CHANTS POPULAIRES, QUI ÉTAIENT A LA FOIS
NARRATIFS ET LYRIQUES.
— CE qu'il faut entendre PAR « CAN TI LÈNES " '
L'É|x>|>cc française a clé précédée
par
des canlilèiics
ludesques
et romane*.
S'il est un fait admis par tous les historiens de la littérature, c'est qu'en tous pays et en tous temps, l'Épopée a été précédée par certains chants populaires, d'une allure rapide et brève, à moitié narratifs, à moitié lyriques.
' Il sera peut-être utile de résumer ici toute la discussion à laquelle ont donné lieu la préexistence des Canlilènes et leur influence sur la formation de rÉpopée française : 1° Dans la première édition du présent livre (p. 27 et ss.), nous avions soutenu une thèse excessive, et qui se peut résumer en ces quelques mots : « Les cantilènes germaniques ont été l'origine directe de nos chansons de geste. Ces cantilènes, dès le \ir siècle, ont pu être parfois chantées en langue romane. Mais, qiioi qu'il en soit, c'est par la juxtaposition de ces chants populaires, d'origine tudesque, qu'on est un jour arrivé à composer les premières chansons de geste.» — "2° Suivant M. Paul Meyer [Bibliothèque de l'Ecole (les Chartes, 1867, p. 35), (l'opinion qui voit l'origine de nos chansons de geste dans les cantilènes germaniques, manque de tout fondement, et les cantilènes germaniques n'ont jamais été métamorphosées en poëmcs français » (ibid., p. 329). M. Paul Meyer ne se refuse pas à croire à l'existence de Chants très-anciens et contemporains des événements auxquels ils s'appliquaient; mais il n'y a, suivant lui, aucune difficulté à admettre que «des poi-mes, même très-anciens, aient pu être composés directement d'après la seule tradition » (p. 32). — 3° M. Gaston Paris, tout au contraire, affirme très-nettement (Histoire poétique de Charlemagne, p. 43-i5) la préexistence des cantilènes et l'étendue de leur influence. Il ajoute qu'elles ont été principalement chantées en langue tudesque, et croit néanmoins qu'il y a eu des chansons romanes contemporaines de Charlemagne. D'ailleurs il ne va point tout à fait jusqu'au système de la juxtaposition des canlilènes, et se contente de dire que, « vers la fin du X' siècle, quand la production des cantilènes cessa, l'Épopée s'empara d'elles et les fit complètement disparaître en les absorbant » i\>. 11). M. Gaston Paris complète ailleurs sa pensée : « Les cantilènes primitives, qui célébraient des faits isolés, ne pouvaient se perpétuer longtemps sous leur première forme ; elles devaient ou disparaître entièrement, ou se transformer pour continuer
l'Ail DES CANTILÈNES TLDESQVES El' ROMANES. y.)
Pour plus de clarté, nous laissons à ces chants primitifs le nom de « cantilènes. »
Sans doute, il a été longtemps permis de discuter la grave question de savoir « si ce sont ces cantilènes qui ont été un beau jour juxtaposées et soudées l'une à l'autre pour former les plus anciennes épopées. )) Là-dessus, d'ailleurs, de regrettables exagérations se sont trop souvent produites. Et, à coup sur, bien peu de critiques admettraient aujourd'hui, sans restriction, cette doctrine d'un célèbre érudit contemporain : « La formation de rÉpopée par la réunion des cantilènes est un fait commun à toutes les littératures nationales'. » Nous ne voudrions pas aller aussi loin.
Mais, pour nous borner ici à la seule histoire de la littérature française, nous ne pensons pas qu'un seul critique se refuse à admettre, sinon l'influence, à tout le moins l'antériorité de ces cantilènes « dont la forme première était lyrique et le sujet épique^ ». Nous ne pensons pas que personne se refuse à signer cette conclusion
à vivre » (p. G9). Comme il est aisé de le voir, les idées de M. Gaston Paris se rapprochent singulièrement de celles que nous avons émises dans notre première édition. — A" M. Bartsch n'a pas toujours, sur ces matières dil/iciles, exprimé la même opinion. Il proclame quelque part « que la formation de l'Épopée par la réunion des cantilènes est un fait commun à toutes les littératures nationales « tRerite critique, 1866, n" 52} ; mais ailleurs il s'élève, avec une certaine vivacité, contre la doctrine de la juxtaposition des cantilènes: « On ne peut, dit-il, expliquer la formation des grandes épopées nationales par la simple juxtaposition, par le groupement de brèves cantilènes. La tradition est le fond cnmmnn oii le cliantrc popidaire puise un épisode qu'il transforme en poëme» {lievue critique, 1866, II, p. !201j. Dans run de ses deux systèmes. M. Uartscli se rapproche de notre ancienne doctrine, et dans l'autre, de celle de M. Paul Meyer. — 5° Le lecteur se convaincra, d'après la lecture des pages suivantes, que nous avons singulièrement modifié notre première doctrine. Nous nous contentons d'affirmer aujourd'hui que les premières chansons de geste ont été précédées par des Chants lyrico-épiques, par des Cantilènes qui ont été tudesques en une certaine région de la France, mais qui ont été romanes de trèsbonne heure et dans la plus grande partie de notre pays. Nous ajoutons que les auteurs de nos ])lus anciennes épopées se sont inspirés tantôt de la tradition orale, et tantôt de ces cantilènes. Y.i nous es])érons ravoir démontré, ' Karl Bartsch, Revue critique, 1866, n» 5'2. ,
- Paul Mever exposant le svstème de ('.. Paris i Bihliotlieque de l'Ecole dex Chartes, 1867, p. 301
I l'.M'.T. LIVIt. I.
CHAP. vm.
L'ÉPOPÉE FRANÇAISE A ÉTÉ PRÉCÉDÉE
I PART. LIVll I.
CHAP. VIII
De la
canlilène romane
de saint Faron,
au vu" siècle.
De la canlilène
tudesque
de Saucourl
au IX".
Des chansons
romanes
dont parle, au xi",
l'auteur
delà VitaSancti
^Yilldmi.
qui est empruntée à un livre récent, et dont on peut dire qu'elle est pleine à la fois d'érudition et de bon sens : (( Les chansons de geste remplacèrent les cantilènes et développèrent les germes d'épopée que celles-ci pouvaient contenir. »
Pour la France, en effet, le cas n'est pas douteux. Les plus hardis de nos romanistes n'ont pas encore osé fixer plus haut que le ix'' siècle la création et les premiers chants de notre épopée nationale. Et encore n'apportent-ils aucune preuve solide à l'appui de cette date que l'on peut, tout au plus, considérer comme une hypothèse probable.
Or, au Yir siècle, nous allons constater scientifiquement l'existence d'une cantilène dont quelques fragments nous sont restés et qui nous permet de conclure à l'existence d'une foule d'autres chants de la même famille. Nous parlerons tout à l'heure du Chant roman de saint Faron.
Au ix" siècle, la cantilène tudesque de Saucourt, composée dans une autre partie du territoire français, viendra confirmer ce précieux témoignage. Et un texte très-important du xi*" siècle, la Vita saiicti Willeliui, nous fournira bientôt la preuve irrécusable que, depuis la fin du viii' siècle, il circulait en France un grand nombre de cantilènes dont le héros était ce grand Guillaume de Gellone, ce Charlemagne du Midi, ce libérateur de la chrétienté et de la France.
Ces trois textes suffisent, et au delà. Nous nous contenterions du premier.
Et maintenant, quels sont, parmi nous, les principaux caractères de ces chants populaires dont la priorité est si bien démontrée.