L'entretien des bâtiments
5*^ L'entretien du mobilier de la ferme ;
6° Les frais généraux ou frais divers.
Toutes les dépenses réunies sous ces divers titres formaient un total de 8,228 fr. iA qui, répartis sur toutes les terres de l'exploitation, constituaient une charge de 45 fr. par hectare ; toutes les récoltes de l'année en furent débitées en proportion de l'étendue du terrain qu'elles occupaient. Le compte frais généraux de la ferme se trouva ainsi balancé.
En répartissant le loyer, Mathieu de Dombasle avait fait supporter deux années de cette charge aux récoltes qui suivaient une jachère. 11 fit autrement pour la répartition des frais généraux : il assigna la même part de ces frais aux prés qu'aux terres, au trèfle qu'à la betterave, à une culture venue sur jachère qu'à toute autre. S'il avait suivi la même
méthode dans les deux cas, et l'on ne voit pas trop pour quelle raison l'un de ces procédés serait préférable à l'autre, tous les résultats de ses comptes de spéculation n'eussent-ils pas été modifiés?
De plus, celte répartition ne se faisait, à partir du 1er juillet 1825, qu'après une première défalcation dont Mathieu de Dombasle ne nous fait pas connaître les bases. En effet, il s'agit uniquement, dans la somme ci-dessus, de cette partie des frais généraux a qui doit être supportée par la ferme, après avoir fait distraction des portions qui doivent être imputées aux branches accessoires de l'établissement, c'est-à-dire à la distillerie et à la fabrique d'instruments aratoires. »
J'ai souligné deux mots de cette citation, afin de montrer les contradictions où peut tomber le meilleur esprit quand il est engagé dans une fausse voie. Le compte frais généraux ne comprend que les dé- Ipenses qui n^ 'peuvent pas être attribuées à tel ou tel [compte spécial, à telle ou telle branche de l'exploitation. Et voilà qu'après avoir posé ou reconnu ce principe, Mathieu de Dombasle fait de cette masse de [frais sans affectation spéciale deux ou plusieurs parts : l'une qui doit être imputée à la ferme, l'autre qui doit être attribuée à telle ou telle branche accessoire de l'établissement! Mais quelle est la règle à suivre pour ce partage ? Y en a-t-il une autre que le caprice? Les branches accessoires faisaient des bénéfices, surtout la fabrique d'instruments aratoires ; la ferme,
au contraire, était régulièrement en perte. Est-ce que les branches accessoires ne laissaient de si gros bénéfices que parce qu'on ne leur imputait qu'une part insuffisante de frais généraux, au détriment de la ferme constamment écrasée par cette répartition? Nous n'en savons rien, et personne ne dira sûrement la méthode à suivre pour répartir les frais généraux entre une fabrique d'instruments qui fait des bénéfices et une culture qui ne fait que des perles. Mais, nous le demandons de bonne foi, n'était-il pas facile de renverser les rôles, de faire gagner la ferme et perdre la fabrique d'instruments ? Il suffisait de considérer la ferme comme un accessoire de la fabrique, de faire supporter à celle-ci tous les frais généraux et d'en décharger les comptes de culture. Qu'auraient prouvé les résultats de ces comptes? Et que prouve la méthode qui y conduit?
D'autres éléments vinrent s'ajouter plus lard à ces premiers éléments du compte de frais généraux. Mathieu de Dombasle avait fait quelques travaux d'amélioration foncière, épierrement, chaulage, etc. Les labours profonds, qui sont cependant de vrais travaux d'amélioration foncière, n'étaientpas rangés dans celte catégorie et n'étaient pas soumis, dés lors, aux singuliers calculs qui vont suivre. Par une fiction que rien n'autorise, le directeur de Roville supposa que la valeur de ces travaux était égale au prix qu'ils avaient coûté ; et, par une seconde fiction, non moins hypothétique que la première, il admit que le rem-
boursemenl de ces avances devait se faire dans l'espace de dix ans: de là un système d'amortissement qui fit figurer, parmi les aulres frais généraux dont nous connaissons la source, le dixième des travaux faits pour amélioration foncière. L'adjonction de ce chapitre eut pour résultat de grossir le compte de frais généraux supportés par la ferme, et de le porter, dès la première année, à 10,546 fr. 34, soit 57 fr. par hectare.
Celle modification du compte frais généraux modifia naturellement, cela va sans dire, le résultat des autres comptes dépendants. Mais quelle était la valeur agricole de l'opération en elle-même? Les améliorations avaient -elles été fructueuses? Nous manquons de renseignements suffisamment précis pour répondre à ces questions, que chacun tranche d'ailleurs à sa manière, parce que chacun a là-dessus une manière différente de voir. Mais l'influence exercée par ce nouvel élément du compte frais généraux sur les comptes de culture eslelle l'expression d'un fait agricole, ou n'est -elle encore qu'un artifice d'écritures? S'agit il de résultats de culture ou de résultats de comptabilité?
J'arrive maintenant aux comptes de spéculation proprement dite, qui, reliés par leur débit ou par leur crédit à tous les comptes d'ordre ou de répartition, subissent nécessairement leur influence. Si les comptes d'ordre présentent des bénéfices ou des pertes, ce ne peut être qu'au détriment ou au profit des
au contraire, était régulièrement en perte. Est-ce que les branches accessoires ne laissaient de si gros bénéfices que parce qu'on ne leur imputait qu'une part insuffisante de frais généraux, au détriment de la ferme constamment écrasée par cette répartition? Nous n'en savons rien, et personne ne dira sûrement la méthode à suivre pour répartir les frais généraux entre une fabrique d'instruments qui fait des bénéfices et une culture qui ne fait que des perles. Mais, nous le demandons de bonne foi, n'était-il pas facile de renverser les rôles, de faire gagner la ferme et perdre la fabrique d'instruments ? Il suffisait de considérer la ferme comme un accessoire de la fabrique, de faire supporter à celle-ci tous les frais généraux et d'en décharger les comptes de culture. Qu'auraient prouvé les résultats de ces comptes? Et que prouve la méthode qui y conduit?
D'autres éléments vinrent s'ajouter plus tard à ces premiers éléments du compte de frais généraux. Mathieu de Dombasle avait fait quelques travaux d'amélioration foncière, épierrement, chaulage, etc. Les labours profonds, qui sont cependant de vrais travaux d'amélioration foncière, n'étaient pas rangés dans cette catégorie et n'étaient pas soumis, dés lors, aux singuliers calculs qui vont suivre. Par une fiction que rien n'autorise, le directeur de Roville supposa que la valeur de ces travaux était égale au prix qu'ils avaient coûté ; et, par une seconde fiction, non moins hypothétique que la première, il admit que le rem-
boursement de ces avances -levait se faire dans l'espace de dix ans: de là un système d'amortissement qui m figurer, parmi les autres frais généraux dont nous connaissons la source, le dixième des travaux faits pour amélioration foncière. L'adjonction de ce chap.tre eut pour résultat de grossir le compte de fra.s généraux supportés par la ferme, et de le porter, des la première année, à 10,546 fr. 34, soii 57 fr. par
hectare. . , , ^^a:
Cette modification du compte frais généraux modifia naturellement, cela va sans dire, le resd^ des autres comptes dépendants. Mais quelle était la valeur agricole de l'opération en elle-même? Les améliorations avaient -elles été fructueuses? Nous manquons de renseignements suffisamment précis pour répondre à ces questions, que chacun tranche d'ailleurs à sa manière, parce que chacun a là-dessus une manière difTérente de voir. Ma s rinfluence exercée par ce nouvel élément du compte frais généraux sur les comptes de culture es elle l'expression d'un fait agricole, ou n est -elle encore qu'un artifice d'écritures? S'agit le résultats de culture ou de résultats de comptai, ^ej J'arrive maintenant aux comptes de spéculation proprement dite, qui, reliés par leur débit ou par Lr crédit à tous les comptes d'ordre ou de repani-
lion, subissent nécessairement leur influence S. les comptes d'ordre présentent des bénéfices ou des perles, ce ne peut être qu'au détriment ou au profit des
comptes de spéculation. Les comptes de spéculation exercent d'ailleurs les uns sur les autres une action réciproque : si l'un se solde en perle, c'est uniquement parce qu'un autre se solde en bénéfice, et réciproquement. On fait perdre les cultures quand on fait gagner le bétail en lui comptant bon marché les fourrages qu'il consomme. Si le bétail perd parce qu'on estime trop cher le fourrage consommé, les comptes de culture en bénéficient.
Des comptes de spéculation. — Tous les comptes de spéculation animale, moins la bergerie, indiquent des pertes dans la comptabilité de Roville.
Les foins ne leur étaient comptés qu'à 37 fr. 50 les 1,000 kilogr.; et ce prix, inférieur à la moyenne des cours, faisait perdre le compte prés, comme je le dirai plus bas. Mais, par compensation, les betteraves étaient comptées à plus de 20 fr. les 1,000 kilogr., ce qui faisait gagner celte culture, malgré un rendement qui n'a pas dépassé 17,500 kilogr. par hectare durant l'espace de sept ans ; et le fumier compté au crédit du bétail, tantôt 1 fr. 50 la voiture, tantôt 2 fr. 50 pour la valeur présumée des déjections, ne donnait qu'un total assez faible pour celte partie du produit du bétail. 11 résultait de là que les comptes de spéculation animale qui, par la manière dont ils étaient établis, devaient entraîner la perte ou le bénéfice des comptes correspondants, se soldaient euxmêmes régulièrement en perle.
Dans un compte de bœufs à l'engrais, qui comprend cinq années, et qui s'applique à 69 bœufs ayant coûté moins de 15,000 fr. d'achat, je vois figu- . rer, dans le détail des dépenses de nourriture, une valeur de 6,761 fr. 85 pour betteraves consommées, à raison de plus de 20 fr. la tonne. Le fumier produit par ces engraissements ne figure au crédit du compte que pour une valeur de 1,074 fr. Le compte, soldé chaque année en perte, se balance par une perte totale de l,U6fr. 71.
Mais est-ce que tous ces chiffres ne s'expliquent pas les uns par les autres? Et n'eût-il pas été facile de modifier les résultats de ce compte, en changeant la manière de le tenir? N'aurait-on pu faire gagner les bœufs d'engraissement, soit en leur faisant payer moins cher les betteraves consommées, soit en portant à leur crédit, aux dépens des comptes de culture , une valeur plus grande pour l'engrais obtenu?
A toutes les fictions, à toutes les suppositions, à toutes les répartitions sans règle et sans mesure dont les comptes d'ordre sont la source, viennent donc s'ajouter ici les rapports de solidarité et de dépendance, qui permettent de répartir les gains ou les pertes sur les comptes qu'on veut faire gagner ou perdre, et dans la mesure qu'on le veut.
Le gain ou la perte des comptes de spéculation n'est pas une question de culture ; c'est une affaire de comptabilité.
Quoi qu'il en soit, le compte bœufs h l'engrais était encore, de tous les comptes de spéculation animale, si l'on excepte le compte bergerie, celui qui présentait le moins de pertes. Aussi Mathieu de Dombasle, qui avait entrepris d'abord diverses spéculations sur les vaches laitières, sur l'engraissement des veaux, sur l'élevage des porcs, renonça-t-il presque complètement à ces spéculations, pour ne s'en tenir qu'aux seuls moutons et aux bœufs d'engraissement.
Le compte bergerie a présenté dans la comptabilité de Roville de magnifiques résultats jusqu'en 1831, époque où le troupeau succomba presque tout entier à la cachexie.
Malgré les pertes presque constantes de l'exploitation agricole, le compte bergerie s'est presque toujours soldé en bénéfice, et ce bénéfice s'éievait même parfois jusqu'à 6,000 ou 7,000 fr. par an. Dans l'exercice arrêté le l^r juillet 1825, le profit de ce compte fut de 7,079 fr. 23. Mais ces bénéfices n'étaient pas plus réels que les bénéfices ou les pertes des autres comptes de spéculation, puisqu'ils dépendaient uniquement de la manière de régler le compte.
Les moutons, en effet, vivaient de pâturage une partie de l'année ; et ce pâturage ne figurait à aucun titre dans le débit du compte. Après avoir reconnu que l'évaluation de ce pâturage eût prêté beaucoup à l'arbitraire, Mathieu de Dombasle avait éludé la difficulté en supprimant cet élément de dépense. « Parmi les articles de consommation d'une bergerie, il en
est un auquel je n'ai assigné aucune valeur : c'est le parcours du pâturage sur les terres arables après les récoltes. » (P. 153 delà 2^ livraison ôes Annales de Roville.)
Mathieu de Dombasle reconnaissait cependant que ce pâturage avait une certaine valeur, et qu'il aurait pu en tirer parti par d'autres spéculations.
N'est-il pas évident, dès lors, que les bénéfices constants du compte bergerie sont dus et doivent être attribués, non à la spéculation elle-même, mais à la manière dont le compte a été réglé? Y a-t-il là des résultats de culture, ou n'y a-t-il que des résultats de comptabilité?
Mathieu de Dombasle le sentait si bien que, malgré le solde en bénéfice de son compte bergerie, il ne paraissait que médiocrement enthousiasmé de la spéculation de l'élevage d'un troupeau à laine fine. Sa raison prolestait parfois contre ses chiffres.
Le compte prés, qui dépendait en partie des comptes de spéculation de bétail, par suite de la manière dont il était réglé, au débit et au crédit, a toujours été en perte. Dans la dernière livraison des Annales de Roville, Mathieu de Dombasle calcule à 837 fr. 51 la perte moyenne annuelle de ce compte. Mais outre qu'il faisait supporter au débit de ce compte 1,341 fr. 65 de loyer et 909 fr. 71 de frais généraux, sans compter les autres répartitions arbitraires qui se rapportent à la main-d'œuvre, à la fumure, etc., il ne portait à son crédit que 37 fr. 50
pour la valeur de 1,000 kilogr. de foin sec; et la valeur du pâturage qui suivait la récolte n'était estimée que 2-21 fr. 53 pour prés de 18 hectares, dont une partie arrosée. Qu'on explique la perte du compte par des charges trop fortes au débit ou par des évaluations trop faibles au crédit, il n'y a toujours là qu'un résultat de comptabilité, et dans l'un ou l'autre cas, celle perte du compte a entraîné forcément le gain des comptes correspondants.
J'édifierai suffisamment le lecteur à ce sujet par la citation suivante de Mathieu de Dombasle, qui fait connaître les motifs pour lesquels il a adopté un prix uniforme pour son foin de prairies :
« Tous les fourrages secs qui sont consommés par mes bestiaux sont évalués à un prix uniforme de 18 fr. les 500 kilogr. Ce taux n'est pas élevé, et il est bien vrai que le plus souvent je pourrais vendre du foin à meilleur prix ; mais il est certain aussi qu'en évaluant à ce prix les récoltes sèches du tréOe, de la luzerne, du sainfoin, etc., on peut trouver à la culture de ces plantes, lorsqu'elle est bien exécutée, un bénéfice, sinon supérieur, au moins égal à celui qu'on peut attendre des céréales, et l'amélioration du sol qui résulte de ces cultures forme encore un autre
^^"^fice J'ai évalué tous les fourrages à un prix
uniforme, quoique je sois persuadé qu'il existe des diiïérences dans leur faculté nutritive, et par conséquent dans leur valeur réelle; mais ces différences ne rae paraissent pas encore suffisamment connues
pour qu'on puisse les faire entrer dans les calculs de la comptabilité. Il paraît même certain qu'on ne doit pas considérer ces différences comme des quantités absolues, mais comme relatives aux divers genres (le bestiaux. On sait, par exemple, que le regain donné aux vaches laitières ou aux bœufs à l'engrais profile beaucoup plus que le foin de première coupe, tandis que c'est le contraire pour les chevaux. Il y a certainement encore d'autres différences du même genre qui ne sont pas suffisamment connues. En attendant que l'art soit plus avancé, j'ai cru devoir éluder toutes ces difficultés par une évaluation uniforme. » (Deuxième livraison des Annales fie Roville,
Ainsi Mathieu de Dombasle n'avait pas d'autre raison, pour estimer le foin au-dessous du cours, que de supposer qu'à ce prix inférieur les comptes de prairies artificielles se solderaient en bénéfice; en d'autres termes, il se reconnaissait impuissant à calculer le prix des fourrages sur leur valeur réelle; et si le prix moyen qu'il avait adopté faisait perdre les prés, c'était uniquement pour ne pas trop faire gagner les terres. Y eut-il jamais aveu plus formel que les comptes, réglés par le seul caprice, ne peuvent jamais donner que les résultats que l'on veut?
Mathieu de Dombasle ne faisait pas même difficulté de reconnaître l'influence du compte prés, c'est-àdire de la manière de le régler, sur les résultats des autres comptes. Dans la troisième livraison des An-
nales de Roville (p. 22), il s'exprimait ainsi : , On conçoit facilement que si j'évaluais les fourrages à un pnx plus élevé, il faudrait aussi changer le prix que j'ai attribué au travail des animaux : les dépenses de culture s'en Irouveraient augmentées, et la perte que supportent aujourd'hui les comptes de plantes à fourrages se trouverait répartie sur ceux de toutes les récoltes de la ferme, sans que cela changeât rien à la balance générale du compte de profils et perles. »
Il est vrai qu'il n'y aurait eu rien de changé, par le lait dune autre évaluation, dans la balance du compte général des profits et pertes. Mais si les comptes spéciaux, réglés uniquement par le caprice ne peuvent fournir aucune conclusion sérieuse sur la valeur relative des spéculations agricoles, pourquoi y employer tant de temps et tant de frais? N'y a-t-il pas un meilleur moyen de consacrer son temps et son argent a l'agriculture ?
II est néanmoins à remarquer que, tout en reconnaissant 1 arbitraire qui avait présidé à l'établissemen de son compte de prés, Mathieu de Dombasie, sur la fo. de ses livres, avait fini par concevoir une estime plus que médiocre pour l'utilité de ses praines et qu'il les considérait comme une cause de perte pour son entreprise. Il exprime maintes fois ce peu d estime dans ses écrits.
Les autres comptes de production végétale présenlent les mêmes caractères d'arbitraire, de fiction
et d'hypolhèse, et sont, soit en profit, soit en perte, la source des mêmes erreurs. Je prendrai pour exemple le comple blé, que Mathieu de Dombasie a pris le soin particulier d'établir avec détail dans plusieurs volumes des Annales de Roville.
Il n'est pas un seul des éléments du débit ou du crédit de ce comple qui ne puisse être contesté. Loyer, frais généraux, main-d'œuvre, fumure, tout est subordonné à la volonté de Mathieu de Dombasie, puisque tout est réglé d'après les éléments des comptes correspondants à l'établissement desquels le caprice a seul présidé. Le directeur de Roville n'a pas pris la peine de nous démontrer que la manière adoptée pour établir ces comptes était la meilleure; mais il ne pouvait pas prouver non plus qu'en les établissant d'une façon différente, on n'aurait pu obtenir des résultats bien différents.
On voit quelle a été l'erreur de Mathieu de Dombasie quand il a cru pouvoir appliquer utilement à l'agriculture la méthode de comptabilité en partie double qui est d'un usage général dans le haut commerce et dans la banque.
Dans le commerce, les valeurs entrent dans le magasin ou en sortent avec des prix qui ne laissent rien à l'arbitraire : ce sont les prix d'achat et de vente. Le débit et le crédit des comptes sont formés d'éléments positifs résultant de conventions expresses ; la volonté du comptable n'y entre pour rien. La balance des comptes représente uniquement une dette
OU une créance rigoureuse, mais non une perle ou un gain chimérique. Le commerçant ne répartit ni ses frais généraux, ni son loyer sur ses diverses opérations. Toutes les écritures ont pour base un acte de commerce; rien n'est laissé au caprice du comptable ; rien ne doit prêter à discussion avec le client.
Dans l'industrie, oîi les transformations sont presque toujours simples, il en est à peu près de même. Le manufacturier qui fait filer la laine sait ce qu'elle lui coûte; il sait aussi ce qu'il a dépensé en maind'œuvre pour convertir la laine en fil; il sait enfin à quel prix le fil sort de ses magasins. Tout au plus pourra-t-il se tromper lui-même, ou tromper les autres, s'il y a quelque intérêt, dans l'évaluation de son capital-machine et de la dépréciation de ce capital.
Quand deux industries sont parallèles et dépendantes dans la même usine, quand on joint le tissage à la filature, il devient déjà facile de déplacer les résultats des comptes, de faire gagner une industrie aux dépens de l'autre. C'est une question d'évaluation et de répartition des frais; les comptes commencent à devenir dépendants. Si l'on porte au crédit du compte filature la valeur du fil calculé au prix de revient, tous les bénéfices et toutes les perles seront attribués au compte tissage. Si, au contraire, on considère le tissage comme moyen de tirer parti du fil, le compte filature présentera les pertes ou les
bénéfices. C'est ainsi que dans l'enquête commerciale qui était ouverte devant une commission du Corps législatif, lorsque la désastreuse guerre de 1870 vint y mettre fin si brusquement, quelques déposants se plaignirent de prix de revient calculés de cette façon et établis par cet artifice de comptabilité. Mais là encore l'arbitraire n'a qu'un champ très-limité, parce que les transformations industrielles ne sont jamais qu'en petit nombre, et parce que le prix courant des matières ainsi transformées est toujours facile à établir pour chacune des phases successives de la transformation.
En agriculture, il n'en est pas de même. Les transformations sont incessantes et très-complexes; les opérations ne sont pas limitées d'une façon rigoureuse^ parce qu'elles s'enchevêtrent les unes dans les autres ; les prix sont incertains, et parfois même il n'y en a pas. Tous les éléments du débit ou du crédit des comptes sont sujets à contestation, parce qu'ils reposent sur des évaluations hypothétiques, sur des répartitions arbitraires, sur des fictions de toute sorte qui conduisent infailliblement, soit au résultat qu'on veut obtenir, soit à des résultats de hasard, qui sont dépourvus de toute valeur. Et comme ces comptes si multiples sont tous reliés entre eux par les éléments de leur débit ou de leur crédit, on n'a jamais que des résultats dépendanls, qui ne s'expliquent absolument que par la manière d'établir les comptes. La perte ou le gain d'un
compte ne dépend donc pas de la culture, mais dej la comptabilité. Bénéfice ou perle, tout est fictif, arbitraire ou hypothétique, comme les évaluations etj les réparlitons qui font solder les comptes en perte ou en bénéfice.
Il n'y a donc aucune conclusion agricole à tirer de la perte ou du gain d'un compte.
Nous avons pu voir cependant Mathieu de Dombasle tirer deux conclusions importantes de sa comptabilité : la condamnation de toute autre spéculation animale que l'engraissement des bœufs ou l'élevage des moutons à laine fine, et la condamnation encore plus explicite de la production fourragère par les prairies. Or, qui pourrait admettre aujourd'hui que, dans les conditions agricoles où il était placé, il n'eût pu se livrer trés-fructueusement à l'élevage de toutes les espèces de bétail? Qui pourrait surtout admettre que dans un sol où dix ans de labours profonds et de culture alterne n'avaient produit qu'un rendement de 14 hectolitres pour le blé et de 17,000 kilogr. pour la betterave, la prairie naturelle, même non arrosée, fut une spéculation fâcheuse? Évidemment, c'est la manière d'établir les comptes de spéculation animale et celui de prés qui a égaré Mathieu de Dombasle, en lui faisant accepter, comme expression de la réalité des choses, ce qui n'était qu'un produit de la combinaison de ses livres de comptes.
Non seulement Mathieu de Dombasle a mal appré-
COMPTABILITÉ DE ROVFLLE. 53
cié la valeur de ses spéculations, d'après les résultats de ses comptes ; mais encore il est juste de dire qu'il n'y a puisé aucun enseignement sur les causes de ses revers. Il avait beau voir les pertes de sa culture se renouveler tous les ans sur une grande échelle, il n'a jamais apporté à ses insuccès et à ses mécomptes d'autre explication que des accidents et des intempéries. C'est telle ou telle récolte qui avait manqué, et qui avait exercé une influence désastreuse sur sa culture. Il n'allait jamais audelà.
Et qu'aurait pu lui apprendre le système de comptabilité qu'il avait édifié? En admettant que ses prix de revient du travail et du fumier fussent réels et non fictifs, en eùt-il pu déduire dans quelle proportion le travail et la fumure doivent s'associer pour une production lucrative? C'est un problème qu'il ne semble même pas s'être jamais posé ; et quand un compte de culture lui a présenté des bénéfices, il n'a pas osé conclure à l'extension de la spéculation qui se rapportait à ce compte, parce qu'il savait que les spéculations sont dépendantes les unes des autres, et que telle récolle, qui semble parfois onéreuse, est nécessaire, par les préparations qu'elle exige, ou par les modifications qu'elle produit dans le sol, pour assurer le succès d'une autre.
Il n'v avait donc rien à tirer de la comptabilité de Roville pour le contrôle d'un système de culture. Malgré l'absence de certains documents, nous
5^ ANCIENNE COMPTABILITÉ. i
avons assez de détails sur la culture de Mathieu dej Dombasle pour l'apprécier avec quelque exactitude. Personne ne saurait contester qu'il payât un prix de fermage trop élevé. Une rente qui montait moyennement après de 50 fr. par hectare était moitié trop forte pour un domaine exploité, avant l'arrivée de Mathieu de Dombasle, par le système de la jachère et privé de débouchés, ainsi que l'alleslent les prix que nous trouvons dans les Annales de Roville De ce chef, Mathieu de Dombasle a dû payer chaque année 3,000 ou 4,000 fr. au moins de plus que Je taux normal.
Son système de culture faisait aussi une part trop grande à la main-d'œuvre et une part trop réduite à la fumure. Il ne récollait que 100,000 à 120,000 kilog Je foin, qui étaient dévorés en grande partie par les 16 chevaux de labour qu'il considérait comme nécessaires aux travaux de sa ferme. Il restait peu de fourrages pour le bétail de rente qui donne des produits et du fumier. Mathieu de Dombasle comptait obtenir 2,000 voilures de fumier de 500 à 600 kilogr.,mais il avoue n'avoir jamais dépassé le chiffre de \ ,500, et souvent même il n'arrivait qu'au chiffre de 1,000 à 1,100 voitures. Ses fumures étaient faibles, et ses labours profonds; avant de produire de belles récoltes, il fallait que le fumier enrichit le sol. Les travaux d'une culture relativement très-intensive ne pouvaient qu'absorber et au-delà le produit de maigres récoltes. Nous manquons de renseigne-
menls précis sur le personnel des employés de la ferme, sur le cbiiïre de leurs gages et sur le montant annuel des salaires payés aux ouvriers à la journée. Majs la nature des produits de Texploitation de Roville nous dit assez que les frais de main-d*œuvre devaient être très-considérables.
Je trouve en effet dans le 6^ volume des Annales le tableau du produit brut de l'exploitation agricole, durant l'exercice clos le ler juillet 1829. Sur un produit total (1) de 32,478 fr. 93, la production d'origine animale, la moins coûteuse en main-d'œuvre, ne figure que pour 8,100 fr. 65, et les produits végétaux, qui exigent tant de travail, s'élèvent au montant de 24,378 fr. 28. C'est principalement dans ce défaut de proportion qu'il faut cbercber le secret des insuccès de Matbieu de Dombasle.
J'ai donné de grands développements à la discussion des comptes de Roville, parce que Matbieu de Dombasle nous en a fait connaître avec soin les éléments. La comptabilité de Grignon nous est plus im-
(1) Ce tableau du produit brut n'embrasse que les produits destinés à la vente ou susceptibles d'ôlre vendus. Les pailles et fourrages consommés par les animaux à l'intérieur de la ferme n'y sont pas compris.
il!
parfaitement connue. Les Annales, publiées par lai fJireclion rie celle école, dans la période comprise entre 1828 et 1855, conliennenl assez exactemeni les' bilans de tous les exercices, et les comples généraux annuels de profils et perles, qui sont destinésà faire connaître le résultat final de l'enlreprise et les perles et gains partiels de chaque nature d'opérations Mais on y trouve peu d'indications précises sur la manière dont les comptes ont été réglés et, par conséquent, sur la méthode qui a conduit à ces résultats. La méthode employée pour établir les divers comptes a d'ailleurs beaucoup varié à Grignon. Le conseil d'administralicn de la Société agronomique s'est plaint, à diverses reprises, de ces différences de méthode qui aboutissaient naturellement à des diffcrences dans les résultats. Il a lui-même conseillé maintes fois des modifications ayant pour but de mettre plus de clarté dans les écritures, de redresser des erreurs glissées dans les comples, et d'en rendre les résultats plus satisfaisants. Enfin de vives critiques ont fait connaître au public les obscurités et les anomalies du système. Tout cela prouve qu'à Gngnon, comme à Roville, il y a eu de grands efforts pour perfectionner la comptabilité agricole et pour en tirer de sérieux enseignements. Or, il me suffira sans doute, à défaut de notions précises sur la manière de régler les comptes, d'indiquer les résultats vraiment singuliers que ces comples ont présentés, et d'y joindre quelques appréciations soit du fonda'
lleur de Grignon, soit du conseil d'administration de lia Société agronomique, pour démontrer que c'était là une tâche au-dessus des forces humaines, et que la comptabilité agricole en partie double n'a pas |donné à Grignon de meilleurs résultats qu'à Roville.
A . — Des comptes d'ordre.
Les comptes d'ordre ont toujours présenté à iGrignon les mêmes anomalies qu'à Roville, c'està-dire des pertes ou des bénéfices qui altéraient les résultats des comptes de spéculation et qui en infirmaient complètement la valeur. On sait que, dans le système de la comptabilité en partie double, il est de règle que les comptes de cette nature se soldent sans perte ni bénéfice par un crédit égal au débit, de façon à ne faire figurer au compte général de profils et pertes que les comptes de spéculation. Mais on avait beau faire comme Mathieu de Dombasle et modifier incessamment les éléments du débit ou du crédit de ces comptes, on ne réussissait pas davantage à tenir le débit et le crédit en équilibre ; il restait nécessairement un solde qui figura d'abord dans le compte général des profits et pertes, et qui en disparut ensuite, pour être réparti, avec les frais généraux, sur les comptes spéculateurs, comme je le dirai plus loin.
Prenons pour exemple le compte racines en maga^ sin, qui s'appela plus tard pommes de terre en magasin. Dans l'état dressé le 30 juin 1829, ce compte se
solda en perte par un total de 2,811 fr. 40; il perdit également 1 ,806 fr. 93 dans l'état dressé le i^^ ^ull let 1831 ; 628 fr. 29 dans l'état arrêté l'année d'après, etc.
Or, les pertes de ce compte d'ordre, qui se relie par son débit aux comptes de culture et par son crédit aux comptes de féculerie et de bétail, ne peuvent s'expliquer que par trois hypothèses :
1° Le débit du compte a été surchargé par une évaluation trop forte, afin de grossir le crédit des comptes de culture et de leur attribuer des profits exagérés ;
2o On a amoindri le crédit du compte par une évaluation trop faible, afin d'atténuer le débit des comptes de féculerie et de bétail et de leur faire réa- Jiserdes profits excessifs; 3M1 y a eu des perles par avaries dans le magasin. Dans les deux premières hypothèses, les profits des comptes de culture et de féculerie ou de bétail sont aussi fictifs que les perles du compte d'ordre, et ne s'expliquent que par ces pertes, en sorte que' la perte ou le gain d'un de ces comptes dépend uniquement du gain ou de la perte de l'autre. Dans le troisiéme cas, la perte pour le cultivateur est réelle • mais s'il doit la faire figurer dans ses livres, est-ce au détriment des comptes de culture ou au détriment des comptes de féculerie ou de bétail? Y a-t-il un motif valable de se décider pour l'une ou l'autre de ces alternatives : ou de ne pas attribuer aux cultures
la valeur de produits qu'elles ont réellement fournis; ou de faire supporter aux comptes de féculerie ou de bétail les livraisons qui n'ont pas été faites?
Le compte grains en magasin, qui s'est soldé en 1829 par un profit de 815 fr. 68, a fait perdre d'autant les comptes de culture; et par contre, quand il s'est soldé en déficit, comme en 1831, oii la perte a été de 5,783 fr. 76, et en 1832, oii la perte a été de 4-54 fr. 72, il a fait gagner évidemment pareilles sommes aux comptes de culture, dont le crédit avait servi à le débiter.
On ferait les mêmes observations sur les comptes de fourrages en magasin, de laines en magasin, etc. Le premier de ces comptes, qui gagne 910 fr. 02 en 1829 et 1,753 fr. 34 en 1830, perd 863 fr. 58 en 1832. Perte et gain n'ont pu se faire ici qu'au profit et au détriment des comptes de spéculation, qui dépendent de ces comptes d'ordre. Encore une fois, tout cela est fictif et suffirait, à défaut d'autres causes, pour enlever toute valeur aux résultats des comptes de spéculation.
L'honorable M. A. Bella, directeur de Grignon, reconnaissait très-bien le caractère entièrement fictif des résultats des comptes d'ordre et les altérations qui en survenaient dans les résultats des comptes de spéculation.
« On sait, disait-il, que ces bénéfices fictifs ne changent rien à la balance générale ; il en résulte seulement que les denrées des magasins ayant été livrées à d'autres comptes, ceux-ci présentent un
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profit d'autant moindre, ou une perte d'autant plus grande, que la vente intérieure qui leur en a été faite l'a été à un prix plus élevé, »
Ces pertes ou ces bénéfices des comptes d'ordre constituaient une anomalie choquante /ju'il fallait faire disparaître, sous peine d'enlever tout crédit à la méthode. Équilibrer ces comptes et les solder par un crédit égal au débit était une chimère. Mathieu de Dombasie, qui avait cependant épuisé toutes les combinaisons, n'y avait point réussi. Ne pouvant surmonter la difficulté, on la tourna ; on imagina le spécieux, mais très-singulier expédient de faire disparaître tous ces soldes de la balance du compte général des profils et pertes, et de les noyer dans la masse des frais généraux. C'est ce compte qui servit désormais de balance aux comptes d'ordre. Tous les soldes en profit des comptes d'ordre vinrent en défalcation des fiais générauîi ; tous les soldes en perte s'y ajoutèrent. Par l'arbitraire qui préside nécessairement à la répartition des frais généraux, cet expédient ne pouvait que fournir un nouveau moyen d'agir sur les résultats des comptes, soit en augmentant leurs bénéfices ou en diminuant leurs pertes, soit en augmentant leurs pertes ou en diminuant leurs bénéfices.
Parmi les comptes ainsi balancés par les frais généraux, les comptes d'animaux de travail ne furent pas compris tout d'abord et continuèrent, jusqu'en 1843, à se solder par la balance du compte général de profits et pertes. La manière dont le compte bœufs de
COMPTABILITÉ DE GRICNON. 61
labour était réglé lui faisait gagner régulièrement des sommes assez rondes, pendant que la plupart des autres comptes de bétail étaient régulièrement en perte. Dans l'exercice clos le 30 juin 1843, le compte des bœufs de labour avait présenté un bénéfice de 1,975 fr.; et, dans le même exercice, le compte des bœufs à l'engrais se soldait par une perle de 1 ,297 fr., soit, pour 7 bœufs, près de 200 fr. par tête.
Ce résultat étrange choqua le rapporteur du conseil d'administration, qui en demanda la cause : a La perte n'esl-elle qu'apparente, et ne proviendrait-elle pas de ce qu'on a donné aux animaux une valeur trop forte, lorsqu'on les a fait passer au compte d'engrais, ce qui aurait fait gagner un compte au détriment de l'autre? »
« Au surplus, » ajoutait un peu plus loin le rapporteur, « il ne faut pas perdre de vue que dans un établissement comme celui de Grignon, dans l'intérieur duquel se consomment tous les fourrages, il y a et il y aura toujours un certain arbitraire dans la manière de compenser les comptes de culture de fourrages et d'animaux, et surtout des animaux d'élevage, attendu qu'en augmentant ou diminuant, soit le prix des engrais produits parles animaux, soit le prix des fourrages qui leur sont livrés pour la nourriture, on peut les faire gagner ou perdre à volonté, en produisant l'elTet précisément contraire sur les comptes de cultures produisant les fourrages et consommant les engrais, sans que cela change en rien les résul-
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tats de la gestion dans leur ensemble. » (Rapport de M. Godart, 12o livraison des Aimales de Griqmn p. 43.) ^ '
A la suite de ces observations, le compte des bœufs de labour cessa de figurer dans la balance du compte général des profits et perles, soit qu'on ait réparti directement le solde, soit qu'on ait balancé le compte par celui de frais généraux.
Quanta ce dernier compte, il prit place tout d'abord dans la colonne des pertes du compte général des profits et pertes. C'est ainsi que dans les comptes arrêtés en 1829 je vois figurer 6,911 fr. 56 pour dépenses de ménage et 24,541 fr. 49 pour frais généraux. Les réparations de bâtiments, l'entretien des murs, des chemins, des clôtures avaient aussi leur chapitre à part. Enfin l'intérêt du capital social se prélevait à époques irréguliéres sur les bénéfices, et ne constituait pas, comme à Roville, une charge pour les comptes de culture, sous la forme de l'un des éléments du compte de frais généraux. Je note ces différences pour montrer que, la comptabilité agricole n'ayant rien de fixe, chacun suit sa méthode et arrive ainsi aux résultats qu'il veut obtenir.
^ Mais le compte de frais généraux ne tarda pas à être réparti sur les comptes de spéculation. On divisa même ces frais en plusieurs catégories : frais généraux de culture, frais généraux d'administration générale, et frais généraux d'instruction. Gomment s'y prit-on pour faire, sur la masse des frais généraux.
i COMPTABILrrÉ DE GRIGNON. 63
la part de la ferme et celle de l'école, la part des moulons et celle des blés? Tout ce que nous savons, c'est qu'on n'a pu procéder à cette répartition que d'une façon fort arbitraire. Voici un fait qui le prouve.
Le compte des bois en aménagement avait donné des perles durant plusieurs années, et le conseil de surveillance en recherchait les causes : il finit par les trouver en 1842, « dans une opération, toute d'ordre intérieur, faite par le directeur ; nous voulons dire dans la répartition par lui faite d'une masse considérable de dépenses générales qu'il assimile au fermage, et dont il grève les bois dans une trop forte proportion, eu égard à leurs produits. Cela, sans doute, ne change absolument rien aux résultats généraux, parce que ce dont on dégrèverait un compte en grèverait d'autres ; mais il n'en est pas moins vrai que, si les bois sont tellement chargés, sous le titre de fermage, qu'ils ne puissent plus couvrir leurs dépenses et donner un produit net proportionné à leur importance, c'est une preuve qu'on est engagé dans des erreurs dont il est convenable de sortir. » (12® livraison, p. 15.)
Plus loin, M. Godard, le rapporteur habituel du conseil de surveillance, revient encore sur cette idée si souvent exprimée par tous ceux qui ont fait de la comptabilité agricole, que les gains et les pertes fictifs qui sont attribués aux comptes spéciaux par le fait de ces répartitions ne changent rien au résultat final de l'entreprise.
« Au surplus, ces classifications systématiques de
64f ANCIENNE COMPTABILITÉ.
dépenses n'ont pour elTet que de constituer tel ou tel compte en bénéfice, au détriment de tel ou tel autre qui est constitué en perle, sans qu'il en résulte aucun changement dans le solde général et définitif. » (12e livraison, p. 37.)
Nous aurons à revenir sur ces aveux, dont nous trouverons encore plus d'un exemple. Il sera alors bien évident pour tout le monde que les résultats des comptes particuliers dépendent uniquement de h manière d'établir ces comptes, et ne prouvent absolument rien pour ou contre les opérations auxquelles ils se rapportent.
L'an d'après, c'est-à-dire en 1843, le compte bois en aménagement se solda dans la comptabilité par un bénéfice de 1 ,289 fr. et quelques centimes.
Mais le rapporteur fit remarquer à ce sujet que si l'on eût fait figurer au débit de ce compte, comme c'était l'habitude, les frais d'amélioration, de plantations, etc., les bois en aménagement eussent présenté au lieu d'un bénéfice, une perte de 3,G13 fr. 94.
<r Ce résultat est contre l'ordre naturel ; il provient de deux causes: 1° de ces frais extraordinaires de plantation et de remplacement qui ne se produiront jamais dans une pareille proportion ; 2o de ce que le directeur, dans la répartition de ce qu'il considérait comme charges locatives, a grevé les bois de 4,987 fr. 43, c'est-à-dire de plus de 55 pour 100 du produit brut delà coupe, qui a été de 9,4:23 fr., ce qui est véritablement excessif.
« ... Le conseil a décidé que, donéravant, tous les frais d'exploitation, d'entretien, de repeuplement et d'amélioration seraient, sans exception, mis à la charge du compte des bois en aménagement. » (12^ livraison, pp. 45 et 46.)
On ne tenait évidemment à charger ainsi de frais généraux le compte des bois en aménagement que pour décharger d'autant les autres comptes de culture.
B. — Des comptes de spéculation.
La comptabilité de Grignon a toujours fait gagner les cultures et perdre le bétail. Durant les huit années écoulées de 1827 à 1835, les pertes des comptes de bétail ont été de 48,909 fr. 63, pendant que les bénéfices des comptes de culture s'élevaient, dans le même laps de temps, à la somme de 121,743 fr. 75. Dans les années suivantes, les pertes du bétail semblèrent un peu s'atténuer, mais les profils des cultures continuèrent à être très-considérables.
Parmi les comptes d'animaux, ceux de bergerie et de vaches laitières étaient le plus souvent en perle. Parmi les comptes de culture, les céréales et surtout le blé faisaient des profils relativement énormes. Le colza était tantôt en perle, tantôt en bénéfice.
Ce qui faisait gagner ainsi les cultures et perdre le bétail, c'était uniquement l'évaluation du fourrage et du fumier. On comptait très-haut le fourrage livré par les cultures à la consommation du bétail, et très-bas le fumier livré par le bétail aux cultures.
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66 ANCIENNE COMPTABILTTÉ.
Dans un des rapports aux actionnaires de la Société agronomique, l'honorable directeur de Grignon disait à ce sujet : « Le compte des animaux vend aux comptes des cultures du travail et du fumier, et il en reçoit des pailles et des fourrages. Si les fourrages ont été estimés trop haut, les cultures ont dû gagner tout ce que les animaux ont dû réellement perdre, tandis que l'inverse a lieu si ce sont les engrais qui ont été portés à un trop haut prix. »
Le fourrage sec était payé, par les animaux, de 50 à 60 fr. les 1,000 kilogr. Le fumier ne figurait à leur crédit que pour 1 fr. le fumeron de 375 kilogr. Ce dernier prix fut d'abord doublé en 1836 et augmenlé encore par la suite. Mais, malgré ces augmentations successives, les comptes de bétail continuèrent à se solder en perle. M. Bella écrivait les lignes suivantes en rendant compte de l'exercice 1848- 1849 :
a On ne saurait trop répéter que les pertes continuelles que notre comptabilité attribue au bétail de Grignon ne sont rien moins que réelles, parce que le fumier y est coté à des prix trop bas. Vous avez, du reste, parfaitement compris que cela ne change rien au résultat définitif du compte de culture. Les céréales et le colza perdraient ce que les bestiaux perdent aujourd'hui. » {Annales de Grignon, 22« livraison, p. 26.)
Enfin le directeur de Grignon n'admettait même pas^que les résultats comparatifs des comptes de bé-
tail eussent quelque valeur. Il dit, en effet, quelques pages plus loin :
« Du reste, je dois vous faire observer qu'il ne faut pas attacher une trop grande importance aux résultats comparatifs donnés par les bestiaux ; en effet, il s'établit entre tous les fumiers de la ferme un compte de fumier en participation, et je ne suis pas encore parvenu à répartir d'une manière équitable le fumier exporté de la cour de ferme entre les différentes étables qui ont envoyé leurs litières au tas commun. > {Annales de Grignon, p. 25.)
Le directeur de Grignon avait l'esprit trop droit pour ne se pas tenir en garde contre un système qui produisait de pareilles anomalies. Voici comment il se récrie contre ceux qui seraient tentés d'accorder quelque confiance aux résultats des comptes de spéculation : « Sur un marché, il y a demande et offre ; il y a concurrence entre les vendeurs et les acheteurs. De là résulte la possibilité d'apprécier la véritable valeur échangeable des denrées. Mais dans une exploitation les parties contractantes sont muettes, elles sont inertes même; il n'y a plus d'offre ni de demande; il n'y a plus de concurrence, et il faut que le cultivateur supplée à tout par un arbitraire plus ou moins éclairé. Si alors il ne sait pas être équitable, s'il crée malgré lui des espèces de monopole en faveur de certaines industries de l'exploitation et au détriment de toutes les autres, je le demande, que signifieront les bénéfices et les pertes de tous ces comptes ?
(T Et pourtant je vofs un grand nombre de culli. valeurs, sans aucune défiance de leurs propres taxations, déclarer sur la foi de leurs livres que telles et telles spéculations donnent pertes ou bénéfices. Bien plus, ils ne craignent pas, sur de telles autorités, de se décider à détruire ou à innover.
« II y a tant de variations atmosphériques, tant de variations commerciales qui viennent influencer masquer même nos résultats; il y a tant de risques' d'erreur dans la pratique, qu'il y aurait déjà Jà plus de motifs qu'il n'en faut pour nous engager à la méfiance deschifl-resou, au moins, pour nous forcer à ne les mterroger qu'avec circonspection et seulement quand ils sont combinés en moyenne de six, huit dix années. '
« Que doit-ce donc être quand on n'est pas sûr de ses estimalions?»
^ Plus loin, il ajoute encore, en expliquant comment
il faut interpréter une compiabiliié:
€ Lorsqu'on lit une comptabilité agricole, il faut
se rappeler que le chiffre du résuliat final, bénéfice ou perte, est le seul qui soit un peu probant, parce que s'il dépend des circonstances commerciales ou atmosphériques, s'il varie suivant Thabileté et les soins du cultivateur, et s'il est atténué par des accidents qui sont indépendants de la puissance humaine, du moins n'est-il pas influencé par les erreurs qu'on peut commettre dans les transactions inlérieures, erreurs d'autant plus graves qu'habituellement le 'total
de ces transactions se monte ordinairement à des sommes considérables.
« Si le résultat final est satisfaisant, c'est généralement une preuve que la combinaison des spéculations 'est bonne; et quand bien même dans la compiabiliié un des comptes serait en grande perte, il ne faudrait pas se hâier d'en conclure qu'il n'est pas avantageux, car il est probable, dans ce cas, que c'est à son détriment que les autres comptes montrent de grands
bénéfices.
« Si, au contraire, le résultat final est Tâcheux, il faut encore, avant de se décider à renoncer à une combinaison qui a été indiquée par l'élude approfondie du terrain, du commerce local, des capitaux disponibles, etc., il faut, dis-je, s'assurer que cet échec n'est pas dû à une mauvaise exécution ou à des circonstances complètement accidentelles.
<r A côté de l'utilité incontestable d'une comptabilité délaillée, il y a donc des difficultés graves et même des risques, et si j'insiste tant sur ce sujet avant de donner les cbifl'res des livres de Grignon, c'est que, surtout à Grignon, ces difficultés et ces risques se montrent dans toute leur force. »
Par toutes ces citations, qu'il me serait facile de multiplier, le lecteur pourra se convaincre qu'il est impossible d'attribuer une valeur sérieuse aux résultats des comples de spéculation. Quand des hommes comme Mathieu de Dombasle, MM. Bella père et fils, Godart, etc., reconnaissent que les perles et
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les gains partiels de leurs comptes sont fictifs et dépendent uniquement de la manière d'établir ces comptes, qui donc voudrait persister à y voir une source d'enseignements pour la culture ?
J'aurai d'ailleurs à discuter plus tard la valeur de cette notion des pertes et des gains partiels, que la comptabilité agricole en partie double est, comme on voit, impuissante à donner.
En ce qui concerne l'autre prétention de cette forme de comptabilité, d'indiquer le résultat final de l'entreprise, le montant exact des pertes ou des bénéfices, je vais démontrer, par l'exemple de Grignon, que le système est assez élastique pour que même,' sur ce point, la comptabilité dise toujours tout ce qu'on voudra lui faire dire.
Le point que je veux surtout traiter se rapporte aux avances aux cultures, et principalement aux engrais en terre.
Dans le premier bilan, qui fut dressé le l^r juin
1828, on voit paraître à l'actif une somme de 35,861 fr. 35 pour avances aux cultures. Le 30 juin
1829, cette avance se monte à 44,327 fr. 09- elle est de 56,711 fr. 63 le 1er juin^t \^^^\ ^^ 79,564 fr. 45 le l^r juillet 1832; de 81,843 fr 24 le 30 avril 1836; de 88,405 fr. 75 le 30 avril 1837 • de 95,037 fr. 701e 30 avril 1838, et enfin de 99,063 fr. 16 en 1841. Que représentent ces cbifTres, et pourquoi les voit-on figurer à l'actif des bilans?
Il ne faudrait pas croire que ces cbiffres représen-
lent des améliorations foncières, car le chapitre des améliorations foncières figurait aussi à l'actif de la société, et même il avait pris, dès l'origine, de bien autres proportions que celui des avances aux cultures.
Le fermage de Grignon était payable en amélioralions foncières ; et la valeur de ces améliorations, tant qu'elles n'étaient pas reçues par l'administration de la liste civile, devait naturellement figurer dans l'actif des bilans pour faire contre-poids aux fermages arriérés ou loyers échus qui avaient leur place dans le passif.
Mais il n'en était pas de même des avances aux cultures, qui représentaient non des produits obtenus, ni même des améliorations acquises par des travaux à longue durée, mais tout simplement des dépenses ou des travaux annuels de culture, imputés, par un artifice d'écritures, à la récolte qui devait suivre, au lieu de l'être à celle qui avait précédé. Si nous prenons en elîet le bilan soumis à l'assemblée générale des actionnaires en mars 1841, voici comment se décomposent, en nombres ronds, les 99,000 fr. qui forment le chapitre des avances aux cultures :
1» Engrais enfouis antérieurement au 13e exercice. 27,000 f.
2» Engrais enfouis dans le cours de l'exercice . . . 26,000
3» Frais généraux et loyers '. 18,000
4o Labours, ensemencements 20,000
5o Pépinières, jardin, pièce d'eau . , 8,000
Total 99,000
Les quatre derniers arlicles constituent évidemnneni des frais annuels de culture qui devaient être imputés à la récolte faite dans le cours de l'exercice; car, en les reportant à l'exercice suivant, on n'arrivait qu'à décharger les exercices antérieurs d'une année de frais pour grossir le chiffre des bénéfices apparents, au risque d'avoir à faire supporter aux récoltes de la dernière année de jouissance deux années de frais de culture. Celait là assurément une anomalie d'autant plus choquante qu'on était entraîné ainsi à faire figurer à l'actif des bilans, et comme valeurs réelles, de simples dépenses annuelles de culture, dont la plupart n'avaient môme qu'un caractère purement fictif.
Mais c'est surlout à propos des engrais enfouis antérieurement à l'exercice que la fiction ne connaît plus de bornes.
Pour créer cette valeur de comptabilité, on disait que la récolte qui suit une fumure ne l'absorbe pas tout entière, et qu'on ne pourrait d'ailleurs lui en faire supporter intégralement la dépense qu'en la constituant en perte. En conséquence, on la débitait du tiers de la fumure, et les deux autres tiers étaient reportés pour être imputés aux récoltes subséquentes. L'an d'après, le même raisonnement s'appliquait à Ja sole qui avait reçu la fumure, etc. C'est ainsi que le compte engrais en terre arrivait à grossir rapidement.
Mathieu de Dombasle, qui avait exposé cette théorie,
portait la moitié de la fumure au débit de la première récolte. Si le directeur de Grignon avait fait comme le directeur de Roville, ce chapitre de l'actif eût été sensiblement moins élevé. Mais lequel des deux avait raison? Pourquoi le tiers au lieu delà moitié? Pourquoi la moitié plutôt que le tiers ?
Dans les Annales de Grignon, il est dit plusieurs fois que la comptabilité doit être le miroir des faits. Est-ce que des suppositionsgratuiles et des hypothèses sans fondement sont des faits réels?
Ce compte d'avances aux cultures souleva parmi les actionnaires de Grignon des discussions qui se prolongèrent durant plusieurs années. Il y avait deux opinions en présence.
Suivant l'une, ces avances n'étaient, pour la plupart, ni réalisables en argent, ni recouvrables pour la société agronomique qui devait se faire un titre de gloire de rendre le domaine en bon état de culture à la fin du bail ; le capital nécessaire pour entretenir la fertilité du sol appartenait à la liste civile, et la société n'en avait que l'usufruit ; dès lors ce capital devait disparaître de l'actif, et le meilleur moyen consistait à l'éteindre par voie d'amortissement.
Suivant l'autre opinion, les engrais en terre étaient bien une valeur réelle, ayant droit de figurer à l'actif du bilan, puisque l'efficacité de cette dépense était démontrée par les résultats des comptes de culture. Quant à la liquidation du compte des engrais en terre, elle pouvait se faire ou par un changement
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d'assolement qui les eût épuisés, ou bien par une répartition de la fumure sur les récoltes épuisantes, après préparation ayant pour objet de rendre les fumiers éminemment assimilables.
MM. A. et F. Bella soutenaient cette dernière thèse avec une grande chaleur. Mais leur avis ne prévalut pas devant les actionnaires, qui, sur les propositions du conseil d'administration, opposèrent une fiction à une autre en décidant que les engrais en terre et les frais généraux arriérés seraient amortis, jusqu'à con- . currencc de 50,000 fr., pendant les vingt-quatre exercices qui restaient à courir avant l'expiration du bail.
Voilà ce qu'est la comptabilité agricole en partie double. Autant de méthodes que de comptables différents : des fictions et des hypothèses à l'aide desquelles l'on exagère ou l'on atténue à volonté le chiffre de ses profits. Mais de faits précis, bien observés dans leur cause, bien interprétés dans leur signification, il n'y en a pas trace. La recherche de l'absolu n'est ni plus laborieuse, ni plus stérile.
Ce n'est pas précisément par la clarté que brille la comptabilité de Grignon. Ce reproche d'obscurité a même été formulé plus d'une fois dans le public ou dans les assemblées d'actionnaires. On répondait qu'une comptabilité constatant tous les faits de détail et tous les virements intérieurs (f présenterait sans cesse de l'obscurité pour les personnes qui n'ont pas ce genre d'instruction spéciale, mais que les hommes experts s'y retrouveraient toujours. »
Celte comptabilité si pleine de minuties et d'obscurité coûtait cher. Un comptable spécial fut, dès le principe, attaché à l'école de Grignon, et il fallut bientôt lui adjoindre un aide.
En est-il sorti, du moins, quelque enseignement pour la culture? La comptabilité de Grignon a-l-elle mis à jour quelque vérité nouvelle ? A-t-elle démontré qu'il suffit d'avoir de gros capitaux pour réaliser de gros bénéfices? A-t-elle fourni la preuve qu'il y a plus d'avantage à fumeries terres pauvres que les terres riches, ou que la vache de Sclnvitz vaut mieux que la vache normande? Au lieu de conclusions bien nettes sur chacun de ces points, je n'ai trouvé le plus souvent dans les A7i7iales de Grignon que des reproches d'impuissance adressés à la méthode et des conseils de défiance à l'égard des résultats qu'elle produit.
« En pratique, disait M. A. Bella, si le cultivateur doit tenir note exacte des frais de chaque récolte, i doit aussi en savoir apprécier les résultats en dehors des chiffres et les compenser par l'examen de leur influence sur la fertilité du sol et sur les récoltes subséquentes. » (6^ livraison, p. 142.) Cela voulait dire apparemment qu'il ne faut pas se fier aux résultats des comptes pour guider la marche du cultivateur. Quelques années après^ le directeur de la Société agronomique de Grignon donnait un magnifique exemple de l'apphcation de ce précepte. Dans son rapport au conseil d'administration sur l'exercice 1837-1838, les comptes de bétail sont présentés en
perle pour des sommes importâmes; et dix lignes après renonce de ce résultat M. Bella ajoute : « Notre bétail n'est pas assez nombreux, et pourtant les bâtiments ne sufiisent plus. » (9^ livraison, p. 23.)
Un dernier fait montrera le peu de cas que faisait riionorableM. A. Bella des enseignements qui paraissaient découler de sa comptabilité.
Le compte de fourrages annuels se soldait rcguliérement en perte pour des sommes importantes. Dans le compte-rendu de l'exercice 1 845-1 84G, la perte de ce compte s'éleva jusqu'à 2,500 fr. Voici comment le rapporteur du conseil d'administration exprime les incertitudes du directeur de l'école, devant un fait de comptabilité aussi persistant :
« Les fourrages annuels ont continué de donner des pertes notables. Le directeur, opérant avec cette circonspection dont on ne saurait trop le louer, étudie encore la question consistant à savoir si les bons effets que produit généralement cette culture préparatoire sur la récolte des colzas, qui la suit, ne compensent pas avec excédant ce désavantage apparent. Il espère pouvoir soumettre incessamment le résultat de ses méditations et de ses expériences. »
Cette hésitation du directeur de Grignon à se pro- " noncer contre une culture, sur la foi de ses livres, est la condamnation formelle de cette méthode de comptabilité. Quel enseignement pourrait-on demander aux comptes de culture, quand on n'ose même
pas tirer la moindre conclusion de résultats aussi constants et aussi signficatifs(l)?
Les détails qui ont été donnés sur les comptabilités de Roville et de Grignon me dispensent sans doute de m'étendie aussi longuement sur les systèmes qui vont suivre, et qui, calqués, sauf quelques différences, sur le même modèle, présentent la même complication et les mômes inconvénients. Mais je dois signaler et apprécier ces différences, ne fût-ce
(1) Cette contradiction permanente entre la pratique du directeur de Grignon et les enseignements de ses livres, notamment en ce qui concerne les comptes de bétail, avait provoqué des discussions fréquentes dans le sein du conseil d'administration. On avait décidé, dès 1850, la réunion des comptes d'animaux aux comptes des cultures, sous le titre de Compte général de culture. « Les animaux, avait-on dit, sont la conséquence des cultures proprement dites, et celles-ci doivent, par conséquent, être solidaires des animaux. » M. Bella avait cru qu'il s'agissait simplement de réunir dans le niAme tableau les comptes divers du bétail et des cultures. Mais le conseil, jugeant qu'aux yeux de beaucoup de personnes « les pertes présentées par les comptes de bétail sont très-fàcheuses, en ce sens qu'elles impliquent des opérations mauvaises, tandis que le déficit résulte exclusivement de ce que les engrais sont estimés à trop bas prix, » décida que les co^uptes de bétail ne présenteraient plus désormais ni perte ni bénéfice, et se solderaient par le prix de revient du fumier.
Au lieu de se conformer à cette décision, M. F. Bella, nouveau directeur de la Société agronomique, modifia les bases d'évaluation du fumier, et fit solder les comptes de bétail en bénéfice.
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que pour montrer l'impossibilité d'améliorer un( méthode aussi essentiellement vicieuse. J'ai la conviction que la comptabilité peut rendre de réels services à l'agriculture, mais h la condition de reposer sur d'autres bases. Avant d'indiquer ces bases, je dois poursuivre mon œuvre et achever de convaincre les esprits sérieux de la nécessité d'un changement radical de système.
Ce nouvel artifice d'écritures avait eu d'ailleurs pour effet de réagir sur les valeurs fictives de l'iovenlaire, et de grossir Vaclif social de sommes imporlantes,' surtout dans le chapitre des engrais en terre. M. L. Javal, le rapporteur au conseil pour l'exercice 1851-1852, insista de nouveau sur la nécessité de solder les comptes d'animaux par le fumier. Il ajouta même ces paroles remarquables, qui témoignent que l'honorable rapporteur voyait avec netteté les inconvénients d'une séparation artificielle des opérations de l'agriculture au moyen des comptes spéciaux de la comptabilité en partie double : « Il est probable que, par la suite, on sera amené également à abandonner le système d'une évaluation fixe pour les denrées de consommation par les animaux ; alors seulement on pourra se rendre un compte exact et vrai du produit des animaux. » (26^ livraison, p. 39.)
Malheureusement, la publication des Annales de Grignon fui suspendue après un nouvel exercice, et nous ignorons si le conseil d'administration, qui entrevoyait ainsi la solidarité des opérations de la culture et les effets de dépendance qui en résultent pour les pertes et les gains des comptes spéciaux, alla jus(iu'au bout dans la voie de la vérité, en ramenant à un seul compte de production les éléments si complexes, si obscurs et si variables de la comptabilité de Grignon.
La complication des écritures qui exige l'emploi onéreux d'un comptable à côté du chef de l'entreprise agricole, et les évaluations arbitraires à l'aide desquelles on combine des chiffres fictifs avec des chiffres réels, de façon à altérer la vérité de ces derniers : voilà, sans contredit, deux des principaux inconvénients de la comptabilité commerciale en partie double appliquée aux opérations de l'agriculture. Royer semble en avoir été particulièrement frappé, car il essava de réformer sur ces deux points le système étudié ou suivi dans les écoles de Roville et de Grignon.
Dans sa jeunesse, Royer avait dirigé, à quelques lieues de Paris, un grand établissement de chevaux de poste et de diligences, auquel était adjoint comme accessoire un domaine de 275 hectares, placé à la dislance de deux kilomètres de sa résidence habituelle. Il nous a fait connaître qu'il avait dirigé lui-même cet établissement dans les plus minutieux détails, et qu'il en avait tenu toute la comptabilité, « sans aucun aide, et avec une invincible antipathie pour ce travail machinal et bureaucratique. » Il en concluait que, « s'il est facile d'imaginer un mécanisme meilleur, il doit être difficile d'en trouver un plus simple et qui donne moins de travail. »
Le lecteur jugera si cette prétention est fondée.
Dans le livre qu'il a publié, en 1840, sous le titre de
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Traité théorique et pratique de lacomptahilité rurale, Rover range tous les faits agricoles dans trois classes : 1° Les fails matériels, dont l'ensemble est représenté par des receltes et des dépenses. C'est là l'objet de la comptabilité rigoureuse, et les comptes relatifs aux faits de- cette catégorie sont appelés essentiels, 2° Les faits instructifs ou vérification de l'emploi du temps et du travail, des consommations intérieures. Les fails de ce genre donnent lieu à des comptes de vérification, qui prennent place dans la comptabilité, mais qui sont sujets à révision.
3° Les faits hypothétiques relatifs à la fertilité du sol, aux engrais, à leur accumulation ou absorption dans le sol, etc. Les faits do ce genre doivent rester en dehors de la comptabilité proprement dite ; ils n'ont de place que dans les budgels de prévision.
Deux particularités essentielles distinguent, comme on voit, la comptabilité de Royer : la révision des évaluations arbitraires portées provisoirement dans les comptes, et la suppression radicale du compte engrais et des éléments qui s'y rapportent. La première modification avait pour but de remplacer la fiction par la réalité dans les résultats des comptes; la seconde se proposait surtout de simplifier le système. Voici le procédé imaginé par Royer pour la révision des chiffres fictifs portés dans les comptes de spéculation ou d'ordre.
Pour les comptes simples, dont toutes les dépenses se font en argent ou en denrées d'une valeur incon-
lestable, et dont tous les produits sont livrés au marché, comme les comptes d'un bois ou d'un pré dont on achèterait la coupe pour la vendre immédiatement après l'exploitation, aucune difficulté de comptabililé ne se présente. Mais ce sont là des faits tout à fait exceptionnels, et la plupart des comptes de spéculation eux-mêmes donnent lieu à des évalualions arbitraires, soit au débit, soit au crédit. Tel est, par exemple, le compte des céréales, dont une part du grain est vendue, une autre part consommée par les hommes ou les animaux de la ferme, et dont les pailles servent à la fabrication des engrais pour la production de nouvelles récoltes. a La partie vendue présente un produit actuel, incontestable, facile à consigner dans les livres ; mais la partie consommée n'est pas dans le même cas, et l'on n'est pas d'accord sur son évaluation; cependant, comme dans la comptabilité tout doit se réduire en francs et centimes, il faut bien chercher une valeur à ces choses pour pouvoir les enregistrer. Le cours du marché peut s'appliquer, jusqu'à un certain point, aux grains consommés que nous avons pris pour exemple; mais s'il s'agit de pailles d'avoine, de pommes de terre, etc., il sera généralement trop élevé pour des animaux consommateurs ; ils ne pourront les y recevoir qu'en présentant une perte à leur compte, et celle perte cependant n'en sera pas une pour le cultivateur, si le prix payé par les consommateurs est encore plus élevé que celui de production