PAUT. LIVR. 1 CHAP. VI
,'ermaine.
passé depuis plusieurs siècles. Les vrais Celtes n'existaient plus guères que dans la péninsule armoricaine, et il est historiquement démontré qu'ils n'exerçaient de là aucune influence réelle sur le reste de l'ancienne Gaule. ■1" La Royauté, La Rojauté tlcut uuc large place dans toutes nos chan- '""pTtoutT"' sons de geste. Mais quel est le caractère de cette royauté? Est-ce le pouvoir honteusement absolu , est-ce le césarisme de J'empire romain? Est-ce l'inconsistance politique des Celtes, et leur esprit essentiellement opposé à l'unité? Rien de tout cela. La royauté de Charlemagne est une royauté très-visiblement, très-évidemment germanique. C'est un pouvoir qui est profondément un, mais qui est contre-balancé par celui des nobles, des évêques, des hommes libres. A côté de l'Empereur, le Grand Conseil occupe une belle place ', et ce Conseil, n'en doutez pas, ce sont nos anciens Champs de mars et nos anciens Champs de mai. Les cours plénières de Charlemagne se tiennent, en effet, soit à Pâques, soit à la Pentecôte : c'est-à-dire, du mois de mars au mois de mai. Ils sont souvent fort nombreux, ceux qui sont appelés à y exprimer leur avis : ce Des Francs de France en i ad plus de mil'- », et il est dit que le grand empereur, même à l'apogée de son étonnante puissance, ne veut rien entreprendre, rien décider, rien faire sans l'avis de son Conseil : (( Par gels de France voelt-il del tut errera » Dans un de nos romans qui ont le parfum le plus antique, dans ce beau poème de Girart de Roiissillon, le roi (ce n'est plus Charlemagne) « demande tout d'abord l'avis de ses conseillers sur le fait de Girart». Il faudrait ici transcrire tout au long certain passage profondément épique du Moniage Guillaume, où le poète nous fait sentir, avec une
' Il ne faut pas confondre ce Grand Conseil, dont font partie des milliers de chevaliers, avec le Conseil privé et les douze Pairs. — - Chanson de Roland, vers 177. de l'édition Millier ou de la nôtre. Cf. vers 165 et suiv — ' Ibid. ,\crs 167.
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singulière vivacité, quelle était, aux yeux de nos pères, l'autorité du Conseil royal... Le comte Guillaume tance vertement l'Empereur qui s'est entouré de conseillers traîtres et de félons : ce Qu'est-ce qui fait la puissance (( d'un roi? ajoute-t-il; ce sont les hommes libres. Eh <( bien! tu n'as plus autour de toi ni nobles, ni hommes i(. libres, et toute la France en souffre douloureusement'.» Nous aurions à citer ici plusieurs milliers d'-exemples sur l'importance réelle et la persistance de ce Conseil ■du roi auquel nous consacrerons un chapitre spécial dans la troisième partie de notre livre. Mais, encore un coup, cette royauté a-t-ellc rien de celtique, et surtout rien de romain? N'est-elle pas, en quelque manière, la photographie très-exacte de la royauté germaine-?
Personne, d'ailleurs, ne conteste cette vérité dont il ry> La f.iodamô.
, , , , , . . dont l'esprit
convient seulement de ne pas exagérer 1 expression scien- anime
^ . "" tous nos romiiii>,
tifique : (c Sans les invasions barbares, la France et l'Eu- „ . . ''^\ ,
^ 'a onginc bailvire.
rope ne se seraient pas, de la môme façon, constituées à l'état féodal. Et l'esprit de notre féodalité est véritablement germanique. » Or, les épopées françaises ne sont pas autre chose que cette féodalité mise en action. Tous leurs personnages sont enchevêtrés dans la hiérarchie féodale; on n'y entend parler que de seigneurs et de vassaux, et l'on pourrait écrire un Traité des fiefs avec les seuls textes de nos poëmes. Quel est, aux yeux de nos épiques, le plus odieux, le plus irrémissible de tous les crimes? C'est la trahison du vassal envers son seigneur. Et quelle est la plus honorée, la plus noble de toutes les vertus? C'est la fidélité du vassal à son seigneur : « Pour son seigneur on doit souffrir grands maux (dit Roland qui va mourir) ; on doit endurer pour lui grand froid
' Le Moiiiage Guillaume, fragments publiés par G. Hoffmann, p. 621. - Voyez notre filée poUti<iue dans les chansons de geste, {Revue des questions historiques, t. VU, pp. 86, 91.).
I p.xnT. LivK. I. et oTand chaud, perdre de son san"' et de sa chair'. )> Et
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■ quel est enfui le plus exorbitant privilège de ces vieux barons, quelle est la plaie de ces siècles, si ce n'est la guerre privée? Un certain nombre de nos poèmes ont cette guerre privée pour objet, les Lorrains, par exemple, et Raoul de Cambrai : poèmes sanglants et qui font horreur. Du fond de chaque château s'élancent alors, comme d'un repaire, les seigneurs rivaux qui se cherchent, s'épient, s'assassinent ; le fds de la victime demeure pour venger la mort de son père : à peine a-t-il atteint sa quinzième année, que l'épouvantable lutte recommence et enflamme plusieurs provinces pour satisfaire la haine brutale de deux familles ou de deux honnnos. Mais les choses se passaient ainsi dans les forêts de la Germanie ; mais tout cela est germanique. L'Église, il est vrai, fait tous ses efforts pour apaiser et rafraîchir ces ardeurs du sang barbare, et elle finit par donner à tant de courage un objet digne de lui. De sa grande main, elle pousse nos pères vers l'Orient et leur montre le saint Sépulcre à conquérir. L'esprit des croisades anime presque toutes nos chansons de geste; mais le vieil esprit barbare ne meurt pas tout entier. Les petits-fils des Germains ne savent pas plus pardonner aux ennemis de leur foi (ju'à ceux de leur famille : vainqueurs des musulmans, nos chevaliers font inexorablement couper la tète à tous ceux des vaincus qui ne veulent pas recevoir le baptême. Si l'élément religieux domine dans nos poèmes ; si, au lieu de la féodalité qui est d'origine barbare, on y voit triompher la chevalerie qui est d'origine chrétienne, c'est grâce à plusieurs siècles d'efforts constants, el il a fallu que Dieu y mit souvent la main. 4" Le droit Parlcrons-nous du droit, et de cette jurisprudence dont
a laissé sa trace l'applicatiou sc rencoutrc à toutes les panes de nos chan-
dans nos chansons il r O
de geste.
' Chanson de Roland, \cvi 1117-1119.
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sons de geste? Mais il n'est pas besoin de longues études ' ''^"■^- ^'^"- '• pour s'apercevoir que toute cette législation est féodale, et même, dans nos plus anciennes épopées, presque uniquement et absolument germanique. Il reste à l'aire un beau travail sur notre poésie épique: il est temps qu'un homme à la t'ois versé dans l'étude du droit et dans celle de notre antique littérature étudie la jurisprudence de nos romans et la réduise en quelque manière à un certain nombre d'articles clairs, de propositions incontestables. En regard de chacune de ces propositions, il placera facilement quelque passage identique des lois barbares. Prenons ici un seul exemple, mais d'une importance que personne ne récusera : analysons le procès et lacondanmation de Ganelon. Comme nous rétablirons plus tard, cette triste procédure se divise en sept parties, et ce drame en sept actes que l'on pourrait intituler: « La Torture ; — le Plait royal ; — le Duel ; — les Champions; — la Messe du jugement; — les Otages; — le Supplice. )) Eh bien! dans cette procédure, dans ce drame, tout est germanique, j'allais dire ultra-germanique. La torture consiste en coups de bâton et de corde; c'est en quoi la font consister également les lois des Wisigoths, des Bavarois, des Bourguignons, des Francs Saliens, des Lombards et des Frisons'. — Le tribunal, le plail qui prononce sur la culpabilité de Ganelon, c'est \e placitum palatii des rois de la première race, c'est ce tribunal barbare où nous voyons en etïet le roi entouré de ses évêques et de ses fidèles. Bien n'a jamais moins ressemblé à un tribunal romain. — ho, duel on campus est d'un usage légal chez tontes les tribus germaines,
' Voyez les Lois des Bavarois iVUI, ch. vi), des IJurgundes ('30 et 33, 2; 4, 4; 5, 6, 38, 63), des Fraiiks Saliens (Constitution de Childebertj, des Lombards (Liutprand, 6, 20, c; 6, 88; 6, 50), des Frisons (3, 7), des Wisigotiis, etc. Les chiffres qui précèdent se rapportent, comme les suivants, au Recueil de Davoud-Oglou (Histoire de la législation des anciens Germains).
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excepté chez les Anglo-Saxons; il est réglé tout au long dans la loi des Bavarois et dans celles des Alamans, des Bourguignons, des Lombards, des Thuringiens et des Frisons'. — Quant aux champions qui se mettaient au service des parties intéressées et se battaient pour elles, ils sont chez les Germains l'objet d'un grand mépris, mais leur origine est germaine. — Le jugement de Dieu et la (( Messe du jugement » se retrouvent' dans la plupart des lois barbares : les Lombards seuls ont vigoureusement protesté dans leur loi contre l'iniquité fréquente et la barbarie de cet usage primitif. — Si les trente otages de Ganelon sont impitoyablement pendus, c'est qu'on leur applique sans miséricorde le principe germanique de la solidarité entre tous les membres d'une même famille'-. Et, enfin, si Ganelon est écartelé, c'est qu'il a été vaincu dans le duel, et que la mort la plus honteuse est réservée à de tels vaincus, d'après les Assises de Jérusalem elles-mêmes, qui sont ici un dernier écho de la barbarie germaine '. En résumé, tout est germain et, comme nous le disions, tout est uniquement germain dans cette longue et cruelle procédure. 11 en est à peu près de même de tous les points de droit
* Voyez les Lois des Bavarois (17, I; décret. Tass., cap. xi), des Alamans (4-4,. 1 ; 84j, des Burgundes (tit. 80, l-3i, des Lombards (Rotli, 164, 165, 166, 198, 203; Griinoald, l. VII), des Tlniringiens (15), des Frisons (14, 7; 5, 1), des. Saxons (16), des Anglo-Xonnands. (Guill., I, 1-3; III, 1^, etc.)
- On retrouve cette théorie des otages dans un poëme de la fin du xii" siècle, dans //i/o» (/e/i(o/'(/e((Hx; mais on l'y retrouve singulièrement adoucie. L'abbé de Cluny et ses quatre-vingts moines se portent caution pour Huon dans son duel avec Amauri. Si Huon est vaincu, les otages seront seulement privés de leurs terres. 11 n'eu est pas de même des otages d'Aniauri, dont Ciiarles dit : « Je les ferai traîner à ronds. » Et les moines eux-mêmes sont enchaînés durant le combat : « En boins aniaus les fist-on enserrer. » (V. 1137-1159).
^ Les Assises de Jérusalem ne laissent aucun doute à cet égard : « Si la bataille est de chose qu'on a mort desservie, et si le garant est vaincu, il et celui pour qui il a fait la bataille seront pendus. » (XXXVII et XCIV.) Quant au genre de supplice que l'on fait subir au traître, c'est l'écarlèlement, qui n'est pas indiqué dans les lois germaines, mais qui est le supplice réservé plus tard à. tous les traîtres, à ceux qui livrent leur pays, à ceux qui offensent la majesté du roi.
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L'ÉLÉMENT GERMAIN. ;U
qui soiU abordés par les auteurs do nos chansons do geste. Tout ce qui dans nos poèmes n'appartient pas immédiatement au droit germanique, relève du droit féodal. Or, les lois féodales nesont le plus souvent (|u'iuie dérivation des lois barbares.
L'idée de la femme , dans nos épopées nationales, •"-" i^;i est également de nature germanique. Prenez les por- " .n ' ^'^ traits les plus remarquables de cette galerie de nos femmes épiques, et opposez-les aux portraits de saintes ou seulement de chrétiennes qui sont esquissés dans les Vies de saints composées à la même époque : vous constaterez une prodigieuse différence. Les auteurs de nos chansons de geste n'étaient pas des clercs : c'est notre intime persuasion, et nous aurons lieu de le faire voir plus d'une fois. Ils n'avaient pas l'idée chrétienne, le type chrétien de la femme; ils n'étaient pas encore assez forts pour supporter le poids de cette idée. C'étaient d'anciens Germains, et leur type de femme est principalement germain, bien que corrigé par quelques traits religieux. Leurs jeunes fdles, surtout, n'ont rien do cette admirable candeur qui, depuis le premier siècle jusqu'à nos jours, fait si naturellement reconnaître une chrétienne. Elles vont à l'église ; mais leur dévotion est toute en dehors. Ce qui les domine, c'est le sang : un sang qui bouillonne en des veines ardentes. A la vue du premier jeune homme, sans hésitation, sans pudeur, sans combat, elles se jettent à ses pieds et le supplient de satisfaire la brutalité de leurs désirs. Elles le poursuivent de leur amour; elles ont un amour agressif : « Décidément, disent-elles, il est trop bel homme '. )> Si l'on résiste à leurs singuliers
' Ce mot sauvage est prononcé, dans Amis et Ainile, par la fille de Charles, par la belle Belissent, quand elle s'apprête à provoquer et à séduire Amile :
Il ne m'en chaut se li siècles m'esifarde, Ne se mes pères m'en fait cliascun jor batre :
CaU trop I A BEL HOME.