LA CHRONIQUE DE TURPIN
» Ami Roland, je vais retourner en France. — Et, quand je i paiit. Mvn. i.
■' . CHAI'. XVI
serai dans ma ville de Laon, — Des étrangers viendront de plusieurs royaumes — Me demander : Où est le capitaine? — Et je leur répondrai : Il est mort en Espagne. ^ En grande douleur je tiendrai désormais mon royaume : — Il ne sera point de jour que je n'en gémisse et n'en pleure.
» Ami Roland, vaillant homme, belle jeunesse, — Quand je serai à ma chapelle d'Aix, — Des hommes viendront, qui me demanderont de tes nouvelles. — Celles que je leur donnerai seront dures et cruelles : — Il est mort, mon neveu, celui qui m'a conquis tant de terres. — Et voilà que les Saxons vont se révolter contre moi, — Les Hongrois, les Bulgares et tant d'autres peuples, — Les Romains uvec ceux de la Fouille et de la Sicile, — Ceux d'Afrique et de Califerne. — Mes souffrances et mes douleurs augmenteront de jour en jour. — Et qui pourrait ctMiduire mon armée avec une telle puissance, — Quand il est mort, celui qui toujours était à notre tête? — Ah! douce France, te voilà orpheline. — J'ai si grand deuil que j'aimerais ne pas être. » — Et alors il se prend à tirer sa barbe blanche ; — De ses deux mains arrache les cheveux de sa tète. — Cent mille Francs tombent à terre, pâmés.
» Ami Roland, tu as donc perdu la vie ! — Que ton âme ait place en paradis ! — Celui qui t'a tué a déshonoré la France : — J'ai si grand deuil que plus ne voudrais vivre. — Toute ma maison est morte à cause de moi. — Fasse Dieu, le fils de sainte Marie,— -Avant que je vienne à l'entrée des défilés de Sizer, — Que mon âme soit aujourd'hui séparée de mon corps, — Qu'elle aille rejoindre leurs âmes, • — Tandis qu'on enfouira ma chair près de leur chair. » — L'Empereur pleure de ses yeux, il arrache sa barbe : — « Grande est la douleur de Charles », s'écrie le duc Naime
Il est impossible que la seule lecture des deux textes qui préeèdeut ne convaiiKjue pas tons les esprits justes de l'antériorité du poëme français. Dans la légende latine,
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Charles est surtout préoccupé de faire étalage de sa science biblique et de son beau parler. De là cette longue litanie, où Roland est tour à tour comparé à Judas Machabée, à Samson, à Jonathas, àSaûl, à Absalon. Un clerc seul a pu trouver de telles comparaisons. Tous les artifices de la rhétorique sont d'ailleurs employés dans ces quelques lignes. Les heu, les o, les ein% s'y heurtent l'un contre l'autre. Ce n'est pas ainsi que parle la vraie douleur, quand elle parle. Elle ne fait pas l'inventaire de celui qu'elle pleure; elle ne s'écrie pas : « 0 hrachium, ô barba, d spatha, o lorica, o hasta, ô galca! » Voyez le poëme original. Le grand empereur y est homme. Ce Charles qui fait trembler le monde, à peine a-t-il aperçu le corps de son neveu, qu'il descend de cheval, serre Roland entre ses deux bras et se pâme. Oui, il se pâme, et plusieurs fois. Il contemple doucement son neveu. A son immense douleur se mêle un sentiment moins généreux : il se préoccupe des destinées de son empire qui vient de perdre un tel soutien. Ces deux sentiments reviennent sans cesse dans son àme et sur ses lèvres, et rien n'est plus admirablement naturel que ce mélange de regrets et de craintes. Charles ne se contente pas de parler ; il arrache sa barbe blanche et ses cheveux; il sanglote, et toute l'armée sanglote et se pâme avec lui. Et sans cesse le grand empereur se représente son retour en France : « On viendra alors lui demander des nouvelles de Roland ; que répondra-t-il? » Nouveaux pleurs, nouvelles alarmes. Non, je ne connais rien dans Ylliado qui surpasse la beauté de cette oraison funèbre. Notez bien qu'aucun artifice de rhétorique ne déshonore ces magnifiques vers : la seule exclamation qu'on y trouve est celle-ci : « Ami Roland, belle jeunesse. )) Voilà la vraie douleur ! Le faux Turpin n'a pas seulement pensé à la jeunesse de Roland. Est-ce que le
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premier cri d'un père, quand son enfant vient de mourir, n'est pas celui-ci : « Il était si jeune! » Plus nous y pensons, plus nous voyons dans la Chronique l'œuvre d'un rhéteur et dans la Chanson l'œuvre d'un poëte. Or, c'est une règle qui n'a jamais été violée : les rhéteurs viennent après les poètes. Ils ne méritent pas de les devancer, ils ne les devancent jamais. Dans l'ordre du temps, comme dans celui du mérite, la poésie vient avant la rhétorique. Nous nous permettrons encore une observation qui, croyons-nous, n'a pas été faite jusqu'ici. Il est à remarquer que la Chanson de Roland, comme nos plus anciennes chansons, est essentiellement animée de l'esprit germanique, et nous avons dit que l'on pourrait y retrouver presque toutes les lois barbares. La Chronique, ay contraire, a gardé fort peu de cette législation germanique : elle est latine, elle est romaine. Nous en trouvons un exemple frappant dans le récit de la mort de Ganelon. Le faux Turpin rappelle en quelques mots le duel de Pinabel et de Thierry, ainsi que le supplice du traiti*e :
« Sicque, traditione Ganeloiiis declarata, jiissit illum Carolus quatuor equis ferocissimis totius exercitus alligari et super eos quatuor sessores agitantes coutra quatuor plagas cœli. Et sic digna morte discerptus interiit'. »
Ces quelques lignes suffisent au faux Turpin, qui est ici beaucoup plus concis que le poëte. D'où vient? C'est que le poème, en cet endroit, raconte tout au long la mort des trente parents de Ganelon qui s'étaient portés comme sa caution, comme ses otages, comme sesjt>/e^*</^s.' Charles les fait pendre sans pitié. Ici, dans la Chanson, éclate formidablement le principe germain de la solidarité entre tous les membres d'une môme famille. L'auteur
' Cliionique de Turpin, cap. xxvi.
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