‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 45 sur 180 · PASSAGE DE L'HISTOIRE A LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

PASSAGE DE L'HISTOIRE A LA LÉGENDE

se produit, la Légende, tout aussitôt, s'en empare et se ""rX ''xî'v ' '' met à le travailler. Et il est tout aussi impossible à cer- '

pris une couronne d'épines, — Et les misérables la lui ont posée sur la tète.

Tous, à genoux devant lui , — Voilà qu'ils se rient de Jésus, les félons ! — Ils le saluent comme leur seigneur — Et leur empereur pour rire ;

Et ipiand ils l'ont bien conspué, — Ils lui remettent son vêtement. — Luimême alors saisit sa croix, — El, les précédant tous, marche à sa passion...

Gomme il parvint au Golgotha, — Devant la porte de la cité, — Il leur abandonna sa robe, — Laquelle fut faite sans couture.

l'oint ne l'osèrent déchirer, — Mais l'ont tirée au sort, pour «avoir qui l'aurait. ■ — C'est ainsi que sa robe ne fut pas divisée. — Et, en vérité, il y a là un grand symbole.

De même, en une foi et en une vérité, — Tous les fidèles du Christ doivent demeurer. — Son royaume aussi n'est pas divisé, — Mais est tout un en charité.

Les Apôtres s'en vont, parlant tous les langages — Et annonçant les miracles du Christ. — Homme vivant ne leur peut résister: — Car ils ont le pouvoir de faire des prodiges.

Dans tout le monde ils se sont répandus ; — Partout annoncent le royaume de Dieu ; — Partout convertissent les multitudes et les nations ; — Partout Jésus-Christ est avec eux.

Le Satan en a grande douleur — Et fait subir de rudes épreuves aux fidèles de Dieu. — II en fait élever plusieurs en croix, — Il fait tomber leur tête sous l'épée.

Il en fait écorcher d'autres; — 11 en fait jeter d'autres, tout vifs, dans le feu ; — Il en fait rôtir sur le gril; — Il en fait lapider à coups de pierres.

Mais, que lui sert? Il ne les vaincra point. — Plus il leur fait de mal, plus ils grandissent. — Le cep de la croix a pris croissance et vigueur (?), — Et voici qu'il est Pobjet de l'adoration du monde (■.').

Nous n'avons pas, pour nous, de ces combats à soutenir : — C'est contre nous que nous devons lutter : — Il nous faut briser noire volonté, — Si nous voulons avoir part avec les vrais fidèles.

Car la fin n'est pas très-loin — Et le royaume de Dieu est bien proche. — Tant qu'il nous laisse ici, faisons le bien. — Abandonnons le monde et son péché.

Christ Jésus, qui es là-haut, — Aie pitié des pécheurs. — Tout ce qu'ils ont commis de crimes, — Veuilles, en ta bunlé, le leur pardonner.

Puissent-ils te rendre grâce — Devant le Père glorieux ! — Puissent-ils louer le Saint-Esprit — Maintenant et toujours ! Amen.

II. — LA VIE DE SAINT LÉGER. ( 7'|//Je d'iuic Vie de saint poétique et d'un poëme narratif qui forme la trannition entre les caiitileiies religieuses et les petites chansons de geste.) — Au Seigneur Dieu nous devons la louange — Et à ses Saints l'honneur. — Pour l'amour de Dieu nous chantons ses Saints — Qui subissent pour lui grandes douleurs. — Or, il est temps et il est bon — Que nous chantions saint Léger.

Je vous dirai d'abord les honneurs — Qu'il reçut sous deux rois. — Après quoi, je vies raconterai les épreuves — Que soutint son corps et qui furent si grandes.

— Et je veux aussi parler d'Ébroïn, cet apostat — Qui le fit mourir en si grand martyre...

Vous allez donc entendre les grandes peines — Que lui fit Ébroin, le tyran.

— Le perfide fut si cruel — Qu'il lui fit crever les yeux de la tête. — Quand il Peut fait, il le mit en prison. — Et nul homme ne sut ce que le Saint était devenu.

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tains événements d'échapper à cette action de la Légende^ qu'il est impossible au corps humain d'échapper à l'action de l'air ambiant.

Il lui fit couper les deux lèvres — Et la langue aussi qu'il a dans la têle. — Et quand il l'eut ainsi mutilé, — Ébroïn le mauvais s'écria : — « Il a perdui » l'usage de la parole, — Et jamais plus ne pourra louer Dieu. »

Voici que le Saint gît à terre, tout triste, — Et personne n'est avec lui pour prendre part à sa peine. — Se tenir tebout? 11 ne le peut pns : — Car il ne peut se servir de ses pieds. — Il a perdu Tusage de la parole — Et jamais plus ne pourra louer Dieu.

Mais si le Saint n'a pas de langue pour parler, — Dieu entend sa pensée. — • S'il n'a pas les yeux de la chair, — Il a encore les yeux de l'esprit. — Son corps, il est vrai, souffre grand tourment ; — Mais quelles consolations dans son âme !

Son geôlier, qui s'appelle Guenes, — L'a mené dans un cachot sous terre. — C'est à Fécamp, dans le nioutier, — C'est là qu'on enferme le Saint. — Mais Dieu, en cette rude épreuve, — A visité Léger, son serviteur.

Dieu lui a refait ses deux lèvres — Et il se prit, comme avant, à louer Dieu. — Oui, Dieu en eut si grand'pitié, — Qu'il le fit parler comme avant. — La pre- •mière chose que fit Léger, ce fut de prêcher la foi : • — Il fit croire tout le peuple en Dieu...

Quand Ébroïn apprit ce miracle, — Il ne le put croire avant de l'avoir vu. — Le bien que faisait Léger lui pesait, — Et il ordonna qu'on le mît à mort. — Il envoya quatre hommes armés — Pour aller lui trancher la tête.

Trois d'entre eux vinrent à saint Léger — Et à ses genoux se jetèrent. — De tous les péchés qu'ils avaient faits — Il leur donne l'absolution et le pardon. — Mais le quatrième (un félon, du nom de Vadart), — D'un coup d'épée lui tranche la tête.

Quand la tête eut été coupée, — Le corps resta debout sur ses pieds; — Il resta debout très-longtemps, sans tomber. — Celui qui déjà ravait frappé s'approcha de nouveau — Et lui trancha les deux pieds, dessous. — Le corps resta toujours debout.

Mais vous avez assez entendu parler de ce corps — Et des grandes tortures, qu'il subit. — Pour l'âme, elle fut reçue par le Seigneur Dieu — Et rejoignit les autres Saints dans le ciel. — Puisse saint Léger nous venir en aide avec ce Seigneur même — Pour lequel il a souffert une telle passion !

III. — LA CH.\xsox DE SAixï ALEXIS. {Tijpe cVuiie grande Vie de saint en vers et qui est aux cantilénes religieuses ce que la Clianson de Roland est aux cantilénes militaires.) — Au temps ancien le monde était bon. — On y faisait œuvres de justice et d'amour. — On y avait la foi, qui, aujourd'hui, diminue parmi nous. — Le monde est tout changé; il a perdu toute sa couleur. — Il ne sera jamais comme au temps des ancêtres.

Au temps de Noé, au temps d'.\braham, — Au temps de David que Dieu aima tant, — Le monde fut bon. Il ne vaudra jamais autant. — Voilà qu'il est vieux et frêle maintenant : il décline, — Il empire, et tout bien cesse... {Le poète ici raconte les commencements de la vie d'Alexis, fils d'EupJiéniien; il raconte sa naissance miraculeuse, son enfance et son mariage avec la fille du comte de Rome. Mais Alexis a le monde en horreur et se veut consacrer à Dieu seul. La nuit même de ses noces, il s'enfuit, laissant dans les larmes sa jeune femme et ses parents. Son absence ne dure pas moins de dix-sept ans. Pour échapper aux honneurs que les habitants de Laodicée voulaient rendre-

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Le fait historique peut encore être comparé à un bloc ' ''^'JJp ^f^^- '■ de pierre ou de marbre, et la Légende à l'ai'tiste qui sculpte ce bloc et le cisèle.

d sa sainteté, il se décide enfin à revenir à Rome, et voici qu'il y arrive )

C'est à l'un des ports qui est le plus près de Rome, — C'est là qu'arrive la neC de ce saint iiomme. ■ — Dès qu'il aperçoit son pays, Alexis éprouve une grande crainte : — lia peur d'être reconnu de ses parents — Et d'être par eux encombré des biens de cette vie.

« Eb Dieu ! dit-il, beau Roi qui tout gouvernes, — Sauf ton bon plaisir, je I) voudrais bien ne pas être ici. — Si mes parents de celte terre viennent à me >i reconnaître, — A prix d'argent ou par force ils me prendront — Et, si je les en » crois, nie conduiront à ma perte.

«Malgré tout, mon père me regrette. — Ainsi fait ma mère, plus que » femme qui vive, — Et l'épouse aussi que je leur ai laissée. — Me mettre de I' nouveau entre leurs mains, c'est ce que je ne ferai point. — Il y a si longtemps » qu'ils ne m'ont vu : ils ne poui'ront me reconnaître. »

Alexis sort de la nef, et, sans plus tarder, entre à Rome. — Il s'en va par toutes les rues qu'il connaît bien; — Il y rencontre l'un, puis l'autre, mais surtout son père, — Entouré d'un grand nombre de ses bommes. — Il le reconnaît, et l'appelle par son vrai nom :

« Eupbémien, beau sire, homme puissant, — Ne veux-tu pas, pour l'amour )i de Dieu, m'béberger dans ta maison? — Sous ton escalier, fais-moi un pauvre I) grabat. — Au nom de ton fds, qui te cause une si vive douleur, — Au nom )i de son amour, sois mon hôte. Vois, je suis tout faible et malade. »

Quand le père entendit prononcer le nom de son fils, — Ses yeux pleurèrent, il ne s'en put retenir : — « Pour l'amour de Dieu et en souvenir de mon " bien-aimé, — Je te donnerai, bonhomme, tout ce que tu m'as demandé. — " Gîte, lit, pain, chair et vin, tu auras tout chez moi »

Sous l'escalier, où il gît sur une natte, — On le nourrit des restes de la table. — Et telle est la pauvre vie qu'il mène avec un grand courage.— Mais il ne veut pas que sa mère le sache. — Il aime Dieu plus que son lignage.

Sur la nourriture qui lui vient de la maison, — Il ne garde que ce qui est nécessaire au soutien de sa vie. — Lui en reste-t-il, il le rend aux maîtres de rhôtel. — 11 ne le cache pas en un coin, i>our engraisser son corps. — Non; mais il le donne à plus pauvre que lui.

II se plaît en sainte Église ; — A chaque fête il communie. — Son conseiller, c'est la Sainte Écriture. — Et que lui dit-elle? De persévérer dans le service de Dieu. — Alexis, d'aucune façon, ne s'en veut éloigner.

Il est là, sous l'escalier; il y dort, il y vit. — Il y mène enfin sa pauvre vie dans la vraie joie... {Le poète en vient ici à raconter la mort du Saint ; et comment, après cette mort, il fut reconnu par sa famille.)

La douleur que laisse alors éclater le père — Fait grand bruit; la mère l'entend. — Vite elle accourt, comme une folle, — Frappant des mains, jetant des cris, échevelée. — Elle voit son fils mort et tombe à terre, pâmée.

A la voir en si grande angoisse, — Battre sa poitrine, maltraiter son corps, — Arracher ses cheveux, se frapper sur les joues, — Soulever le corps de son fils et le tenir entre ses bras, — Si dur qu'on ail le cœur, il faut pleurer.

Oui, elle s'arrache les cheveux, elle bat sa poitrine — Et sa chair elle-même prend part à sa douleur : « — Fils, fils, dit-elle, m'as-tu assez haïe? — Et » moi, misérable, ai-je été assez aveugle — De ne l'avoir pas mieux reconnu " que si je ne t'avais jamais vu ! »

Ses yeux pleurent, ses cris éclatent, — Ses regrets n'ont pas de fin ; « A la

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Mais cet artiste, c'est tout un peuple. Il faudrait, d'ailleurs, se garder de croire que les faits historiques, ainsi arrangés ou ciselés parla Légende, soient

» maie heure je t'ai porté, beau fils. — Que n'avais-tu pitié de ta mère ? — » Tu voyais qu'à cause de toi j'appelais la mort. — C'est grand'merveille que » tu sois resté insensible.

» Hélas! malheureuse, quelle horrible aventure 1 — Le seul enfant que j'aie M eu, il est là devant moi, mort. — C'est à cette douleur qu'aboutit ma longue » attente. — Que pourrai-je faire, dolente, infortunée? — C'est grand'merveille » que je vive encore.

» Fils Alexis, tu eus le cœur vraiment bien dur, — Quand tu abandonnas )i ainsi tout ton noble lignage. — Si tu m'avais seulement parlé une fois, à « moi toute seule, — Tu eusses par là reconforté ta pauvre mère, — Qui est )) si triste. Clier fils, tu aurais bien fait d'aller à elle.

)) Fils Alexis, et ta si tendre chair ! — Dans quelle douleur tu as passé ta » jeunesse ! — Pourquoi m'avoirfui, moi qui te portas dans mon sein? — Ah! )i Dieu sait que je suis toute à ma douleur, — Et que jamais plus, ni pour » homme, ni pour femme, je ne connaîtrai la joie.

» Avant de t'avoir, je t'avais tant désiré ! — Avant ta naissance, j'étais si )i angoisseuse. — Mais quand je te vis né, quelle allégresse, quelle joie ! — Il Maintenant, je te vois mort, et en suis toute accablée. — Et ce qui me pèse Il le plus, c'est que ma propre mort tarde tant.

Il Pitié, seigneurs de Rome; pour Tamour de Dieu, pitié. — .Aidez-moi à M plaindre le deuil de mon bien-aimé. — Elle est si grande, la douleur qui Il est tombée sur moi ! — Je ne puis me rassasier de pleurer. — Et ce n'est Il pas merveille : je n'ai plus ni fille, ni fils. »

Saint Roniface, qu'on appelle martyr, — Avait à Rome une belle église.

— C'est là qu'on porte monseigneur Alexis, — C'est là qu'on se hâte de le poser à terre. — Heureux le lieu qui doit recevoir le saint Corps !

Le peuple de Rome, qui a un si grand désir de le voir, — Le retient de force pendant sept jours. — Il ne faut pas demander si la foule est immense :

— De toutes parts ils l'ont environné — C'est à peine si quelqu'un y peut atteindre.

Au septième jour fut fait le réceptacle — De ce saint corps, de cette perle du ciel. — La foule se retire et ses rangs se desserrent. — Qu'ils le veuillent ou non, ils sont forcés de le laisser mettre en terre. — Ce leur est une grande douleur; mais il n'en peut être autrement.

Avec des encensoirs et des chandeliers d'or, — Les clercs, revêtus d'aubes et de chapes, — Mettent le corps dans le cercueil de marbre. — Plusieurs chantent, mais la plupart sont en larmes. — Ils ne voudraient jamais séparer de lui leur pensée.

Le cercueil est tout paré d'or et de perles, — A cause du saint corps qu'ils y doivent déposer. — Ils le mettent en terre de vive force. — Le peuple de la cité de Rome pleure le Saint, — Et personne sous le ciel ne le saurait consoler.

Saint Alexis, sans nul doute, est là-haut — En la compagnie de Dieu et des Anges — Et de la jeune fille dont il fut longtemps séparé. — Il l'a maintenant avec lui, et leurs deux âmes sont ensemble. — Je ne saurais vous dire combien leur joie est grande...

Ayons, seigneurs, ce saint homme en mémoire, — Et prions-le de nous arracher à tous maux. — Que dans ce siècle il nous donne paix et joie — Et, dans Tautre monde, cette gloire qui dure — Au sein du Verbe même. A cet effet, disons Pater noster. Amen.

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