‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 38 sur 180 · I I'AI\T. LIVR. I · texte numérisé non relu

I I'AI\T. LIVR. I

CHAP. XI

1,0 Ludwigslied

considéré

lomme le dernier

type

des lieder

on cantilènp:^

liidesques

'|iii' l'on chantnit

l'ii Franco.

les sauvages ennemis de la chrétienté, contre les pillards normands, les Français poussèrent enfin l'indignation jusqu'à l'audace, et marchèrent au-devant de leurs oppresseurs. Dans les rangs de ces païens était un traître, sorte de Judas ou de Ganelon qui livrait à la fois son pays et son Dieu ; il s'appelait Isembard et était avoué de Saint-Riquier. Le chef des Normands était Gormond. Furieux, exaspérés à la fois contre les hommes du Nord et contre leur infâme allié, les chrétiens, commandés par Louis III, fils de Louis le Bègue, se jetèrent sur les envahisseurs. C'était à Saucourt, en Vimeu. La journée fut belle, et les poètes de France eurent une nouvelle victoire à célébrer'. Ils n'y manquèrent pas.

On a pu dire, on a dit que le Ludwhjslied' est d'origine ecclésiastique, et que ce petit poëme (( n'est pas sorti du peuple ». Mais on n'a pas osé aller plus loin, et l'on a bien été forcé d'avouer que cette œuvre « a été populaire», au moins « pour un temps ^ ». C'est tout ce que nous dési-

' Cette bataille est racontée par Hariiilphe, auteur de la Chronique de Cen- Inle (cap. x.k) : De Guaramundo, rcge pagano, sub quo ecclesia nostra combusta l'.st (Spicilegium de D'Achery, IV, 518) ; par Albéric de Troisfontainos (Historiem lie France, IX, p. 58i; par lianibert d'.\rdres, etc. Le roi Louis mourut sept mois après sa victoire, le 4 août 88:2. Or, la chanson fait des vœux pour In santé du roi vainqueur. Donc elle est antérieure à sa mort et, par conséquent, au 4- août 882.

- Le Ludwigslied a été longtemps perdu. Mabillou eut l'heureuse fortune de le retrouver. C'est un Allemand, Jean Schiller, qui publia pour la première fois Ja cantilène de Saucourt; c'est un Allemand, M. HofTuiannde Fallcrsleben, qui, en 1837, l'a éditée pour la seconde fois et en a accompagné le texte d'une traduction devenue nécessaire.

' M. Gaston Paris dit du Ludimjslied que « ce poëme n'est pas, à proprement parler, une chanson populaire, et qu'il ne faudrait pas juger les autres «l'après lui. C'est l'œuvre d'un moine et non d'un guerrier » {Histoire poétique de Cliarlemagne, p. -iS). Cf. Gervinus (Geschiclile der deutschen Dichtuny, Leipzig, 1853, I, p. 84.) et Godeke [Deutsche Dichtung im Mittelalter, Hanovre, 1854, p. 21). = D'après M. Paul Meyer iBibliothèque de l'École des Chartes, 1807, p. 328), le Ludwigslied est une œuvre qui fut populaire pour un temps, mais qui n'est pas venue du peuple. Et le caractère religieux de toute la pièce indique ime origine ecclésiastique. = C'est à tort, d'ailleurs, que dans notre |)remière édition, nous avions (I, p. 58) établi un rapprochement entre le Ludwigslied et certains fragments d'un poëme français découvert par M. de Ram, et que M. de Reiffcmberg a publié sous ce titre : La mort du roi Gormond (Chronique de Philippe Mousket, II, p. x). .M. Paul .Meyer nous a fait observer

LliS CAMILÈNES A LKPOQUE CARLOVlNiilENNi:. (',;]

rons constater. Nous confessons d'ailleurs, fort volon- ' ""l'i^^p^xr' tiers, que c'est une cantilène religieuse autant qu'un €hant militaire et national. L'importance de ces quelques vers n'en est pas moins considéraijle.

Donc, à la fin du ix" siècle, sur les bords de la Somme, la race française se trouva certain jour en présence des envahisseurs normands, et une grande bataille se livra, •où ces bandits furent vaincus. Et cette victoire donna lieu à un chant tudesque\ D'où je tire cette conclusion

avec raison que ce iioi-iue renferme des faits dont il n'y a pas trace dans le LuilwkjsUed (1. 1., p. 3:Î8), et M. Bartsch a pu conclure scientifiquement «qu'il n'v a pas, en réalité, le moindre rapport entre les deux poëmes. » [Revue critique, 1866, n" 5^2).

' Texte du Ludwigslied (traduit par M. Paulin Paris, d'après la lraductio)i il'IIojJ'mann) : « Je connais un roi nommé le seigneur Louis, — Qui sert Dieu volontiers et que Dieu récompense. — Enfant, il perdit son père. Il en fut consolé :

— Car Dieu le prit en grâce et devint son tuteur. — Il lui donna de bonnes qualités, des serviteurs fidèles — Et un trùne en France. Puisse-t-il en jouir longtemps ! — Il entra en partage de l'héritage avec Carloman — Son frère : r.e fut pour tous deux un bonheur. — Mais, cela fait, Dieu voulut réprouver — Et voir si, dans sa jeunesse, il soutiendrait Tadversité. — Il permit aux Normands de passer la mer, — Afin que les Francs reconnussent leurs péchés, — Pour détruire les uns et pardonner aux autres. — L'homme de mauvaise vie se soumit à l'expiation ; — Le voleur, repentant de ses méfaits, — S'imposa des jeiînes et devint honnête ; ■ — Le meurtrier, le ravisseur, — Le fourbe, tous firent pénitence. — Mais le Roi craignait et Fempire était troublé;

— La colère de Jésus-Christ passait sur le pays ; — Dieu enfin eut pitié. — Voyant ces calamités, — Il ordonna au roi Louis de chevaucher : — « Louis, '( ô roi, secourez votre peuple, — Si durement inené par les hommes du Nord. »

— Louis chevaucha contre les hommes du Nord, — Et Dieu fut loué par ceux ijui se confiaient en lui. — Tous dirent (au roi; : « Seigneur, nous vous atten- ') dions.» — Et le bon roi Louis leur répondit : — « Consolez-vous, mes compa- 'I gnons, mes défenseurs; — Je viens, envoyé par Dieu, qui m'a donné ses » ordres. — Je réclame vos conseils pour le combat, — Et je ne m'épargnerai '1 pas jusqu'à votre délivrance. — Je veux ((ne les serviteurs de Dieu me " suivent. — La vie nous est laissée tant qu'il plaît à Jésus-Christ : — S'il veut " nous faire mourir, il en est le maître. — Quiconque suivra la volonté de >) Dieu — Sera récompensé, s'il survit, dans sa personne ; — S'il meurt, dans " sa famille.» — Alors ilprit une targeet une lance, il poussa son cheval, — Impatient de se venger des ennemis. — En peu de temps il joignit les hommes du Nord — Et rendit grâces à Dieu de les avoir joints. — Il s'avança vaillamment, entonna un saint cantique; — Toute l'armée chanta avec lui Kyrie ^Jeison, — Et, quand finit le chant, le combat commença. — On vit le sang monter au visage des Francs. ^ — -Chacun fit son devoir, mais nul n'égala le roi Louis — En force, en adresse ; il avait de qui tenir. — Il abattit les uns, perça les autres, — Et versa à ses ennemis une boisson très-amère. A la maie heure furentils nés! — Dieu soit loué ! Louis est victorieux. — Gloire à tous les saints î la ■victoire est au Roi. — Seigneur, conservez-le dans sa grandeur! -<

LES CANTILÈNES A L't^POQUE CARLOVINGIENNE.

I PART. LIVK. I.

CHAP. XI

Lis cantilène>

romanes

deviennent

i\r plus en plus

nombreuses.

Telle est

l:i cantilène

de sainte Eulalie

tels sont les chants populaires

dont

saint Guillaume

est le hc'-ros , elc

que, tout au moins, sur la frontière septentrionale et orientale de la France, il y eut, au ix^ siècle et plus tard, une bande de terre plus ou moins large où la langue tudesque fut encore en honneur et où les chants populaires furent encore chantés en cette lanc^ue. Cette couclusion nous semble rigoureuse'.

Mais, si l'on en excepte cette lisière qui tantôt était allemande et tantôt commune aux deux langues, il faut se hâter d'avouer que, sur toute la surface de la France, les cantilènes étaient romanes.

Elle est romane, cette charmante Cantilène de sainte Eulalie qui est une œuvre du ix* et peut-être du x' siècle'-.

' Nous ne voulons point parler ici de deux documents auxquels nous avions peutêtre donné trop d'importance dans la première édition de ce présent livre, et qui n'ont véritablement aucim rap])ort direct avec l'histoire de notre épopée. Il s'agit, en premier lieu, de ce fragment d'épopée tudesque, Hiltibralil enti Hadliuhrant (combat d'Hildebrand et d'Hadebrand), qu'on a retrouvé dans la couverture d'un manuscrit de Fulde, et que les paléographes ont jugé écrit au vin" ou ix" siècle (voy. la traduction que nous avons donnée, 1'^'' édition, I, p. 55). Ce fragment, on figurent [ilusicurs liéros dos Aibeluiige», ne saurait, à aucun égard, être considéré comme une cantilène, et il appartient tout entier à l'histoire de l'épopée allemande. = Quant au Wallluuius, nous ne nous étions pas mépris sur la valeur de ce poëme, où rien, disions-nous, « n'intéresse l'historien de la poésie française ». Le Waltliariiis est un poëme latin, une sorte de centon virgilien du x° siècle qui fut, dans l'abbaye de Saint-Gall, commencé par Gerald et achevé par Ekkehard I (Ccisus Sancti-GctUi, cap. ix, Scriptores dn Pertz, II, 118). Ce n'est, à vrai dire, (|u'une traduction de l'allemand, et ron peut admettre avec M. Gaston Paris {Histoire poétique de Cliarlemagne, p. 51) que l'original tudesque était, sans doute, un de ces chants appartenant au cycle des Nibelungen qu'avait fait rassembler Gharlernagne.(Cf.,Paul Meyer, 1. 1., Recherches sur l'épopée française, dans la. Bibliothèque de Vhcole des chartes, 1867j. Voici, du reste, le sommaire de tout le poi'mc : « Attila, roi des Huns, réduit à merci les Franks, lesBurgundes et les Aquitains, qui se voient dans la nécessité de lui donner des otages. Ces otages, ce sont Hagen, fils d'un chef frank, Hildunt ou Hildegonde, fille du roi bourguignon, Walther, fils du roi aquitain. Les trois captifs d'Attila parviennent à s'enfuir; Hildegonde devient la femme de Walther. Celui-ci, à peine échappé aux mains d'Attila, entre en lutte avec les Franks et avec son ancien compagnon de captivité, avec Hagen lui-même. Après une guerre horrible, les deux adversaires se réconcilient, et le poëme se termine par leur baiser de paix. » Nous renvoyons à la lecture du poëme lui-même, qui a été publié plusieurs fois, et notamment par M. Edelestand Duméril, en ses- Poésies populaires latines antérieures au xir siècle (pp. 313-377). La dernière édition est celle de MM. Schefl'el et Holder, à Stuttgart (1874).

- La Cantilène de sainte Eulalie a été découverte, le 28 septembre 1837, par M. Hoffmann de Fallersleben, à la bibliothèque de Valenciennes (B, 5, 15), parmi les manuscrits de cette abbaye de Saint-Aniand, qui était située entre

et OÙ il faut voir le premier monument de notre poésie • •'^«t "^"' ••

^ CHAP. XI

nationale .

Tournai et Valenciennes. = Elle fut publiée une première fois en 1837, et une seconde fois en \SAô, par J. F. Willems, dans ses Ebionensia (in-S", Gand); puis, par M. Diez, en 1810 (Altromanisclie Spraclidenicmale, pp. 15-32j; par M. de Clievallet (Origine et fonnation de la langue française, 1, 280); par M. Liltré (Journal des savants, octobre 1858, et Histoire de la langue française, II, 288); par M. Paul Meyer (Note sur la métrique du chant de sainte Eulalie, dans la liibliotheijue de l'Ecole des Chartes, 5"= série, t. XI, et cliez Franck, 1801, in-8"); par M. Gaston Paris (Elude sur le rôle de l'accent latin da7is la langue française, 1802, pp. 129, 130j, qui en prépare une nouvelle édition pour son livre intitulé : Les plus anciens monuments de la langue française, par M. Bartscli (Chrestomathie française, 1800, p. 3), etc. = La versification de cette cantilène a donné lieu à de longues dissertations. M. Littré en a voulu réduire tous les vers à la forme décasyllabique. M. Paul Meycr n'y a vu au contraire qu'une série de petites strophes de deux vers, « dont les demi-strophes auraient, deux par deux, le même nombre de syllabes, tantôt neuf, tantôt dix ou onze ». Enfin, M. Gaston Paris a couibattu le système de M. Meyer, en prétendant que l'auteur de la cantilène n'avait réellement tenu compte que des syllabes accentuées. Nous nous rangerions plus volontiers à l'avis de M. Paul Meyer; mais sans admettre, avec lui et avec M. Bartsch, Tassimilation complète de cette cantilène aux proses notkériennes. Cette thèse, cependant, a été reprise tout récemment par M. Suchier, qui affirme que le Chant de sainte Eulalie est servilement calqué sur une séquence latine (Jahrbuch ftir romanische und englische Literatur, N. F., 1. 4).

' TEXTE ET TRADUCTION DE LA CANTILÈNE DE SALNTE EULALIE : Biiona pulcclla fut Eulalia :

Bol avret corps, bellczour anima.

Voidrcnt la veintrc li Deo iniini, Voldreiit la faire diaule servir.

Elle ii'out eskoltet les mais conseillers Qu'elle Deo raneiet chi maeut sus en ciel. Ne por or nod argent ne paramenz, Por manatce reg:iel ne prcicmen, Ncule cose non la povret omqno pleier La polie sempre non aniast lo Deo menestier. E por o fut presentede Maximiien Chi rcx crct à ccis dis sovre pagiens. El li enortet dont lei nonque chielt Qued elle fuiet lo nom christiien.

EU' ent adunet lo suon élément :

Molz sostendreiet les empodemcntz Qu'elle perdesse sa virginitct ; l'or o s'furet morte à grand honestot.

Enz on 1' fou la gcttcrent, com ardo tost. Elle colpes non avret, por o no s'coist. A ezo no s'voldret concreidre li rex pagiens. Ad une spede li roveret tolir lo chieef. La domnizelle celle kose non contredist : Volt lo seule lazsier, si ruovet Krist. In figure de colomb volât h ciel.

Tuit orom que por nos degnet prcier Qued avuisset de nos Cluiî^ts niercit, Post la mort, et à lui nos laist venir Par souue clementia.

Eulalie fut une bonne vierge ; — Elle avait un beau corps, une âme plus belle. — Les ennemis de Dieu la voulurent vaincre, — Voulurent la faire servir le diable. — Mais jamais elle n'écouta les méchants qui lui conseillent — De renier Dieu qui est là-haut dans le ciel. — Ni pour or, ni pour argent, ni pour parure, — Ni devant les menaces du roi, ni devant ses prières, — On ne put jamais plier — La jeune fille à ne pas aimer le service de DieU. — I. 5

PAllT. Livn. I.

CHAP. X

Ils étaient certainement romans, ces chants populaires dont nous parle, au xf siècle, l'auteur de la Vie de saint Guillaume de Gellone, et qui étaient depuis longtemps consacrés à son héros « dans tous les royaumes et dans toutes les provinces, chez toutes les nations et dans toutes les villes » ; elles étaient romanes, ces cantilènes de saint Guillaume que les jeunes gens chantaient en chœur, mo- (lulafis vocihus, et qui charmaient les veillées militaires ou religieuses de ces temps primitifs'.

Elles étaient également romanes, ces cantilènes qui ont dû, dans le même temps, être consacrées à Charlemagne, à Roland, à Ogier. Et, en effet, si Guillaume a été le héros de tant de chants populaires, comme le prouve sa Vie, qui oserait prétendre que Charlemagne, Roland et Ogier aient été moins populaires et moins poétiques""?

C'est pourquoi ou la présenta à Maximien, — Qui était, en ce lemps-là, roi des païens. — Il Texhorte, mais elle ne s'en soucie guère, — A quitter le nom chrétien. — Elle rassemble toute sa force. — Plutôt elle soull'rirait la torture — Que de perdre sa virginité. — C'est pourquoi elle est morte à grand honneur. — Ils la jetèrent dans le feu pour qu'elle y brùlàt vive. — Elle était toute pure; c'est pourquoi elle ne brûla point. — Le roi païen ne se voulut pas rendre à cela. — Avec une épée lui fit couper la tète. — La demoiselle n'y contredit pas : — Elle veut quitter le siècle, elle en prie le Clirist. — Sous la forme d'une colombe, elle s'envole au ciel. — Supplions-la tous de vouloir bien prier pour nous, — Afin que le Christ ait merci de nous — .\près la mort, et nous laisse venir à lui — Par sa clémence.

' TEXTE DE I.A viT.\ s.\NCTi wiLi.ELMi : « Qusc cuim régna, quœ provinciae et quse gentes, quœ urbes Willelmi ducis potentiam non loquuntur, virtutem animi, corporis vires, gloriosos bclli studio et frequentia triumphos? Qui chori juvenum, qui conventus populorum, ])raecipue militum ac nobilium virorum, quae vigilia) sanctorum dulce non résonant et modulatis vocibus décantant qualis et quantus fuerit; [quam gloriose sub Carolo glorioso militavit; quam fortiter] quamque victoriose barbares domuit et expugnavit ; quanta ab eis pertulit, quanta intulit, ac demum de cunctis regni Francorum finibus crebro victos et refugas perturbavit et expulit ? Haec enim omnia et multiplex vitœ ejus historia, cum adhuc ubique pcne terrarum notissima habeantur, nec modo ad banc descriptionem pertinere videantur, jamnunc,ad ea quœ religio beati viri et sanctitas expostulat, manus laborare incipiat et calamus. » [VUa auctore gravi sœculo xi scripta, Acta sanctorum maii, VI, 801. Mabillon, qui a attribué cette œuvre au ix'siècle, l'a également publiée dans ses Acta sanctorum Ordinis sancti Benedicli .)

■ G. Paris cite ici, à l'appui de cette théorie des cantilènes romanes, la chanson française du x' siècle, d'après laquelle aurait été écrit Raoul de Cambrai. Mais cette chanson est-elle une cantilène"? 11 y a doute. (Cf. Histoire poé-^ tique de Charlemagne, i^f. 47-48.)

I l'AI'.T. I.IVR. t.

ruAi'. xr.

Et ne me dites pas qu'ici déjà nous avons affaire à des chansons de geste, et non pas à des cantilènes.

Ne m'alléguez pas ces vu/f/aria cormina dont parle le poëte saxon et dont nous aurons lieu de reparler tout à l'heure; ne m'alléguez pas ces chants populaires dont Ermoldus Niger atteste l'incomparable popularité. De tous les mots employés par ces deux poètes, on peut conclure qu'il s'agit ici de chants rapides et brefs : Pins populo résonant quam canal arte mclos.

Le texte de la Vie de saint Guillaume est d'ailleurs, à cet égard, d'une incomparable clarté. L'auteur n'y lait aucune allusion à des chanteurs de profession, à des jongleurs ; mais il nous dit que ces cantilènes étaient sur les lèvres de tout un peuple. Donc, ce n'étaient pas des épopées, mais des chants lyrico-épiques, mais des cantilènes. La preuve est véritablement mathématique.

L'Épopée cependant n'était plus absente, et elle coexistait déjà avec ces chants popidaires. Nous sommes trèsportés à croire qu'il y eut réellement des chansons de geste dès le x' siècle.

Peut-être au ix\ Mais cette hypothèse est téméraire.

Au xr siècle, le doute n'est plus permis. Et quand, doltléo au siècle suivant, Orderic Vital nous dit au sujet de ce môme Guillaume : Vulgo canilur a Joculatoriùus de illo cantilena\ il se borne à •constater le fait évident de la diffusion de nos premières chansons de geste. Ce n'est plus à des cantilènes qu'il fait allusion, mais aux plus anciennes branches du cycle de Guillaume au court nez'-.

' Orderici VUalis Historia ecclesiastica, lib. VI (édition de la Société de riiistoire de France, III, pp. 5-6).

' Nous ne voulons pas ici faire usage de plusieurs textes où le mot C(H}tilenœ peut oflrir des difficultés ou des doutes. C'est, d'abord, un texte d'Ekkehard que personne, peut-être, n'a cité avant nous : « Aerbo quein in venatu a visonta bestia confossum vulgares adhuc cantilen/E résonant. » (Ekkehardi Uraugiensis abhatis Chronicon universale, anno 1104-.) = Un passage d"Hsriulphe mérite de fixer tout aussi vivement l'attention. Cet Hariulphe, auteur

iiiiers gffines vi?iblcs 0 ri!;po;)é IVançaise.

I PART. LIVn. I.

CHAP. XII

Voici que nous assistons enfin à la première floraison de l'épopée française. Ce printemps s'est bien lait attendre.

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