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CHAPITRE XVII

I PAUT. Livn. I.

(;il\p. XVII,

La formation de cycles épiques n'est pas un fait g.,^;,;,'',;;,',;", .^.

particulier à notre littérature nationale. On peut dire et'l'ie^oî'.m-s

faisant cercle

. . autour d'un luTOS

' « Le clergé resta tout à fait étranger à la conversion de nos traditions en ou d'un S.i'm

poëmes et se borna à la faire servir, le cas échéant, à ses intérêts. » (P. Meyer,- considérublu. Recherclies sur l'Epopée {rançaise, l. 1., p. 38.)

1 PAiiT. i,i\n. I.

• ■.IIAI'. XMI.

que presque jamais il n'y a eu d'épopée sans cycles.

S'il n'y avait, chez un peuple primitif, qu'une famille ou un événement de nature épique, c'est-à-dire ayant laissé de très-profonds souvenirs semi-historiques, semilégendaires, dans la jeune mémoire de ce peuple, l'épopée ne se diviserait point en plusieurs cycles. Mais un tel cas ne se présente presque jamais.

Qu'est-ce donc qu'un cycle? Le mot, quoique moderne, est des plus heureux.

Un cycle, c'est un groupe de poètes et de poëmes faisant cercle autour d'un événement, d'un héros ou d'une famille considérables.

Et il y a autant de ces cercles qu'il y a, dans un pays, de héros, d'événements ou de familles épiques. Les poètes sont libres d'ailleurs de choisir leur cercle, de s'attacher à telle ou telle famille , d'aller grossir tel ou tel groupe.

Au centre de chaque cercle se tient l'événement ou le héros. Tous les poètes se penchent et s'empressent autour de lui ; tous les yeux sont cloués sur lui ; toutes les voix le chantent. Chez les Grecs, j'aperçois plusieurs de ces groupes. J'en vois un autour de cette grande lutte de la Grèce et de l'Asie, autour de la guerre de Troie. J'en découvre un autre autour d'Œdipe; un autre autour d'Ulysse; un autre encore, peut-être (mais dramatique, littéraire et savant), autour de ce grand type de l'humanité, de ce Prométhée qu'on enchaîne et qu'un Dieu délivrera. Et je ne parle pas du cycle national de la résistance aux Perses, qui fut pour la Grèce ce que nos croisades furent pour la chrétienté du moyen âge.

Ne cherchons pas d'autres comparaisons*, et trans-

' Le même accident poétique a été scientifiquement constaté en Allemagne, et, à Forigiiie de la poésie allemande, il s'est également produit un certain nombre de cycles- Un des derniers historiens de l'épopée germanique, M. Bos-

PAtlT. I.IVU. t.

OIIAI'. Wll.

portons-nous dans noire Fiance an moment ou nos premiers poëmes s'y formèrent, et môme anparavant. Car il est certain (jiie la création de nos cycles épiques remonte à répofpie des cantilènes et est antérieure à nos épopées elles-mêmes.

Dès cette époque nous voyons plusieurs cercles de poètes et de poëmes se former autour de plusieurs événements, autour de plusieurs héros qui sont centres. En d'autres termes, nous assistons à la formation de plusieurs cycles.

Mêlons-nous à tout ce mouvement ; approchons-nous tour à tour de chacun de ces groupes. Regardons, pour ainsi parler, regardons par-dessus l'épaule de tant de poètes, et essayons de découvrir quel est l'événement ou le héros central autour duquel ils s'empressent.

Tout d'abord, voici trois groupes plus considérables, Los trois

, 4 -i* 1 1 principaux cycles

plus nombreux que tous les autres. Au milieu de chacun ae la France

^ '■ sont ceux <pii ont

d'eux, ie découvre de cfrandes et lumineuses fmures que pourccntre

' J C> o 1^ Cli.irleuiai;ii\

je ne tarde pas à reconnaître. Au centre du premier .l';;;',';;""" groupe, se tient Gharlemagne ; au centre du second, m.' Moiuauili.. Guillaume d'Orange ; au centre du troisième, Renaud de Montauban et ses frères'.

Que ces trois cycles soient les plus importants de toute notre poésie épique, c'est ce que les poètes du moyen âge ont eux-mêmes constaté de la façon la plus claire. Qui ne connaît aujourd'hui le texte célèbre de Girars de Viane ?

sert, « laissant de côté le cycle loiiibrtrd et réunissant celui des Franks et des Burgundes, distingue quatre légendes principales dans la poésie héroïque allemande : la légende de Théodoric, la légende d'Attila ; celle de Sifrit, et ce qu'il appelle, d'une expression heureuse, les légendes de la mer. « (iorel. Renie critique, 1872, I, 36'2, article sur la Littérature allemande et les origines de l'Epopée germanique, par M. A. Bossert.; Dans son livre sur la Russie épique (1876), M. Ranibaud étudie tour à tour le « cycle des héros primitifs », le cycle de Vladimir, le cycle de « Novgorod la Grande », etc. 11 en est de même chez tous les peuples.

' Ou, suivant d'autres, Ogier le Danois.

P\P,T I.IVR I

l"^i FORMATION DES CYCLES ÉPIQUES.

N'ot ke .III. gestes en France la garnie : Dou roi de France est la plus seignorie Et de richesce et de chevallei-ie.

Et l'autre après (bien est diois que je die), Est de Doon à la barbe floric, Cel de 3Iaiance qui tant ot baronie.

En son lio:naige ol gens fiere et hardie. De tote France eûsent seignorie,..

Se il ne fuissent plain de tel félonie. De cel iignaige oii tant ot de boidie Fut Guenelons qui, per sa tricherie, En grant dolor mist France la garnie, |(Juant en Espaigne fist la grant félonie]. Don furent mort, entre gent paenime, l-i .XII. per de France.

Cii aveiz dire en mainte chanson Ke de la ge[s]le ke fut de Guenelon Furent entrait maint chevalier bairon. Fier et hardi et de moult grant renom : Tuit seignor fuxent de France le reon S'en elz n'eiist orgoil ne traison...

De cel Iignaige ke ne llst se mal non Est la seconde geste.

La tierce geste, ke moult fist à proisier, Fu de Garin de Montglaine le fier.

De son Iignaige puis-je bien tesmoignier Que il n'i ot ne coart ne lainnier Ne traïlor ne fellon losangler '

Donc, les ti'ois Gestes, d'après le poëte, sont celles du Roi, c'est-à-dire de Chafles ; — de Doon de Maïence, dont sont descendus Renaud de Montauban et ses frères ; — de Garin de ^îontglane enfin, à la famille duquel appartiendra le célèbre vaincu d'Aliscans, Guillaume.

La même division se retrouve au commencemeiil de la chanson de Doon de Ma'ience :

Girars de Vinne, Bihlioth. nal. fr. 1448, f° 1 r°, col. 1 ci -2.

Bien sceivent li plusor (n'en sus pas en doulanche) Qu'il n'éul que trois gestes u reaunie de France. Si fil la premeniine de Pépin et de l'ange ; L autre après de Garin de Montglane la franche, Et la tierche si fn de Doon de Maience'.

PAIIT. Livn. I.

r.iiAp. XVII.

Mais remarquez qu'au moment où éci'ivaient ces deux poètes, l'esprit })rimitif et les allures de notre antique épopée s'étaient déjà bien modifiés. On avait déjà pratiqué ce procédé, cet étrange pi^océdé cyclique sur lequel nous aurons lieu de revenir: on avait déjà consacré de nouveaux poëmes au père, puis au grandpère, puis à l'aïeul de chaque héros primitivement épique. C'est ainsi qu'aux x'' et xf siècles, Garin de Montglane et Doon de Mayence, qui ont défi^nitivement donné leurs noms à deux de nos cycles, étaient peu connus, étaient peu chantés. Et nous affirmons que Guillaume au court nez a été le véritable centi^e, le centre premier de la geste de Garin ; nous affirmons que les fils Aymon ont été le véritable centime, le centre premier de la geste de Doon de Mayence.

Pour tout le reste, nous demeurons paifaitement d'accord avec l'auteur de (Urars de Viane et avec celui de Doon de Mai en ce.

Attachons quelques instants nos yeux sur les trois héros qui, suivant nous, sont les véritables centres de nos trois gestes : Charlemagne, Renaud, Guillaume.

Ces héros sont essentiellement épiques.

' Doon de Mnience (vers 3-7).= Dans un autre passaj^c du même poëinc, on raconte les prodiges qui signalèrent la naissance des trois clieCs de nos grandes gestes, de Charlemagne, de Garin et de Doon (v. 6871) otss., 5372 et ss.. Epopées frauraisrs, 1" édit., III, 91j.= Cf. .l/o/'< d'Autien de Nnrbonne, Bibl. nat. (v., 2-l3Gy, {'^ '23 v», et 24 r" (sur les deux premières gestes) ; Aimeri de Narboiine, IJ.N.fr. 1448, f°fi7 (sur la généalo,i,'ic de la seule geste de Garin), etc., etc. = Sur la « geste des traîtres » et les efTurls des trouvères pour la constituer, voy. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 77.

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