‹ Les entreprises modernes [microform]. Le grand commerce de détailChapitre 9 sur 23 · NOUVELLES EPICERIES DU NORD · texte numérisé non relu

NOUVELLES EPICERIES DU NORD

iS novembre 1915.

Vous avez dû voir, dans le Bulletin de Lille, du M novembre, que la ville de Lille allait mettre à la disposition des détaillants, certaines marchandises, pour que celles-ci soient distribuées à la population, à des prix déterminés.

Vous remarquerez que le prix de vente que nous vous demandons de pratiquer, est de beau-

AOX PAYS ENVAHIS

coup inférieur à celui qui est indiqué dans k Bulletin de Lille, précité. Nous comptons absola^nient que vous pratiquerez rigoureusement les prix que nous vous indiquons, et que vous vendrez toutes les marchandises, par petites quantités, directement à la population lilloise, — autant que possible, aux gens que vous connaîtrez pour habiter votre quartier, - de façon à éviter que ces marchandises ne soient rachetées par des grossistes, et que, par ce moyen, l'initiative qu a prise la Ville de Lille, ne soit pas détournée de son but, qui est de venir en aide à la population. Nous ne voulons, dans cette opération, taire aucun bénéfice. Depuis le commencement de la guerre, nous avons toujours pratiqué les prix es ' plus bas possibles, et, si quelques gérants maladroits ont surfait les prix que nous leur avions donnés, il faut absolument qu'aujourd hui, ils se rendent compte de leur maladresse et qu ils re~ viennent à un sentiment plus exact des besoins de

la situation. ,

Il est probable que nous ferons beaucoup de mécontents parmi les petits commerçants, mais cela ne nous inquiète nullement. Il est possible, bien que nous ne croyions pas à cette éventualité, qu'à la suite de réclamations du petit commerce, les autorités de la Ville de Lille refusent de continuer à nous donner des marchandises. Dans ce cas, nous verrons ce qu'il nous reste à fau-e.

Nous avons pris des engagements et nous nous sommes tracé une ligne de conduite; il ne faut pas que, par la maladresse de gérants, nous

fi

DAMAGED PAGE(Sj

soyons mêlés à des affaires malpropres, alors que la règle de conduite de la Société des Nouvelles Epiceries du Nord a toujours été d'xiutô correction absolue, et qu'elle peut supporter Texamen de n'importe qui.

L'Administrateur-délégué :

Signé : R. Dumont.

Et cette autre circulaire, où nous retrouvons le même soin de venir en aide à la population :

4 janvier 191G.

Vous voudi

z bien vous conformer rigoureusement aux prix que nous vous donnons, et vous vous conformerez également à la circulaire de M. le Maire de Lille, en exigeant de vos acheteurs une fiche pour les quantités de marchandises que vous aurez livrées, car nous ne pourrons plus recevoir de marchandises, à nouveau, sans que nous représentions les fiches correspondantes aux quantités qui nous auront été cédées.

Ainsi que nous vous Tavons dit dans une précédente lettre, nous ne voulons réaliser aucun bénéfice; nous voulons simplement mettre à la disposition du public, notre organisation, et lui montrer que nous sommes complètement en dehors de tout laccaparement et de toute la spéculation qui sévissent en ce moment sur la ville de Lille, au plus grand détriment delà popu lation.

AUX PAYS ENVAHIS

Veuillez ne pas oublier, en détaillant le fromage de Gruyère, que, par quart, nous entendons le poids de 125 grammes et non celui de 120, qui e^\ habituellement pratiqué par les épiciers. Gomme vous aurez une marge de 0,40 au kilo, vous devrez être raisonnable et donner le poids.

L'Administrateur-délégué :

Signé : R. Dumont.

Et encore cette autre lettre, du 9 mars 1916 :

Veuillez vous procurer le Bulletin de Lille de ce jour. Vous y verrez la liste des prix auxquels certaines denrées doivent être livrées au

public.

Vous maintiendrez nos prix, lorsqu'ils seront inférieurs aux prix imposés, mais vous baisserez immédiatement les prix qui seraient supérieurs.

Vous nous demanderez crédit pour les marchandises en magasin que vous aurez dti baisser.

L'Administrateur-délégué :

Signé : R. DuxMOnt.

Gomment ne pas admirer le rôle important joué par cette Maison pendant l'occupation de Lille, en présence d'une foule de difficultés que l'envahisseur se complaisait à élever !

« Dès le 14 octobre 1914, nous dit M. Dumont, nous étions enserrés dans un cercle de fer et de

DAMAGED PAGË(Sj

feu!... Nos entrepôts furent occupés presque constamment, jusqu'au l**" octobre 1918, et nous avons eu à subir réquisitions et pillages, tant qu'il y eut des marchandises, mais nôtre présence ftt que notre matériel, nos rayonnages, nos foudres et nos archives, furent préservés.

« Depuis la libération, notre région, si éprouvée, est soumise, sous le rapport alimentaire, à un régime spécial, celui du Ravitaillement des régions libérées. C'est l'ancien service qui a fonctionné pendant l'occupation, sous le nom de Comité américain. Pendant les trois premiers mois de la libération, il a été seul à pouvoir obtenir des autorisations de transports, ce qui fait que le coût de la vie est resté très élevé.

(L A l'heure actuelle, le sucre ne peut être acheté que dans les locaux du Comité ; le café brûlé est vendu à raison de 5 francs le kilo, parce qu'il est exonéré des droits de douane, et il n'est pas possible d'obtenir ces denrées sans acheter en même temps d'autres denrées, qu'il serait possible de se procurer dans le commerce à des conditions au moins égales.

(L Voilà comment l'Etat solutionne la question de la vie chère ! y>

Hélas ! oui. Il y aurait encore la matière d'un gros volume sur les souffrances que nos populations du Nord ont dû subir, l'armistice signé, comme si l'épreuve de l'envahissement n'avait pas été suffisante ! Mais n'ouvrons pas, dans ce chapitre, la liste des griefs que nous pourrions faire à ce malheureux Etat... Mieux vaut mettre en

AUX PAYS ENVAHIS

regard des cent mille imprévoyances administratives, les initiatives bienfaisantes de ceux qui en eurent et qui en sont si mal récompensés. *^ ^L'histoire des Docks du Nord ne pourrait que rééditer la précédente. Les mêmes causes engendrent, dit-on, les mêmes effets. Il s'agit, pensent-ils, en ne livrant pas de grandes quantités de marchandises aux mêmes clients, d'en réserver aux nécessiteux, le plus longtemps possible, car les pauvres, qui ne thésaurisent pas, sont dépourvus de moyens d'approvisionnement. Ce souci d'adoucir la vraie misère se manifeste dans la fourniture des produits indispensables aux soupes populaires, au strict prix de revient, et cela, jusqu'à la disparition totale de ces produits sur le marché.

Pendant l'occupation allemande, cinq Maisons seulement demeurèrent ouvertes. La Maison- Mère leur répartit ses denrées et se tint à la dis- )osition des mairies de Marquette et de la Madeeine, conseillant les municipalités dans leurs achats, mettant à leur disposition le personnel compétent et le matériel nécessaire aux distributions, procurant, dans d'exceptionnelles condi-lions, les denrées indispensables à l'approvisionnement de nos prisonniers de guerre.

Le ravitaillement des Docks, pendant les années douloureuses, fut à peu près nul. Il n'était possible que d'acheter des denrées, et en faible quantité, à des revendeurs ou à des négociants en mal de liquider leurs stocks, ou en faisant venir de Belgique, avec les plus grandes difficultés et

DAA/IAGED

PAGE(Sj

les pires des risques, ce qu'on pouvait encore y trouver. A plusieurs reprises, une fois Tarmistice signé, ils tentèrent d'obtenir des autorisatioii;5« d'importation, s'engageant à ne prélever aucun bénéfice sur la vente de ces produits, sans autre but que celui de venir en aide au public. Mais que de démarches pour de médiocres résultats !

Le personnel demeura, malgré les circonstances les plus pénibles, malgré surtout l'inutilité de ses services, en contact avec l'Administration qui, généreusement, subvenait à ses besoins, à tous ses besoins. Cela ne va pas sans mérite, puisque le chiffre d'affaires était nul, et qu'au surplus, les Maisons brûlaient... Quand elles ne brûlaient pas, elles s'écroulaient sous les bombardements; le pillage les vidait; les réquisitions de mobilier, de matériel, de denrées, les nettoyaient de la cave au grenier. De la Maison-Mère, il ne restait plus que les murs.

On peut proclamer sans crainte que, là aussi, le devoir patriotique, en toutes circonstances, fut irréprochablement accompli. Les Docks, ne tenant aucun compte des arrêtés de l'occupant, refusaient de formuler les déclarations imposées, de livrer les articles exigés, notamment les objets de cuivre et de caoutchouc. Gela leur valut force amendes et menaces de prison. Puis, un jour, les menaces se réalisèrent et TAdministrateur-délégué fut enfermé, comme un malfaiteur, entre quatre murs... Mais c'est à son honneur, comme ce fut à l'honneur de tous ceux qui, comme lui, gravirent le douloureux calvaire.

Par la vitalité des Entreprises Modernes, ressuscitent les pays libérés.

Ce qui étonne le plus, dans les Entreprises Modernes, c'est leur vitalité. Cette vitalité est autrement intense que celle des entreprises ordinaires. Si l'on donnait un coup de pied dans une fourmilière minuscule, la fourmilière risquerait d'être anéantie; la même cause ne déterminerait point le même effet dans une fourmilière géante. Dès qu'un cataclysme y survient, des milliers de bonnes volontés reprennent le travail; on met en sûreté les provisions, on répare les brèches, on reconstruit. La volonté de l'homme, si elle n'est persistante, n'arrive pas à détruire une œuvre patiemment, méthodiquement, minutieusement édifiée. Ainsi en est-il en ce qui concerne les Entreprises Modernes.

Le 15 janvier 1916, un violent incendie fit sa proie des Magasins Réunis de Nancy et, en

DAMAGED PAGE(Sl

quelques heures, occasionna pour une vingtaine de millions de dégâts. De l'immense et haute bâtisse^ delà façade ornée, sculptée, des étalages resplendissants, des plafonds lumineux, il ne resta rien qu'un enchevêtrement monstrueux de poutres de fer tordues, qu'on apercevait par la dentelle des murailles, où, sur quatre rangées, les fenêtres tombées creusaient des vides. La foule badaude s'amassait là, sur les trottoirs, aux jours qui suivirent le sinistre ; son émotion était d'autant plus grande, qu'elle avait perdu un centre d'attraction ; elle ne pouvait plus flâner entre les comptoirs! Pendant qu'elle réfléchissait, dissertait, discutait, l'Administration réinstallait ses comptoirs et leurs vendeuses, dans un autre bâtiment respecté par le feu, puis, par l'utilisation des Galeries Nancéiennes, elle donnait à ses rayons une importance que les Magasins Réunis n'avaient point eue encore.

Cependant, depuis le {'^janvier 1916, des obus allemands de 380 tombaient aux abords immédiats des Magasins Réunis, dont les portes s'ouvraient comme aux jours de la paix. Ni les projectiles ni le feu n'étaient capables d'entraver les résolutions de commerçants tenaces, habitués aux risques, à peine effrayés par le désastre. Quiconque veut démontrer en marchant que le mouvement existe, ne doit se mettre au repos ! La force réside dans la confiance, dans la foi qu'on a en son étoile, dans la certitude d'une réussite, connue par les plus forts seulement.

A l'armistice, il ne restait d'Arras qu'un amon-

DANS LES PAYS LIBÉRÉS

cellement de murailles démantelées. Au milieu de^ ruines, ce qui se dressa tout d'abord, ce fut un gVfcmd magasin réédiflé : les Galeries. Partout, des exemples similaires sjoffrent à nous : à Saint- Quentin, à Reims, — notamment à Reims, où les Sociétés d'alimentation ont réalisé l'impossible pour ramener la vie.

La conhance du grand commerce, toujours réorganisé le premier, déteint peu à peu sur le public éparpillé dans la France entière, et qui revient, par unités, vers ce qui fut son logis d'autrefois. N^'est-on pas certain, grâce à l'initiative de quelques-uns, de trouver là tout ce dont on aura besoin pour la réinstallation du nid familial? On est sûr de trouver le lit qui remplacera celui que dévora le feu, le clou qui fixera au mur la photographie d'un être aimé, ou le vague chromo sauvé du désastre, dans son cadre de plâtre. La maison de vente, quelle qu'elle soit, devient un centre d'attraits; on ne rentre que parce qu'elle existe. Et, comme elle existe, on pourra se consoler, quelque temps encore, de l'écrasement de l'Hôtelde-Ville ou de l'effondrement de la dernière

église.

Ce qu'il faut surtout, c'est la nourriture, la certitude de la rencontrer, la possibilité de l'obtenir sans de trop grandes difficultés. Avec la seule vision des privations, on ne se déciderait pas, vraiment, à s'en aller de nouveau, vers les régions où se penchent chaque jour un peu plus les croix de bois; vers les régions qui rappellent tant de ruines, jointes à tant de deuils ! Car il faut bien

DAMAGED

PAGEfSj

manger! On n'est sûr de soi-même que si la ceinture n'a pas de cran supplémentaire. v

Sous la bruine épaisse de décembre, j'ai v/a ce qui fut Reims. 60.000 habitants étaient revenus dans la fourmilière bouleversée; on se demande, pris de compassion, comment^ actuellement encore, ils peuvent s'y loger. Sans lumière, — car le gaz n'existe pas et le pétrole fait défaut, — sans chauffage, — car le charbon n'est qu'une espérance, — dans un dénuement si parfait, qu'il est scandaleux — oh! combien! — comment pourront-ils tenir tout l'hiver? Il y a vraiment de quoi rebuter les plus courageux d'entre ces braves gens. Le ciel, le jour où je fus là, en a pleuré toute la journée, et les maisons, par les multiples trous d'obus transformant en écumoires les ultimes plafonds, ont déversé des larmes, par torrents, sur les malheureux. Vont-ils s'y habituer?...

Ils ne s'y habitueraient certes point si, pour aider à vivre ceux qui furent des « réfugiés », quelque chose ou quelqu'un n'insufflait l'espoir qui avive l'amour du sol; ils ne continueraient plus à réintégrer leurs toits inhospitaliers, si des initiatives ne se manifestaient dans l'ambiance et si ne s'accomplissaient les miracles qu'enfante la volonté des plus forts. Sans ces initiatives et cette volonté, qui suppléent à l'absence de l'aide officielle, atténuent les sévices de l'incurie et les malfaisances du je m'enfichisme administratif, tout irait mal.

Oui, certes, il est à propos de rencontrer le dé-

DANS LES PAYS LIBÉRÉS

sintéressement de quelques-uns, leur dévouement, lev^r foi, que nous devrions exalter de toutes nos itrces, par tous nos moyens. Ceux-ci, on peut bien les citer, n'est-ce pas? à l'ordre du jour de l'armée économique, — un ordre du jour qu'il faudrait créer, pour une armée qui n'est pas un mythe. -- Les éléments de la région sont : les Docks Rémois (le Familistère), les Comptoirs français, les Etablissements Goulet-Turpin, les Etablissements économiques, la Société d'achats en commun : la Rémoise, composée de petits épiciers coopérateurs, et aux destinées de laquelle préside l'inlassable M. Doneux, je l'ai déjà dit.

Les Docks Rémois (le Familistère) ont réouvert, jusqu'à présent, une vingtaine de maisons; les Comptoirs français, une trentaine; Goulet-Turpin, une vingtaine; les Etablissements économiques et la Rémoise, une douzaine chacun. Cela fait, au total, environ 90 boutiques pour l'approvisionnement de la cité qui sort de l'agonie.

Encore faut-il que, dans ces magasins agencés en hâte, d'une façon provisoire, le public trouve les matières premières les plus indispensables. Si l'état de choses présent continue, comment les trouverait-il? Les sollicitudes du Ravitaillement n'existent pas pour des organismes envers lesquels la gratitude serait cependant de mise ; et, comme les Coopératives sont absentes, il s'ensuit que la consommation est punie, de ce fait, et injustement condamnée à souffrir. Cela frise l'iniquité.

Réflexion où perce l'amertume!... direz-vous.

Page 1