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tères les plus intimes, de la circonférence pour arriver au centre. Nous avons, d'abord, ouvert curieusement les manuscrits où ces poëmes nous ont été conservés; nous avons ensuite étudié leur texte, leur langue et leur versification, mais sans nous préoccuper aucunement de leur sujet, et nous venons enfin de sonder les secrets de leur agencement littéraire. Mais voici que le moment est venu de les lire in extenso et de nouer connaissance avec leurs personnages.
La geste. Il est dc uotoriété qu'un certain nombre de ces per-
c'cf l la faiiiillc , . . i i • i
iiéroiquc. sonnages épiques, unis entre eux par les liens du sang, forment ce que l'on appelait une geste. « La geste », a pu dire un érudit moderne, « c'est la famille héroïque. » Et un autre savant a ajouté, en accentuant plus vivement encore l'expression de la môme pensée : « Le mot geste usurpe ordinairement, chez nos premiers poètes, le sens de race ou famille. » Les textes, d'ailleurs, ne manquent pas pour appuyer une opinion qui est aujourd'hui celle de presque tous les érudils.
Dans la Chanson de Roland on lit ce vers ' : (c Deus me cunfundet se la geste en dément. » Et dans un des remaniements de ce beau poëme, nous trouvons cet autre vers: € Grans fu la perde de la geste Turpin. » Enlin, le début de Garin de Montglane nous offre, jusqu'à trois reprises, le mot geste employé dans le môme sens'. Ces trois poèmes appartiennent, remarquons-le, à trois époques différentes de l'histoire de nos vieux poëmes.
indiqué ; telle est YEntréa en Espagne : « Et comme Nicolais à rimer l'a complue, — De VEnlrée en Spagne qui tant ert escondue... » (.Manuscrit de Venise, fr. XXI, f 301 v°.) = Nous ne parlons ici que pour mémoire des petites facéties que les scribes se permettaient parfois à la fin de nos chansons : « Ci faut U romans de Renaut — Qui bons est et maint bon denier vaut. » (Brilish Muséum, ms. Douce, 1*21.) = Le scribe, enfin, tout comme le jongleur, demande parfois que l'on prie pour lui : « Priés por celui que clie livre escrit. » (Beuves d'IIanstonne, ms. de Turin.)
' Couplet ()I, vers G.
- « Oi avés conter de liernart de Braibant — El d'Ernaut de Beaulande,
LES TRANSKOr.MATIONS DES CHANSONS DE GESTE.
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Et nous pourrions multiplier ces exemples.
Concluons seulement que le mot ce geste», depuis la Chanson de Boland jusqu'aux derniers poèmes chevaleresques, depuis le xr siècle jusqu'à la seconde moitié du xiv% a revêtu le sens de race ou de famille. Telle est la première proposition que nous voulions démontrer.
Toutefois, ce sens n'est pas le seul, et ce n'est pas le premier qu'ait reçu le mot dont nous parlons. Le sens primitif, c'est évidemment celui du mot latin gesta\ (( chroniques, annales)). La. Chanson de Roland \wésenie ce sens à côté de l'autre : « Ci fait la geste que Tiiroldiis décline t. — Ço dit la geste e cil ki el camp fii. — En FLVSEUiiS GESTES d elni sont granz honurs . y> Tel est le seul sens que gesta, croyons-nous, ait présenté en provençal. (( La gesta dis qu'el temps antic )), lit-on dans la Vie de saint Honorât, et Raynouard cite d'autres exemples empruntés à Guillaume de Tudela et au poëme connu sous le titre de Pakujt: de Savieza. En Espagne, le sens est le même. « Aqui s' conpieza la gesta de mio Cid )), tel est le vers^ qu'un scholiaste anonyme a intercalé au
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Toutefois,
ce sens n'est pas
le plus ancien.
Geste a d'aljord
signifié annales,
chroniques.
d'Aimeri son enfant, — De Girart de Viane à Torgoillox samblant — Et de Renier de Gennes que Diex parama tant, — Ki fu pere Olivier le compaignon Rolant; — De Guillaume, de Fouke et du preu Viviant — Et de la fiere GESTE dont cantent li auquant. » [Garin de Montglane, Bibl. nat. fr. 24403, p 1.) = « Jà savés dont il fu (Garin) et dont et de quel gent — Et qui fut celé dame dont furent li enfant — que on apele geste très le comencement — El roiaume de France. » (Id., ibid.) = « Garins fu li premiers, bien le puis afichier, — Dont issirent li hoir et li bon chevalier' — Qui si firent païens fors de France cachier, — Que as nions de Mongeai n'osèrent repairier; — Car Reniers fu ses //:•. qui fu pere Olivier, — Et Ernaus de Beaulande qui tant ot le vis fier- — Qui fu pere Aimeri le nobile guerrier — Et d'Aimeri issi Guillaume 0 le cuer lier — Qui puis conquist Orenge, s'ot Guibor à moillier; — Trois fis ot Aimerisqui tôt furent princier; — Moult ama Diex LA GESTE, bien le puis tesmoignier. » (Ibid., f"' 2.)
' Gesta, gestœ, mot féminin de la décadence, formé comme tant d'autres à côté de l'ancien mot gestum et, pour mieux parler, du pluriel neutre gesta. En des vers qui, de bonne heure, ont été joints à la Vie de Charlemagne par Eginhard, on lit : « Ilanc prudens geslam noris tu scribere, lector, — Einhardum, magni magnificum Giiroli. »
- Vers 1093 de l'édition Damas-Hinard (1858, p. 76).
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milieu du Poëme du Gid. Et voilà notre seconde proposition non moins clairement démontrée que la première : « Si le mot geste a signifié race ou famille, il a signifié aussi, il a signifié d'abord annales ou chroniques. »
Et maintenant, comment du premier sens est-on passé au second? Par une extension qui est facile à comprendre. Nous avons exposé plus haut la formation des cycles épiques. Un certain nombre de poètes firent cercle ' autour d'une même famille héroïque, et s'occupèrent uniquement à chanter ses exploits. Leurs poëmes furent les annales, ils furent la geste de ces familles héroïques. Le peuple, qui abrège volontiers les formes du langage, au lieu de dire de ces familles « qu'elles formaient le sujet de la geste ou de l'histoire poétique », les appela elles-mêmes du nom de geste sans autre mot explicatif. On pourrait citer plus d'un exemple d'extensions moins naturelles et d'ellipses moins vraisemblables.
Qu'on ne s'étonne pas, d'ailleurs, de nous voir attacher tant d'importance aux deux sens de ce vocable. Ces deux sens , en réalité , correspondent à deux périodes bien distinctes de l'histoire de nos chansons nationales. Tant (jne le mot geste signifia uniquement (( annales, chroniques », notre poésie épique fut naturelle, spontanée, vivante. Et l'on peut dire, au contraire, que le premier commencement de sa décadence remonte à l'instant où ce même mot signifia universellement « famille héroïque » .
Los premiers Aux prcmicrs tcuips de l'Épopée française, les poètes
centre, non pas cvcliques faisaïeut cercle non pas autour d'une faune famille, J 1 i
'"'?'?. mille, mais autour d'un événement ou d'un héros célè-
un seul héros '
"" "" melt'^''^"*^ bre. Ils s'attroupaient, par exemple, autour de Roland, mémorable, j^ Reuaud ct dc Guillaume d'Orange, autour d'Aliscans et de Roncevaux. C'est le procédé primitif, populaire. La préoccupation généalogique n'existe pas encore^
LKS TliANSrOr.MATIONS DKS CHANSONS l)K GESTE. i()3
et l'on ne songe guère à se demander, ù la vue de tel ''■'':,[,,'.' x" "' ou tel chevalier : « Quel est son père, et quel est le père de son père? » Mais, comme une même famille se trouvait fort souvent mêlée aux mêmes faits, on en vint bientôt, et presque sans le vouloir, à se grouper autour d'une famille quand on pensait faire cercle autour d'un événement. C'est ainsi, par exemple, que nos poètes ne purent jamais séparer Cbarlemagne de son neveu Roland, ni d'Olivier, ni d'Aude, ni môme des douze Pairs, de cette famille chevaleresque du grand Empereur. De là l'extension du sens prêté au mot fje^te; de là aussi la première pensée généalogique qui ait préoccupé l'esprit de nos poètes. Ici les nuances sont en vérité d'une extrême délicatesse, et nous réclamons toute l'attention de nos lecteurs.
Au milieu de chacun de nos cycles épiques, il y a toujours un événement ou un héros qui fait centre ; au centre de chacune de nos familles de poëmes, il y a toujours, s'il est permis de parler ainsi, un poëme qui forme le noyau des autres. Ce poëme, cet événement, ce héros, ce sera Roncevaux et Roland pour la geste du Roi ; ce sera Guillaume et Aliscans pour la geste de Garin.
C'est autour de ce noyau que les autres poëmes sont venus tour à tour s'agréger. Rien de plus curieux que cette formation de nos grands cycles, et il y faut voir quelque chose d'analogue à la formation successive des couches géologiques autour du noyau brûlant de notre terre.
Mais comment, mais par quel lien, à ce poëme central dont nous parlions tout à l'heure, a-t-on pu rattacher tour à tour un si grand nombre d'autres poëmes?
Par le lien généalogique.
Lorsque les trouvères eurent longtemps fatigué l'oreille et l'attention de leurs auditeurs par le récit du même
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événement'et par les louanges du même héros (et cela dut arriver plus tôt qu'on ne le pense), ils cherchèrent, pour retenir leur auditoire, à composer de nouveaux récits qui eussent encore une apparence historique. Et quelles histoires pouvaient, à cet égard, présenter une plus grande garantie et, en même temps, offrir un plus vif intérêt que l'histoire même de la famille à laquelle appar- Mais bientôt, tcualt Ic héros primitif? ce Eh quoi, s'écrièrent nos poètes reveiiicrraucntion avcc uu étonncment contrefait, on vous a raconté l'his-
de
leurs auditeurs, toirc dc Guillaumc d'Orange, et l'on ne vous a pas dit wmîosenr cclle dc sou pèrc Aimeri de Narhonne! C'est un oubli
des poèmes . • i i i 11 r . i
sur les pères vraimcut impardonnablc, et que nous allons reparer de
et grancis-peres, -i ^ ^ ^ '
fils eretus-nis i^ot^e micux. Asseyez-vous en paix, et écoutez bonne channrinS°s' SOU de prix. C'est d' Aimeri, le noble baron, etc. , etc. » Et
^^ '''gïteT.'"'^" les auditeurs de tendre l'oreille et d'écouter, ravis, ces nouveautés charmantes. Puis, à leur tour, ils furent lassés et réclamèrent du nouveau. Survint un troisième trouvère, non moins étonné, non moins indigné que le second, lequel s'écria : « Eh quoi ! on vous a raconté la vie d' Aimeri de Narbonne, et son père, l'illustre Garin de Montglane a été passé sous silence! En vérité, ces jongleurs sont d'une négligence ! » Vite, là-dessus, un poème, un long poème sur Garin de Montglane.
On a observé, avec une certaine apparence de raison, que, contrairement à ce qui se passait dans l'antiquité, les généalogies de nos romans sont ascendantes, et non pas descendantes : « Dans nos romans, dit un érudit de notre temps, c'est le père qui est le moins célèbre. On dit: Milon, joère de Roland; Gaufrey,;jèred'Ogier.C'était le contraire dans l'antiquité. On disait : un tel fils d'un tel. » Cependant il conviendrait de ne rien exagérer. Si l'on a volontiers composé de nouveaux poèmes sur les ancêtres des grands héros, on n'a pas négligé d'en composer également sur leurs neveux et sur leurs fds. Ce fut
Li;S TRANSFORMATIONS DES CHANSONS DE GESTE. 4U5
une ressource de plus pour ces infortunes poètes, qui étaient condamnés à trouver incessamment du nouveau. On peut croire qu'ils en profitèrent.
En résumé, un poëme central autour duquel viennent se grouper un certain nombre d'autres poëmes, qui ont pour objet des héros et des événements, soit antérieurs, soit postérieurs à l'action de l'épopée primitive : voilà ce que nous pouvons constater très-clairement dans tous nos cycles épiques. Encore une fois, l'analogie est frappante entre la formation des couches géologiques et l'agrégation successive de nos romans autour d'un noyau primordial '.
Cette faculté que s'attribuèrent nos épiques de remonter ainsi ou de descendre le cours des temps pour célébrer à leur guise les pères ou les descendants de leurs héros, cet expédient (car c'était un expédient et non pas un moyen) put prolonger et prolongea en effet la vie de notre ancienne Épopée; mais il devait, malgré tout, la faire aboutir à une mort inévitable. Il eût mieux valu, pour nos pères, posséder moins de poëmes que d'en voir un aussi grand nombre consacrés à des personnages si peu célèbres et si indignes des honneurs épiques. Que ne serait pas devenue notre poésie nationale, si elle s'en était sagemept tenue à Charlemagne, à Roland, à Ogier et à tant d'autres véritables héros dont le nom fait encore aujourd'hui battre nos cœurs? Mais ne prétendez pas m'émouvoir, n'espérez point m'intéresser avec vos Garin de Montglane, vos Foulques de Candie, vos Tristan de Nanteuil, vos Beaudouin de Sebourc. J'ai horreur de ces inconnus, et méprise ces chevaliers imaginaires dont les exploits sont ridicules parce qu'ils
' Il sera facile de faire saisir au \if, pour quelques-uns de nos textes, la vérité de notre affirmation. Une figure très-simple en donnera l'idée. Dans celle qui va suivre, plus un roman est ancien, plus il se rapproche de la
I PAItT. I.IVIi. II.