CHAI
LIVU. II.
Nos vers sont tantôt assonances, tantôt rimes. Mais a qu'est-ce que l'assonance? et qu'est-ce que la rime? » Il importe de le savoir.
L'assonance est la simple homophonie de deux voyelles ; c'est la répétition d'un même son à de certains intervalles qui, le plus souvent, sont égaux.
Chez les peuples primitifs, qui dansent en chantant et chantent en dansant, il arrive qu'au moment où doit se produire une pause, on aime à entendre le môme son, lequel donne à cette pause quelque chose à la fois de plus agréable et de plus marqué. Sorte de coup de cymbale, qui indique liettement une suspension de mouvement. C'est grossier, si vous le voulez ; c'est primitif, c'est barbare. Mais accordez-nous que rien n'est plus naturel.
Les vers
ijf! nos Epopée-;
consoiineiit
tantôt par leur
dernière voyelle
sonore,
tantôt parleur
dernière syllabe
accentuée.
En d'autres
termes, ils sont
assonances
ou rimes.
Berte gist sur la terre qui est dure com groe.
Il n'ot si belc dame jusqucs à le Dinoe :
Sage fu et courtoise, sans boban, sans chipoe.
Ne sai qui ot là fait un siège d'une boo.
Là s'apuia la bêle qui de plourer fut roe ;
Car de paine clochoit com cheval qu'on encloe. Etc., etc.
Et il y a vin2;t-nouf vers de cette force ! !
CH.\P. VIII
nistoirc lie riissonanco
depuis les
premiers teiup<
de la poésie
lalinc
jiuqu'îi l'époque
de nos Chansons
do j,'cste.
Or, cette homophonie, chez les peuples piimitil's, n'atteint généralement qn'une voyelle. Quant aux consonnes qui la précèdent ou qui la suivent, ces vieux poètes inconnus n'en ont aucun souci. Le caractère essentiel de l'assonance, nous ne craignons pas de le répéter : c'est de n'atteindre qu'une voyelle.
Tel est aussi le caractère avec lequel elle se présente chez presque tous les peuples.
Nous 'en découvrons des traces éclatantes dans les fragments qui nous sont restés des plus anciens poèmes sjrecs et romains.
Mais renfermons-nous dans la poésie latine. L'assonance est facile à constater dans les vers les plus antiques delà poésie romaine'. Ce procédé éminemment primitif et populaire fut involontairement adopté par les poètes classiques et savants : à tout le moins, ils ne purent s'y soustraire. Sur 12914 vers de Virgile, 924 sont assonances intérieurement"-. Même tendance, parfois, chez Properce ^ chez Ovide \ chez Horace^. Et les orateurs eux-mêmes s'estiment heureux de pouvoir donner à leurs longues périodes la parure de cette homophonie ^. On l'a, plus d'une fois, remarqué avant nous.
' Voy. Van Drivai, An)Kiles de philosophie chrélieune, 1868, 1, 147 etsuiv.
- M. L. Quicherat a expliqué ce fait fort naturellement et l'a présenté comme l'inévitable résultat de la place que les Latins aimaient à donner au substantif et à son épitlièle : « Cœrulous Tibri.s, cœlo gratissimus amnts. » On peut fort bien admettre Ecxplication de M. Quicherat; mais le résultat, enfin, n'en était pas moins produit : on connaissait l'assonance et, malgré tout, on ne la détestait pas. Cicéron faisait des vers ornés d'assonances : « 0 fortunatam natam me consule Romam. » Au dire du même Cicéron (Tusculanes, édit. Lemaire, XVI, p. 300), le vieil Ennius lui-même avait écrit ces vers plus qu'assonances et dont on n'a pas assez tenu compte dans l'histoire de la versification sjllabique : « Hœc omnia vidi inflammari, — Priaino vi vitam evitari, — Jovis aram sanguine turpari. » Varron cite des vers de même nature ; etc., etc.
' « Non nos humani sunt partus talia dona; — Ista Deummensesnon pcperere bona. »
* « Quot cœlum atellas, tôt habet tua Roma pue//as. »
'" H Non satis est pulchra esse poemata : dulcia sunto, — Et, quocumqiie volent, animum auditoris ag«>!<o. » {Art poétique.)
' Lucilius leur roiiro^hc très-clairement cette recherche.
I i'\r,T. i.ivn.ii.
CHAI', viir.
LA VKHSIFICATION DES CHANSONS DK GESTE. 329
Mais nous avons vu que rintroducLion des hymnes dans la liturgie ou, pour parler plus exactement, dans le culte catholique, avait lait décidément la Ibitune de l'assonance. Et voilà que nous avons été amenés à suivre d'un œil attentif les progrès de cette assonance dans la versification liturgique. Ces progrès sont incessants, rapides, foudroyants*.
L'assonance, cependant, n'atteint toujours que la dernière voyelle, et cette voyelle peut être ou ne pas être suivie de consonnes. Conditor assonne très-bien avec perdilo ; jructifera avec gesserat; militia avec prœdicat; dixerim avec domini ; harathri avec pluit ; obliviscimiir avec deponimus ; lacrimas avec impetra. Et, dès le IV' siècle, dès les premières hymnes, nous trouvons vesperi accouplé nxec prœcipis et sidère avec simplices'.
C'est cette même assonance qui pénètre dans la poésie latine savante et qui s'y rend principalement maîtresse de l'hexamètie et du pentamètre; mais c'est elle aussi qui pénètre dans la poésie liturgique, chantée, rhythmique.
Dans la poésie savante, elle triomphe, presque sans rivale, de l'an 950 à l'an 1050. Et les hexamètres, comme les pentamètres, sont, à cette époque, assonances intérieurement;
Assonances par la dernière voyelle, et non par les deux dernières syllabes.
Il en est de môme, soit à la fin des vers, soit intérieurement, pour la poésie chantée, pour la poésie des hymnes. Et cela jusque vers le milieu du xf siècle.
Alors, mais alors seulement, se produit ce raffinement étrange et bizarre qui s'appelle la rime. Alors un rhéteur ""'et îa'^hlu'
' Voyez la démonstration de ce fait dans le ^ 14- de la « Note sur la versification rliytlimique ».
Voy. Mone, Uijiinn niedU œvi, n"^ 7, ?>iG, 0:27. Cf les iiymnes Lucls Creator vjitiine et Jum luris orlo aiilere, etc.
DiniTonpo essentielle ciUi'e ra-isonanoe