II
festées. On n'aidait à Tapprovisionnement qu'en édifiant des baraques Vilgrain — on sait ce qu'en vaut Faune de planches — et en ouvrant des boutiques municipales, trompe-l'œil qui creusait le déficit formidable de la Ville, sans apporter à la population, non pas le bien-être qu'elle était en droit d'espérer, mais le soulagement qu'elle aurait trouvé en présence des efforts du commerce organisé, si ces efforts avaient pu se donner libre cours. Le public, hélas ! accueille favorablement les mesures qui lui nuisent, quand ceux qui les prennent savent les entourer d'une adroite et abondante pubHcité, laquelle constitue un bourrage de crânes en règle, mais qui se traduira en réussite électorale.
Les Maisons à Succursales, systématiquement, ont donc été bannies de toutes les répartitions. En ce qui concerne les transports, l'aide de l'Administration ne fut guère efficace, parce qu'elle se bornait — et qu'elle se borne encore — au néant. Bien au contraire, on a fait tout ce que l'on a pu 30ur étrangler les bonnes volontés et empêcher a manifestation des initiatives. L'inconséquence des bureaux faisait violer leurs promesses par les ministres eux-mêmes; on écrirait des milliers de pages pour montrer le mauvais vouloir, l'esprit tatillon, chicanier, de la bureaucratie en redingote et en bleu horizon!... A quoi bon? Pourtant, il faut bien signaler quelques déclarations ou quelques encouragements dans lesquels on eut foi :
M. Raynaud, ministre du Commerce, dit un jour, du haut de la tribune :
« Nous favoriserons les achats che2 nos amis et
alliés, les Italiens et les Portugais; je donnerai
^ toutes les facilités possibles pour l'expédition des
vins, de façon à empêcher la hausse de ce produit
de première nécessité ! y>
Mettez-vous à la place des puissantes Sociétés qui ne s'occupent que du commerce vinicole. Qu'eussiez-vous fait?... Ce qu'elles ont fait, parbleu ! Fortes de cette déclaration, elles achetèrent en Italie d'énormes quantités. On leur accorda tous les permis d'importation qu'elles désirèrent* Mais, dès qu'il s'agit d'envoyer des futailles vides ou des réservoirs pour retirer les vins achetés, le Ministère des Transports intervint. On interdit l'expédition des récipients.
Un ministre dit blanc. Un autre ministre dit noir. Et, comme leurs services se chevauchent, tous les fils s'en entremêlent d'une façon qui serait burlesque, si elle n'était douloureuse, parce qu'extrêmement préjudiciable à l'intérêt général. Oh! l'exemple fourni par le Ministre duGommerce, en cette circonstance, n'est point un ex mple isolé. M. Loucheur, un jour, fit parvenir à chacun, au cours de l'armistice, une circulaire incitant à l'achat de wagons-réservoirs en Allemagne, en raison des bénéfices que nous procurait le change. On obéit; on expédia des centaines de miniers de francs pour obtenir le matériel indispensable et convoité. Enfin, la crise du vin allait être vaincue !
Erreur; lorsque les wagons arrivèrent à la fronlière, on en refusa l'immatriculation, sous des
ta
prétextes, d'ailleurs, aussi bureaucratique que futiles et divers. Il n'y eut guère que quelques privilégiés, des commerçants improvisés, des mercantis, pour mieux dire, qui en profitèrent! Pour arriver à l'ombre d'un résultat, que de tracas, que de démarches, que d'ordres, que de contre-ordres,
que de désordre I
Pendant ce temps, on jetait la poudre aux yeux du public, du bon public qui attendait son pinard : — Prenez patience! lui disait-on. Les Coopératives vont être approvisionnées. Allez dans les Coopératives; elles seules sont honnêtes, les commerçants sont des voleurs.
Il fallait bien trouver un bouc émissaire pour que la masse sût, le cas échéant, à qui s'en prendre. Toutes les formules qui tendaient à représenterai une catégorie de citoyens comme des exploiteurs I d'une situation malheureuse engendrant la misère publique, n'avaient pas d'autre but que celui d'abuser les naïfs et de voiler les véritables responsables. Les maîtres de l'heure ne se rendaient nullement compte du danger sérieux que comportait l'excitation de citoyens éprouvés, contre une autre catégorie de citoyens qui, éprouves aussi, n'en pouvaient mais.
Oui, les Coopératives ont été plus favorisées que le commerce ordinaire ; on leur cédait des vins au prix de réquisition, ce qui leur permettait de vendre à meilleur compte que les commerçants, qui n'acquéraient pas leurs vins à un prix de réquisition, mais bien à un prix commercial. Cependant, nous croyons sincèrement, et des
commerçants autorisés le croient aussi, qu'on a beaucoup plus écrit à ce sujet qu'on a fait de besogne; là comme ailleurs, on a promis plus de beurre que de pain. La réalité, c'est que les Coopératives ont été aussi mal desservies que les négociants professionnels.
La signature de l'armistice permit de penser à de prochaines améliorations. L'Etat dit aux commerçants :
(( Achetez ! Et nous vous donnerons des platesformes, car 80.000 wagons allemands nous reviennent! »
On acheta. De nouveau, il se produisit ce qui s'était produit avec les promesses de M. Raynaud. Quand il s'agit d'enlever les vins acquis, les vulgaires plates-formes furent refusées. Les demandes d'autorisation d'importation cheminaient lentement de bureau en bureau ; quelquefois, elles s'égaraient avant de parvenir au bureau compétent; d'autres fois, c'était le bureau compétent qui s'était égaré : il avait changé de domicile, sans prévenir qui que ce soit. Et, le plus souvent, ce laps de temps écoulé, les demandes étaient retournées à leurs expéditeurs, parce que la couleur du papier employé devait être rose, au lieu d'être jaune. Ces messieurs, vexés, se prenaient sans doute pour des chefs de gare !
Ah! les tracasseries, les sottises de TAdministration, qui les dénombrera jamais?... Ce ne sont pas des économistes qu'il faudrait pour les narrer, mais une armée de Courtelinesl... J'ai raconté jadis l'histoire d'un sac d'escargots parti d'Auteuil,
pour n'arriver à Paris qu'au bout de 48 heures; c'était avant la guerre!... J'ai relaté aussi l'aventure de ces cochons — de vrais cochons, biep entendu, — des cochons pour la Villette — expédiés du Mans un beau matin, et mettant neuf jours pour parcourir, — en chemin de fer, — les 120 kilomètres qui les séparaient des abattoirs; ils y seraient venus à piedl... Mais que dire des transports actuels, sinon qu'ils en occasionneraient, au cerveau des gens les plus placides, les moins impressionnables ! Au lieu de mettre quinze jours, au maximum, pour faire le voyage du Midi à Paris, un wagon emploie six semaines, puis deux mois, puis trois, puis quatre, puis cinq, puis six. On ne sait où cela doit s'arrêter. C'est ainsi qu'une expédition partie de Rouen le 6 février 1919, parvint seulement à Paris le 27 mai. Le wagon avait mis 110 jours pour effectuer un trajet de 136 kilomètres. 11 contenait du vin. Et, à cette époque-là, c'était encore le bon temps!
Ah! qu'il eût fallu en réquisitionner, des wagons, pour assurer, dans de telles conditions, l'approvisionnement normal du pays!... Rien d'étonnant, alors, à ce que les réquisitions prélevées aient été aussi préjudiciables au commerce des vins qu'à la consommation elle-même! On prenait les réservoirs en cours de remplissage, pendant que le parc de Montpellier était plein dé wagons-réservoirs inutilisés. Le travail de Pénélope est une des spécialités de l'Administration ; elle l'impose même aux autres, dès qu'il lui est possible de le faire.
Quant aux réquisitions militaires de marchandises, la déloyauté y accompagna souventesfois la malhonnêteté. En voulez-vous deux exemples, pris entre cent mille ?
Le 1^' octohre 1915, une Maison à Succursales de vins achetait une cave composée de 1.145 hectolitres de vin blanc, à 37 francs Thecto, plus 0 fr. 50 de commission ; ce qui faisait 37 fr. 50. Cette cave était la cave Malleval, à Mahelma, Alger. Au moment de l'expédition des vins achetés, l'administration militaire fit savoir qu'elle les réquisitionnait. L'Algérie, à ce moment-là, possédait beaucoup de vins blancs non vendus. La réquisition n'était donc point motivée par la pénurie de marchandises; dans ce cas, elle l'était par une hausse de 8 francs par heclo. Elle venait de se produire. Et c'était pour payer le vin au prix qu'une Société commerciale l'avait payé, que l'Iutendance le lui prenait, sans se préoccuper si la Société devait se couvrir à nouveau, pour ses besoins et ceux de sa clientèle, à des conditions plus onéreuses que celles dont elle avait joui.
L'Administration condescendit jusqu'à s'informer du prix que demandait la Société à Succursales pour les vins Malleval. La Société répondit: le prix coûtant, soit 37 frs 50. Ce qui prouve que tout le monde n'apportait pas le même engouement à réaliser des bénéfices sur le dos de l'Etat. Mais, quand vint le règlement, l'Intendance réduisit 5 fr. 50 par hectolitre. Elle n'en payait plus que 32. Et le règlement est toujours en instance.
Cela peut durer jusqu'à la consommation des siècles.' Ainsi ne soit pas!
Consommateur, si tu lis ceci, réfléchis : la Société commerciale à Succursales chez laquelle, peut-être, tu t'approvisionnes pour que tu aies, toi aussi, ton verre de pinard, a dû effectuer en Algérie d'autres achats, au prix de 45 francs, d'où perte de 7 fr. 50 sur le prix antérieur, et à laquelle, forcément, il convient d'ajouter les 5 fr. 50 réduits par l'Administration ; ce qui porte la différence totale à 13 francs, — soit près de trois sous par litre — et que, bien entendu, tu as payée. Comprends-tu, maintenant, une des raisons de la hausse dont tu souffres encore?
Cette hausse a eu ses racines les plus profondes dans les entraves délibérément apportées au commerce, et dans les injustices commises à son égard, mais grâce auxquelles fleurirent les combinaisons des mercantis qui ont réalisé de grosses fortunes, avec le concours des employés de l'Etat.
Trêve de récriminations. Nous n'avons pas la 3rétention de réunir ici des documents pour les humoristes de l'avenir. Ceux qui analysent, déduisent, savent comprendre, par un simple fait précis, ont des horizons largement ouverts sur des milliers d'autres et leurs conséquences.
Ah! si l'Etat, qui causait tant de préjudices aux vrais commerçants, aux commerçants professionnels, avait écouté leurs sages avis, nous n'en serions pas, sans doute, où nous en sommes. Les intermédiaires marrons, les trafiquants de tout poil et de tout acabit n'eussent pas tiré, de la
situation, les scandaleux avantages qui les firent se multipier plus rapidement que des lapins. Car les vrais commerçants ont su voir et prévoir! Seulement, voilà, quand ils ont voulu parler, on s'est bouché les oreilles pour ne point les entendre. Les intérêts cachés n'en existaient pas moins. Ils agissaient.
Convoqué aux réunions constitutives de la section des vins, à l'Office technique du Ravitaillement, le vice-président du Syndicat des Négociants en vins, à succursales, M. Loévi, s'y rendit, et, dans une lettre du 8 août 1917, il crut bon de préciser sa pensée, à différents points de vue :
« Le principe qui doit nous guider tous, dit-il, syndicats et négociants, est de subordonner, à l'heure présente, l'intérêt corporatif à l'intérêt du consommateur, à celui du plus grand nombre, à celui du pays, par conséquent. Avec vous, je crois, et avec vous, j'ai dit, au cours de nos deux Assemblées, qu'en présence des malheurs qui frappent notre Patrie, soit dans la vie des meilleurs de ses enfants, soit dans la fortune de tant de familles françaises, le droit d'enrichissement n'est pas ouvert sans limites à une catégorie de citoyens. Quand le sang des poilus coule à flots sur les champs de bataille et que les bas de laine se vident chez les vieux de l'arrière, certains coffresforts ne sauraient se remplir, même sous le couvert de la loi des bénéfices de guerre. Ce sentiment,, j'en suis d'ailleurs convaincu, est communément partagé; il n'est pas de bons citoyens qui voudraient mériter le stigmate de c profiteurs de guerre >.
« Mais» si nous sommes tous animés de Tesprit patriotique, de solidarité sociale; si, au point de vue particulier qui nous occupe,, nous voulons concourir utilement, avec les Pouvoirs publics, à Tœuvre à laquelle vous nous aviez conviés, je pense et j affirme nettement que nos désirs seraient platoniques et nos efforts stériles, si nous nous laissions entraîner à d'incessantes palabres entrecoupées par de longues intersessions. Le moment de délibérer à perte d'haleine n'est pas celui que nous vivons. Il faut parler peu et agir beaucoup; j'ajoute qu'il faut agir vite, en face dune spéculation énorme^ aussi démunie de frein que dénuée de vergogne. Le péril est à nos portes; il sollicite des décisions promptes et des mesures radicales.
« Quelle est donc la nature de celte spéculation éhontée que nous nous proposons de mettre en échec? Vous n'ignorez pas que le nombre de gens, qui, depuis trois ans, se sont sentis pris de la vocation du négoce des vins, défie toute statistique vraisembable. On s'est beaucoup moqué autrefois de la passion qu'apportèrent les Français à. devenir fonctionnaires; exercer une part d'autorité constituait, pour une foule de nos compatriotes, un idéal transcendant. Aujourd'hui, le rêve semble d'être « marchands de pinard >. De ce changement dans les aspirations des masses, il n'y aurait sans doute qu'à se féliciter, ne fût-ce que dans l'intérêt de notre grande production nationale, et, d'autre part, notre corporation en tirerait trop d'orgueil pour ne pas l'inscrire à
l'actif de son prestige, si ces légions de néo-commerçants ou d'œqo-commerçants, n'étaient pas destinées à disparaître avec les causes qui les ont fait éclore.
« J'ai employé le mot de commerçants bien à tort, en vérité; tous ces individus, en effet, n'ont rien ^Ic commun avec les choses du commerce; ce sont de purs spéculateurs, des joueurs, des « gamblers », diraient nos alliés d'outre-mer, qui cherchent à rafler, à n'importe quel prix, la plus grande quantité de marchandise possible ; et ils réussissent d^ns leur entreprise. Les marchés^ une fois conclus, ne tardent pas à refiler, avec un gros profit, aux 7nains d'un deuxième acheteur, lequel les cède dans les mêmes conditions fructueuses à un troisième, qui trouve un quatrième acquéreur, et ainsi de suite; de sorte quon a vu des contrats passés, comme des seaux d'incendie, le long d'une chaîne d intermédiaires, laissant à chaque tenant temporaire des bénéfices considérables. *
« Effrayés des conséquences de ce jeu de furet, les véritables commerçants, ceux qui sont établis depuis de longues années et qui réalisent leurs achats en fûts et non en bordereaux, se sont demandé, en ce cas, si la marchandise n'allait pas leur manquer. Comment, dans l'affirmative, alimenterait-on la clientèle? La crainte de n'être pas à même d'y pourvoir finit par amener les maisons sérieuses à exagérer, elles aussi, leurs achats. Sans souci du maintien des cours légitimes, basés sur l'importance de la récolte et sur les facilités