‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 117 sur 180 · CHARPENTE. — THÉORIE DU MOULE ÉPIQUE · texte numérisé non relu

CHARPENTE. — THÉORIE DU MOULE ÉPIQUE

Le trouvère a choisi le sujet de son poëme; il s'est décidé à l'écrire envers de dix ou de douze syllabes. Sur un Icttrin, devant lui, sont les manuscrits des anciennes chansons qu'il veut remanier, ou qu'il prétend seulement prendre pour modèle. Les cahiers de parchemin ou de vélin sont là, tout blancs, sous sa main ; et qui ne connaît cette séduction que la vue d'un beau papier exerce sur l'esprit des écrivains, et principalement des poètes? Le trouvère ne cherche pas à y résister trop longtemps : il prend la plume, il va composer, il compose.

Entrons dans la chambre du poëte, et plaçons-nous silencieusement derrière lui. Par-dessus son épaule, voyons-le écrire son poëme d'après le canevas qu'il a préalablement écrit, ou d'après le plan qu'il a gravé dans sa mémoire. Voyons comment il va débuter; puis, comment il terminera sa chanson ; mais surtout comment il en agencera toute l'action, comment il mettra en scène ses personnages, comment il éveillera l'attention, et comment il saura la tenir éveillée. Essayons de saisir les secrets de la composition épique.

Et, tout d'abord, de quelle façon les trouvères commençaient-ils leurs poèmes?

du^^^esic!"' A l'origine, ils les commencent en général ex abrupto.

Du

commoiicoiiionl

di'S Chansons

Ils entrent brusquement in médias res. Pas de ces préfaces oïl la vanité du trouvère donne satisfaction à la vanité du jongleur, ni de ces résumés, ni de ces observations érudites sur la nature des sources auxquelles le poëte a voulu remonter : « Caries li reis, notre emperere magnes, — Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne. » Ou bien : « A icel jor que la dolor'fu grant — Et la bataille orrible en Aleschans, — Li cuens Guillaumes i soiïri grant ahan '. » Voilà bien la vraie poésie, la poésie des temps primitifs. Ces poètes savent qu'ils ne sont pas lus, mais chantés, mais écoutés. Est-ce que leur public, encore rude et sauvage, serait charmé par les subtilités d'un début savant? Qu'importe à ces chevaliers ou à ces gens du peuple que le poëte ait trouvé les matériaux de son poëme à l'abbaye de Saint-Denis ou dans toute autre abbaye? Que leur importe le nom de l'auteur? Les poëmes, à cette première époque, sont encore peu compliqués et d'une intrigue facile à saisir : un résumé n'est pas indispensable. Avez-vous remarqué que le peuple n'aime ni les prologues dans un drame, ni les préfaces dans un livre? Il a hâte que le rideau se lève sur l'action véritablement commencée : sur le champ de bataille d'Aliscans, par exemple, ou sur l'Espagne où Charlemagne est depuis sept années.

I PART. LIVn. II CHAP. IX.

Les

plus anciennes

commencent

ex abrupto.

Double exemple

tire (if. linland

et d'Aliscans.

' Il faut observer, au sujet de ce début d'Aliscans, que ce poëme devait, à Toriginc, faire corps avec le Covenant Vii'ien, dout il est véritablement la suite. Les vers 158i-1586 du Covenant en sont la preuve, et c'est peut-être ainsi qu'il convient d'expliquer cet exorde ex abrupto. = On en peut dire autant du début de plusieurs autres chansons dans ce cycle de Cuillaume que ron pourrait considérer comme formant un seul et même poëme. Guibert (VAndrenas commence ainsi qu'il suit : « Ce fu à Pasques, la feste seignori ; — Dedens Nerbonne fu li quens Aimeri. » (lirilish Muséum, Harleieii l3rJI, et Bibl. nat. fr. 21369.) Le Département des enfans Aimeri (il s'agit ici de la version du ms. 1321, Harl., du British Muséum) débute tout aussi vivement: « (^e fu à Pasques, une feste autor, — Biaus fu li tans, resplendissant le jor. » La seconde partie du Montage Rainoart (Bibl. nat. fr. !2i3G'J) nous offre un commencement analogue : « Ce fu en may que li bois sont feuillu, — Et plusor arbre sont de fleur revestu... — Par un matin Benoart levez fu. »

un résumé devenu nécessaire.

"'^c^'hV'x' "■ ^^s goûts simples ne durèrent pas longtemps'. Les pj^^ j^^,j poëmes se compliquèrent. Il est facile de raconter en épiqucrpiaceni. cluq mlnutcs tout le sujet de la Chanson de Roland : "" chanïns!"'' mals uos poctcs, hélas ! durent bientôt se marteler la tête pour inventer de nouveaux personnages et surtout de nouveaux épisodes ; puis, pour les mêler dans une intrigue subtilement préparée. Ils ne faisaient d'ailleurs qu'obéir aux désirs d'un public devenu plus lettré, et qui ne savait plus se contenter de l'austérité primitive. De là ces œuvres plus savantes de la seconde et de la troisième époque; de là aussi le besoin d'un résumé de toute la chanson, qui fut placé en tête du poëme. Toutefois, avant d'en arriver à des résumés longs et détaillés, nos épiques se contentèrent d'annoncer seulement le nom de leurs héros au commencement de leurs romans. Ainsi font les auteurs de la Chevalerie Ogier-, du Couronnement Loo>js\ à' Elle de Saint-Gilles \ du Moniage Guillaume^, de la Mortd'Aimeri de Narhonne^, de Beton-

' Entre les poëmes que nous avons mentionnés tout à riieure et ceux dont nous allons parler, certains débuts forment une sorte de transition et tiennent à la fois des deux systèmes. Tels sont les premiers vers de la Bataille Loquifer: « Seignors, oez merveilleuse chanson; — Ja de plus vraie ne chantera nus boni. — Renoarl fu lez la mer el sablon ; — Ensemble o lui furent li compagnon. » Cf. plus bas (page 375, note A) le début de Renaud de Monlauban, etc.

- « Oies, seignor, que Jesu bien vos faice, — Li glorious, li rois esperitables ! — Plaist vos oi'r canchon de grant barnage : — Ce est d'Ogier le duc de Danemarche, — Si com ses pères le laissa en ostage, — Li dus Gaufrais od l'aduré corage. — A Saint-Omer fu l'emperere Kalles... i>

' (( Oez, seignor, que Dex vous soit aidant, — Li glorieus, par son commandement ! — Plest vous oir d'une estoire vaillant, — Bone et cortoise, gentil et avenant?... — De Looijs ne lerrai ne vos chant — Et de Guillaume au cort nés, le vaillant, — Qui tant soffri sor Sarraùne gent... »

* « Or faites pais, signor, que Dieus vous beneïe, — Li glorieus del chiel, li fieus sainte Marie ! — Plairoit-il vos oïr trois vers de baronie. — Certes chou est d'un conte qui fu nés à Saint-Gille. — Signor, il vesqui tant que la barbe ot florie... »

=^ « Oies uns vers qui moult font à loer • — Ch'est de Guillaume, le marchis à r cort nés,— Et de Guiborc, la dame o le vis cler, — Qui tint Orenge et Nimes la cité — Et Tortelouse et Porpaillart-sur-mer. — En dant Guillaume ot moult bon avoé. — Ensamble furent cent ans et un esté, — Ains que morust la dame oie vis cler. » {Moniage Guillaume, manuscrit de Boulogne.)

° « Seignour, oez, qui chanson demandez,— Soiez en pais, et si m'oez conter

net\ du Sir. (je de Barbastre - et cle la Prise de Cordres^. "'^ch;^"^"- "• Ceux de Renaud de Monlauhan^ et de Gui de Boirrfjof/ne ^ '

sont encore moins explicites. Mais la nécessité d'un sommaire développé se fit de plus en plus sentir : l'auditeur ou plutôt le lecteur voulut être averti de tous les événements dont il aurait à goûter ou à subir le récit. Des résumés vraiment complets se trouvent en tête de la Chanson d'Antioche^j à'AspremoiH', de Raoul de Cambra / ^ , d' Or son de Beaiivais ^, de la Destruction de Rom e^^,

— ■ Comment lez gestes vindrent à décliner, — Les anciennes dont on soloit parler. — C'est d'Aijmeri de Narbonne le ber — Et de son fils le chetif Aymer... » (Mort d'Aimeri de Narbonne, manuscrit de Paris, Bibl. nat. fr. 243G9.)

' (I Platvoz auzir huna rica canso? — Enlendet la, si vos plas; escostas la razo

— D'unricli duc de Fransa e de V comte Guio, — ■ De Aurel lejoglar etde l'enfan Belo — Que en sa junbentut trax trau (sic) gran pasio. — Lo duc Bobis d'.4ntona se sazia en un peyro. » (Betoniiet fils de Beuves d'Hanstonne, manuscrit Didot.)

- « I*lest vos oïr chançon bien fête et compassée? — Toute est de vielle hystoire de lonc tems pourpensée; — Moult fet bien a oïr, pieça ne fu contée; — Toute est de la lignie que Die.\ a tant amée, — De la gent Aijmeri oui proece adurée. — ■ Ce fu à Penthecouste, une feste honorée : — Li quens fu à Narboime, sagrant cité fondée; — Sez fdz ot départis, chascuns ot sa contrée », etc.

^ « Or m'escoutés, li grant et li mener, — Bone chançon de la geste francor :

— C'est lïAijmer, lou hardi corageus — Et de Butor, un païen malartous — Qui prist bataille à dant Guibert lou prout. — En Salerie furent li poigneor », etc.

* « Seignor, oies chançon de grant nobilité : — Toute est de voire estoire sens point de fauseté : — Jamais u'orrés si bonne en trestout vostre aé. — Ce fu à Pentecoste, à un jor honoré », etc.

^ « Oiez, seignour baroun, Dieusvous croisse bonté; — Si vous commencerai chançon de grant barné, — De Charle l'emperere, le fort roi corouné. — Vint et set anz tous plains acomplis et passez, — Fu li rois en Espaigne... »

■^ Voyez ci-dessous, page 37G.

' Nous avons traduit ce début un peu plus loin (page 377).

* « Oies chançon de joie et de bandor... — C'est de Raoul, de Cambrai tint l'onor. — Taillefer fu clamés por sa jieror ; — Cis ot un fil qui fu bon ixngneor,

— Raoul ot non, molt par avait 'viffor; — As fis Herbert fist maint pesant ester, — Mais Denieçons l'ocit puis à dolor... «

" i< Seigneur, oez chançon dont li ver sunt bien fait... — D'Ugon le Barruier e d'Orson de Beauvais. — Hugues fu de Berri... — Et tint quite Beorges... — El Ors fu nez, de France, Clermont tint et Bauvaiz. = Seignors, oez les vers d'une bone chançon, — D'Ugon le Barruier et dou bon duc Orson; — Ayitre Hugon et Orson devindrent compaignon; — Lor foiz s'entredonerent par tel devision — Que l'uns ne faudrait l'autre pornule rien dou mont. — Voiant mil chevaliers, en la sale Chalon, — Li dus Ours prist molier de molt sade façon.

— Adeline la jante ot la pucelle à nom. » Etc., etc.

'" Romania, II, 6. Ce début peut passer pour le type de ces prologues-résumés. Mais nos trouvères ont été plus loin, et ont résumé toute une geste au début d'un seul roman. (Cf. Garin de Montglane, Bibl. nat. fr. '2UU3, f" 1.)

IPART. LIVR.

CHAP. IX

du Charroi de Nîmes, de la Prise (VOrange, de Betives (VHanstonne, d'Auberi le Boiirgoinf/, d'Anséis de Cartilage, du Girard de Roiissillon français', etc. Dans un certain nombre de chansons, comme dans V Entrée en Espagne', ce sommaire du commencement ne semble point suffisant, et il en existe un ou plusieurs autres dans le corps du roman. Plusieurs de ces résumés renferment, d'ailleurs, de véritables beautés. Écoutez le début de la Chanson d'Antioche. Le sujet de ma chanson, s'écrie le poëte :

Exemples

lires lie la

Chanson

d'Anlioche,

C'est la sainte ville qui est tant à louer, — Où Dieu laissa navrer son corps et n'en faire qu'une plaie, — Où il permit que ce corps fût posé sur la croix et frappé de la lance. — Celui

qui sait le nom de cette ville l'appelle Jérusalem — Vous

allez aujourd'hui entendre parler de Jérusalem — Et de ceux qui allèrent y adorer le saint Sépulcre, — Comment ils rassemblèrent de toutes parts leur armée. — Jamais on n'entendit parler d'un tel pèlerinage. — Il leur fallut pour Dieu endurer mainte peine, — La soif, le chaud, la froidure, la veille, la faim. — Ah ! certes, le Seigneur Dieu a bien dû les en récompenser — Et placer leurs âmes dans sa gloire.

Vlliade commence moins fièrement, mais surtout le début de Vlliade produit sur nous une émotion moins profonde et moins vive. Par malheur, notre ancienne poésie ne sut pas se tenir à une telle hauteur. Cepen-

1 11 est lems désormais d'entrer en ma maiiere

Et de vons raconter comment, par quel manière

Girart de Rossillon fut sept ans charbonniers,

Fulif de son iiays, n'en fut point parsonniers. •

Challes, le fils Loys, tout ce ly pourchassa ;

Son pays ly tolli cl tout hors l'en chassa...

(Girard de Roussillon français, Bibl. nat. fr. 15103.)

- UEnlrée en Espagne, Notice et extraits par L. Gautier (1808, Tcciiener. p. 8 et suiv.). = Le second résumé est au f" 213 du mauuscrit de Venise (pp. 35 et 30 de Touvrage ci-dessus mentionné). = Il convient d'ajouter que Ton trouve, au milieu de certains poëmes, le résumé complet d'autres cliansons. C'est ainsi (\viO(jier le Danois est résumé dans Iluon de Bordeaux (édit. Guessard, pp. 4, 5) ; c'est ainsi qu'Ainieri de Narbonne et le Couronnement Looijs sont résumés dans le Sié(je de Darbastre (Uibl. nat. fr. 1448, P 135) ; etc.

dant les résumés placés en tète de nos romans gardèrent longtemps, avec une heureuse clarté, une certaine dignité qu'on ne peut méconnaître. Voici, comme type, les premiers vers de la Chanson d' Aspremont :

CHAP. IX

Vous plaît-il (.routendre une bonne chanson de prix — Sur Cliarlemagne, ce riche et puissant roi, ' — Et sur le duc Naime que Charles aima tant ? — Jamais les Francs n'eurent tel conseiller. — Ce n'est pas lui qui fit tort aux barons. — Oncques ne donna conseil petit ni grand — Pour faire déshonorer les prud'hommes — Ou déshériter les veuves et les petits enfants.... — .Je vous dirai d'Eaumontet d'Agolant — Etd'Aspremont où rude fut la bataille, — Et comment le roi y fit Rolland chevalier. — Ecoutez-moi dès cet instant : — Car, s'il vous plaît, je vous chante une bonne chanson.

nt de cello d'Aspremont.

On le voit, ce début d'Âspremont renferme en quelque sorte la moralité de tout le poëme. Ce n'est pas le seul cas où cette moralité occupe les premiers vers, et non les derniers de la chanson '. Mais cet élément si noble de notre Épopée dut lui-même disparaître. Quand on en vint à exagérer le culte des généalogies romanesques et à composer de sang-froid toute une suite de poèmes sur les héros d'une même famille de père en fils, il devint nécessaire de placer, en tête d'une chanson, le résumé de la chanson précédente. C'est ainsi que Gnl de Nanieuil commence \Mr un résuiué d'Ai/e d\i vif/non. De là deux résumés au commencement du même poëme.

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