pour n'avoir plus ù y revenir, disons d'abord quelques mots de l'inventaire, tel que le comprend Mathieu de Dombasie.

A. — De rinTcnfaIrc.

On sait que l'inventaire consiste dans l'évaluation des capitaux consacrés, sous diverses formes, à l'exploitation du sol : instruments de culture, mobilier d'intérieur de ferme, animaux de travail et de rente, denrées de consommation, produits destinés à la vente, etc. Cette évaluation est toujours fort délicate, car s'il est facile d'inscrire le prix exact d'une machine ou d'un animal qu'on vient d'acheter, il n'est pas aussi simple de donner une valeur rigoureuse à cette machine qui a déjà servi plusieurs années ou à un animal qu'on a élevé dans les étables et qui n'a jamais figuré sur le marché. 11 en est de même des denrées que l'on possède en magasin : en forçant les prix dans le sens de la hausse ou dans celui de la baisse, on se fait facilement riche ou pauvre à volonté. L'inventaire, quand, au lieu d'être descriptif, il comprend des évaluations, est surtout une question de bonne foi.

Pour réduire le danger de ces évaluations arbitraires, on conseille ordinairement de dresser l'inventaire à l'époque de l'année où les magasins sont vides et où la réalisation en espèces des produits destinés à la vente a le plus de chances d'être accompHe. iMathieu de Dombasie s'était guidé d'après ce principe, en fixant d'abord au l^r juin de chaque

année l'époque normale de son inventaire. Tous les grands travaux de culture étaient faits ; les fourrages n'étaient pas encore rentrés ; le blé et les autres céréales pouvaient avoir été battus et livrés à la vente. Outre l'argent en caisse, la ferme ne devait contenir que le minimum de denrées ou d'objets devant donner lieu à des estimations. Mais la première année, Mathieu de Dombasie violait la règle qu'il avait posée, en reportant son inventaire au l^r juillet. Le prétexte invoqué pour justifier celte dérogation, c'est qu'il voulait comprendre dans son inventaire le produit de la tonte d'un troupeau de mérinos. En fait, l'inventaire fut toujours dressé le 1^^ juillet de chaque année, et les comptes dont il sera question plus loin furent arrêtés à la même date.

L'inventaire de Roville fut néanmoins toujours établi avec une évidente bonne foi.

On n'y voit figurer que des objets ou des denrées, sinon d'une réalisation facile, au moins d'une valeur à peu près certaine. Le mobilier de la distillerie, qui était porté pour son prix d'acquisition dans les premiers inventaires, alors que cette usine prospérait, ou du moins fonctionnait encore, ne figura plus que pour une valeur réduite dans les inventaires subséquents, lorsque la distillerie cessa de fonctionner. Mathieu de Dombasie pouvait se tromper dans ses prévisions ; mais tous ses actes, cela ne saurait faire l'objet d'un doute, attestent son entière bonne foi.

Jusqu'en 1826, l'inventaire n'avait compris que la

valeur du fumier « non employé à l'époque de l'inventaire, ou dont il n'avait pas encore été passé écriture au débit des divers comptes de récoltes. »

Mais dés cette époque Mathieu de Dombasle joignit, dans son inventaire, à la valeur du fumier existant, celle du fumier employé dans l'année. Cette adjonction n'eut jamais pour effet de grossir d'une façon sensible l'actif du bilan de Roville ; mais elle fut sans aucun doute le point de départ de ces évaluations fantaisistes qui, sous le nom d'avances aux cultures, d'engrais en terre, d'améliorations foncières, etc., occupent une si large place dans l'inventaire de certaines comptabilités que nous aurons à apprécier.

Ce qui est important dans un inventaire, c'est de grouper les valeurs suivant leur destination, de façon à permettre d'apprécier la manière dont le capital est réparti entre les diverses branches de la production agricole. On conçoit qu'il n'est pas indifférent de consacrer aux animaux de labour et aux instruments de travail une part plus ou moins importante du capital dont on dispose. Si ce service absorbe presque tout, il ne restera rien ou peu de chose pour les animaux de rente, qui constituent l'élément le plus productif du capital.

De même il est admis qu'à côté du capital engagé dans la production, le cultivateur doit se réserver, soit comme encaisse, soit comme compte courant dans une maison de banque, une part de capital destinée à faire face aux accidents, à l'imprévu et

aux affaires. En s'engageant au-delà de ses forces, il se prive de ses plus sûrs moyens de succès. Les espèces ou les créances doivent donc avoir leur place, et une place importante, dans l'inventaire.

A Roville, on semble avoir méconnu la première de ces règles ; on a sûrement et constamment méconnu la seconde.

Les extraits de l'inventaire qui figurent dans les bilans soumis annuellement aux souscripteurs groupent les valeurs sous des titres divers qui se suivent au hasard, sans méthode et sans but. Le défaut de classification ne permet pas d'apprécier l'importance relative des parts faites aux divers services de l'exploitation dans la distribution du capital. Les industries annexées à la ferme de Roville, distillerie, fabrique d'instruments, etc., n'ont même pas toujours des chapitres parfaitement distincts de ceux de l'exploitation ; il y a là une lacune qui démontre que Mathieu de Dombasle attachait plus d'importance au chiffre total de son capital de culture qu'à une bonne répartition de ce capital.

Dès la première année de son exploitation, Mathieu de Dombasle se trouva engagé au-delà de ses ressources et réduit à des expédients. Le capital social primitif, qui était de 45,000 fr. et qui devait faire face non seulement à l'exploitation d'un domaine de 150 hectares, mais encore à la création d'une école d'agriculture et à l'organisation de diverses industries rurales, distillerie et fabrique d'instruments

aratoires, dut être porté à 60,000 fr. Cet accroissement se justifiait partiellement par l'adjonction de 38 hectares annexés au domaine primitif. Mais en réalité Mathieu de Dombasie avait engagé son capital au-delà de ses prévisions, et ce supplément ne le lira pas d'embarras. Il dut recourir au crédit du banquier de la société pour des avances qui dépassèrent 20,000 fr. Cette intervention n'était pas seulement onéreuse; elle était surtout gênante. Plus tard, le gouvernement de Juillet intervint à diverses reprises pour dégager la situation de Roville. Mais Mathieu de Dombasie n'en persista pas moins à s'engager outre mesure dans ses spéculations, sans jamais songer à se constituer une réserve qui lui permît de faire face à des nécessités imprévues.

C'est ainsi que Roville n'eut qu'une existence constamment précaire, et que Mathieu de Dombasie, au lieu de maîtriser la situation, fut toujours à la merci des événements.

Si je constate ces lacunes dans l'œuvre de Dombasie, c'est moins pour la vaine satisfaction de le trouver en défaut que pour tirer de son exemple d'utiles enseignements.

•S. — De la comptabilité proprement dite.

Quant à la comptabilité proprement dite, dont l'inventaire n'est, en quelque sorte, que la préface, elle avait été calquée par Mathieu de Dombasie sur le modèle de la comptabilité commerciale en partie double.

On sait que cette forme de comptabilité offre au commerçant de grands avantages. Elle lui permet d'établir sa situation vis-à-vis de toutes les personnes qui sont en compte avec lui, c'est-à-dire qui lui ont acheté ou vendu à terme. Elle lui permet aussi de se rendre compte des mouvements, par entrée et sortie, des valeurs qui font l'objet de son commerce, et de dresser sa situation finale par un inventaire général ou bilan comprenant à la fois son capital engagé, ses espèces en caisse, ses créances elles dettes passives. J'ajoute que le contrôle des écritures est très-facile à faire dans la partie double, et que ce n'est pas là le moins important des motifs qui ont fait adopter si généralement dans le haut commerce et dans la banque cette forme de comptabilité (i).

Pour approprier la comptabilité commerciale à l'agriculture, il fallait remplacer les comptes réels du commerçant par les comptes imaginaires du cultivateur, en supposant des transactions, c'est-à-dire des achats et des ventes, dans chacune des opérations de la culture, et en cherchant à déterminer la perte ou le gain de ces opérations isolées par le résultat de

(1) La comptabilité en partie double convient merveilleusement, mais exclusivement, aux opérations de crédit. Elle a été invenlée, dit-on, par les banquiers florentins ou génois du moyen âge. De la banque elle a passé dans le commerce, parce que le commerce fait le plus souvent des afTaires à terme. Mais le commerçant qui ne fait des affaires qu'au comptant n'a jamais recours à cette forme de comptabilité, parce qu'elle ne lui assure aucun avantage.

ces transactions imaginaires. C'est ainsi que Mathieu de Dombasie fut conduit à ouvrir dans son grandlivre des comptes spéciaux à toutes les opérations de l'agriculture, non seulement à celles qui donnent lieu à des dépenses ou à des recettes en argent, et qui sont les spéculations proprement dites, mais encore aux opérations intermédiaires, qui consistent dans la transformation ou même dans le simple déplacement des matières premières qui servent à l'agriculture. A côté des comptes ouverts au blé, à l'avoine, aux bœufs d'engraissement, il y eut des comptes ouverts aux grains en magasin, aux racines en magasin, aux animaux de labour, au fumier, etc. C'était là ce que Mathieu de Dombasie appelait des comptes d'ordre, et ce qu'on a nommé plus tard des comptes de vérl fication. Tous ces comptes, de spéculation ou d'ordre, étaient crédités de ce qu'ils livraient et débités de ce qu'ils recevaient.

La balance de chacun de ces comptes donnait lieu à un solde, ou différence, qui était dit en profit si le débit était inférieur au crédit, ou en perle si le débit, au contraire, dépassait le crédit.

Une balance générale des comptes par profits et pertes, dans laquelle on mettait d'un côté tous les comptes soldés en bénéfice, et, de l'autre, tous les comptes soldés en perte, indiquait la différence entre le montant général des bénéfices et le montant général des perles, et devait servir ainsi à établir, par le montant de cette différence, la somme finale des

bénéfices ou des pertes de l'ensemble de l'entreprise.

Les comptes d'ordre figuraient eux-mêmes dans ce compte général de la balance des profits et pertes. Bien que ces comptes eussent pour objet des matières destinées à des transformations ultérieures, et non des spéculations positives, ils accusaient néanmoins toujours ou des pertes ou des bénéfices. Cela dépendait de plusieurs causes : avaries ou pertes de poids survenues dans les magasins, erreurs commises sur les quantités à l'entrée ou à la sortie ; frais d'emmagasinage et de manipulation ; évaluations faites à la sortie, etc. Cette dernière cause exerçait une influence prépondérante sur le résultat final du compte. Quand on assignait à la sortie des prix plus élevés qu'à l'entrée, le crédit était plus grand que le débit, et le compte d'ordre figurait au nombre des comptes en bénéfice dans la balance générale. Dans le cas contraire, le débit l'emportait sur le crédit, et tel compte d'ordre, comme celui des fumiers, ou comme celui des grains en magasin, venait se ranger dans la colonne des comptes en perte.

Mathieu de Dombasie disait à ce sujet: « Les comptes d'ordre n'ont pour but que de faciliter la répartition des dépenses en consommations et en travaux de toute espèce, sur la production des objets qui peuvent offrir du bénéfice ou de la perte ; selon la manière d'établir ces comptes, il peut bien se trouver qu'une partie de la perte ou du bénéfice qui sont le

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i^ ANCIENNE COMPTABILITÉ.

produit des divers genres de culture se trouve transportée sur les comptes d'ordre qui ont servi d'intermédiaire ; mais ces derniers comptes ne peuvent jamais présenter de bénéfice ou de perte que pour une somme parfaitement semblable à celle qui se trouve ainsi distraite des comptes de récoltes particulières. C'est pour ce motif que le bénéfice ou la perle que présentent les comptes d'ordre doit figurer dans la balance générale des profils et pertes, de même que ceux qui ont été le résultat des comptes ouverts aux produits destinés à la vente, car ils constituent un bénéfice ou une perte tout aussi réels; seulement le résultat se trouve transporté à un autre article, par l'effet du mécanisme de la complabililé (1). »

J'aurai à revenir sur ce singulier résultat, lorsque j'entrerai dans le détail de quelques-uns de ces comptes. Je me borne en ce moment à le signaler, et j'ajoute qu'une fois le principe du système adopté, les comptes d'ordre étaient indispensables. Le débit de ces comptes devait comprendre nécessairement la valeur des denrées sjrlies d'autres comptes, sous la forme de crédit ; et leur crédit devait aussi embrasser la valeur des quantités livrées aux diverses spéculations. Sans ces comptes intermédiaires, il n'eût pas été possible de répartir entre les diverses catégories de consommateurs les racines de tel champ ou de telle sole, etc. Le système était logique.

(1) 6e livraison des Annales de Roville, pp. 23 et 24.

Restait l'application.

Une première difficulté consistait dans la multiplicité des écritures qu'imposait l'obligation de suivre, jour par jour, non seulement l'entrée et la sortie des espèces, mais encore tous les mouvements de denrées à l'intérieur de la ferme, tous les travaux, et de porter au débit et au crédit de chaque compte, après insertion au journal, ce qu'il recevait ou ce qu'il livrait sous toutes les formes. Pour simplifier cette bescfgne, Mathieu de Dombasie créa des livres auxiliaires sous forme de tableaux disposés de façon à inscrire rapidement le détail des opérations de chaque jour afin de les reporter, en un seul article, à la fin de chaque quinzaine, âu journal et de là au grand-livre.

Mathieu de Dombasie n'avait pas moins de vingt-trois livres auxiliaires de cette espèce. Il en a donné le modèle dans le second volume des Annales de Roville,

Le livre de la consommation du bétail était divisé en colonnes, dont chacune était consacrée à une espèce d'animaux, et chacune de ces colonnes se subdivisait en d'autres, pour chaque espèce de fourrages, grains ou avoines, qu'il pouvait consommer. Tous les soirs l'on écrivait sur le livre la consommation du jour, et chaque quinzaine on portait au débit de chaque espèce de bétail et au crédit de chaque genre de fourrage la valeur de tout ce qu'elle avait consommé.

Un de ces livres auxiliaires était destiné à recevoir l'indication du travail exécuté chaque jour par

les attelages et les employés de la ferme. Ces derniers, ainsi que les chevaux et les bœufs de travail, y avaient chacun une large colonne divisée en un grand nombre d'autres qui portaient le titre des comptes particuliers ouverts au grand-livre à chaque espèce de récolte, « ainsi qu'aux autres objets auxquels peut s'appliquer le travail, d

L'unité adoptée était une heure de travail d'un homme, d'un cheval ou d'un bœuf. Tous les soirs on inscrivait le nombre d'heures employées à l'objet âe chaque compte, qui était ensuite débité en masse du prix de tout le travail de la quinzaine, en créditant les comptes d'employés, de bœufs et de chevaux. Je dirai plus tard sur quelle base avait lieu l'évaluation de l'heure de travail pour les ouvriers et les animaux.

Le fumier avait aussi son livre auxiliaire divisé en plusieurs colonnes destinées à indiquer le nombre des voitures conduites chaque jour, l'espèce de bétail qui les avait produites, la pièce de terre qui les avait reçues, l'étendue de terre fumée, le genre de récolte, la quantité de voitures par hectare, etc.

Grâce à l'emploi de ces livres auxiliaires, la besogne était simplifiée sans doute, mais elle ne laissait pas que d'être encore considérable. Mathieu de Dombasie avait un commis aux écritures ou comptable, auquel il adjoignit bientôt un aide.

Il est vrai que ce commis aux écritures lui rendait d'autres services et employait une partie de son temps à surveiller les travaux de la ferme. Mathieu de

Dombasle estimait qu'il lui fallait un peu plus d'une demi-heure par jour pour écrire les articles de détail dans les livres auxiliaires, et quatre à cinq heures pour les inscrire en bloc dans h journal et les reporter de là dans le ^rand-livre. La moitié du temps de ce commis était donc absorbée par la tenue des écritures.

C'était beaucoup pour un système qui, basé uniquement sur des répartitions arbitraires, ainsi que nous allons le démontrer, ne pouvait fournir ni une règle de conduite à la culture, ni même une indication sérieuse sur la valeur relative des diverses spéculations agricoles.

Pour montrer à quel enchevêtrement de fictions et d'hypothèses le directeur de Roville était conduit, nous allons examiner quelques-uns de ses comptes et discuter la manière de les tenir.

Compte des employés de la ferme. — Au débit de Ice compte Mathieu de Dombasle ne faisait figurer d'abord que les gages ou salaires des employés affectés |aux travaux de la culture; les frais de nourriture étaient portés au compte dépenses de ménage, etfigu- I raient sous ce titre dans les frais généraux d'exploitation. Je reviendrai plus tard sur la méthode adoptée pour la répartition de ces frais.

Au crédit du compte des employés de la ferme venaient se ranger toutes les heures de travail consacrées aux diverses opérations, suivant une esti-

malion uniforme de 15 centimes l'heure. Ce crédit servait à débiter les divers comptes auxquels se rapportaient les heures de travail des employés.

Réglé ainsi, le compte des employés de la ferme se solda, dès la première année, par un bénéfice de 1,540 fr. 85. Mathieu de Dombasle en conclut qu'il avait estimé trop haut l'heure de travail de ses employés, et il en fixa le prix à 12 centimes.

Malgré cette diminution dans les éléments du crédit, ce compte se solda encore en bénéfice pour une somme de prés de 000 fr. dans l'état de situation arrêté le l^r juillet 1825. Au lieu de modifier les éléments du crédit, Mathieu de Dombasle songea alors à modifier ceux du débit, en y faisant figurer désormais, à côté des salaires en argent, les frais de nourriture des employés.

Ces frais durent être défalqués d'un autre compte, sous la rubrique duquel ils étaient compris jusqu'alors, celui de dépenses de ménage^ qui comprenait à la fois les dépenses de la table de Mathieu de Dombasle et celles de la table de ses domestiques. Il ne nous dit pas quelle a été la méthode suivie dans l'évaluation de la part des dépenses de ménage qui passait ainsi d'un compte dans un autre. Mais quelque méthode qu'il ait adoptée, il n'a pu procéder évidemment que d'une façon fort arbitraire, car ce compte dépenses de ménage se greffait déjà sur d'autres comptes tout aussi compliqués, tout ar.ssi difficiles à établir d'une façon précise. C'est ainsi qu'on y voyait

figurer tous les frais de culture d'un jardin potager dont les produits servaient uniquement à la nourriture du personnel. Or, quelle part assigner aux frais de nourriture d'une fraction du personnel dans les dépenses totales du jardin? A-t-on adopté la répartition par tête ? A-t-on tenu compte des consommations individuelles? De toute manière, la répartition n'a pu être qu'arbilaire, car, dans le premier cas, on n'a tenu compte ni de l'âge, ni des forces, ni de la nature des travaux, ni du genre de nourriture ; dans le second, il a fallu donner un prix à l'unité de chaque produit, depuis le poireau et la carotte jusqu'au chou et à la pomme de terre.

Et ces frais de jardin, qu'on balance ainsi par la nourriture de ceux qui participent à ces produits, ou par la valeur si hypothétique, si variable et si incertaine de ces mêmes produits, est-ce qu'il est possible de les établir d'une façon rigoureuse, c'est-àdire non arbitraire? Est-ce qu'on n'y faisait pas figurer une part de loyer, une part de fumure, une part de frais généraux, c'est-à-dire une fraction des trois éléments qu'on ne répartit, dans les comptes de ce genre, comme nous le dirons plus tard, que suivant les règles du caprice? Est-ce qu'on n'y faisait pas figurer non plus les heures de travail des employés que Mathieu de Dombasle reconnaissait lui-même avoir comptées trop cher? Puis les gages de la cuisinière, comment les répartir autrement que d'une façon arbitraire entre la table des employés et la table du

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maître? Et les résidus de la cuisine ou du jardin qui servent à la nourriture de la volaille ou des porcs, d'après quel principe les distraire de ce compte et de tous ceux qui s'y rattachent?

Le compte ainsi réglé se solda-t-il du moins en équilibre par un débit égal au crédit? Le prix de revient de l'heure de travail, cherché avec tant d'obstination, à travers tant de difficultés, par le moyen de tant de problèmes qu'on tranche, mais qu'on ne résout pas, Mathieu de Dombasle put-il enfin l'établir?

Nullement; car, dans le compte-rendu présenté à ses souscripteurs dans l'assemblée du 10 mai 1831, je vois figurer comme solde de ce compte une perte de 597 fr. 91 . Aussi Mathieu de Dombasle s'empresse-t-il de conclure cette fois qu'il avait trop abaissé le prix coûtant de l'heure de travail, et il annonce qu'il a définitivement fixé ce prix à 13 centimes et demi.

Mais que conclure de là, sinon que les erreurs de ce compte rejaillissent sur tous les autres? Si le travail était compté trop cher aux cultures, quand le compte des employés de la ferme était en bénéfice, n'étaitil pas coté trop bas quand ce compte venait en perte? Et si, par suite de ces répartitions mal équilibrées, les comptes de culture ou de spéculation, qui puisent les éléments de leur débit dans le crédit du compte des employés de la ferme, sont tantôt en perte, tantôt en bénéfice, est-ce que la perte ne s'explique pas par le bénéfice du compte correspondant, de même que le bénéfice d'un compte par la perte d'un autre? S'agit-

il là d'une opération agricole, ou n'y a-t-il simplement qu'un artifice de comptabilité ?

Quand même il y aurait des règles pour répartir les éléments du débit d'un compte entre les crédits des comptes qui s'y rapportent, et les éléments du crédit entre les débits des comptes auxquels ils s'appliquent, que prouverait cette manière d'opérer? Quelle conclusion pourrait-on tirer, par exemple, de la connaissance du prix de revient exact de l'heure de travail? En pourrait-on conclure que l'application du travail est plus féconde à la culture du blé qu'à celle des pommes de terre, à telle spéculation qu'à telle autre ? Non, car le travail n'est pas le seul élément de la production. Quand on veut entrer dans cet ordre d'idées, d'autres faits sont à constater.

Malheureusement, ceux qui font de la comptabilité agricole en partie double, au lieu de s'appliquer à l'étude des faits, usent leur vie à poursuivre un équilibre qui leur échappe sans cesse, et se retirent découragés de cette carrière de recherches stériles, avant d'avoir pu formuler la moindre conclusion agricole à l'aide des combinaisons de chiffres qu'ils ont si péniblement entassés.

C'est là une vérité que confirmeront avec force les développements qui vont suivre.

Comptes des animaux de labour. — Les comptes de chevaux et de bœufs de labour ont été pour Mathieu de Dombasle la source des mêmes difficultés et ne

l'ont pas conduit à de meilleurs résultats. Au débit des comptes de bœufs et de chevaux, le directeur de Roviile ne faisait figurer que les dépréciations ou les moins values, ainsi que les frais de pansage et de nourriture. L'intérêt du capital d\acquisition avait sa place dans le compte frais généraux; l'entretien du harnachement et du matériel de labour ou de charroi était porté dans le même compte, sous la rubrique entretien du mobilier; les heures de travail des hommes qui conduisaient les animaux de labour figuraient au débit des cultures, pour le compte desquelles s'exécutaient les divers travaux.

Le travail de pansage, exécuté par les employés de la ferme, donnerait lieu aux mêmes observations que ci-dessus. Il est bien évident que quand le compte employés de la ferme se soldait en bénéfice, c'était en partie au détriment du compte animaux de labour, dont le débit se trouvait surchargé; quand le compte employés de la ferme se soldait en perte, c'était au profit du compte animaux de labour, dont le crédit était enflé.

Quant à l'estimation de la nourriture, elle se faisait sur les bases suivantes :

^ Dans le principe, le foin était compté aux animaux, d'après les variations du cours. Mais les embarras de comptabilité que firent naître ces variations décidèrent promptement Mathieu de Dombasle à fixer le prix de ce fourrage au taux uniforme de 36 fr. les 1,000 kilogr., prix un peu inférieur, d'après le di-

recteur de Roviile, à la moyenne du marché. Le compte 'prés, qui était toujours en perte (ce qui faisait dire à Mathieu de Dombasle que c'était une mauvaise nature de bien à prendre en ferme dans Vélat actuel des choses), était crédité de ce prix dont la consommation du bétail était débitée.

Les carottes étaient estimées à 75 centimes les 30 kilogr. (juant à la nourriture verte, on ne la pesait pas ; on l'évaluait à la journée de nourriture. Elle était cotée 35 centimes par jour pour le cheval. C'était, d'après Mathieu de Dombasle lui-môme, un taux inférieur à la valeur de la ration correspondante de fourrage sec ; mais il était a persuadé que les comptes de trèfle et de luzerne profitent plus de la consommation que de la conversion de leurs produits en foin, à cause des frais de la récolte et des chances de la dessiccation. »

Quant à la nourriture des bœufs, elle comprenait, outre le foin et le fourrage vert, des betteraves et des résidus de distillerie. Les betteraves étaient comptées 20 fr. les 1,000 kilogr. (ce qui explique, malgré un faible rendement, les bénéfices permanents de ce compte de culture dans la comptabilité de Roviile) et les résidus de distillerie à un taux qui n'est pas spécifié, mais qu'on nous dit « inférieur à leur valeur aUmentaire. »

La paille pour litière avait été comptée d'abord à tous les animaux pour 16 fr. les 1,000 kilogr.; mais, après quelques années, on la supprima du débit des

comptes d'animaux pour la reporter en masse au débit du compte fumiers.

Voilà quels étaient les éléments du débit des comptes chevaux et bœufs de labour.

Le crédit de ces comptes embrassait le travail et le fumier.

Le travail était estimé d'abord 15 centimes l'heure des chevaux, et 12 centimes l'heure des bœufs. C'est sur ces bases que s'opéra, dès les premières années, la répartition du travail des animaux entre les divers comptes auxquels le travail était appliqué. Quant au fumier, on créditait les animaux de labour de son prix de sortie à l'étable, qui était son prix d'entrée dans le tas ; le compte fumier prenait donc à son débit cet élément du crédit des comptes animaux de labour. En disant plus loin les modifications apportées à cet élément du débit du compte fumier ^ je dirai par là même les modifications apportées, de ce chef, au crédit des comptes chevaux et bœufs.

Je me borne à ajouter ici que la méthode employée dans la comptabilité de Roville, pour estimer les quantités dans le crédit des divers comptes d'animaux, avait pour effet de porter au crédit du compte chevaux des quantités variables d'une année à l'autre, dans le rapport de un à deux. Tous les animaux, de labour ou de rente, étaient aussi crédités de la valeur de 50 centimes par chaque hectolitre de purin recueilli à part.

Quoi qu'il en soit, avec ces éléments du crédit

rapprochés de ceux du débit, le compte attelages de la ferme fut d'abord en perte pour des sommes assez rondes. Mathieu de Dombasle porta alors l'heure de travail à 20 centimes pour les chevaux et à 15 centimes pour les bœufs. 11 dut encore décharger tous ces comptes de bétail, à leur débit, de la valeur des pailles employées comme litière, et forcer le crédit en élevant la valeur des déjections livrées au débit du compte fumier. A partir de là, les comptes d'animaux de labour se balancèrent, tantôt en perte, tantôt en profit. D'après un tableau récapitulatif qui se trouve dans la dernière livraison des Annales de Roville, l'heure de travail a coûté, dans la comptabilité de Mathieu de Dombasle, 21 centimes pour les chevaux et 0 fr. 145 pour les bœufs.

Mais ce prix de revient n'est-il pas purement hypothétique, commme toutes les évaluations sur lesquelles il repose? Est-ce que les modifications successives apportées aux éléments du débit et du crédit de ces comptes n'en ont pas fait constamment varier les résultats? Est-ce que ces résultats eux-mêmes, qui vont se relier à tous les comptes de culture, soit par le débit, soit par le crédit, n'entassent pas arbitraire sur arbitraire ? Que serait-il arrivé si l'on avait compté le foin plus cher et les betteraves meilleur marché? Rien autre, si ce n'est que le compte prés , toujours en perte , se serait enfin soldé en bénéfice, et que le compte betteravesy tou-

jours en bénéfice, aurait désormais montré de la perte.

On me dira qu'il n'y aurait pas le moindre avantage à procéder ainsi ; mais y en avait-il à procéder comme l'a fait Mathieu de Dombasle ?

Du compte fumiers et engrais en terre. — Le compte qui a donné le plus d'embarras à Mathieu de Dombasle est sans contredit celui du fumier. Il avoue ses embarras dans maint passage des Annales de Roville. Dans le compte-rendu de l'exercice clos le l'T juillet 1829 (p. 2^2 de la 6^ livraison), il s'exprime de la manière suivante : « Le compte de fumiers est de tous les comptes de la ferme celui qui me présente encore le plus d'incertitude sur le chiffre que je dois adopter pour Tévaluation de Tunilé de produit, et comme cette incertitude naît de difficultés locales qu'il ne me sera pas possible de surmonter, je crains de ne pouvoir arriver, pour cette branche si importante de l'économie rurale, au môme degré de précision que pour les autres objets qu'embrasse la comptabilité de l'établissement. »

Voici les phases, vraiment curieuses, par lesquelles a passé ce compte.

Au début, Mathieu de Dombasle ne faisait figurer, en premier lieu, que le nombre de voitures de fumier provenant de l'écurie, de la bouverie, de la vacherie, de la bergerie, etc. Chaque voiture était approximativement de 600 à 700 kilogr., et le prix

était fixé à 3 fr. Les animaux qui avaient produites fumier était crédités de pareille somme pour chaque voiture portée à leur crédit. Les pailles de litière figuraient au débit des comptes de bétail, à raison de 10 fr. par 1,000 kilogr.

Ce fumier recevait quelques manipulations dans le tas, et d'ailleurs il perdait de son eau par l'évaporation. Pour que le compte ne fût pas en perte, il fallait, h la sortie du tas, et au crédit du compte, le faire figurer pour une valeur plus élevée qu'à l'entrée. En conséquence, le compte fumier était crédité d'une valeur de 3 fr. 50 à la sortie du tas. Les cultures qui recevaient ce fumier étaient débitées de pareille somme.

Mais, réglé sur ces bases, le compte était toujours en perle, et les comptes de bétail, qui n'inscrivaient à leur crédit qu'une valeur de 3 fr. par voiture de fumier de 600 à 700 kilogr., se soldaient en perte également. Pour rétablir l'équilibre dans ces deux comptes, Mathieu de Dombasle imagina de supprimer du débit des comptes de bétail la valeur des pailles employées à la litière, et d'en débiter en masse le compte fumiers, mais en réduisant à 500 kilogr. la voiture de fumier qui figurait pour 3 fr. au débit et pour 3 fr. 50 au crédit de ce compte.

Si cette combinaison allégea le débit des comptes de bétail, il n'en fut pas de même pour le débit du compte de fumiers : plus que jamais ce compte se

balança en perle. Dans rexercice clos le i^^ juillet 1826, le solde en perte du compte fumiers était de 2,315 fr. 07; l'année d'après, nouvelle perte de 3,991 fr. 02.

Mathieu de Dombasle disait à ce sujet: « On pourrait penser qu'il eût été naturel d'élever en proportion le prix du fumier, ce qui aurait fait disparaître du bilan de cette année une perte de plus de 2,000 fr.; de cette manière, l'ensemble des comptes de culture se serait balancé en bénéfice (ils se soldent en perte); mais il serait résulté de cette manière d'opérer un embarras très-considérable pour les années suivantes dans l'évaluation de la portion du fumier qui reste en terre et qui doit être portée au débit des récoltes, pendant trois ou quatre années consécutives. Il m'a paru qu'on entrerait dans le dédale le plus obscur, si l'on n'assignait pas au fumier un prix invariable pour toutes les années; c'est par ce motif que j'ai fait supporter toute la perle au compte de fumiers et, par conséquent, au bilan de cette année, plutôt que de la reporter sur les comptes de récolte des années suivantes, comme il serait arrivé si j'avais donné au fumier un prix plus élevé. »

Ainsi Mathieu de Dombasle reconnaissait lui-même que les pertes ou les bénéfices pouvaient être déplacés, c'est-à-dire reportés d'un compte sur un autre, suivant la méthode employée pour faire les évaluations ou les répartitions que cette manière de procéder entraîne en si grand nombre. C'est la con-

damnation indirecte, mais formelle, d'un système de comptabilité qui avait cependant la prétention de faire distinguer les branches de rexploitation qui donnent des bénéfices de celles qui donnent des pertes.

Ce que ne dit pas Mathieu de Dombasle dans le compte-rendu dont je viens de citer un extrait, c'est que, à côté du fumier, il y avait l'engrais liquide ou purin, auquel il assignait arbitrairement une valeur déterminée. Quelle était la raison de cette nouvelle évaluation? Les Annales de Roville sont muettes sur ce point.

Mais plus tard, et malgré les bonnes raisons qu'il invoquait précédemment pour ne rien changer à son évaluation du fumier, Mathieu de Dombasle en porta le prix à 5 fr. la voiture (p. 20 de la 6^ livraison). Le compte se solda alors en bénéfice. Ce bénéfice s'étant même élevé, au l^r juillet 1829, à la somme de 1,132 fr. 64, Mathieu de Dombasle se demanda s'il n'était pas allé trop loin en fixant la valeur du fumier à ce taux élevé.

Il expliquait d'ailleurs ce défaut d'équilibre par une autre circonstance. Les pailles n'étaient plus portées au débit du compte fumiers pour leur valeur première, c'est-à-dire pour 16 ou20fr. les 1,000 kilog., mais pour 2 fr. 50 par chaque voiture de fumier sortant des étables; les 2 fr. 50 qui complètent le prix de la voiture étaient censés représenter la valeur des déjections animales nécessaires à convertir la paille en fumier. On ne tenait aucun compte de la paille

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consommée comme fourrages. Mais il résulte de cette maniéré d'établir le débit du compte que, la quantité de litière étant très-variable suivant l'abondance ou la disette de paille, le fumier obtenu variait dans de grandes proportions, sans que les déjections du bétail, dont la valeur dépendait de la quantité de fumier produit, fussent plus fortes ou plus faibles. Quand la litière avait été abondante, le fumier était très-pailleux, mais le compte se balançait en bénéfice. Quand la paille avait fait défaut, le compte se balançait en perte, bien que le fumier fût plus riche.

A dater du jour où le compte fut réglé ainsi, tout le fumier fut porté au tas commun, sur lequel on avait l'habitude de jeter aussi des boues et des curures.

Pour répartir ces éléments du débit au crédit des comptes du bétail qui avait fourni le tas commun, on commençait à attribuer aux bœufs, aux porcs, aux vaches et aux moutons les quantités réelles; ce qui restait alors était porté au crédit du compte chevaux. Toutes les erreurs en plus venaient donc grossir le crédit de ce compte ; toutes les erreurs en moins le diminuaient. Mathieu de Dombasle avouait lui-même que cette manière de régler le crédit du compte fumiers était très-arbitraire et très-incertaine (p. 82 de la 9^ livraison).

Quant à la répartition du crédit du comipie fumiers, elle se faisait, à raison de 5 fr. 50 la voiture, au débit des cultures, qui en bénéOciaient.

Là encore une nouvelle fiction venait se greffer

sur toutes ces hypothèses. On ne se bornait pas à fixer la même valeur à chaque voiture du fumier, quelle qu'en fût la provenance : mouton, bœuf à l'engrais ou bœuf de labour; on décidait que la récolte qui suivait la fumure n'absorbait que la moitié du fumier, et l'on ne lui faisait supporter que la moitié des frais ; l'autre moitié était reportée à la culture suivante, s'il s'agissait des terres de la plaine; elle se partageait entre deux récoltes, s'il s'agissait des terres fortes des côtes, en exceptant toutefois de cette répartition les cultures de fourrages.

Je sais bien que Mathieu de Dombasle a pris la peine d'expliquer que ce compte, comme les autres comptes d'ordre, était dépendant des comptes de spéculation, et que le gain ou la perte qu'il présentait ne portait aucune atteinte au résultat final de l'entreprise, n'influait pas, en un mot, sur la balance du compte général des profits et pertes, les comptes d'ordre ne gagnant qu'à la condition de faire perdre les comptes de spéculation.

Mais la comptabilité a-t-ellepour unique but d'édifier les chiffres pour l'amour des chiffres? Est-ce qu'un système aussi compliqué, aussi coûteux, ne devrait pas servir à prouver quelque chose? Quel avantage y a-t-il à porter arbitrairement les éléments du débit d'un compte au crédit de plusieurs autres, et les éléments du crédit d'un autre compte au débit de comptes correspondants ? Cette répartition arbitraire, ces évaluations hypothétiques, ces fictions de

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toute nature, autoriseront-elles à tirer d'autre conclusion que la conclusion à en déduire, savoir, que la perle ou le gain d'un compte ne dépend pas d'une opération agricole, mais d'un artifice d'écritures, et que la comptabilité ne prouve rien que ce qu'on lui fait prouver?

Je dois faire observer en passant que la méthode de comptabilité suivie par Mathieu de Dombasle l'a poussé à ouvrir un compte aux engrais en terre, c'està-dire à cette portion d'engrais qui est présumée n'avoir pas été consommée par la récolte à laquelle la fumure s'appliquait directement. Cette portion non absorbée prenait place dans l'actif de l'inventaire, c'est-à-dire au crédit du compte capital, et on la reportait à nouveau au débit des cultures, qui étaient présumées en bénéficier. Cette fiction n'avait pas une grande importance dans la comptabilité de Roville; les engrais en terre n'y figurent jamais que pour quelques milliers de francs. Mais plus tard et dans d'autres comptabilités, l'on a fait jouer à ce compte un rôle énorme que j'aurai à apprécier. Je me borne à en constater l'origine dès les premiers pas de la comptabilité en partie double appliquée à l'agriculture.

Bien que Mathieu de Dombasle ne semblât pas trouver étrange de faire porter les bénéfices ou les pertes sur les comptes d'ordre que je viens dépasser en revue, on voit cependant qu'il se préoccupait de faire tenir, autant que possible, ces comptes en équilibre, par un débit égal au crédit, de façon à ne faire figurer au compte général de profits et pertes que

les comptes de spéculation proprement dite. Il s'exprimait encore à ce sujet de la façon suivante :

« Telle est l'idée générale que l'on doit se former de la comptabilité en partie double : le bénéfice ou la perte doivent être répartis à peu près arbitrairement sur les divers comptes que l'on considère ici comme des personnes auxquelles on paie et desquelles on reçoit; mais la balance générale du compte de profits et pertes ne peut varier et présente toujours l'exposé fidèle de la perte ou du bénéfice qui résulte de l'ensemble des opérations, parce que si l'on a fait figurer sur un compte un bénéfice trop élevé, une somme précisément égale se trouve nécessairement retranchée du bénéfice d'un autre compte... La comptabilité en partie double est une balance à laquelle on ajoute successivement quelques poids sur l'un ou l'autre plateau, jusqu'à ce qu'on arrrive à l'équilibre parfait. » {Annales de Roville, 3^ vol., p. 33.) ]

Mathieu de Dombasle avait beau ajouter des poids à l'un ou l'autre des plateaux de la balance ; il ne réussissait pas à les maintenir en équihbre, et ses comptes d'ordre se soldaient toujours par des différences tantôt en perte, tantôt en profit, qui altéraient nécessairement le résultat de ses comptes de spéculation. Quand un compte d'ordre gagnait, ce n'était qu'aux dépens des comptes de spéculation qui présentaient des bénéfices amoindris ou des pertes exagérées ; quand un compte d'ordre se soldait en perte, ce ne pouvait être qu'au profit des comptes de spé-

culation qui présentaient des bénéfices exagérés ou des perles amoindries.

J'aurai à dire plus tard comment on a éludé celte difficulté que n'a pu vaincre Mathieu de Dombasle. J'aurai à dire aussi quelle est, indépendamment di^ camptes d'ordre, l'influence des comptes de culture les uns sur les autres. Le lecteur pourra décider alors, en toute connaissance de cause, si les résultats d'un compte, quel qu'il soit, sont des résultats de comptabilité ou de culture. Je vais poursuivre l'examen des comptes de Roville.

Parmi ces divers comptes, il en est deux ayant un caractère particulier qui les a fait ranger plus tard, avec quelques autres comptes de même nature, sous la dénomination spéciale de comptes de répartition. Ce sont les comptes loyer de la ferme et frais généraux.

Ils ne peuvent être établis que de la même façon arbitraire que tous les comptes d'ordre ; et la manière de les établir exerce encore plus d'influence, si c'est possible, sur les résultats des comptes de spéculation.

Compte du loyer. — Au débit de ce compte figurait le prix de fermage payé par Mathieu de Dombasle.

Ce prix de fermage, variable d'une année à Tautre, se composait de trois éléments :

1o La valeur de 240 hectolitres de blé et de 360 hectolitres d'avoine, payable en argent, au taux du hallage d'Épinal, comme représentant la valeur localivedu domaine proprement dit de Roville;

2o Une somme de 1,950 fr. en argent comme représentant le loyer d'un cheptel de 300 mérinos attaché au corps principal du domaine (1);

3° Le loyer de 38 hectares ajoutés, dès 1824, au jomaine principal, loyer calculé sur le taux de 30 fr. l'hectare pour les terres, et de 75 fr. pour les prés.

Le premier élément, subordonné au prix moyen des grains constaté par les mercuriales du marché d'Épinal, était naturellement variable dans certaines hmites ; et ce qui était réellement fâcheux, c'est dans les années de cherté, où la récolte avait été le plus faible, que le prix de fermage s'élevait au maximum. Mathieu de Dombasle déplora plus tard la faute qu'il avait commise en acceptant une pareille combinaison, qui ne lui était pas seulement funeste, mais qui lui créait encore des embarras incessants pour sa comptabilité.

Il s'agissait, en effet, de porter au crédit du compte la répartition du loyer entre les diverses spéculations de la ferme. Or, quelle base adopter pour cette répartition? Ferait-on supporter une part du loyer aux spéculations animales? Y ferait-on participer les branches accessoires, distillerie, fabrique d'instruments,

(1) CeUe somme de 1,950 fr. comprenait, outre le loyer d'i cheptel de mérinos, évalué 1,200 fr., une somme de 750 fr., réprésentant Imtérêt d'un capital que le propriétaire s'engageait à consacrer à de nouvelles constructions. Mathieu de Dombasle ayant réuni ces deux éléments sous le même litre, j'ai dû faire comme lui .

école, qui avaient leur siège et qui occupaient une part des balimenls dans l'établissement principal?

Voici comment Mathieu de Dombasle trancha ces difficultés.

Il décida que les terres et les prés supporteraient seuls la charge du loyer, et il répartit cette charge sur la base uniforme de 40 fr. l'hectare pour les terres et de 90 fr. pour les prés.

Il y avait des prés irrigués, d'autres qui ne l'étaient pas ; il y avait des terres de valeur inégale, et soumises à deux assolements différents ; mais le loyer pesa également sur tous les fonds, non à raison de leur valeur, mais en proportion de leur étendue.

Avec cette répartition à base déterminée, qui ne tenait pas compte des variations annuelles du loyer, le compte ne se balançait pas exactement et laissait toujours un solde. Mathieu de Dombasle porta directement ce solde à la balance du compte général des profits et pertes.

Je sais bien qu'en adoptant une autre base de répartition du loyer, on n'aurait pu échapper à l'accusation de faire des calculs de fantaisie. Mais celle qu'a adoptée le directeur de Roville est-elle plus rationnelle ou plus dépourvue d'arbitraire? Si la terre est pauvre, le chapitre du débit d'un compte qui représente le loyer de la terre ne surchargera- t-il pas ce compte au profit d'autres cultures plus favorisées? Et quelle conséquence peut-on tirer dès lors de la comparaison de ces comptes et de leurs résultats?

Dans l'application, Mathieu de Dombasle n'était pas sans faire subir des changements à son système, car je vois, d'une part, que la culture qui suivait une jachère supportait deux années de loyer; d'autre part, que les prés surchargés, non seulement par le loyer de 90 fr. qu'on avait porté à leur débit, mais encore par d'autres répartitions aussi arbitraires, ne furent plus imposés, dans la suite, qu'à raison de 73 à 74 fr. par hectare. Mais, encore une fois, pourquoi faire ces répartitions purement arbitraires, quand rien n'y oblige? Et que pourrait-on conclure de comptes pareils, que règle uniquement le caprice, quand ce n'est pas le secret désir d'obtenir tel ou tel résultat de comptabilité?

Compte de frais généraux. — Le compte de frais généraux a cela de particulier qu il comprend tous les frais qu'on n'a aucune raison, si mauvaise qu'elle soit, de répartir sur un compte plutôt que sur un autre. Mathieu de Dombasle y comprit d'abord tous les « frais d'administration, ensuite un grand nombre d'autres dépenses de divers genres qu'il n'était pas facile de rapporter à un compte particuher : par exemple, l'entretien de tous les fossés de la ferme, le travail exécuté pour saigner les eaux dans les pièces qui sont ensemencées de divers genres de

récoltes, etc. »

Tels étaient d'abord les éléments du débit de ce compte. Quant au crédit , il consistait dans l'altribu-

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lion aux diverses cultures de la part des frais généraux qui leur incombaient, en prenant pour règle l'étendue de ces cultures.

Mais, plus tard, Mathieu de Dombasle engloba dans le débit du compte frais généraux bien d'autres élémenîs de dépenses que celles qui sont énumérées plus haut. Ainsi j'y vois figurer, dans i'élat de situation arrêté le 1er juillet 18-25, six chapitres distincts:

1° Les dépenses de ménage ;

2o Les frais d'administration ;

30 Les intérêts du capital social de Roville ;

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