‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 118 sur 180 · L.T moralili · texte numérisé non relu

L.T moralili

de loiit un poëme

est quolqupfois

exprimée

dnns

s,s premiers vers.

Plus lard,

on lit :i la même

plaee

un résume;

de la chanson

précédente.

' Cf. les débuts A'Aimeri de Narbonne et de Doon de la Roche : « .4 cette estore dire me plaist entendre ; — On i puet moult bons exemples aprendre. — Si veiil un pou de ma science cspandre, — Pour ce que cil si fait trop à reprendre — Qui sait lou sens et ne lou velt aprendre «, etc. (Ainieri de A'arhonne.) = « Seitiiiors, oués cliaiiçonscourtoiseet avenant; — Vielle estetanciennes, de Doon l'Alcmand : — Touz tems servi à court par ces armes pourtant. — De piler, de rober n'ot ung deniers vaillant : — Jà'l assauça tous diz et leva ses serjans, — Les povres chevaliers, les orplielins enfans », etc. (Doon delà Roche, ms. du British Muséum, Harl.. 41i-i). Ces deux débuts, également moraux, ne se ressemblent point. Le premier est un type de moralité pédante, et te second, comme dans les premiers vers d'Aspreinont, de moralité historique et populaire.

PART. LIVR. It.

CHAP. IX

Les Irouvi'M-es sont bientôt

.'iniencs

à indiquer

les sources

plus ou moins

liisloriqiies

de leurs jioënies

lin'' (lu

i^iuple lu niui.'ii di' Bcrtc ans ijrnns /lii'

Cependant les trouvères étaient emportés sur une pente terrible. D'un côté ils désiraient, pour plaire à des lecteurs de plus en plus difficiles, inventer le plus de. nouveautés possible, créer sans cesse de nouveaux faits et composer de nouveaux personnages. Et, d'un autre côté, ils étaient dans la nécessité de justifier historiquement toutes leurs nouveautés : car le public de ce temps-là voulait du nouveau qui fût historique et de l'historique qui fût nouveau. C'est ce qui mit nos poètes dans l'obligation d'indiquer, au début de leurs chansons, la source à laquelle ils avaient remonté. On sait comment ils se tirèrent d'affaire. Ils proclamèrent, dès les premiers vers de leur œuvre, qu'ils avaient consulté les manuscrits de l'abbaye de Saint-Denis ou d'une autre église non moins vénérable. Le moyen après cela de douter de la vérité de leurs fictions ! Le commencement de Berte ans grans pies nous peut ici servir d'exemple ^ ; il est peut-être le type le plus complet de ces nouveaux débuts :

A l'issue d'avril, un temps doux et joli, — Quand on voit poindre les herbelcttes et reverdir les prés — Et que les arbrisseaux désirent d'être tout en fleur; — Précisément à ce moment dont je vous parle, — J'étais en la cité de Paris un vendredi — Et, à cause que c'était vendredi, je pris la résolution en mon cœur — D'aller à Saint-Denis pour réclamer la merci de Dieu. — A un moine courtois nommé Savari — Je m'accointai si bien (j'en remercie Dieu) — Qu'il me montra le « Livre aux histoires » où je lus — L'histoire de Berte et de Pépin, — Et comment celui-ci assaillit le lion. — Apprentis jongleurs et méchants écrivains — Qui ont pris cette histoire à droite, à gauche, en cent endroits, — L'ont tellement faussée, que je ne vis jamais chose pareille. — Je restai à Saint-Denis jusqu'au mardi, — Si bien que j'emportai la véritable histoire avec moi. — Je vous dirai donc comment fut Berte en la forêt — Où elle endura et souffrit mainte grosse peine.

' Nous avons cite plus haut (page 118j un certain nombre de débuts tout à fait analoi'ues.

— L'histoire est riinéc de telle sorte, je vous le promets, — Oiie 'p^Rt. livk. h.

' •• ' ) ^ CHAP. IX

les plus mal disposés en seront tout ébahis — Et que les autres

en seront tout réjouis.

Mais les trouvères, et les jongleurs leurs compères, ne crurent pas qu'il leur suffisait de citer ainsi leurs autorités historiques. Ils se mirent à crier, jusque sur leurs toits, qu'ils étaient sincères et véridiques autant que le plus sincère et le plus véridique de tous les historiens : ces protestations ne sont que trop nombreuses dans les débuts de nos romans '. Ce n'était pas encore assez. Non contents d'avoir fait croire à la profondeur de leur sincérité, ils mirent publiquement en doute celle de tous leurs confrères, les autres trouvères et les autres jongleurs. Ils les dénigrèrent, ils les couvrirent d'injures : « Ce sont d'effrontés menteurs », ne cessèrent-ils de répéter. (( Et nous seuls, entendez-le bien, nous possédons la vérité ". » Il est bien peu de poëmes, depuis la fm du

' t< VieiUe chançon voire volés oïr, — De grant histoire et de mervelleus pris...u (Garin le Loherain.) = « Seignor, n'a pas de fable on la iioslre ciianron, — Mais PURE VÉRITÉ... I) (Le Chevalier au Cygne.) =^ « Seigneur, oiéschançon de grant nobilité : — Toute est de voire histoire sens point de fauseté. » {Renaud de Montauban.) — « Ce n'£.st pas fable que dire vos volon, — Ansoiz est voirs atressi com sermon. (Amis et Amiles.) = Canchon de fi ère estoire pleroit vos à oïr. » (Aiolet Mirabel.) = « Plest vous oïr d'une estoire vaillant. « (Couronnemen Looijs.) = « Certe n'est mie d'orgueill ne de folie, — Xede mençonije estrete ne emprise, — Mes de preudomes qui Espaigne conquistrent. — Icil le sevent qui en vont à Saint-Gile, — Qui les ensaignes en ont veii à Bride, — L'escu Guillaume et la targe florie, — Et le Bertran son neveu le nobilc. — Ge ne cuis mie (pie ja clers m'en desdie, — Ne escripture qu'on ait trové en livre. » (La Prise d'Orange.) = « Moult a esté perdue, p.îça ne tu oïe ; — Uns clers l'a retrové oui Jhesu beneïe; — Les vers an a escriz, toute l'a restablie. » (Simon de Fouille.) = « Oiez, seignor, que Dex vos beneïe, — Li glorioz, li fiz sainte Marie, — Bonne chanson (pii est vielle etantie. » (Jourdain de Blaives.) Nous pourrions multiplier ces exemples. = C'est à cette préoccupation qu'ont toujours eue nos épiques de vouloir passer pour des historiens, c'est à cette prétention singulière (ju'il faut rapporter les mots : « Ce dist la geste... Ce disl le bref », etc., etc. que nous trouvons si souvent dans le corps de nos romans. Le bref, la geste, ce ne sont pas les anciennes cantilènes, comme a pu jadis le penser M. Paulin Paris ; mais de prétendues Chroniques qui, le ])lus souvent, étaient imaginaires et invoquées avec fort peu de sincérité. A tout le moins, ce seraient des Chroniques latines qui reproduisaient, soit d'anciennes chansons de geste, soit de vieilles traditions épiques.

- 'I Cil novel jougleor en sont mal escarni.— Por les fiibles qu'il dicnt ont tout

"" aui^'ix. " xir siècle, qui ne soient remplis de ces injures et où la fraternité littéraire ne brille... que par son absence. Résun.é Nous aurions voulu, par les lignes qui précèdent, faire

do tout ce qui , r • , , . -, i-r>-

concerne tres-vivemeut sentn^ les modifications successives qu ont

le début de nos U* l i m i

chansons. suDics Ics ûCDuts dc uos poèmes ; nous aurions voulu écrire une histoire complète du premier couplet de nos Chansons de geste. Cette histoire peut se diviser en trois périodes qu'il est utile de bien déterminer. Le procédé le plus ancien, avons-nous dit, c'est l'entrée in mcdias res, c'est le commencement abrupt de Roland, à!Aliscans, du Voijage à Jérusalem. Puis vient, à une époque plus rapprochée de nous, le début au moyen d'un résumé ou même au moyen de deux résumés successifs : tel est le cas de la Chanson d'Antioche, à'Aspremont et de trente autres poèmes. Enfin, dans une troisième et dernière époque, les poètes sont amenés à nous indiquer tout d'abord la source historique de leur œuvre. En tout cas, ils protestent fortement devant leurs lecteurs de leur profonde et entière sincérité, et dénigrent énergiquement tous les autres poètes. Quelquefois même (trop rarement encore pour l'érudition moderne) ils ont l'attention délicate d'inscrire leur nom dans les premiers couplets de leur poème ^ Mais remarquez que ce

mis en obli; — La plus veraio cstoiro onllaisiet et guerpi. » {Aiol et Mirahel.) = « Longuement a esté ; pieça ne fu oie : — Jogleor ne la chantent qu'Une la sevent mie. » [Jehan de Lanson.) — « Vilains jugleres ne sai por quoi se vant — Nul mot an die trusque l'an li cornant. » (Couronnement Looys.) = « Cil jougleor vous en ont dit partie; — Mais il n'en sevent valissant une ailie, — Ains la corrumpent par la grant derverie. » {Anseis de Carthafje.) = « Meilor n'oïstes dire par jougleour. » [Auberi le Bourgoing.) —. « Cil troveour les ont lessiez ester. » {Mort d'Aimeri de Narhonne.) = « Bone cliançon plcroit vous à oïr? — Or faites pès et vos traiez vers mi : — De fière geste bien sont les vers assis. — N'est pas juglerres qui ne set de ccstui. » [Moniage Guillaume ; ms. fr. 774 de la Bibl. nat.) = « Oiés les vers qui ne sont pas frairin; — Ane nés troverent Derton ne Angevin. » (Foulques de Candie.) = « Seignor baron, plaist vos à escouteir : — Bone cbancbon ki mult se faist à loeir ; — Par jugleor n'orrois meilhor chanter. » (Beuves d'Hanstonne, manuscrit de Venise.) = « Aucuns en ont chanté et s'en sont aasty; — Mais au commenchement il y a moult failly — Nul ne sevent nommer celle dont ilissy. » (Enfances Gurin de Montglane.) ' C'est ce qui a lieu pour les romans que nous avons énumérés plus haut :

I PART. MVU. II.

CH.\P. IX

•iincncc-

dernier mode- appartient généralement à une époque assez avancée, et qu'il n'a rien de primitif : c'est presque de l'érudition ^ Et, depuis longtemps déjà, le résumé avait quelque chose de savant et n'avait plus rien de naturel. Les vraies épopées sont celles qui commencent comme Roland. Le Moviv às/ôs Qex ne serait-il pas une addition savante qui aurait été faite au texte original de r Iliade ?

Après avoir parlé des commencements de nos Chan- lcs rccomn

■i ^ . menu

sons, nous estimons qu'il est nécessaire de parler de leurs ''"^^^'^X'"" (( recommencements ». Le recommencement est, en No.nbnnx cxcmeffet, Fun des procédés qui caractérisent le plus sûrement notre Épopée nationale, et le lecteur sait déjà que nos vieux romanciers ont toujours l'air de recommencer leurs romans.

Ce sont, tout d'abord, les deuxième, troisième et quatrième couplets qui, en plus d'une chanson, ressemblent singulièrement au premier. La deuxième laisse de nos Épopées mériterait, à ce point de vue, d'être aussi scrupuleusement étudiée que la première. BunsFoulrjues de Candie, qui peut ici servir de type, ce second couplet débute ainsi : « Oies, seignor, por Dieu si escoutés — Bone chanson, ja de millor n'orès; — C'est de Tiebaut'-», etc. Dans les Quatre Fils Aymon, même formule : (( Or, entendez, pour Dieu le droiturier ; — Glorieuse

Berle ans gratis pies, Beuves de Commarcis, Beuves d'Hanslonne, Cliarlemagne (du xive siècle), la Clievalerie Ogier, la Destruction de Borne, les Enfances Orjier, l'Entrée en Espagne, Foulques de Candie, Garin le Loherain, Girard de Viane, le Moniage Bainoart et les Saisnes.

' Cependant certains débuts sentent encore une civilisation plus avancée ; ce sont ceux qui ressemblent à des traités de morale, comme le suivant :

Sigiiinir, or failez pais, pour Dieu le droyturier.

Drois (lisi c'en ne doit mie scienche remiichier ;

Mais ccuz qui eii son cuer sot bien auctorisier

Le sens de coy il puist preiidomo consiiier,

S'il trouve la scienclie à bien notefiier.

Honneur eu a au monde, et Dieux l'en a plus chier.

Et pour ce vous LUiAY la vie d'un guerrier. Etc. {Hugues Capcl.)

- Manuscrit de Boulo";nc.

"'c'^up^'i ".' " ciinchon vous vouldrai coinancier *. » Mais le plus étonnant de nos poèmes est ici la Destruction de Rome, dont le début est quatre ou cinq fois renouvelé sur des rimes différentes^. C'est trop, c'est quatre ou cinq fois trop.

Le (( recommencement » n'est pas toujours aussi brutal, et quelques-uns de nos épiques se servent, pour entrer de nouveau en matière, de ces mots commodes que l'on trouve au véritable début de nos plus anciens poëmes : « Ce fut en mai », etc. A vrai dire, c'est là le vrai commencement.

Quand nos trouvères se sont permis des incidences, ou, en d'autres termes, quand ils ont naïvement intercalé toute une chanson au beau milieu d'une autre, il va sans dire qu'ils sont obligés de faire quelques vers de recommencement à la fin de leur incidence. C'est bien le moins. Mais ces vers, qui sont d'une extraordinaire platitude, semblent plutôt le fait du copiste ou du jongleur : «. De Rainoart vous recommenceron — Qui servit Dieu par bone entencion^ » Il y avait là, je le veux bien, une véritable nécessité; mais en pourrait-on dire autant de tous ces autres recommencements qui abondent, qui pullulent dans le corps même de toutes nos chansons? Oui, au milieu de nos poèmes, et dans l'instant môme où le lecteur s'y attend le moins, le trouvère s'arrête et s'écrie avec une solennité singulière : « Or commence chançon merveillose anforcie, — Ansin com Aymeris recorra sa maisnie. » Et plus loin : « Or commenche chançon, s'il est qui la vos die, — Com Guibert passa l'aiguë à la lune série. » Et plus loin encore :

' Manuscrit du Britisli Muséum, Bibl. du Roi, 16 G, I.

- Romonia, t. II, pp. G et 7. = On peut se demander si les jongleurs chantaient réellement tous ces « recommencements», ou s'ils se bornaient à faire un choix. Il y a doute.

' Bibl. nat. fr. 243G9, B, 1^30 r".

I PAItT. I.IVI!. ![.

CIIM'. I\.

(( Ci commence chançon de bien enluminée, — Si con li oz d'Espagne fut vencuo et matée. » Ces trois exemples ~ sont choisis à dessein dans une seule et même chanson '. Mais il en est bien d'autres, et voici que l'auteur du Moniage Rainoart s'arrête, lui aussi, pour nous crier au milieu de sa chanson : « Or faites pais et si orrés canter — Com il alerent le message conter — Au roi Tiebauf-. » L'auteur de la Mort d' Aimer i fait de même : « Or recommence bone chanson nobib/. » Celui de Beuves d'Hanstonne nous interpelle de la même façon : a Oiez, seigneurs, por Dieu de majesté ^ » Et celui de Betonnet nous adresse le même avis, vers la fin de son poëme : (( Qui vol auzir canso, ieu Ihen dirai ses par, — De tracio que no fai à celar ^. » Bref, il n'y a pas un seul de nos poëmes où l'on ne puisse constater vingt fois ce phénomène du recommencement.

Comment l'expliquer?

A l'orii^ine, ce procédé eut sa raison d'être, et fut très- do roiigiMo

<-> i^ •Il ^'^^ rccommen(

pratique. Les jongleurs (comme nous le verrons anleurs) ""^'"svoulaient ainsi se ménager la possibilité de chanter devant leur auditoire telle ou telle partie de leurs chansons, et celle-là seulement. C'est dans ce but qu'ils donnaient à cette partie de leur poëme les apparences d'un début d'épopée. Mais, plus tard, ce procédé ingénieux passa, comme tant d'autres, à l'état de formule, et l'on « recommença )) sans trop savoir pourquoi. C'est ainsi que les scribes du x' siècle copiaient, sans y rien comprendre, les vieux formulaires gallo-romains où il était question de l'enregistrement à la curie.

On ne saurait d'ailleurs le répéter trop souvent : la pause, plus ou moins longue, que faisaient nos jongleurs

' Sié(je de Darbaslre, BibE iiat. IV. 1448, {" 113, î" 149, f 152. — ' Bibl. de l'Arsenal, B. L. F. 185, f" 170, 177. — ' Bibl. nat. fr. 24369, f- 23 r». — * Bibl. Vaticaiie, Re-ina, 1632, f» 107. — ' Ms. Didot, f 187.

PAHT. UVR.

CHAP. IX

après chaque couplet, et la ritournelle de vielle qui séparait ce couplet du précédent, cet intervalle mettait les trouvères dans la nécessité de donner au premier vers de chacune de leurs laisses toutes les allures d'un recommencement. S'il ne nous restait d'un vieux poëme que les premiers vers de tous ses couplets, je ne désespérerais pas d'en reconstruire toute l'affahulation.

Je ne saurais considérer comme un recommencement véritable l'annonce d'une chanson qui se trouve parfois placée à lafm d'un autre poëme, et je ne m'étonne pas de lire, à la fin d'Orson de Béarnais, ce vers en apparence étrange : « Or commence chanson de grant chevalerie. » C'est la transition aune seconde chanson; que dis-je? à une deuxième branche de la chanson que le poëte vient d'achever. C'est une « suite au prochain numéro ». Nos jongleurs n'ignoraient pas les petites roueries de la réclame.

De la cliai'pcnlc intériiMire

de nos Chansons de geste.

C'est ici qu'il convient d'étudier le corps, la charpente intérieure de nos poëmes, après avoir examiné leurs débuts, avant de considérer leurs derniers vers. Ici encore, nous avons à distinguer entre les procédés des différents siècles. Nos Chansons ont commencé par être l'œuvre d'une poésie primitive, spontanée, populaire, et ont fini par être l'œuvre d'une poésie, nous allions dire d'une versification savante, réfléchie, délicate. Lisez un poëme du xir' et un poëme du xiv' siècle, vous saisirez la différence.

Le procédé des poètes populaires, c'est le récit naïf, candide, dépouillé de tout artifice. Le procédé de la poésie savante, c'est la formule, c'est l'emploi d'un moule dans lequel on jette uniformément tous les poëmes. Arrêtons-nous quelque temps à considérer chacune de ces deux époques.

LA ClIAllPENTE DES CHANSONS DE GESTE. 385

Tout d'abord, le poêle épique ne se propose point d'autre but que de raconter, et de raconter certains faits " à la vérité desquels il croit profondément. Son ton est celui de l'historien. Il ne se préoccupe pas de l'unité de son œuvre : est-ce que l'historien se préoccupe de l'unité de son récit? Ce récit coule simplement, comme l'eau du fleuve. Mais, hâtons-nous de le remarquer, nos premiers épiques arrivent aisément à l'unité par la belle et puissante simplicité de leur sujet. Nos plus anciennes Chansons ne célèbrent généralement qu'un seul événement, Roncevaux ou Aliscans. C'est plus tard qu'on entreprit de narrer toute une série d'événements plus ou moins compliqués. Et un jour on en viendra, hélas! à raconter toute la vie d'un homme depuis son berceau jusqu'à sa tombe. Dès lors, nulle simplicité dans le sujet, et par conséquent, nulle unité.

Est-il besoin d'ajouter qu'il n'existe en général aucune division matérielle dans nos Chansons de geste ? C'est tout à fait arbitrairement que Génin a partagé son Roland en cinq chants : il ne fait pas difficulté de l'avouer. Quant aux différentes chansons qui composent la geste de Guillaume au court nez, il est trop évident que ce sont là autant de poëmes distincts et indépendants, bien qu'ils puissent accidentellement être du même auteur, bien qu'à coup sur ils soient reliés entre eux par une pensée commune.

Revenons à cette simplicité de nos plus anciens poëmes. La formule ne tient presque aucune place dans ces compositions primitives. Le poète ouvre ingénument la bouche et fait son récit avec une conviction qui ne sait rien apprêter, avec une innocence qui fait tranquil-

' Le Cliarlemagtie, ilc Girart d'Amiens, est divisé en trois livres ; mais ce n'est plus là une chanson. = Je ne parle pas du manuscrit de Londres, (British Muséum, Bibl. du Roi, 15 E, VI), oii l'on trouve mcutinnaés : « les quatre livres de Charlemagne ». Ce sont quatre romans parfaiteiacnt distincts.

II'ART. LIVn. II.

CHAP. IX

CHAP. IX

Il arrive un temps

où la plupart

des

chansons de geste

sont jetées

dans le même

moule.

Description

détaillée du moule

épique.

lement monter les vers depuis le cœur jusqu'aux lèvres. C'est bien là par excellence une poésie spontanée.

Ce beau temps ne devait pas toujours durer : la décadence arriva. Essoufflés pour avoir voulu suivre les caprices de l'opinion et de la mode, les malheureux auteurs de nos Chansons étaient à bout de forces. Ils avaient voulu répondre toujours à l'attente d'un public qui ne cessait de crier : « Du nouveau, du nouveau! » Nous verrons plus tard quel nouveau ils créèrent. Mais, pour se faciliter leur tâche, ils en vinrent à fabriquer une sorte d'instrument commode que nous appellerons c( le moule épique ». En d'autres termes, diverses par les noms de leurs personnages, par le théâtre et par certaines péripéties de leur action, un grand nombre de Chansons de geste furent d'ailleurs entièrement semblables par leur agencement général, par leur intrigue, par leur charpente. Rien de plus désolant que cette ressemblance servile, et personne n'a le courage de s'intéresser à ces poëmes qui, au lieu de porter chacun un costume original, ont revêtu un uniforme tout pareil. Décidément le mot de « moule épique » peint bien ce que nous voulons dire, et nous le répétons. Il arriva que l'art disparut, et que l'industrie le remplaça dans la composition de nos poëmes. Ce qui distingue l'art de l'industrie, c'est que celle-ci peut reproduire à l'infini le même objet, tandis que l'art est glorieusement variable et ne produit jamais deux objets uniformes.

Et maintenant quelle est la forme précise de ce moule épique? quel est le canevas ordinaire d'un certain nombre de nos Chansons?

(( Sa cort tint Charlemagne à Ais, à sa chapelle » ; ou bien encore : « Un jor tint cort l'Emperere au vis fier » : tel est le commencement de je ne sais combien de poèmes. Après quoi, nos poètes mettent en scène les

LA CIIARPEML: des chansons de (lESTE. :j87

conseillers de Gharlemagne, notamment le duc Naime, qui représente la sagesse et qui parle longuement, trop longuement peut-être. On ne délibère d'ailleurs que sur un point : « Faut-il déclarer la guerre aux Sarrasins? » Quand Roland est présent, il brille par sa colère et ne cesse de se retirer dans sa tente, nouvel Achille. Mais tout à coup un grand bruit se fait entendre : dans la salle du Conseil entre terrible, le front haut et l'injure aux lèvres, l'ambassadeur d'un prince musulman ou d'un vassal révolté ; il jette solennellement un défi à Gharlemagne et aux barons français. On se jette sur cet insolent, on le veut tuer sur place ; mais quelque généreux baron se déclare en sa faveur, et on le laisse aller. Bientôt la guerre s'allume. A la seule peinture de cette guerre sont consacrés les deux tiers du poëme : batailles rangées, embuscades, marches et contre-marches, sièges interminables de villes inexpugnables, grands coups d'épée, ruses militaires, duels féroces, sang répandu par torrents. Mais voici qu'une petite lueur joyeuse éclaire enfin ce théâtre de tant d'horreurs. Cette lumière part du visage de quelque belle princesse sarrasine qui, au milieu de la guerre, s'éprend du plus ardent amour pour quelque beau chevalier chrétien. Ces princesses n'y regardent point de si près : en faveur de leur amant, elles trahissent père, mère, frères, sœin^s, religion, patrie. Elles livrent tout pour trouver un mari, et introduisent les chrétiens dans la ville qu'ils assiégeaient en vain depuis tant de mois, depuis tant d'années; les vainqueurs forcent les Musulmans à se faire baptiser ; ceux qui ne se rendent point à cette éloquence singulièrement persuasive ont immédiatement la tête « séparée du bu y>. Ainsi se terminent vingt ou trente poèmes chevaleresques, et voilà ce qne nous appelons « le moule épique » .

I l'U'.T. i,l\ II. II.

CHAI'. IX

1 PAKT. LIVR. II.

CHAP. IX

Leçon d'un vieux trouvère à un jeune poèlei

Mais, pour faire mieux saisir notre idée, pour faire plus intimement comprendre ce qu'était ce moule épique, supposons, par une hypothèse des plus simples et des plus probables, que nous assistions à une leçon donnée vers la fm du xiii' siècle, vers le commencement du xiv% par un vieux poëte à un jeune romancier. Voici sans doute ce que devait dire le maître à Télève : « Vous me demandez des conseils pour la composition d'un nouveau poëme. Nous en avons déjà beaucoup, et qui ne réussissent plus guère ; mais qu'importe, si c'est votre plaisir? Rien n'est plus aisé, d'ailleurs, que de faire une ou plusieurs chansons de geste: tout se réduit à quelques procédés, à quelques formules que je vais rapidement vous faire connaître. Commencez, dès vos premiers vers, par protester de votre absolue sincérité et de la parfaite authenticité de votre récit. Citez vos sources hardiment : n'oubliez pas de mentionner l'abbaye où vous avez trouvé le précieux manuscrit qui servira de base à votre narration poétique. Seulement on a beaucoup abusé de l'abbaye de Saint-Denis : trouvez-en quelque autre. Cela fait, et après avoir dit le plus de mal possible de vos confrères les jongleurs, entamez vivement votre poëme. Il y a deux ou trois débuts entre lesquels vous avez à faire votre choix ; je vous conseillerai le récit d'une cour plénière tenue par Charlemagne : c'est ainsi que débutent de fort bonnes chansons, telles que Roland, Renaud de Montauhan, la Chevalerie Ogier, Aspremont, Y Entrée en Espagne, et même un peu le Voijage à Jérusalem. Il n'y a pas d'inconvénient à ce que vous fassiez intervenir dans cette cour plénière un ambassadeur des païens, qui soit prodigieusement insolent, comme Balant dans Aspremont, ou bien subtil et rusé comme Blancandrin dans Roland. Bref, la guerre avec les Sarrasins va commencer, terrible, et le seul récit de cette guerre peut

CIIAP. IX.

LA CHARPEiNTE DES CHANSONS DE GESTE. 389

suffire à remplir dix mille vers de votre roman : car vous ' '''\'î7;J''yj'- "• ne pouvez réellement faire moins de dix mille vers, et encore est-ce bien modeste. Nous avons un grand nombre de chansons qui ne renferment pas autre chose que la narration détaillée d'une campagne contre les Sarrasins et de la prise d'une de leurs villes. On ne se lasse guère de cette éternelle narration. Voyez plutôt la Prise (V Orange, le Siège de Narbonne, la Prise de Cordres; voilà des noms significatifs. QiV e?>i-ce encore qu Antioche et Jérusalem? Vous me direz que ces deux poëmes ont le tort d'être historiques : j'en conviens. Mais on ne peut faire le môme reproche à Foulques de Candie, k Guiherl d'Andrenas, h Aimeri de Narbonne, h Acrjuin, aux Enfances Vivien, à VEntrée en Espagne, à Gui de Bourgogne, à Anséis de Carthage, etc. Eh bien! tous ces poëmes sont uniquement ou presque uniquement consacrés au récit de l'assaut et de la prise d'une seule ville. Quelquefois le trouvère se permet d'emporter plusieurs villes dans un seul poëme : c'est beaucoup. Vous pouvez vous borner à prendre Rome, par exemple, qu'on a déjà assiégée bien des fois dans nos chansons : lisez plutôt le Couronnement Looys, Mainet, la Destruction de Rome, Ogier le Danois, Aspremont. Mais vous m'nrrètez : « Il me faut un héros, dites-vous, un héros jeune, courageux, et môme un peu aventureux, qui prête son nom à mon poëme et le rende populaire. )) Vous avez raison : choisissez donc parmi les fils, les petits-fils, les neveux ou les petits-neveux des héros de nos anciens poëmes ; leurs familles sont si nombreuses, qu'il serait vraiment surprenant de n'y pas rencontrer le chevalier dont vous avez besoin. Au pis aller, faites comme Vdi^iewv à' Anséis de Carthage : fabriquez-en un. Mais rappelez-vous que votre héros doit être très-malheureux, tout au moins durant les cinq mille premiers vers de votre

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poëme. On ne s'est pas encore lassé des héros qui naissent au milieu des bois, dans une heure d'angoisse, pendant que leur mère est poursuivie par des traîtres dont on entend les pas terribles. Vous rappelez-vous ce pauvre Aiol, que sa mère Avisse enfante dans une foret? Et ce non moins infortuné Garin de Montglane, que sa mère Flore, femme du duc Savari d'Aquitaine, met au monde dans la chaumière d'un paysan? Et cette lamentable victime d'une odieuse trahison, la belle Parise, qui donne le jour à son fds Huguet dans l'exil, dans la frayeur, dans les larmes? et ce fds lui est enlevé, lui est volé le même jour! Qu'est-il besoin d'aller si loin? Vous avez lu les Enfances Roland : souvenez-vous de Milon le sénéchal et de Berte qui s'enfuient devant la colère de Charles, et du petit Roland qui naît près d'Imola d'une mère tremblante et éplorée. Voilà des modèles qu'il faut suivre. Quoi qu'il en soit, votre héros est né; il est malheureux, c'est entendu. L'instant est venu de le lancer dans les aventures : vos prédécesseurs, en autant de poëmes célèbres, n'ont pas craint d'abandonner ainsi à eux-mêmes Ogier et Aiol, Auberi le Bourgoing et le petit Rollandin, Maugis d'Aigremont, et ce Vivien qui doit être un jour aumachour de Monbranc, et cet autre Vivien, neveu de Guillaume au court nez, et Floovant, et le petit Doolin de Mayence, et Beuves d'Hanstonne, et Philippe fds de Charles le Chauve, et tant d'autres. Mais surtout n'oubliez pas de placer un traître auprès de lui : les traîtres ont des noms qui leur sont particulièrement réservés : appelez le vôtre Macaire, comme dans Aiol et dans la Reine Sibille; ou Ilardré, comme dans Parise la Duchesse, Gui de Nanteuil et les Lorrains; ou Alori, comme dans Jehan de Lanson et Parise; ou Fromont, comme dRus Garin leLoherain et Jourdain de Blaives. Je pourrais encore vous citer Thibaut d'As-

premont dans Gaidon, Driamadan dans Garin de Monff/IaiH', Amauri, Gérard et Gibouart dans Huon de Bordeaux, liervieu dans Gnii de Xanleuil, Pinabel et Béranger dans Parise la Duchesse, Landri et Rainfroi dans les Enfances Charlemar/ne. Je ne parle pas de Ganelon, qui est aussi connu que Judas. D'ailleurs, et quel que soit leur nom, tous ces traîtres se ressemblent : ils ont les mêmes yeux horribles, se servent des mêmes poisons, dressent les mêmes embuscades, et finissent toujours par mourir très-misérablement. Il est une autre famille d'ennemis que vous pourrez fort agréablement opposer aux entreprises généreuses de votre héros : ce sont les femmes. Il est assez admis que, dans nos chansons, leur amour est agressif: elles vont très-volontiers se jeter, pendant la nuit, dans le lit des chevaliers endormis : c'est ce que lait Bélissent dans Amis et Amiles; c'est ce que se permettent également les nièces de Lambert d'Oridon à l'égard d'Auberi, et Garin de Montglane ne se soustrait pas moins difficilement aux poursuites sauvages de Timpératrice, femme de Gharlemagne. Mais je suppose votre héros échappé à ces dangereuses étreintes : croyez-moi ; il est temps de leramener enfin dans le camp de l'armée chrétienne. Voici précisément qu'une grande bataille va commencer, voici qu'un géant païen sort des rangs de l'armée ennemie : c'est Ferragus dans V Entrée en Espagne et dans Floovant, c'est Goliath d^n^ Jourdain de Blaives, c'estBréhus à la fin (VOgier le Danois, c'est Otinel dans le poëme de ce nom, c'est Loquifer dans la geste de Guillaume ; et je ne parle pas des six autres géants qui sont terrassés par Rainouart, et qui portent cependant de mémorables noms : Borel, Agrapart, Haucebier, Grucados, MalegrapeetBaldus. Vous avez là de quoi choisir, et je ne vous plains pas. Cependant il faut à votre héros un allié digne

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de lui : si vous consentez à suivre mon conseil, vous choisirez cet. allié, non pas parmi les gentilshommes, mais parmi les vavasseurs et les vilains; vous plairez parla à vos auditoires des villes et des campagnes, et vous humilierez un peu l'orgueil de ces nobles qui, parfois, vous payent si mal. C'est ce qu'ont fait les auteurs de Gcmfrey, de la Reine Sibille, de Gaidon et de toute la geste de Guillaume d'Orange : ils ont créé les personnages fort intéressants de Robastre, Varocher, Gautier le vavasseur et Rainouart au Tinel. Ici vous placerez de trèslongues descriptions de batailles : quarante, cinquante couplets, que dis-je? cent couplets ne sont pas de trop. Néanmoins, comme vous m'en faites l'observation, il est temps d'en finir, et c'est principalement le dénoùment qui vous embarrasse. Ayez le soin de donner à l'émir des Sarrasins que vous opposez à l'armée des Français et que vous peignez sous les plus noires couleurs, ayez soin de lui donner une fille fort belle, très-aimable, et qui se soucie autant de son père que « d'une aillie » ou (( d'une pomme pelée », comme disent nos poètes. Cette belle fille doit se laisser consumer du plus brûlant de tous les amours pour un chevalier chrétien, qui précisément sera votre héros. Elle est tellement, tellement amoureuse, que presque toujours elle trahit son père, son pays, sa religion, pour tomber dans les bras de son amant; par là finit la guerre, et finit aussi votre poème. Vous êtes libre de raconter les noces; cela fait deux couplets de plus. Ainsi ont procédé presque tous vos devanciers : qui ne connaît les aventures de Doon de Mayence avec la belle Flandrine, d'Esclarmonde avec Huon de Rordeaux, de Foulques de Candie avec Anfelise, de Floripas avec Gui de Rourgogne dans le roman de Fierabras, de Renier avec Idoine, fille de l'émir de Venise, de Malatrie avec Gérard de Commarcis, de

Guillaume Fierebrace avec cette Orable qui plus tard s'appellera Guibourc, de Guibert d'Andrenas avec Aujia- Ictc, etc., etc.? Voilà, voilà un déiioùment qui sera toujours à la mode. Ne vous donnez pas tant de peine pour trouver de nouvelles péripéties et un dénoûment nouveau. Imitez, imitez vos vieux maîtres, et terminez votre poëme en priant Dieu de bénir vos auditeurs. »

Et voilà, encore un coup, ce que nous appelons « le moule épique » .

D'ailleurs ce procédé n'est point particulier à nos romans carlovingiens. Dans les derniers romans de la Table ronde, on s'est servi, bêlas ! d'un moule aussi déplorablement uniforme. Qui ne les connaît, ces romans d'aventures, pâles imitations du Parcevcd? Le roi Artus, monarque niais et mécanique, tient toujours une cour à Gaerléon : un chevalier inconnu, couvert d'armes noires, se présente devant les héros de la Table ronde qui dînent perpétuellement avec un appétit joyeux et qui rient, la bouche pleine, des bonnes plaisanteries de Queux. L'inconnu défie les chevaliers d' Artus : combat singulier qui se termine à l'avantage du nouveau venu, et le plus souvent au grand désavantage du pauvre Queux. Puis, le vainqueur se met en route, véritable chevalier errant. Il court d'aventures en aventures, et ces aventures s'enchevêtrent mextricablement les unes dans les autres : ce sont de belles demoiselles qui sont délivrées, des châteaux inconnus qui se présentent, des monstres qui expirent, des cavernes magiques qui se découvrent, des fruits mystérieux qui confèrent de merveilleuses puissances. Quels que soient l'attrait et le mérite de quelques-uns de ces poëmes, et notamment de ceux de Chrétien de Troyes, le seul souvenir de cette ennuyeuse uniformité nous induit en bâillement.

Ge qu'il y a de certain, c'est que cet usage perpétuel

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Los

pptits « cliclii!s de l'épopûo française.

d'un moule uniforme, c'est que ce culte de la formule est le propre des littératures en décadence. Il faut avoir horreur de ces prétendus poètes qui, sur leur table, ont un choix plus ou moins sortable de canevas tout faits ou un recueil de bonnes expressions ; qui, au lieu de raconter avec feu des vérités, alignent de sang-froid je ne sais quels mensonges ridicules, dans un ordre qu'ils n'ont môme pas le mérite de créer eux-mêmes. Tel est le cas de ces écrivains médiocres et plats qui furent les auteurs de nos dernières Chansons de geste.

Cependant nous n'avons encore parlé de la « formule » que dans ses rapports avec l'idée générale, avec le plan, avec la charpente de nos Chansons. Mais ses invasions, mais ses triomphes ne se sont pas arrêtés là, et elle a été victorieuse, hélas ! jusque dans chaque couplet, jusque dans chaque vers de nos vieux poèmes. Il ne serait pas impossible de réduire les procédés littéraires de nos Épopées à un certain nombre de formules et (passez-moi le mot) de clichés. Et cela dès le xif siècle à tout le moins : comme les décadences commencent de bonne heure ! Je me suis livré fort attentivement à l'étude de ces formules ou de ces clichés épiques, et je me crois autorisé à les diviser en quelques familles ou groupes qu'il est fort aisé de caractériser. Je ne prétends pas, d'ailleurs, que ma classification soit complète ; mais les types principaux y sont représentés, et cela peut suffire.

Premier cliché épique : c'est celui du commencement de nos Chansons, c'est le « Seignors, oés, que Diex vos benéie », dont nous avons eu l'occasion d'entretenir si longtemps notre lecteur. On le connaît. Appel au silence et à l'attention des auditeurs, dénigrement de ses confrères et de ses devanciers, bouffées d'encens que le poëte s'administre à lui-même, authenticité présumée

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d'un récit qui est puisé aux meilleures sources. Il y a là de quoi remplir vingt beaux vers. Et nos poètes ont parfois été jusqu'à quarante.

Second cliché : c'est le (( Ce fat en mai » que vous connaissez encore. Motif à pastorale. Description de printemps, description peu complexe : des fleurs qui brillent et des oiseaux qui chantent.

Troisième cliché : c'est le « cliché du témoi^naçre ». Le poëte prend à témoin de la vérité de son récit tantôt les hommes, tantôt les choses. Or, les choses, ce sont les vieilles chroniques conservées parmi les reliquaires, dans les trésors des abbayes ; et les hommes, ce sont, par exemple, les pèlerins qui visitent tel ou tel sanctuaire célèbre : « Car plusors geiiz à iesmoing en Iraions . — Li pèlerin qui à Saint-Jaifjue vont — Le scvent bien... »

Quatrième cliché : c'est celui de la prière. Toutes les prières de nos Chansons sont à peu près conçues sur le même plan. On y fait tout d'abord une récapitulation plus ou moins sommaire de tout le Credo et des principaux miracles de l'Ancien ou du Nouveau Testament; puis, on s'écrie : « Si voirement que nos ice ereons » ou : (( Si corn c'est voirs, bians pères rois ptdss ans, — Et com f/e Vcroi », et l'on termine fort rapidement en exposant l'objet précis de sa demande. Un vers ou deux suffisent à ce dernier objet; mais le Credo remplit une ou deux pages'.

Cinquième cliché : c'est le cliché prophétique. Le poëte, usant d'un droit que tous les poètes ont légitimement exercé, plonge hardiment son regard dans l'avenir, et dénonce à son auditoire toutes les conséquences de telle ou telle mort, de telle ou telle victoire, de telle ou telle défaite : « Hé Diex! si en fupuis tante terme plorée

' Nous avons ailltMirs développé ct-.ttn tliéorie de la. prière épique : (L'iilée relifjieuse dans la poésie épique du moijen âge (Paris, 1867, in -8°).

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396 LA CHAlîPENTE DES CHANSONS DE f.ESTE.

— Et tante large effreinte, tante hrogne fausée, — Et tant pie, et tant poing, tante teste eoupée, — Tante aime de pdiens fors de son cors jeltée^ ! » Telle est la forme consacrée, et c'est à peine si nos poètes y changent çà et là quelques mots sans importance. La prophétie, elle aussi, s'est figée en formule.

Il ne faudrait pas confondre la prophétie épique, qui est toujours vague, avec l'annonce plus ou moins claire des événements précis que doit raconter le poëte : a. Clargis s'en fuit; quar Diex le délivra; — Puis, ot baptesme et as noz moult aida, — Si com l'estoire après le contera'. )) Tel est notre sixième cliché, et ce n'est peut-être pas le moins commun.

(( Là véissie: sigrant dulur de gent, — Tant hume mort e naffret esanglenl"^ », etc. C'est le sixième cliché, c'est le cliché descriptif. Il est des plus usuels. Le là véissiez et ses équivalents ne se comptent pas. Nous ne saurions nous en plaindre : cette formule est à peu près vivante, et rien n'est plus rare que la vie dans une formule.

En voici une autre qui est plus fréquente encore : c'est le (( cliché de transition ». Quand nos épiques ont fini de nous parler d'un de leurs héros et qu'ils veulent en introduire ou en ramener un autre, ils ne manquent jamais de nous dire très-candidement et sans y mettre aucune malice : « Or lairos ci du bon oste Guimant;

— Si vos dirons dWuberi le vaillant \ » Retenez bien l'Or lairons ci et le Si vos dirons : ils sont typiques^. Et voilà nos huitième et neuvième clichés.

' Deatruction de Rome, vers 33 et 55. — ' Siège de Xarhonne, BiLl. nat. fr. 24369, A, r 7i V. — ' Cliamon de Roland, vers 1622 et ss. — * Auberi le Bourgoiug, édit. Tobler, p. 37, vers 9 et lU.

" Cf. les vers suivants : « Ci endroit vous lairons du roi de Saint-Denis — Et d'Emeri iou comte et de tos ses amis. — Cl après vous dirons de l'amiral persis » , etc. {Siège de Barbastre, Bibl nat. fr. 1448, f' 160 r°.) = « Oï avez des enfans Aimeri, — Du roi Cuibert, etc.. — D'euls vous l.mrons une petitet ici. » (Guibert d'Andrenas, Bibl. nat. fr. 24369.) = « Or vous lairons de

LA CllAni'ENTE DES CHANSONS DE GESTE. J'J7

Le dixième et dernier consiste dans cette incessante "'^"y;,!:'^": "' et monotone citation de proverbes qui est un des caractères les plus curieux de notre épopée. Nos poètes s'adressaient le plus souvent à des auditoires aristocratiques; mais ils étaient sortis du peuple, mais ils connaissaient tous les proverbes qui circulaient parmi le peuple. Même ils les aimaient, et prenaient visiblement plaisir à les citer. Toutefois, ils avaient besoin de certaines précautions pour imposer ces citations triviales aux seigneurs qui les écoutaient. Les proverbes passaient pour être alors l'apanage des roturiers, des vilains : les nobles n'en eussent point sali leurs lèvres. De là ces mots : Oï avez et Corn li vilains le dit eu reprovier, qui précèdent si souvent la citation d'un proverbe. Mais d'ailleurs les amateurs de parémiologie trouveront ici une abondante récolte \ Quand donc publiera-t-onun « Recueil de proverbes d'après les Chansons de geste )) ?

Il ne nous reste plus qu'à parler des derniers vers de dcs

derniers vers

nos romans. de nos

Chansons de gcslc.

Les trouvères pouvaient terminer et ont réellement terminé leurs chansons de trois façons principales. De même que certains romanciers entraient brusquement i)i médias res; de même certaines chansons, s'il est per-

dainc Orablc ester; — Si vous voudrais d'Ainicri raconter. » (Bibl. nat. fr. 2436!), avant le Département des enfans Aimeii cl après les Enfances Guillaume.) Etc., etc. = A vrai dire, ces deux clichés sont iiis('-|>arables et n'en forment fin'un seul.

' « Car li vilains le dit en reprovier : — Ne fu pas l'ois cil qui dona premiers. » (Aspremont, édit. Guessard, p. 2, v. 22, 23.) = « Et li vilains le reproche toudis : — • Li fiz au chat doit bien prendre souris. » (fbid., p. 9.) = « Li vilains dist en reprovier pieça : — S'il est qui fuie, bien est qui chacera. » (Ibid., p. 10.) = « Oï avés, et ce est vérité : — Que li bons povres si est en grant vilté. » {Girard de Viane, édit. Tarbé, p. 13.) = « Seignor bairon, assés Tavés oï, — Puis que bons est mors et il est enfoïs, — C'est une chose tantost mise en obli. » {Ibid., p. 16.) = « Oï Tai dire et ce est vérités : — Puis que lerre est des forches rachetés, — Ja puis ses sires nen iert de lui amés. » {Ibid., p. 27.). Etc., etc. = D'autres poètes citent les proverbes sans les accompagner d'aucune fornuile, et il y aura plus tard des romanciers de bonne volonté qui placeront un i)rovcrbe à h» fin di! tontes leuis laisses en )u-ose.

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Quelques-unes

se terminent

ex abrupto :

exemple

tiré delà Chrjison

(le Roland.

A l;i lin d aiilri's l'onunis,

un annonce le roumn suivunt.

mis de parler ainsi, se terminaient ex ahruplo. Entendez cette magnifique péroraison du Roland. L'ange Gabriel vient d'apparaître à Charlemagne et lui a ordonné de partir sans retard en Syrie : « Deus, dist li reis, si penuse est ma vie. — Pluret des oilz, sa barbe blanche tiret. » Croirait-on jamais que c'est là la fin d'un grand poëme, et ces derniers vers ne ressemblent-ils pas à ces dernières notes des mélodies de Félicien David laissant l'auditeur dans une attente qui n'a rien de douloureux *?

Une autre finale, assez usitée dans nos chansons de geste, consiste dans l'annonce de la chanson suivante. C'est ainsi qu'à la fin de Girard de Viane, l'auteur annonce ou fait annoncer par le jongleur la chanson d'Aimeri de Narhonne : « Don fil Ernaut si après vos diron : — C'est d'Aimcri ke tant par fu prudon, — Le seigneur de Narbone. » C'est ainsi qu'à la fin de V Entrée en Espagne on ffit très-clairement allusion à la Prise de Panipeliine. C'est encore ainsi qu'à la lin à' Age d'Avignon on prépare visiblement Gui de Nanteuil, et la Balaille Loqidfer à la fin cVAIiscans. Un fait analogue peut se constater à la fin de la Mort cPAimeri, de Guihert d^Andrenas et de plusieurs autres chansons de ce cycle de Guillaume où tous les romans semblent ne former qu'un seul et môme poëme. Il ne serait pas d'ailleurs impossible (et nous l'avons déjà donné à entendre) que ces annonces eussent été quelquefois l'œuvre des copistes, lesciuels étaient toujours désireux de relier dans un certain ordre les différentes chansons d'un même manuscrit.

Beaucoup de romans, enfin, se terminent sur une

' La fin de Foulques de Candie mérite d'être citée, ot cetle clianson s'achève »\iv une note mélancolique qui n'est pas commune. Il s'agit de Guillaume d'Orange : n II et Gniliourc sa famé bone vie menèrent; — Damedeu et sa mère de tôt lor cuer amcrent. — Cent ans et un esté ensemble demourerent. — Après, si vint la mort qui tost les dessevrercnt : — Si fait-elc les autres. » (Ms. de Boulogne.) On voit quelle solennité le petit vers de six syllabes communique à toutes ces finales.

LES THANSFOIîMATlONS DKS CHANSONS DE GESTE. 390

note chrétienne. Le trouvère demande à ses aiidilcuis "'",','i,',."^' " de vouloir bien prier pour lui *. Plus souvent encore

... Il' 1 • 1 • Enfin,

le poète met sur les lèvres du lont^leur une prière »>' ••••■•tnin nomine

, " ^ ili' nos poi'inos

touchante pour ces mêmes auditeurs, qui quelnuefois ^" ''-'""'"riit

(il faut tout dire) avaient bien mérité celte commiséra- „u''li.,''joI,dJur. tion finale. Le jongleur, du reste, ne s'oubliait jamais "-.

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