‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 32 sur 180 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I l'AKT. LIVR. I.

CIIAP. IX.

Si nous nous transportons, d'une façon vivanle, dans ,1a Gaule du vir siècle, et si, jetant les yeux à droite, à gauche, de toutes paris, nous cherchons à nous rendre un compte exact de l'état où se trouve alors la poésie nationale, voici le spectacle qui s'oflVe à notre regard.

Là-bas, dans la Bretagne armoricaine, il y a un groupe de poètes populaires, qui parlent un dialecte celtique et chantent sur la harpe certaines légendes, certaines fables d'origine celtique. Ils font bande à part, et ne se mêlent aucunement à tout le mouvement poétique du grand pays gallo-romain. Ce sont les chanteurs populaires d'une race abaissée, d'une race vaincue. Vers le xir siècle, nous verrons leurs légendes sortir un jour de leur obscurité native et conquérir soudain une étonnante popularité qui durera pendant tout le moyen âge. Mais, au Aii° siècle, ils n'ont en Gaule aucune influence profonde, et leur voix n'a d'écho véritable que de l'autre côté du détroit, parmi les chanteurs et les harpistes du pays de Galles et de l'Irlande.

Là-bas, du côté de la Meuse, delà Moselle et du Rhin, dans ce pays que l'on désigne assez vaguement sous le nom d'Austrasie, les invasions germaines ont laissé des traces plus visibles qu'ailleurs. Les idées, les mœurs, la

Au point de vue

de

l'histoire

littéraire,

la Gaule

mérovingienne

se divise en trois

ijrandes régions:

la Bretagne,

où circulent

les traditions et les

chants celtiques ;

l'Austrasie.

on l'on chante

des cantilènes

tudesques,

et le

reste de la France,

où les chants

populaires sont romans.

I PART. i.lVP.. I.

l'.iur. i\.

•i6 LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MÉR0VING1EN>E.

langue môme y ont l'empreinte tudesque. On y chante, sous une forme purement germanique, ces antiqidssima carmina que Charlemagne se donnera un jour la joie de compiler et d'écrire. C'est la région la plus germaine ou, pour mieux parler, la plus germanisée de la Gaule, et la poésie populaire elle-même y est toute barbare.

Entre ces deux pays s'étend une vaste région qui correspond à la Neustrie, à la Bourgogne et à plusieurs provinces centrales de l'ancien Empire. Cette région ellemême a été traversée et est encore occupée par plusieurs tribus germaines qui ont donné leurs noms à de vastes bandes de territoire. Néanmoins il est arrivé que les barbares n'ont pas eu, dans ces contrées civilisées et élégantes, toute l'influence qu'ils ont conquise ailleurs. Ils ont imposé à ces Gallo-Romains leur esprit et quelques-unes de leurs habitudes primitives ; mais ces Gallo- Romains leur ont imposé leur religion, leur mode d'administration, leur langue. Bref", ces pays sont romanisés, et les chants populaires n'y sont point tudesques, mais romans. Dans ces chants qui attestent les habitudes chanteuses de la Germanie, le vieil esprit germani(jue frémit encore et frémira longtemps ; mais leur langue, qui n'est plus le latin vulgaire, est en voie de devenir le français. C'est là que va naître la véritable épopée française, et ce sont les chants de cette région qui sont réellement le germe de nos futures chansons de geste.

Mais quelle est la forme de ces chants de la Gaule centrale auxquels nous avons donné le nom de « cantilènes »? Il serait vraiment très-difficile de le déterminer, si nous n'avions l'heur de posséder les fragments d'un de ces vieux chants qui tenaient à la fois de l'ode et de l'épopée et que l'on a quelquefois, non sans raison, appelés « lyrico-épiques » .

LES CANTILÈNES A LEPOQl'E MI-IIOVINGIENNE. 47

II s'agit ici de cette cantilène de saint Faron, dont nous avons déjà signale Timportance.

Helgaire, qui l'ut évùque de Meaux sous le règne de Charles le Chauve', consacra une biographie pieuse à saint Faron qui avait été un de ses plus saints et de ses plus illustres prédécesseurs'. Or, Helgaire^ cite une CANTILÈNE DU SEPTIÈME SIÈCLE daus laquelle son héros est magnifiquement célébré. Il importe de préciser à quelle occasion fut composé ce chant essentiellement populaire.

C'était vers 620. Glotaire II reçut à Meaux les députés de Bertoald, roi des Saxons. Ceux-ci, avec une insolence toute barbare, défièrent Clotaire au nom de leur prince et de toute la nation saxonne. Ils firent même plus que le défier: suivant l'auteur du ix^ siècle, ils l'avertirent que les Saxons, commandés par leur roi, viendraient prochainement prendre possession du royaume de Clotaire (( qui leur appartenait ». Grande indignation de Clotaire qui fait mettre la main sur les ambassadeurs, et les jette en prison. Dans la première ardeur de sa colère, il décide que, sans plus tarder, on leur tranchera la tête le lendemain. Les leudes de Clotaire s'opposent de tout leur pouvoir, mais inutilement, à cette violation du droit des gens. C'est alors que Faron, qui n'était pas encore engagé dans les ordres sacrés, alla trouver dans leur prison les infortunés députés des Saxons; c'est alors qu'il leur apparut comme un libérateur. Il était jeune, il était éloquent, il était consumé de zèle pour les âmes. Il leur exposa, en

I PART. LIYIt.

r.llAP. IX.

Lo type dos cantilènes

à l'époque iiic'rovinjienno,

est le Cl\riiit

(le saint Faron

(vii« siècle)

lient Helgaire

nous

a conservé

l'os fraffntients.

' De 853-855 à 873-876, d'après le Gallia CJirisliana.

- Saint Faron fut évoque de Meaux, de 627 environ à 67i'.

^ La Vie de saint Faron a été publiée dans le Recueil des Historiens de France (III, 501 et suiv.j et dans les Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti (sœcul. II, pp. CiO et suiv.). Foulcoie, sous-diacre de l'église de Meaux, né vers 1020, mit en vers cette Vie d'Helgaire. Cf. D. Ceiliier, Histoire générale des miteurs sacrés et ecclésiastiques ; édit. Vives, XIIF, Gll.

1 PART. LlVIl. I.

CHAP. IX

termes simples et ardents, toute la doctrine catholique ; il les émut enfin, et les décida à recevoir le baptême rc qui les sauverait à la fois de réternelle mort et de la mort du lendemain y>. Le lendemain, en eiïet, Glotaire voulut faire exécuter l'inique sentence. Mais, plein de courage, Faron se leva et tint au roi ce discours qu'on ne saurait trop admirer: « Ces ambassadeurs, lui dit-il, n'appartiennent plus à la nation saxonne, mais au peuple chrétien. Le créateur et l'unique espérance de ce monde, Dieu, qui ne cesse d'opérer des miracles parmi nous, en a fait un cette nuit et les a convertis à la foi catholique. Oui, frappés sans doute par la prédication de quelque chrétien, ils ont été lavés cette nuit dans les eaux du saint baptême. Et tout à l'heure, quand je venais ici, je les ai vus couverts de la robe blanche des nouveaux baptisés *. )) Le roi pleura, l'assemblée pleura, les députés furent sauvés, et ce furent, dit le biographe de saint Faron, les prémices de la future conversion de toute la nation saxonne. Glotaire d'ailleurs se vengea plus tard sur ce peuple des insultes de ces ambassadeurs: il dirigea une expédition contre les Saxons, les battit et en fit un épouvantable massacre '-.

Nous n'avons pas ici à répondre à Hadrien de Valois qui a élevé des doutes contre la vérité absolue de tout le récit qui précède. Ce qu'il y a de certain et ce qui paraît un argument contre les doutes de Valois, c'est le

' « Hos legatos certum est non esse gentis Saxonuni, sed modo consortes effectos clirislianoriim. Sicul cnini senipcr mirabiliter auctor oibis et spes unica niundi Dciis operaliir, ita in liis ctiam niirabilia cjus opora liac non defuerunt noclo, duni conversi ad niilitiam christianitati.s, foi-lc alicujns Dci fidelium gratia pranlicationis opérante, abluti sunt a sordibus iinda sacii baplisniatis, quos ctiam me bue accedentc vidi albere novis vcstibns baptizatorum. « (Acia sanctoittm nrdinis sancti Benedictt, saccul. ii, p. 617. — historiens de France, III, 50-i, 505. Cette dernière pagination convient également à la nouvelle édition de ce Recueil. Victor Palmé, 1809.)

- Les mêmes faits sont rapjiortés dans le Liber de gestis regiim francorum (cap. xLi;, dans les Gesta Dagoberti régis (cap. xiv), et dans Aimom^lib. IV, cap. xviiii.

LES CANTILÈNES A I/ÉPOQUE .MÉnOVIN(;iENNE. W

chant populaire (lui, (Taiiirs ll('li>aiie, fui comidosc'- à ' lAin, livk. i.

cette occasion et dont T historien de saint Faron nous

a conservé des fragnienls. Ouel intérêt aurait eu l'évéque de Meaux ii inventer un pareil chant? Et, si ce chant est authentique, comment contester rauthenticité du récit d'Hel^aire?

Mais il faut en venir à la cantilène elle-même. Helgaire affirme « que la victoire de Clotaire sur les Saxons en 622 donna lieu à un chant public, en langue vulgaire, qui circula sur presque toutes les lèvres. Il ajoute que les femmes le chantaient en chœur ' et l'accompagnaient avec un battement des mains : « Ex qua Victoria carmen puj) blicum juxta rusticitatem per omnium pêne volitabal » ora ita canentium femina^que choros inde plaudendo )) componebant. »

Puis, Helgaire cite le chant populaire, et le cite ainsi qu'il suit :

K De Chlotario est canere rege Francorum

» Qui ivit pugnare in genteni Saxonum.

» Quam graviter provenisset missis Saxonum

» Si non fuisset inclytus Faro de gente Burgundionnm ! »

» Et in fine hujus carininis :

« Quando veniunt missi Saxonum in terram Francorum

» Faro ubi erat princeps,

') Instinclu Dei transeunt per urbem Meldoruni,

» Ne interliciantur a rege Francorum...»

» Hoc euim rustico carminé placuitostendere quantum ah omnibus [Faro] celeberrimus habebatur"-. »

' Ces chants de femmes furent, en 650, interdits par le concile de Chàlon-sur- Saùne, mais en de certains cas seulement où ils étaient tout à fait scandaleux. (' Aux jours des dédicaces et des solennités des martyrs, les femmes formaient un chœur et chantaient des chansons déshonnètes dans l'enceinte ou sous le porche des églises, au lieu de prier et d'écouter la psalmodie des clercs. » Le concile défend cet abus sous peine d'excommunication. Il semble, d'ailleurs, fort difficile de savoir si ces chants étaient ici d'origine gauloise ou germanique.

- Vita sandi Faronis, Mehlensis episcopi : Acta saiictorum ordinis somh

n'AUT. Livi, I. Et maintenant, tirons nos conclusions du texte nui

CHAP. IX. ' i

• précède :

c:onciusio„- 1° Il est au moins très-probable que le texte du poëme

"^"V.. Chant"" est authentique. Heloaire, encore une fois, n'avait aucun

de saint P'aioii ». . ^ i • '^ ti i'

C'est un ciiaiii mtcrct à lalsilier ou a supposer un tel document. 11 1 a-

roman

rt qui pronvr yrji{ ^^ouvé tout tVais cucore dans la mémoire de ses con-

l oxisti'uco,

'ifcaniiièr-;'' temporalus : il l'écrivit sous leur dictée. •niangno romane. ^o p|^^g ^^ j^^^^ siècles séparcut Hclgaire de saint

Faron et de la victoire de Glotaire II. Cependant le poëme du vif siècle était encore célèbre sous Charles le Chauve : ce qui prouve combien ces chants populaires avaient la vie dure, s'il est permis de parler ainsi, et avec quelle exactitude ils étaient transmis de génération en génération.

3° Les mots carmen publiciun..., ruslico carminé..., juxta rusticilittem, indiquent, d'une façon très-nette, qu'il ne peut être ici question que d'un chant en langue romane. Et il est, à tout le moins, très-certain qu'on n'a jamais parlé le tudesque dans le pays où saint Faron fut si légitimement populaire '.

BenetUcti {ivtycnl. ii, \). (lITi. — Historiens île /'V((;(('e(lll, 505). = Les Bollanilistes, au lieu de la Vie île suiiil Furon, par Helgaire, qu'a éditée Mabillon, eu ont publié une autre, qui était inédite et (jui leur semble ne pas oflVir autant • Terreurs. De ces deu\ biographies, quelle est la plus ancienne ? Les Bollandistes n'osent le décider et se contentent de dire :« Utravenim antiquiorsit.non ausimilicere.Certein nostra niliil occuirit, qiiod rece)dinrem vianiim iudicet.» (T. LX, 596.) Us avouent, d'aillciu's, que les deux Vies présentent souvent des ressemblances textuelles. Nous serions assez i)orté à croire, s'il faut exprimer ici notre propre sentiment, que l'œuvre publiée par les Bollandistes est un abrégé de l'œuvre d'Helgaire. = Quoi qu'il en soit, voici le passage relatif à notre cantilène ; personne encore ne l'a cité, et il n'est pas sans importance : « Quod factum, postquam divulgatimi est veloci fama jter aures multorum, <;armine RiSTico plus innotcscebat cunclis, quod siAVi cantilena dec.\ntara- Ti'R. » {Vita sancti Faronis, auctore anonijnio, extrarta ex ms. Acœictino [Aqiiicincliiio] et asservata in BibJiotheca regia Dnixellensi sut) nuni. 802i a. (Acta s(mctoniin,t. LX, 612.)

' Trois systèmes se sont produits sur la langue originelle de la Cantilène de saint Faron : 1" Suivant M. Bartsch, cette chajison est « originairement francique ». C'est tout d'abord ce que prouve le rhytbine, dit le savant allemand : « (^ar les vers sont exactement construits suivant les lois de la versification allemande, c'est-à-dire formés, d'après l'accent, d'arsis et de tliesis, dont

LES CANTILÈNES A L'ÉPOQUE MRUOVIN(;iENNE.

•4° Est-ce le texte oriiiinal de cette cautilèiic (lui nous ' ''''-'■ '''^"- '

•est rapporté par HelL^aire? Évidemment non. Car il y a, dans le De Chlotario, plusieurs mots (comme interficiantur, iiicli/tus, ivit, instinctu, etc.) qui n'ont jamais fait partie de la UmpAa ruslica, de la langue populaire. En réalité, le biographe de saint Faron s'est uniquement proposé de nous faire connaître l'existence d'une ronde ou d'une cantilène romane. Et à cet effet il nous en a donné une traduction très-littérale, très-exacte, vers par vers, mais en « bon latin ».

5" La cantilène citée par Helgaire offre de nombreuses ressemblances avec le début et avec certains épisodes de nos Chansons de geste. Le De Chlotario est bien l'équivalent de : iiOlez, seignors, hune chanson vaillant; — Ce est de Karle, le riche roi puissant; y) etc., etc. Quant à l'épisode des ambassadeurs insolents que le roi franc jette en prison et veut faire périr, mais pour lesquels intercèdent toujours les seigneurs qui entourent le prince et

les secondes peuvent, à volonté, faire défaut. C'est ce que prouve aussi l'expression, qui est tellement allemande, que je me ferais fort de restituer quelques vers dans leur forme originale. Voici, d'ailleurs, comment les vers se scandent: « De Chlotario est câneré j rége Francùrùm — Qui ivit pi'ignâré [ in géntemSàxonùm. «C'est l'ancien vers allemand de huit arsis.» {Renie critique, 186C, n°5:2.) — 2° Dans la première édition de nos Epopées françaises, nous avions émis l'opinion que ce chant populaire avait été chanté « en langue vulgaire » (I, p. 35): mais nous croyions que les huit vers, cités par Helgaire, étaient le texte original, le texte primordial de la chanson. — 3' Tout autre est le système de -M. Paul Meyer. Il commence par déblayer le terrain. A M. Bartsch il fait trèsjustement observer que le pays où s'est chantée la cantilène, que la Brie n'a jamais été germanisée, et que, par conséquent, « la langue vulgaire d'alors, dont parle Helgaire, ne saurait en aucune façon être le francique )i. Quant à notre opinion, il la réfute aisément, en montrant que le texte fourni par Helgaire « renferme des mots absolument inconnus au peuple et à la langue vulgaire : interficianlur, ivit, inchjlus, instinctu ». La conclusion, c'est qu'Helgaire a dû refaire eu latin grammatical le fragment roman qu'il avait recueilli. (Recherches sur l'Epopée française; Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1867, p. 3:2-38.) C'est aussi l'opinion de M. Gaston Paris, et, quoiqu'il ait dit plus tard : « Je suis plus près de l'opinion de M. Gautier que de celle de M. Bartsch », il n'en a pas moins écrit, dans son Histoire poétique de Charlemagne (p. il), ces mots caractéristiques: « La cantilène de saint Faron était, selon toute probabilité, en roman. » Nous nous rattachons complètement au système de M. Paul Meyer.

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