‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 49 sur 180 · C.MAP. XV · texte numérisé non relu

C.MAP. XV

RX) LES CHRONIQUES LATINES ET LES CIl.ANSONS DE GESTE :

C'est que ce récit n'existait pas encore. « Eh! nous répond-on, c'est qu'il est du xi'= siècle. » Je ne saurais, sans quelque résistance, admettre une telle conclusion : car voici, dans le corps de la Chronique, deux vers rimes intérieurement, deux vers léonins, qui ne sauraient guère être antérieurs à i060. Je pense connaître, pour les avoir longuement étudiées, les lois de la versification latine rhythmique. Or, j'affirme que de tels vers n'auraient pu être écrits avant la fin du xi° siècle'. Puis, qu'ai-je lu là, au chapitre xviii? N'est-il pas question de « la terre des Portugais»? Portugallorum! Mais le plus ancien document où se trouve ce dernier mot, ce document n'est pas antérieur à i069. Votre Chronique, à cet endroit du moins, ne saurait donc être fort antérieure à 1069. Et vous voyez que nous sommes presque arrivés au xir siècle. Nous respirons.

Il nous est, d'ailleurs, impossihle de rajeunir davantage cette fameuse Chronique de Turpin.

Un jour, en l'an ii65, l'empereur Frédéric Barberoussc fit écrire, sur son prédécesseur Charlemagne, une sorte de compilation hagiographique. Nous possédons encore cet étrange recueil. Or, la Chronique de Turpin en est un des éléments les plus importants. On l'y a insérée brutalement, tout entière -; c'est donc qu'elle

* Voici CCS deux vers: Qui lef/is /wcc.vkmkn Turpino posce jurxMES— Ut pietaie Du suhveniatur Ei. Il faut observer néanmoins que ces deux vers se trouvent AP.fÉs le chapitre du faux Turpin intitulé : De morte Caroli. Or ce cliapitrc, dans certains textes, est le dernier de la Chronique ; mais, dans la plupart des manuscrits, il est suivi du récit de la mort de Turpin.

- « En 1165, l'empereur Frédéric Barberousse, au milieu de sa lutte contre la papauté, soutenant Tantipape Pascal et refusant de reconnaître le pape Alexandre, éprouva le besoin de donner à sa cause la popularité qui lui manquait. Il s'aperçut que l'idéal chrétien de l'Empire était toujours, aux yeux des peuples, la grande figure de Cliarlemagne. Frédéric résolut de donner plus d'éclat à celui dont il continuait si mal la politique, mais dont il voulait conserver et exagérer la puissance; l'antipape canonisi le grand empereur. Pour préparer l'opinion publique, celle des lettrés du moins, à cette canoiiisation irrégulière, on chargea quelques clercs de recueillir et de coucher par écrit les actions et les miracles de Charlemagne. Un de ces travaux nous est resté. L'auteur in-

L\ CHRONIQUE n:: Ti::-.PiN. . i')i

(Hait (In'ii, <mi II()5, ti^ès-accréditre et tirs-C(''l(.'l)rc. Et ' i-^nT. i.tvu. i. c'est ce dont iiuiis persuade, plus clairement encore, une certaine lettredu GeofTroi, prieur du Yigeois, qui, eniiSO, nous montre, aux mains de clercs français, un exemplaire de la fiimeuse Chronique, mais déjà tout efïlicé et ron^é par le temps'. Or, un manuscrit de ce temps-là ne s'usait point aussi rapidement que les livres de nos jours. Ce parchemin, qui était si ravagé en 11 80, devait avoir été écrit quelque cinquante ans plus tôt. et, pour dire le vrai, vers le commencement du xii° siècle. Cependant nous voudrions en être plus sûr.

Et maintenant examinons le livre en lui-même. Lisons-le d'un œil très-attentif; lisons-le, la plume à la main.

Je m'aperçois tout d'abord, que cette Chronique n'est Los cinq pivmiors pas simple. Il y a là deux Chroniques, et ru)n pas une ont 'Ji'l;''!:criis seule. A la fin du chapitre v, ie puis foire, ie fais néces- icmiHeudM sairement une lonuue halte. Là s arrête tres-evidemment , ■■osio on-rc l'œuvre d'un premier historien, et, au commencement i"'-'-

dique nettement le but de son travail : « Quatinus renia ille Cliristi ciiltor Fridericits, Romanoniin imperator vere Aiigiistus, cerlior de mnctitale moriim

et vitœ heatissimi Knrnli Magni ampliun et perfectiiis fjnitdeat Vere ete-'

nim 'iperamus etiin hiijuK c(inoni<atio)iis auctorem a Deo ad id prœelectum. » (Bibl. nat. anc. ms. X. D. 133, f 1 v"). Après un Prologue fort ampoulé vient Pouvrage du panégyriste de Charles, qui est divisé en trois livres. Le troisième livre n'est autre que la Chronique de Turpln. » (Les Epopées françaises, i^ édit., I, pp. 73, 74.)

' « GeolTroi offrit aux religieux de Saint-Martial un exemplaire de celle Clironitpie de Turpin qu'il s'était plu, dit-il, à corriger, à revoir et à a'.'gmcnter. La lettre d'envoi qui accompagnait le don du prieur nous est restée, et c'est un monument d'un prix inestimable : « On nous a TûiT récemme.nt apporté de l'Hcspérie un livre où sont racontés les illustres victoires de l'invincible Charles et les combats du grand comte Roland en Espagne. J'ai fait transcrire cette œuvre avec le plus grand soin, d'autant plus que tous ces faits étaient jusqu'ici inconnus parmi nous et que nous ne les connaissions que par les chants des jongleurs. » Et le bon pi-ieur ajoute que, « comme le texte, par la négligence des copistes, en était altéré et les caractères presque effacés en plusieurs endroits 1», il a comblé ces lacunes. Mais là-dessus il éprouve un scrupule. Il se demande si, par ces additions imprudentes, il n'a pas manqué de respect envers la mémoire de Turpin : « .\ Dieu ne plaise, s'ccrie-t-il avec componction. Je proclame bien haut, tout au contraire, ((ue j'implore le suffrage de ce grand prélat pour obtenir grâce au tribunal du souverain juge. » (l'" édit,, Ij p. 7:^-)

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du chapitre vi, un nouveau chroniqueur prend la parole. Ce n'est plus le même ton, ce ne sont plus les mêmes idées, ce n'est plus le même style.

Si je relis ces cinq premiers chapitres, je me convaincs qu'ils forment un tout parfaitement proportionné et auquel l'unité ne manque pas. Il s'agit d'une expédition de Charles en Espagne ; mais d'une expédition qui a pour unique objet la glorification du saint apôtre Jacques et du pèlerinage de Gompostelle. L'auteur de ces pages modestes et pieuses a lui-même traversé les Pyrénées. Il connaît l'Espagne; il en parle avec compétence. Même il n'est pas étranger aux affaires musulmanes, et ne se livre point là -dessus aux sottes imaginations des ignorants de son temps. Ce n'est pas non plus un imitateur, ni même un lecteur de nos Chansons de geste, et il n'en connaît même pas les plus illustres personnages. Charlemagne est son seul héros, et il on parle en historien plutôt qu'en poète. Mais surtout il ne cherche pas, cet honnête homme, à se faire passer, pour un autre. Il ne parle de Turpiii qu'à la troisième personne, et ne dit pas effrontément y^? quand il met en scène l'archevêque de Reims. C'est un croyant qui n'est [)as sans quelque crédulité; mais ce n'est point un misérable. Au bout de cinq chapitres, il se tait, et croit, en effet, n'avoir plus rien à dire quand il nous a montré Charlemagne comblant de ses bienfaits la terre et le pèlerinage de saint Jacques. Il ne se proposait point un autre but.

Cependant la narration de ce chroniqueur inconnu ne ressemble aucunement à cet autre récit que plusieurs moines de Compostelle écrivirent, vers la fin du xi'^ siècle ou le commencement du xii% et qui est connu sous le nom (ÏHistorla ComposteUana . Les mêmes événements y sont rapportés d'une façon toute différente.

LA Clli'.ONInrK DF. TlItl'lN. 103

Or, celte Ilistoria Compostellana\^iissd. de bonne heure, en Espagne, pour un document véritablement authentique et, disons le mot, officiel. La source d'où il sortait semblait le rendre plusieurs fois digne de respect et de croyance. On n'eût certes pas osé le démentir; mais surtout on n'aurait pas eu l'audace de lui opposer un autre récit, un récit différent ou contradictoire.

Donc, les cinq premiers chapitres de la chronique de Turpin n'ont pu être écrits après VHistoria Compostellana; donc, ils sont antérieurs à la fm du xi" siècle.

Mais les vingt-sept autres chapitres ?

Il est impossible, au premier abord, de se sentir le moindre respect pour l'auteur de cette platitude. Il est trop aisé de voir qu'il parle des Musulmans et de l'Espagne sans les connaître. On parierait à coup sûr qu'il n'a pas quitté la France, et il semble d'ailleurs n*en point parler inexactement. Il s'occupe assez peu de saint Jacques et ne manifeste point de dévotion spéciale pour le saint apôtre ; mais, en revanche, c'est un dévot de saint Denys. Tout en lui décèle le Français ; mais, principalement, tout trahit le faussaire. Son idée fixe, c'est de se faire passer pour le véritable Turpin, et il a l'impertinence de dire je ou moi, comme si c'était l'archevêque de Reims qui écrivait réellement ses propres mémoires. Autour de son Gharlemagne il groupe un grand nombre de héros dont les noms se retrouvent uniquement dans nos Chansons de geste, et non pas dans l'histoire. Vous voyez bien qu'il ne ressemble en rien à l'auteur des cinq premiers chapitres.

A quelle époque, cependant, ce second auteur a-t-il pu se rendre coupable d'un tel faux?

Il parle quelque part de « chanoines réguliers » . Or, il n'y a pas eu de chanoines réguliers avant la fin du xf siècle. Il disserte ailleurs sur la Trinité, de façon à

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lui LKS CllROMOlES LATINES ET LES CHANSONS DE GESTE :

nous laisser voir qu'il connaît les erreurs de Roscelin. Or, CCS erreurs n'ont été condamnées qu'en iOO^i.

Nous voilà donc à peu près persuadés que le faussaire écrivait durant les dernières années du xi", ou, tout au plus, durant les premières du xif siècle.

Mais, d'un autre côté, et d'après ses propres indiscrétions, il est évident que ce pauvre hère était de la ville de Vienne. Il nous montre en effet Turpin se reposant A Vienne des blessures qu'il avait reçues en Espagne. A Vienne ! !

Et plus loin, dans un Supplément qui est évidemment de sa propre main, nous voyons qu'il dit, en parlant des clercs de Vienne : iiiuim ex clericis nostuis. Voilà un )wsiris qui a son éloquence.

Il ne reste plus qu'à nous demander à quelle époque un clerc ou un moine de Vienne a pu être amené à écrire une histoire qui était destinée, malgré tout, à favoriser le pèlerinage de saint Jacques. Ne serait-ce point, par hasard, sous le pontificat de ce célèbre archevêque de Vienne, de ce Gui de Bourgogne qui devait un jour devenir pape sous le nom de Callixte II'? Ce Gui avait

' Il n'y a nucuno raison (radoptcr ici ropinion de Gi-nin et (ratlribuer la Ciironiquc de Turpin au pape Callixte II. Il est vrai que ce pape avait été d'abord archevêque de Vienne; ilcst vrai que son frère Haimond était comte de Galice, Cl qu'avant d'ètr;-. élevé au souverain pontificat, il avait fait lui-même un pèlerinage à Coinpostelle. Même on a pu dire, avec quelque probabilité, que les chapitres M et suivants du faux Turpin ont été écrits par un clerc du diocèse de Vienne, lequel aurait suivi son archevêque en Espagne et aurait voulu le flatter en favorisant, dans sa fausse chronique, le pèlerinage de saint Jacques. C'est ce que nous allons établir tout à rheure, d'après M.Gaston Paris. Mais il ne conviendrait pas d'aller plus loin et de rendre un pape coupable d'un tel faux. Tout d'abord, on ne saurait véritablement rien arguer de ce fait que Callixte a prononcé quatre sermons en l'honneur de saint Jacques de Compostelle. Reste donc une prétendue bulle du même pape où il est question de Turpin, archevêque de Reims, de ses Gestes et de Charlemagne « qui est allé en Espagne pour mettre les infidèles à mort ». Mais cette pièce, à nos yeux, est manifestement fausse et ne présente aucun des caractères diplomatiques qui distinguent les lettres pontificales à cette époque. (Voy. le texte de cette bulle dans les Manuscrits français île la Bibliothèque du Roi, par Paulin Paris, 1836, I, pp. 215, :216;et danslems. 12-i de la Bilil. nat. qui est du xiii^ siècle.) En attendant le jour où nous pourrons consacrer une dissertation spéciale à cette pièce de Callixte II que JalTé n'a point

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