LES CELTES: LES ROMAINS; L'ÉGLISE
riers, âpres et nationaux d'une véritable épopée ? Ces voix que le vice a rendues toutes rauques ne sont pas plus de — force à chanter ces grands vers que ces esprits dégénérés ne sont de force à les imaginer. La décadence ne connaît que la versification, et non pas la poésie : elle connaît la versification des couplets à boire, et non pas la poésie des grandes épopées. Il lui faut Pétrone : elle ne mérite pas Homère. D'ailleurs et en résumé, on ne voit, dans nos Chansons de geste, que bien peu d'idées et de physionomies romaines. Les mœurs n'y sont pas romaines, le gouvernement n'y est pas romain, la loi n'v est pas romaine, la patrie n'y est pas romaine. Concluez.
Tout autre fut Tinfluence de l'Éylise, qu'on n'a pas
, 11 1 . L'Epopée française
encore assez observée. C est d une collaboration entre les '•"'' ^ i-Eguse
les
doigts lumineux de l'P^glise et les mains brutales des '^^et rnSeT^' Germains que sont principalement sorties l'Épopée fran- f^»"' «'"^2^""'''^' çaise et les Cantilènes qui l'ont précédée. Il nous reste '^'^"^ p"^'"''' bien peu de ces derniers chants; mais ils sont remplis de la croyance en l'unité divine. Quant à nos Chansons de geste, nous aurons lieu de démontrer ailleurs jusqu'à quel point elle"s ont été pénétrées de christianisme*. L'épithète qui accompagne le plus fréquemment le mot i( Dieu » est celle-ci : Dc.v Vespirital, et c'est celle, en réalité, que tous les paganismes antiques avaient le plus profondément oubliée. Une erreur non moins funeste de ces paganismes divers avait pour objet l'éternité de la matière : nos vieilles chansons ont protesté à leur façon contre ce dogme désastreux. A tous leurs couplets, presque à tous leurs vers, ils nous offrent ces mots qui nous semblent véritablement providentiels : Par Dieu le créa (or; par Dieu qai tout forma-. Après
' Telle est ridée que nous avons longuement développée en notre livre :
Vidée religieuse dans la Poénie épique du moijen âge (Paris, V. Palmé, 1868;.
- Cinquante, cent périphrases sont consacrées, dans nos poëmes, à rendre
'TnVr'' Ï6S longues et fatales agitations de l'arianisme, il fallait
" ~ une affirmation nette de la divinité de Jésus-Christ :
nos chansons nous la fournissent, et il n'y est question que « de Dieu, le fils de sainte Marie ». La destinée finale de l'homme, pour être naïvement exprimée dans l'œuvre de nos épiques, n'y est pas moins conforme à la doctrine chrétienne, et nous les entendons, à tout instant, parler de l'autre vie. Dans les vastes et interminables combats que la race chrétienne livre infatigablement à la race musulmane, sur ces champs de bataille qui ont plusieurs lieues d'étendue, les Anges et les Démons attendent la mort des héros. Les aversiers sont là qui emportent les âmes des Sarrasins dans l'éternité de l'enfer, et les Anges sont là qui conduisent les âmes des chrétiens c( dans les saintes fleurs du Paradis ». Rien de plus simple, rien de plus net. Telles sont les idées que ces poëmes si profondément populaires ont fait passer en des millions d'intelligences. Et de qui viennent ces idées vraies, ces idées saines, qui aujourd'hui encore soutiennent et sauvent notre monde? De qui, si ce n'est de l'Église. Cette influence de l'Église est au-dessus de toute discussion.
cette idée de la création. C'est Dieu « qui list pluie et gelée — Et le cliaut, et le froit, ciel, terre, mer salée,— Et si fist home et fume par sa bonne pensée » (Renaits de Monfauban, édit. Michelant, p. 14). « Qui nos fist à s'image » {Ogier, vers 4991 de l'édit. Barrois). « Qui fist la rose en nuii ; par (|ui li soleus raie {Berteaus grans pies, édit. P. Paris, p. loj. « Qui feist llorir Eente u {Renaus de Montuuban, 1. I., p. 400). « Qui fait croistre les arbres, les vignes et les blés w (Simon de Pouille, B. N. fr. 368, f" 114). « Glorieus sire,— Qui feïs chiel et clarté, — Les aiguës douces et les bois et les prés-) {Moniage Rainoart, Bibl. de l'Arsenal, B. L. F. 185, f" 180). « Par cui li bien sunt de terre issu » {Bataille Loquifer, B. N. fr. 2494, P 197, v°). « Dieu qui fit et yvcr et esté, — Et qui nous donne et le pain et le blé » (Mort d'Aiineri de Nui bonne, B. N. fr. 24369, f 18, v°). Etc., etc., etc. — Cf. L'idée religieuse dans la Poésie épique du moyen âge, p. 10.
L'ÉLÉMENT GERMAIN