PASSAGE DE L'HISTOIRE A LA LÉGENDE
véritablement nombreux ou compliqués. Tout au cou- "'c",I;,.''x'ïv' '' traire, il y eu a peu, et ils sont généralement fort simples. "
Rien d'apprêté dans cette transformation de l'histoire en légende; rien de littéraire, rien de savant, rien d'écrit. Tout se passe oralement, et parfois en quelques minutes. Il n'est pas de jour où nous ne puissions assister à ce phénomène essentiellement populaire. Pour ma part, j'en ai été cent fois le témoin, et particulièi-ement, à Paris, durant la triste guerre de 1870.
J'ai raconté ailleurs la légende parisienne à laquelle avait si rapidement donné lieu notre petite victoire de Chevilly. On apprit certain jour, à Paris , que nous avions été vainqueurs, et que môme nous ramenions un certain nombre de prisonniers prussiens. Le fait était exact, mais la légende le saisit soudain, et se mit à le ciseler à sa façon. La victoire prit tout aussitôt des proportions énormes. A quatre heures, le nombre de nos prisonniers, dans l'imagination du peuple, s'élevait à dix mille, ce Ils sont au moins vingt mille )>, disait-on à cinq heures. — « Vous pourriez bien dire quarante mille )>, s'écriait-on une heure après. Une foule immense, qui était en même temps la victime et l'auteur de cette légende, se mit en route et borda les trottoirs du boulevard pour assister à l'entrée des « quarante mille » prisonniers. En réalité, ils étaient dix.
Voilà comment travaillait la Légende en \ 870. Et voilà aussi comment elle a procédé en 778, le soir même delà bataille de Roncevaux, et en 793, le lendemain de la bataille de Villedaigne. Ceux-là même qui ont assisté à ces rudes mêlées, ont contribué, par leur exagération, à les rendre profondément légendaires. L'esprit humain est ainsi fait.
CHAP. XIV
Seconde
cvoliilion de l:i
Légende :
« Le fait historique
est dénaturé. »
Nous disions tout à l'heure que la Légende est « de l'histoire exagérée et dénaturée )). Mais il faut s'entendre.
La Légende, en effet, ne se contente pas d'exagérer un fait historique : elle le déforme. Elle procède, d'ailleurs, avec un certain ordre, et il est aujourd'hui possihle de déterminer scientifiquement les différents travaux auxquels elle se livre sur tel ou tel événement historique, et l'ordre même dans lequel ces travaux se succèdent.
Or, c'est cet ordre môme que nous voudrions faire vivement saisir à l'esprit de nos lecteurs.
Pour y mieux réussir, nous prendrons un exemple que l'on puisse aisément approprier à la plupart de nos chansons de geste.
Donc, voici une bataille livrée par Charlemagne contre les Lombards durant les premières années de son règne. Nous choisissons ce l'ait au hasard, et sans rien préciser. Les chroniques attestent que trente mille hommes prirent part à la lutte et que deux mille y succombèrent. Mais ce n'est pas l'affùre de la Légende. Elle en arrive bientôt à faire croire que chacune de ces deux armées se composait de cent mille hommes et que tous les vaincus furent tués jusqu'au dernier. Tel est son premier travail, et c'est cette exagération même dont nous avons parlé'.
Voilà notre Légende en bon chemin. Elle ne s'arrêtera plus.
Ce combat qu'elle a changé en une épouvantable bou-
• L'exagération est le caractère de toutes nos Chansons de geste. Dans plusieurs pocmcs de la «Geste du Roi», on voit Rome et l'Italie délivrées par le roi de France delà domination des Sarrasins Œnfances Oiailemnfjne, Enfances Ogier, Aspremont). D'un autre côté, le Voyage à Jérusalem (qui est d'ailleurs fondé en partie sur une falsification historique) nous montre le même Charles traversant victorieusement toute l'Asie et faisant son entrée triomphante à Jérusalem comme à Constantinople. Bref, le fils de Pépin apparaît partout comme le vainqueur du monde. Dans la « Geste de Guillaume «, même exagération, et ùAliscans, c'est le sort de l'univers entier qui paraît en jeu. Dans le cycle d'Ogier, tout Fempire de Charlemagne conspire contre le seul Danois ; etc., etc.
l'ASSACK DE L'IHSTOIRF, A LA LÉGENDE. 91
chérie, elle en modifie profondément la physionomie réelle. C'est sous les mnrs de Rome (piN'Ilo en transporte brusquement le tliéùlre. Puis, comme les Sarrasins sont peu à peu devenus les plus redoutables ennemis du nom chrétien, la Légende se prend soudain à oublier les Lombards et à attribuer tout leur rôle aux Sarrasins, à cette race maudite. D'ailleurs ces premiers changements ne lui suffisent pas longtemps. Dès la fin du ix'' siècle, elle donne à tous ses héros une allure, un langage et des mœurs féodales : car la Légende a toujours ignoré la couleur locale, et c'est son habitude de prêter aux faits et aux hommes la figure qu'ils ont au moment où elle parle. Elle transforme donc notre Gharlemagne en un roi féodal, entouré de chevaliers qui lui rendent l'hommage. Elle s'embrouille ensuite dans tous les Charles qui ont successivement régné sur la France. Elle les jette, pour ainsi parler, dans son ardente fournaise et les fond tous, empereurs ou rois, en un seul et même personnage épique. Et c'est ainsi que bientôt nous la verrons, sans surprise, mettre sur le compte de Gharlemagne certaine aventure héroïque qui est historiquement imputable h Charles-Martel. Tels sont les principaux modes de déformation * qui sont le plus souvent
' C'est par milliers que Ton pourrait citer, dans toutes nos gestes, les déformations de ce genre. Dans le cycle de Charles, les Sarrasins sont mis constamment à la place des Lombards ou des Gascons. Dans Acqui)}, il est bien question de « Norois » (ce qui peut passer pour suffisamment historique); mais on ne manque pas à leur donner les mœurs et la physionomie des Musulmans. La féodalité, dans nos poëmes, trouve partout son expression, qui est partout exacte. Même on voit certains de nos trouvères introduire dans leurs chansons quelques princes qui vivaient de leur temps : tel est le cas de Geoffroi d'.4.njou et de Richard de Normandie dans la Chanson de Roland. C'est également ce qui nous explique tant de romans consacrés à la lutte du Roi contre ses grands vassaux : il faut y voir antant de souvenirs des derniers carlovingiens et de nos IX' et X' siècles. H est bien connu, du reste, que Charles-.Martel, Charles le Chauve et Charles le Simple ont fourni plus d'un trait au Gharlemagne de nos épopées. Mêmes accidents, mêmes déformations dans la geste d'Ogier, et surtout dans celle de Guillaume : Guillaume Tête-d'étoupe et plusieurs autres ont communiqué au Guillaume de nos Chansons certains éléments de leur propre physionomie; etc., etc.
I PART. LIVIl. I.
CIIAI*. XIV.
CH.VP. XIV.
Troisième
évolution de la
Lcifondc :
« On introduit
dans
le récit léi,'endaire
un
certain nombre
de personnaijos
typiques :
le Traître, le Ven-
îTCur, l'Epouse
innocente
et calomniée, etc.»
La Fantaisie pénètre dans nos
adoptés par la Légende. Telle est la inarche nécessaire des choses chez toutes les nations jeunes : l'Histoire ne les charme pas assez, et la Poésie chez elles ne peut longtemps demeurer historique.
Après l'exagération et la déformation du fait historique, voici maintenant un troisième labeur de la Légende.
La Légende considère l'œuvre poétique qu'elle a inspirée, et n'en est pas suffisamment satisfaite. Cette batadle contre les Sarrasins lui semble décidément bien monotone. Alors, et conformément aux immortels procédés de l'esprit humain, elle se met à introduire dans ce drame un peu froid certaines légendes universelles, et surtout certains types que l'on retrouve dans la poésie de tous les peuples. Elle suppose, par exemple, que cette terrible guérie est née d'une insulte qui a été faite à la renie de France, à la femme de Charles. Cette reine, la Légende en fait soudain le type de l'épouse innocente et calomniée. Auprès de cette innocence , elle place un Traître qui cherche à la faire succomber et un Vengeur qui est destiné à remettre un jour tant de vertus en lumière. L'Épouse soupçonnée, le Traître et le Vengeur, voilà trois types véritablement œcuméniques, et cette histoire même de l'innocence persécutée a été chantée par tous les peuples. La Légende n'hésite point à s'en servir une fois de plus : car c'est une radoteuse qui se répète souvent. Et c'est là son troisième travail '.
Le quatrième est des plus simples, et, à vrai dire.
' Dans la Geste du Roi, le type et l'histoire de la Femme innocente et calomniée sont en quelque manière le fond de Dertr, île la Reine Sihille, etc. Le Traître apparaît dans les Enfances Ckarlemagne sous les traits de Heudri et sous ceux de Lenfroi : dans Roland, c'est Ganelon ; dans la Reine Sibille, c'est Macaire. Le Géant qui lutte avec un adversaire mille fois plus faible, c'est encore une histoire universelle, une vieille histoire que nous entendons, une fois de plus, dans Fieivbras, dans l'Entrée en Espagne, etc., etc. Mêmes remarques pour tous les autres cycles.
PASSACK I)K L'HISTOIIÎK A I.A i.i-;(;i:m)i:
ce n'est pas un iravail. On se livre à la Fantaisie et on lui abandonne tout le terrain (jui a été successivement occupé par l'Histoire et par la Léiicnde. A la suite du récit de cette prise de Home par Charlemaiine, nos trouvères se mettent à narrer certaines péripéties qui sont absolument nouvelles et sortent uniquement de leur cerveau. Ils nous raconteront, par exemple, qu'un des chevaliers de Charles, après avoir pris part à cette grande expédition, a été surpris et assassiné par un autre chevalier de son pays, et que le fils de la victime a été adopté par un pauvre vassal ou par un jongleur, lequel élève cet orphelin et lui fait un jour reconquérir le fief paternel. Ce n'est plus là de l'épopée : c'est du roman. Nos poètes cessent ici d'être véritablement populaires, pour devenir uniquement littéraires. Bref, la Fantaisie triomphe de la Légende, de même que la Légende avait triomphé de l'Histoire '.
Il ne reste guère à dire qu'un mot, un seul mot, sur une dernière évolution de la poésie épique. A la fm de tous nos poëmes, la Vertu triomphe toujours. Or, il n'en est pas toujours ainsi dans la réalité historique.
Mais c'est la gloire de l'esprit humain de ne pouvoir supporter le spectacle du Mal victorieux et du Bien vaincu.
Tous nos poètes, ceux qui ont chanté nos cantilènes, ceux qui ont écrit nos chansons de geste, ont donné
' Une partie notable de nos chansons de geste est absolument imaginaire et ne mérite en réalité que le nom de romans. Berte, les Enfances Charlemagne, les Enfances Roland, les Enfances Ogier, Aspremont, Fierahras, le Voijage, Galien, Otinel, une grande partie de VEntrée en Espagne, Gui de Bourgogne, Guidon, les amours de Baudouin et de Sibille dans les Saisnes, Macaire et Iluon de Bordeaux ne sont presque exclusivement que des romans. Jluon même est plus qu'un roman : c'est une féerie. Dans la geste de Guillaume, ce sont encore de véritables romans que les Enfances Garin, Garin de Montglane, les Enfances Guillaume, \c Département, les Enfances Vivieti, etc., etc.; et dans la Bataille Loquifer, nous aboutissons également à la féerie. Il en est de même pour toute la fin de l'histoire d'Ogier : elle ne repose sur aucune donnée, même légendaire, etc., etc.
I l'ART. LIVU. I.
i:HAP. .\iv.
poèmes
et en cliassc
la Léjîcride,
qui
en av.iii chasse
l'Histoire.
Un certain
nombre
(lo nos cliansons
ne sont que des romans.
Tous nos poèmes
se terminent
par le triomplie
du Bien.
l'ART. LIVR. I.
CIIAP. XIV.
tiiialement la victoire à la Vertu, au Courage, à la Loyauté, au Bien \
Cette guerre contre les Lombards, qui était le germe historique, l'humble germe de tous ces récits, on l'a donc transformée tout d'abord en une lutte énoi'me et fatale, en une guerre de races et de religions; puis on a fait entrer dans ce récit exagéré les personnages-types qui sont connus dans tous les pays du monde, le Traître, l'Innocent et le Vengeur, et l'on a prêté à chacun de ces personnages certaines aventures qui se retrouvent également dans la poésie de tous les peuples. Enfm, on a inventé des personnages encore ]^lus imaginaires, auxquels on a prêté des aventures absolument romanesques.
Il ne reste plus qu'à clore un récit où l'Histoire a été petit à petit étouffée par la Légende, et où la Légende elle-même a été peu à peu vaincue par la Fantaisie.
Le dénoûment ne saurait être douteux.
Les Sarrasins sont anéantis, la chrétienté est sauvée, le traître meurt, l'innocence éclate, le vengeur triomphe.
Entre tous les travaux de la Légende, c'est là le plus noble. Et c'est le dernier'.
' Je ne saclie pas qu'il y ait à cette loi très-générale une seule exception dans toute la série de nos chansons de geste.
- Nous allons appliquer au plus ancien de nos poëmes, à la Chanson de Roland, la théorie que nous venons d'exposer : « Dès le lendemain de la catastrophe de Roncevaux, la Légende (celle infatigable travailleuse et qui ne reste jamais les bras croisés) se mit à travailler sur ce fait profondément épique. Elle commença tout d'abord par exagérer les proportions de la défaite. Le souvenir de la grande invasion des Sarrasins en 793 et des deux révoltes des Gascons en 812 et 824 se mêla vaguement, dans la mémoire du peuple, aux souvenirs de Roncevaux et accrut Fimportance du combat, déjà célèbre, où Roland avait succombé. = En second lieu, la Légende établit des rapports de parenté entre Charlemagne et Roland dont elle fil décidément le centre de tout ce récit et le héros de tout ce drame. = Faisant alors un nouvel effort d'imagination, elle supposa que les Français avaient été trahis par un des leurs, et inventa un traître auquel fut un jour attaché le nom de Ganelon. = Ensuite, elle perdit de vue les véritables vainqueurs, qui étaient les Gascons, pour mettre uniquement cette victoire sur le compte des Sarrasins, qui étaient peu à peu devenus les plus grands ennemis du nom clirétien. = Et enfin, ne