I.A VEIlSirH'.ATKiN ])¥S CIIANSONS DK CESTE
des épitliètcs qui étaient destinées à marquer leur origine, mais auxquelles il convient de ne pas se fier à l'excès : car ces épithètes ne sont que trop souvent d'abominables chevilles, et elles varient selon les nécessités de l'assonance. Gardez-vous de croire, par exemple, à l'absolue authenticité de l'acier vianeis et des espiez valcHtincis : à tout le moins, étudiez, avant de le résoudre, le problème soulevé par chacun de ces mots. Cette nécessité même de trouver des épithètes rimées produisit quelquefois de véritables beautés dans nos poèmes : beautés dont il ne faut pas se montrer trop reconnaissant aux trouvères, lesquels cherchaient seulement une rime et trouvaient par hasard une idée. C'est ainsi que l'auteur de la Prise de Pampelune (après d'autres sans doute) a trouvé pour Dieu ces magnifiques épithètes : (f L'autisme Sustance, fautisme Vertu'. » C'est ainsi que d'autres trouvères jurent par (i^ Dieu qui fist les lois'" 3. Les serments faits « par le corps d'un saint » fournissent à nos épifpies une autre occasion de satisfaire, par des chevilles, aux exigences de la rime. Suivant qu'ils ont besoin d'une consonnance en /, en ais, en on^ en art, ils écriront : (( Par le corps saint Simon; — par le corps saint Felis ; — par le corps saint Thomais; - — par le corps saint Richart^ »; etc.
Mais il est un autre inconvénient, non inoins Lji'ave, qui résulte de cetlf iiiiiUi|ilicité des mêmes rimes dans un même couplet; et cet inconvénient, croyons-nous, n'a pas encore été remarqué.
Nos poètes, ne sachant pas souventcomment triuinphcr de cette difficulté de la rime, ne se gênèrent pas pour
I PAIIT. LIVI». 11.
CHAP. VIII
l.ii;CMCOS (|uu les li-'iiivcrcs
se iitTiiioUenl;
mois iioiiveniix qu'ils inlrodiiisent
dans leurs vers.
' Prise de Paiit]ielune, édit. Muss;ifia, vers 513, 813, etc. - Raoul de Cumbrai, édit. Le Glay, p. 30, etc., etc.
" « Or esgardés, dist li rois, quel essarl — Nos fait Ogicrs, par le cors saint Ricliarl. » 'Chevalerie Ogier de fhinemurche, éd. Barrois, vers 5152, 5153, etc.) I. 23
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forger des mois nouveaux et pour commettre çà et là d'étranges barbarismes.
Pendant quelque temps, ils s'étaient contentés de profiter abondamment d'une belle liberté qui a toujours existé et r[ui existe encore dans notre langue, de ce droit que nous avons de créer sur un même radical, pour exprimer différentes idées, plusieurs terminaisons notablement différentes. Faisons mieux comprendre notre pensée. Sur le vocable accord^ sur ce substantif verbal qui lui-même a été employé seul, on a, suivant les besoins de la pensée et plus encore suivant les exigences de la rime, formé les mots accordancc, accordaisoii, accordemeiit et accordée. Sur arcsl, on a fait arestement, arestance, arestuison. Et de même pour des centaines d'autres radicaux. Quelle précieuse ressource pour nos poètes! Que de lacunes facilement comblées dans leurs interminables couplets ! Et observez,. encore un coup, (ju'ils étaient ici dans leur droit. Ils se servaient d'une liberté qui a réellement appartenu aux anciens Latins, mais plus particulièrement au peuple, à Idpleùs, et qui est passée comme un héritage commun chez toutes les nations néo-latines. On est trop porté à s'imaginer aujourd'hui que ce procédé de langage est particulier aux Italiens ; nous l'avons tout aussi bien qu'eux. S'ils possèdent leurs diminutifs en ctto, nous avons les nôtres en et; s'ils ont leurs péjoratifs en astro, nous possédons les nôtres en âtrù et en aille. Mais nos poètes du moyen âge étaient moins timides que nous : ils tiraient de ce principe toutes les conséquences que nous n'osons plus en tirer. Cependant ils allèrent trop loin.
Sans doute ils pouvaient créer des mots nouveaux, mais non pas des mots mal faits, mais non pas des mots manifestement fabriqués contre toutes les règles qui avaient présidé à la formation première de notre langue. Ils ne
surent pas s'arrêter sur celle pente et, quand la rime eut remplacé l'assonance, s'y laissèrent glisser avec plaisir. Il est à peine nécessaire d'ajouter que de telles licences abondent dans nos romans franco -italiens. Ces Lombards qui chantaient là-bas nos poëmes français et qui voulaient, à tout prix, se faire comprendre de leurs auditoires italiens, étaient fatalement condamnés à une incessante fabrication de mots nouveaux ou, pour mieux ])arler, de véritables barbarismes qui ne les effrayaient guère quand il s'agissait d'assurer la justesse de leurs vers et la régularité de leurs rimes. D'autres fois (et cela en pleine France), les trouvères créaient des mots français qui accusaient beaucoup trop plastiquement toutes les formes du mot latin. Ils devançaient ainsi le travail de la Renaissance, le travail de ces clercs, de ces savants des xv' et xvr siècles qui jugèrent bon de refaire notre langue. Écoutez l'auteur de Girard de Vianc : « Del ciel li angle qui, por lor mesprison, — Trebuchié furent en iNFERXATioxV » Une autre licence que prennent encore nos trouvères, c'est de donner à un même mot, suivant les besoins de la versification, un nombre variable de syllabes ou de contracter ce mot ad lihUum. Graindor de Douai, dans la partie de son poëme à laquelle on a donné le nom dWiitioche, écrit, au cours d'un seul et même couplet : « Jérusalem l'apele qui droit la veut nommer », et « Iluimais pores oïr de Jhersalem parler.» L'auteur de Gui de Dourfjofjne dit de même : « A la Pasque fleurie en Jhrusalem enlras '. » Et celui du Couronnement Loojjs : a En Jerlaem l'amirable cité"\ » Puisque nous en sommes à ces familiarités que nos poètes se permettaient avec les noms de lieux, il con-
' Edit, Tarbé, p. 2, vers 34, 35.
- Edit. Guessard et Michelant, vers 25511.
' Edit. .loiickbloet, vers 740. Gf. le vers 9080 A'Oijier, etc.
IPAKT. I.IVIl. il
CHA!'. vni.
CH.\P. VIII
vient de signaler la hardiesse de ce trouvère qui, ayant à nommer « le val de Bacar » et ne pouvant i'aire entrer ce dernier mot dans un couplet rimé en as, le remplaça, sans se gêner, par « le val de Josafas )). La remarque n'est pas de moi ; mais je la trouve dans la « Chronique d'Ernoul et de Bernart le trésorier )) ; et le vieux chroniqueur ajoute avec fmesse : « Ce n'estoit mie li vaus de » Josafas, maisli vaus de Bacar, dont cil qui le romant en y> fist, por mius mener sa rime, le noma le val de Josafas, y> por sa rime faire '. :;) J'en conclus que les contemporains de nos épiques n'étaient pas toujours les dupes de leurs rimes.
Nous pourrions multiplier ces exemples à l'infini, surtout si nous prenions en main la Bcrte ans r/raus pies d'Adenet et les ouvrages de nos derniers trouvères. Toute cette versification desxi'' et xii*" siècles, si vive, si souple, si variée même, se fige dès le xiii" siècle, et même plus tôt. Tant de jeunesse a été rapidement flétrie. Et c'est la rime qui est la principale cause de cette fatale et irrémédiable décrépitude.
Malgré tant de défauts, les couplets monorimes plurent longtemps encore à nos pères, et demeurèrent le caractère dislinctif des chansons de France. Les rimes attelées deux à deux et les petits vers de huit syllabes furent dédaigneusement laissés aux poèmes de la Table ronde, aux romans d'aventure, aux fabliaux. Il faut descendre jusqu'au xiV' siècle
' a Entre ces .H. montaignes a une valée c'on apele le val Bacar, dont on » dist encore, el Roman del Fuere de Cadres, qu'il estoient aie el val de Josafas. » Mais ce n'estoit mie li vaus de Josafas, mais li vaus de Bacar, etc. » ( Chronique d'Ernoul et de Bernart le trésorier, édit. Mas-Latrie, 1871, pp. 62, 63.) Le roman del Fuere de Cadres n'est qu'une partie de VAlexandre de Lambert le Tort et d'Alexandre de Bernay. = M. Michelanl a rapproché le texte en question des deux vers suivants qui se trouvent dans une autre partie de ce même poëmc : « El li donna la tiere del rai de Josafas, — La rente et le treii de Tounor deBaudas. » {Regrets des Xlf pers, p. 534 de VAlexandre de M. Michelant.)
lA VERSlFklATION DES CHANSONS DE ('.ESTE. 357
pour trouver une chanson de geste écrite en rimes "'cHlp.'vi". "' plates. Tel est le cas d'un remaniement de Girart de Roussilloii qui tut composé vers 1315, et dont on ne saurait comparer la platitude cori-ecte à l'Apre beauté du poème original '.
Pour acliever tout ce rnii touche à la constitution in- Les coupiois
i similaires.
time des couplets épiques, il ne reste plus à parler que des « couplets similaires ».
Quand on lit, pour la première fois, quelqu'une de nos Chansons de geste, il arrive souvent que le lecteur s'arrête, étonné, devant certaines pages étranges où les mêmxes pensées sont, à plusieurs reprises, répétées à peu près dans les mêmes termes, mais en un certain nombre de laisses diversement assonancées ou rimées. En deux, trois, quatre ou cinq strophes qui se suivent, le poëte répète exactement les mômes idées, et, parmi ces couplets, le premier est assonance en ter, le second • en an, le troisième en ir, le quatrième en on, le cinquième en n. Ces répétitions singulières sont un des caractères les plus originaux de notre épopée nationale.
C'est ce que nous appelons les « couplets similaires >).
Quelque lucidité d'ailleurs que nous essayons de donner ici à l'expression de notre pensée, nous ne nous ferons bien comprendre qu'en citant un exemple de ces répétitions épiques. En voici un, que nous tirons de la Chanson de; Roland.
Ganelon, qui est le beau-père de Roland, a été envoyé comme ambassadeur à la cour du roi païen Mar-
' Nous eu citons ici un exemple au hasard :
Girars, pour gaaigmer leur très povrele vie.
Se mist à ung mesticr qu'il n'avoit apris mie :
Ce fut à charbon faire : dux devint charbonniers ;
Plus vil mesticr faisoit que d'cslrc façonniers.
A ses propres espaules pourtoit le charbon vendre
Et si l'en convenoitson maistre raison rendre. Etc., etc.
''cnlp.''vin"' ^ile. Ce messager de Charlemagneest introduit devant le " prince sarrasin, et fait preuve, tout d'abord, d'une fierté magnifique :
I. C'est graud'merveille, dit le roi païen, — Comme Cliarlemagne est vieux et chenu. — Il a bien, je crois, deux cents ans et plus. — Il a fatigué son corps par tant de pays, — Il a reçu tant de coups de lance et d'épieu, — Il a réduit à mendier tant de grands rois! — Quand donc sera-t-il las de guerroyer ainsi? — Ali! reprit Ganelon, ce n'est pas tant que vivra son neveu. — Sous la chape du ciel, il n'y a pas un tel baron. — Et son compagnon Olivier, quel preux ! — Les douze pairs que Charlemagne aime tant — Forment, avec vingt mille chevaliers, l'avantgarde de l'Empereur. — Ciiarlcmagne est bien tranquille : il ne redoute aucun homme.
II. C'est grand'merveille, dit le païen, — Connue Charlemagne est chenu et blanc. — A mon escient il a plus de deux cents ans. — Par tant de terres il est allé en conquérant, — Il a reçu tant de coups de bons épieux tranchants, — Il a mort et vaincu en bataille tant de puissants rois î — Quand donc sera-t-il las de guerroyer ainsi? — Ah! reprit Ganelon, ce n'est pas tant que vivra Roland. — ■ Il n'y a tel chevalier d'ici en Orient. — Et comme il est preux, son compagnon Olivier! — Les douze pairs que Charlemagne aime tant — Avec vingt mille Français forment son avant-garde. — Charlemagne est bien tranquille : il ne craint pas homme vivant '.
Dist li l'aitMis : « Miilt nie pois mervcillicr De Carlemagnc ki est canuz e violz.
Mien escieiitre, dous cciiz :inz ad e iiiielz. Par tantes teres ad sun cors tniveillic-l, Tanz colps ad pris de lances c d'espiez, Tanz riches rcis ciindniz à niendistiet ! Quant iert-il mais recréant d'osteier"?
— Ço n'iert, dist Guones, tant cuni vivct sis niés : N'ad tel vassal suz la cape del ciel ;
Mult par est priiz sis cuinpainz Oliviers : Li duze Per que Caries ad tant chiers Funt les enguardos c de Fran s vint milliers ; Soiirs est Caries, que nul hume ne crient. »
Dist li Paiens : « Merveille en ai jo grant De Carlemagnc ki est canuz e blancs.
Mien escientre, plus ad de dous cenz anz. Par tantes teres est alez conquérant.
Tanz colps ad pris de bons espiez ircnchanz, Tanz riches reis morz e vencuz en camp ! Quant iert il mais d'osteier recréant ?
— Ço n'iert, dist Guenes, tant cum vivet Rollanz :
Tels sont 1(3S « couplets similaires' ». Devant un si singulier procédé de versification, les érudits ont fait comme les lecteurs de nos chansons : ils se sont étonnés. Mais ils ont voulu aller au fond des choses, et se sont demandé quelle était l'origine de ces redoublements poétiques.
Tout aussitôt, deux camps se sont formés : « Évidemment, ont dit les uns, ces répétitions sont le Mt d'un grand artiste. Un poëte, un vrai poëte était seul capable de trouver ce mode puissant de frapper doublement l'esprit de ses auditeurs en exprimant deux fois la même pensée sous une forme à peine différente. Ces auditeurs du moyen âge étaient gens grossiers : pour leur faire vivement saisir une idée, il fallait la leur faire entendre avec des sons diversifiés. « Vous ne l'avez pas comprise en ier : vous la comprendrez en 07i. » Mais ces illettrés ne sont pas les seuls à être émus de ces répétitions très-artistiquement calculées. Lisez-les aujourd'hui même, lisez-les devant un auditoire instruit et délicat, ou devant un public d'ouvriers. Lisez, d'une voix ardente, les adieux de Roland à son épée ou l'oraison funèbre de ce neveu de Charlemagne prononcée par le grand Empereur. Vous verrez que l'impression sera partout la même. Quel enthousiasme, quels battements de cœur, quels
N'ad tel vassal d'ici quVii Oric.U.
MiiU par ost pruz Oliviers sis cumpaiiiz.
Li diize Per que Caries aiiiiet tuiit
Funt les eiig:uardos à vint milliers de Francs.
Soin's est Caries, ne crient Imnie vivant. »
(Chanson de Roland, édition Th. Millier et L. Gantier, v. 537-50-2.)
' Il en existe au moins neuf exemples dans le Rohinil. Le Mesmije de MiirsUp, couplets V et VI de notre édition de 187:2. — Dialogue entre Marsile et Ganelon, XL, XLI, XLII. — Suitiî de ce Dialofjtie, XLIlict XLIV. — Olivier et le cor, LXXXIII, LXXXIV, L\\\\ . — Le cor sonne: par Roland, CXXX, CXXXI. — Charlemagne entend le cor de son neveu, CXXXIV, CXXXv' CXXXVI. — Durandal, CLXXII, CLXXllI, CLXXIV. — Oraison funèbre de Roland, CCVIII, CCIX, CCX, CCXI, CCXII. — Les barons intercèdent pour Ganelon, CCLXXXI, CCLXXXII. Cf., dans Iluon de Bordeaux, les deux couplets des pp. 38 et 39, dans l'édition des Anciens poètes de la France. Etc., etc.
I l'AItT. i.ivn. II.
cinp. vni.
1 PART. LIVn. H.
rii\p. viit.
applaudissements ! Dites ce qui vous plaira : un artiste seul est de taille à produire de tels effets. Les couplets similaires sont un procédé artistic{ue. Rien de plus, rien de moins. »
Ainsi parlent d'excellents esprits, et il y en a, parmi eux, qui ont témoigné d'une connaissance approfondie de l'Épopée française. C'est Génin, esprit vif et charmant, disant avec son entrain et sa verve ordinaire : « Ces couplets sont l'œuvre d'un artiste, d'unpoëte'. » C'est Paulin Paris, ajoutant : « Les jongleurs voulaient se ménagerie temps de bien préparer leurs plus beaux effets et, dans la prévision d'un surcroit d'attention, ils avaient à leur disposition une rédaction multiple-. » C'est encore Karl Bartsch observant que, grâce aux couplets similaires, « le poëte a voulu distinguer, par l'espace qu'il leur consacre, les situations principales de son œuvre ^ ». C'est enfin M. d'Avril qui, mettant les points sur les i, renchérit encore sur les idées de ses devanciers et déclare avec rondeur que,(( quand les jongleurs voyaient certains couplets réussir auprès de leur public, ils en récitaient plusieurs autres sur des assonances différentes ». Et comme M. d'Avril a étudié les littératures orientales, il peut nous citer, à l'appui de sa thèse, l'exemple d'un procédé analogue qui est employé dans \e Ramaijana* . Voilà ce que les Allemands appelleraient une heureuse (( contribution à l'étude des couplets similaires ».
Mais tous les érudits ne sont point de cet avis. Sur la question de ces fameux redoublements, une seconde école s'est formée, un second camp :
« Procédé artistique ! vous prétendez que les couplets
' La Chanson île Roland, Inlroduction, p. lxxxviii ctsiiiv.
- Ilialoïre littéraire, WU, p. !20:2.
■* Karl Bartsch, Revue erittque, 1800, ii" G-2.
' IntrotUiction de son Roland, V^ édit., p. cviii, cix.
similaires sont un procédé artistique ! ! Vous ressemblez à CCS honnêtes savants du dernier siècle qui dissertaienl sur les orioines de l'architecture du moven à*^e. Eux aussi, ils croyaient que l'invention des voûtes de pierre avait été le fait d'un homme d'imauination, d'un tiénie inconnu, d'un imitateur enthousiaste de la nature. Mais la science est venue qui a détruit froidement tous ces petits systèmes. Ces admirables procédés des architectes romans (nous le savons aujourd'hui) sont nés de l'angoisse qu'éprouvèrent les hommes de l'an mille devant les ruines de leurs églises brûlées ; ils sont nés surtout de la nécessité où ils se virent de posséder enfin des églises tout en pierre et qui ne brûlassent point. La nécessité pratique, le besoin, l'intérêt urgent, tout est là, et l'on ne saurait expliquer autrement la formation de nos couplets similaires. S'il nous était permis d'emprunt ri' ici le langage des philosophes d'outre-Rhin, nous dirions que ces couplets répétés ne sont point, par rapport aux auteurs de nos épopées, un phénomène subjectif, mais objectif. Ils sont le résultat d'un fait qui était indépendant de ia volonté des poètes. Nos épiques chantiiii'iil eux-mêmes leurs œuvres, ou les faisaient chanter par des jongleurs ; ils avaient affaire à des auditoires devant lesquels ils étaient obligés de redire plusieurs fois le môme poëme, devant lesquels ils se voyaient contr;ii ni > de varier leurs effets : ils se réservaient, à cette intention, le droit de choisir entre deux, trois ou quatre couplets différents. Ce n'est pas tout. Ces chanteurs populaires emportaient avec eux de petits manuscrits qu'ils avaient copiés sur un autre texte, ou, le plus souvent, sur plusieurs autres. Mais ces diverses rédactions offraient parfois des différences notables, et nos jongleurs, en une conjoncture aussi délicate, n'hésitaient pas à faire transcrire, à la suite l'une de l'autre, toutes
I l'AI'.T. I.IVR. ir.