C.UXP. XVI
lia LES ClIRONlQUIiS LATLNUS ET LES CHANSONS DE (.ESTE.
de la Chronique était trop peu Germain, il était trop Romain pour comprendre ces choses. Il n'a pas osé les placer sous les yeux de ses lecteurs, et a reculé devant cette législation barbare qu'il ne connaissait pas. Le poëte, lui, n'a pas reculé. Mais, par là môme, nous voyons (ju'il est antérieur et qu'il a vécu à une époque où l'on comprenait encore l'esprit des lois germaines. Cette preuve ne nous semble pas à dédaigner.
Quel a donc été le but littéraire du faux Turpin? Et pourquoi s'est-il ainsi donné la peine de traduire en latin médiocre la magnihque rudesse de nos cantilcnes et de nos premiers poèmes? En réalité, il a voulu fournir une lecture attrayante aux clercs de son temps qui nourrissaient quelque défiance à l'égard des romans. Il a rédigé à leur usage une légende laline qu'il a revêtue à dessein d'un style analogue à celui des Vies de saints, et la langue latine a inunédiatement donné à son livre cette autorité que les chansons de geste ne devaient jamais conquérir au sein de la société cléricale. Il faut bien se mettre devant les yeux l'idée que la société des xi"" et XII*' siècles se faisait de la grande figure de Cliarlemagne. On avait oublié le vrai Charlemagne, et l'on se défiait un peu, dans la région lettrée, de celui que chantaient les jongleurs. Un homme d'esprit eut l'idée de traduire simplement les jongleurs en latin avec de certaines apparences hagiographiques. On ne reconnut plus nos poëmes ainsi déguisés, ou, si on les reconnut, on les prétendit copiés sur la fameuse Chronique. Le succès fut immense. Bientôt l'œuvre du faux Turpin fut traduite. Les éditions s'en multiplièrent. Peu de chefs-d'œuvre ont eu le succès de cette platitude. Celte œuvre apocryphe eut une influence considérable
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sui' iKis ('liaiisdiis (le geste elles-mêmes. Chose singu- '"'c.up.Tv"'' jière ! le Taux Tiirpiii, (|ui avait copié nos poi:Hes, fut bientôt copié par eux. 11 eut cet honneur immérité. Un poëme conservé à la bibliothèque de Saint-Marc à Venise, et dont nous avons jadis publié de longs extraits, V Entrée en Eî^pagne, reproduit, d'après la Chronique deTurpin, tout l'épisode du combat entre Ferragus et Roland. Or, ce poëme, qui n'est qu'une compilation de plusieurs chansons, commence par ces vers : « L'arce- Tesques Turpins, que tant feri d'espée, — Enscrit de sa main l'estorie croniquée ; — N'estoit bien entendue fors que de gent letrée'. » Et, un peu plus loin, nous lisons, non sans quelque stupéfaction, que le bon archevêque apparut au poëte dans un songe, et lui ordonna, par amour pour saint Jacques, de traduire en vers sa chronique. Le poëte, hélas ! n'a que trop obéi.
Ainsi n'exagérons rien. Si la Chronique de Turpin a subi l'influence de nos premiers poëmes, nos poëmes de la seconde époque ont sensiblement subi son influence. Ce sera, si l'on veut, la conclusion de tout ce qui précède'-.
Et cela est si vrai, que le succès de la Chronique de
' L'Entrée en Espagne, niss. fiançais de Venise, n" XXI, f 1 v".
' Tons les (locumenls littéraires du moyen âge, où est racontée la mort de Roland, se divisent en dcnx grands groupes, selon qu'ils suivent notre Chanson ou le Faux Turpin. La Chroni((ue latine se retrouve, plus ou moins arrangée, dans la Clironii|ue du manuscrit de Tournai ("commencement du Xlii" siècle); dans la Clironiijue saintongeaise (commencement du xiii" siècle) ; dans Philippe Mousket (xiii" siècle ; mais avec certains autres éléments empruntés à notre vieux poëme et à ses Remaniements); dans les Chroniques de Saint-Denis; dans le Roland anglais du xiil" siècle; dans deux fragments néerlandais puhliés par M. lîormans ^xiii'-xiv' siècles); dans le Charlemagne de Girart d'Amiens (xvr siècle) ; dans la compilation allemande qui est connue sous le nom de Karl Meinet (Xiv* siècle; mais seulement en ce qui concerne les commencements de l'expédition d'Espagne); dans le Cliarleniagne et Anst'is, en prose (lîihl. de l'Arsenal, D. L. F. 2i-i, xv° siècle); dans la donquesle du grant Charlemagne des Espagnes, qui est un remaniement du Fierahras (xV siècle; ; dans les Guerin de Montglave incunables; dans les Chroniques de France de Guillaume Crétin (lîibl. nat. fr. 28-20, xvi' siècle) ; dans la Chronique du ms. 5003 (l'original est pcut-èlrc du xiV siècle, et le ms. est du xvi"); dans la première partie des Conquesles de Charlemagne, de David Auhert (1458), etc.
"'cHlp.''r'N^: '■ Turpin s'étendit à toutes les chroniques, sincères ou " apocryphes, (( parce qu'elles étaient en latin )). On alla, plus d'une fois, jusqu'à supposer l'existence de ces chroniques pour se donner le plaisir délicat de les citer. Au xiif siècle, à l'époque des premiers remaniements de nos Chansons de geste, il fut de bon ton d'annoncer, au début de chaque poëme, qu'on avait trouvé la matière de ce poëme dans quelque vieux manuscrit latin, dans quelque vieille Chronique d'abbaye, surtout dans les manuscrits et dans les chroniques de Saint- Denis. On se donnait par là un beau vernis de véracité historique. Plus les trouvères ajoutaient aux chansons primitives d'affabulations ridicules, plus ils s'écriaient : « Nous avons trouvé tout cela dans un vieux livre. » Nous pourrions citer vingt exemples de ces singuliers avertissements ', et il en est qui remontent au xii' siècle.
Fist la uns moine» de Saint-Denis en France...
Si nos en ait les vers renovele's
Qui ot el rôle plus de cent ans esteis...
{Enfances Guillaume.) A Saint-Denis en France, là où biau moustier a, En fu iirinso l'estore f 'on vos recordera : De latin en rouiau un; clerc la translata Pour recorder au peuple qui oir la vora...
{Jehan de Lansnn.) L'estoire en fu Irove'e el mostier Saint-Fagon...
{Helias.) A Saint-Denise à la maistre-abaïe, Dedanz. I. livre de grani ancesserie Trueve on escrit...
{Girars de Viane.) A l'issue d'avril, un temps dous et joli, Que herbelcttes poignent et pré sont raverdi, A Paris la cité esioie un venredi :
Pour ce qu'il est divenres, en mon cuer m'assenti Qu'à Saint Denis iroie por prier Dieu merci. A un moine cortois qu'on nommoit Savari M'acointai telement (Damedieu en graci)
Que le livre as histoires me montra
{Berte as grans pies.) Il est escrit es livres de l'anciiene geste Et el grant apolice à Ais à le Capele. {.Mainet.) L'estoire en est au mostier Saint Denis.
{Moniayc Guillau7ne.) ... Hom la fist de l'ancienne vie ; Hues ot nom, si la niist en un livre Et seela el moustier Saint Denise, Là où les gestes de France sont escriptes.
{Mort d'Mmeri de Narhonne.)
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I PAlîT. MVK. I.
CIIAl' \VI.
Certains érudits ont pris à la lettre ces paroles de nos anciens poètes, et n'y ont pas vu un mensonge, un artifice littéraire. Ils ont cru qu'en effet, les trouvères avaient demandé la permission d'entrer dans les bibliothèques d'abbayes, et que là ils avaient réellement trouvé, soit dans une chronique latine, soit dans un vieux manuscrit de jongleurs, le sujet et le canevas de tout leur poëme.
En ce qui concerne les vieux manuscrits de jongleurs, la chose n'aurait pas été impossible, et nous serions prêts à l'accorder, si nous avions, en faveur de cette hypothèse, une preuve plus certaine que l'aveu de nos poètes. Ces poètes sont si menteurs!
Mais nous nous refusons à croire que nos premiers romans soient issus d'une chronique latine. Nous nous refusons surtout à voir dans ces chroniques, aux xf et xii*^ siècles, une sorte de trait d'union entre les Cantilènes et les Chansons de geste. La Chronique de Turpin et la plupart des légendes analogues sont l'œuvre de quelque rhéteur de couvent, copiant sans intelligence et sans vie nos premières épopées nationales. Nous croyons l'avoir suffisamment prouvé par l'œuvre du faux Turpin. Abîino cUsce omnes.
Ces épopées sont une œuvre éminemment laïque, sécu- conclusion Hère, antithéolodque. Elles portent à l'oiwine tous les '^X•.'lo:''''
' ' 1 . \ ^ .< Nos Chansons
caractères de la poésie populaire et, à toutes les époques ''"^ ^'' «'e
de leur histoire, semblent avant tout guerrières. La , ,.;'•'" Poésie épique du moyen âge est chrétienne; elle n'est
point théologique. Elle sait son catéchisme, si je puis loJTaMiiïoncs
parler ainsi; mais c'est tout, et, quand elle le commente, lan.^-no v!,ig;.i>o.
c est avec une piete toute militaire. Si quelque peintre ii^<ns i.-s
, . ■ ^ il k'-on.los latines.
était chargé de la représenter, c'est l'armure du che- t:ii.',"* .
c i- ' sont niililaiiT'S,
valier, et non pas la robe du prêtre, qu'il devrait jeter ,',',■;.;',!,, „ autour de ce robuste corps. Il ne faudrait pas mettre
Iralilions ilc nos
doux picniicivs races
'""chIp"'?.'' ^"^ li^'i'*? entre ses mains rigoureuses; mais une épée, ~ une grande et terrible Durandal. Il faudrait la montrer, non pas assise devant un parclieniin, mais à cheval sur un coursier tel que Bavard ou Yeillantif. Il ne lui faudrait pas donner Tair calme et recueilli d'un moine ; mais l'allure d'un soldat, mais l'apparence de Roland tendant à Dieu son gant droit, serrant son épée contre son cœur, et s'écriant: « 0 ma Durandal, plutôt mourir que de te laisser aux païens '. » Lisez Roland, les Lorrains ou Aliscans; lisez Raotd de Cambrai, Ofjier le Danois ou Amis et Amiles, et vous constaterez aisément la justesse de notre dire. Nous emploierons, d'ailleurs, toute une partie de cet ouvrage à la démontrer. Encore un coup, tous nos héros sont chrétiens : ils prient, ils battent leur coulpe, ils sont animés du souffle des croisades. Mais ce sont des soldats qui prient en soldats et qui parlent en soldats.
A l'époque où la plupart de nos poëmes ont été chantés, on a composé également des livres de théologie. Or, nous les avons, ces livres, et nous possédons notamment des Recueils de prières depuis le ix' jusqu'au XY*" siècle. Eh bien! rapprochez ces œuvres de nos romans, rapprochez-les même de Dante, et vous verrez de quel côté est la théologie. Tousserez étonnés, stupéfaits de la distance qui sépare de Dante saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin : car voilà les véritables auteurs de l'encyclopédie théologique, et non pas le poëte de la Divine Comédie, qui, en théologie, n'a eu parfois que des bégayements ou des subtilités. Mais, en ce qui concerne nos épopées, la distance est infiniment plus considérable. On a quelque peine à s'imaginer qu'au moment où retentirent nos premières
' Chanson de Roland, v. 2;Wfi.
chaiisous de geste, qu'à ce moment même vivaient et écrivaient le grand saint Anselme, et, un peu jilus laid, saint Bernard et Hugues de Saint-Victor, véritables créants, dont l'influence a été si profonde sur toute l'École. Et maintenant, une fois déplus, comparez les admirables conceptions de l'auteur du Prosloglum, l'éloquence savante et fougueuse du prédicateur de la seconde croisade, la science universelle et le mysticisme sublime du plus grand des Yictorins ; comparez-les, si vous l'osez, avec le christianisme rude, ignorant et un peu sauvage de nos épopées nationales. Non, non : il n'y a rien de clérical dans la composition de nos poèmes. Tout y est laïque et militaire '.
La véritable origine de nos Chansons de geste^n'est point là.
C'est dans les cantilènes en langue vulgaire, c'est dans les traditions orales de nos deux premières races qu'il la faut aller chercher.
Poèmes populaires, nos romans sont sortis de récits et de chants populaires.