‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 58 sur 180 · I PART. LIVR. I CHAP. XV · texte numérisé non relu

I PART. LIVR. I CHAP. XV

Ils sont épiques, parce qu'ils sont malheureux ; ils ' sont épiques, parce qu'ils sont saints.

Rien n'est plus épique que le malheur. En étudiant les épopées de tous les peuples, on découvre qu'elles ont toujours célébré des malheurs et des malheureux.

La sainteté est épique, elle aussi, parce qu'elle n'est jamais vulgaire. Chose digne de remarque et sur laquelle nous avons déjà fixé l'attention de nos lecteurs : les trois héros qui sont le centre de nos cycles ont tous les trois reçu dans l'Église les honneurs d'un certain culte. Saint Charlemagne, saint Guillaume de Gellone, saint Renaud! Je ne sache point qu'on ait encore insisté sur ce point.

De plus, ils sont malheureux. Deux défaites, deux Waterloo de la France sont le point définitivement central de nos deux premiers cycles : Ronce vaux, Aliscans. Quant à Renaud, il n'est célèbre que par ses douleurs, sa misère, son exil.

Voilà donc nos poètes qui se pressent autour de ces trois héros, de ces trois douleurs épiques; voilà déjà trois cycles nettement formés. Ils ne doivent pas être, ils ne seront pas les seuls. Dans nos différentes provinces, d'autres groupes se forment autour de certains héros et de certains événements provinciaux.

En mémo temps Et vollà uu ccrtaln nombre de petits cycles qu'on ne grands cjcios, pcut raisounablcment rattacher à aucun des précédents.

se forment it -i' ' i' i i t-< i i' • t • i

les cycles Voila, a 1 cst de la rrance, dans 1 ancienne Austrasie, le

provinciaux

'"X oTran"*' cycle sanglant et sauvage des Lorrains qu'on pourrait

"^^ dAubri"""' appeler le cycle féodal par excellence, le cycle de la haine

'^?e°RS'ul'' et de la guerre privée. Voilà le cycle de Raoul de Cam-

dc Cambrai, etc. j^^^^- ^^^^^ j^^ Vcrmaudols. Voilà^lcs cycles d'Aubri le

Rouimiiffiion, de Girart de Roussillon, d'Élie de Saint- Gilles, d'Amis et Amile et de Reuves d'Hanstonne.

Un peu plus tard, et par l'effet d'une sorte de maladie, que nous pouvons dès à présent appeler monomanie

FORMATION DES CYCLES ÉI>IQUES.

cyclique ', les trouvères se donneront beaucoup de peine pour rattacher toutes ces petites gestes aux trois grands cycles : il y aura un mouvement immodéré de centralisation. C'est alors que l'on créera des parentés inattendues entre les héros des grandes et ceux des petites gestes. Les trouvères diront à Élie de Saint-Gilles : « Vous avez épousé Avisse, fille de Louis le Pieux. Entrez dans la geste du roi. y> Ils diront aux Lorrains: « Il vous faut entrer dans une geste quelconque » , et à cet effet ils imagineront de marier le dernier des Lorrains, Gerbier, aveclafdled'Aimeride Narbonne. Force fut aux Lorrains d'entrer dans le cycle de Garinde Montglane. Rien n'embarrasse nos trouvères : tel héros ne rentre pas dans telle geste, vite, vite, un mariage pour unir ces deux familles imaginaires. C'est ainsi qu'Amiles épouse Belissent, fille de Charlemagne, et Raoul de Cambrai Aléis, autre sœur de Louis le Pieux. Mais la critique moderne s'est permis, non sans raison, de ne point tenir compte de ces mariages trop facilement conclus, et de laisser aux petites gestes leur vie propre et leur indépendance. Ainsi ferons-nous, quand nous raconterons la légende de toutes ces familles épiques.

Nous venons de signaler la naissance de trois grands cycles, et de sept ou huit cycles secondaires. Nous n'avons pas tout dit. Un de ses plus beaux fleurons manque encore à la couronne déjà si riche de nos épopées nationales.

Le cycle de la croisade fut notre dernier cycle. Il ne se forma pas, comme la plupart des précédents, à l'époque des cantilènes ; mais seulement pendant la période sui-

(:h\p. xvir.

Le dernier

(lo nos

cycles L'pii,iii;s

est celui de la croisailu.

' Cette monomanic cyclique, comme nous le verrons, eut deux résultats désastreux. Elle donna lieu, tout d'abord, à de ridicules généalogies; et, cri second lieu, il arriva que les trouvères ne surent pas se mettre d'accord sur ces généalogies fabuleuses. Autant de poiimcs, autant de généalogies différentes. Nul n"a mieux su mettre ce fait en lumière que M. D'Héricault, dans son Essai sur VÊpopée française (p. 45 et ss.).

CIIAP. XVII.

vante. En d'autres termes, les poëmes sur la croisade ne revêtent pas la forme lyrique de la cantilène, mais seulement la forme épique de la chanson de geste.

On peut étudier ces derniers poëmes en eux-mêmes, mais on doit étudier aussi rinfluence considérable qu'ils exercèrent sur toutes nos autres épopées. Les faits relatifs aux croisades remplissent à peine cinq ou six poëmes ; l'esprit des croisades anime toutes nos chansons de geste et soulève la poitrine de tous nos poètes.

Jamais d'ailleurs, jamais héros et événements ne furent aussi prodigieusement épiques que ceux de la première croisade. Combien pâlit la guerre de Troie devant la guerre de Jérusalem ! Qu'est-ce que ces petites bandes de guerriers grecs vengeant une querelle vulgaire autour d'une ville sans souvenirs, si on les compare à ces multitudes de rOccident s'abat tant, terribles, autour de la ville sainte pour venger les droits de Dieu?

Si la sainteté est épique, quels saints personnages que Pierre l'Ermite et Godefroi de Bouillon, le grand Godefroi ! Et si le malheur est épique, quel malheur est comparable à cet horrible blanchissement des plaines de l'Asie sous les ossements des croisés?

Et à peine cette grande expédition sera-t-elle finie, à peine Godefroi sera-t-il mort, que les temps épiques finiront. Les temps historiques commenceront avec le siècle de Philippe-Auguste. Saint Louis est trop un grand homme pour être un héros ; il est trop dans la lumière de l'histoire pour pouvoir être placé dans le demi -jour de l'épopée. Un siècle plus tôt, il eût été épique: il ne l'est pas. Mais la prise de Jérusalem clôt bien cette série de siècles que chanteront nos épopées. Quel peuple, soit ancien, soit moderne, pourrait nous montrer, au commencement et à la fin de ses temps épi(|ues, deux héros, deux géants, tels que Gharlemagne et Godefroi?

ÉI'Ol'ÉE rHA?<(;.VlSE ET ÉI'OI'ÉE l'ROVENn.VLE.

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