CHAPITRE XVllI
IL Y A UNE ÉPOPÉE FRANÇAISE; IL n'y A POINT
d'Épopée provençale
CHAP. XVIK.
Nous savons maintenant quelle est l'origine de notre Épopée. Et voici que nous venons, pour ainsi parler, d'assister à sa formation, année par année, jour par jour.^
L'Épopée française est sortie de ces traditions orales qui, depuis l'époque mérovingienne, ont été répandues parmi nos pères ; elle est également sortie de ces cantilènes, de ces chants narratifs et rapides où ces traditions ont souvent trouvé leur expression populaire.
La plupart de nos Chansons de geste ont été précédées de ces cantilènes. La plupart de nos épiques se sont inspirés de ces complaintes religieuses, de ces rondes nationales, de ces chants qui étaient véritablement chantés ou dansés par tout un peuple.
Ils ne les ont pas copiés; ils ne les ont point soudés l'un à l'autre. Ils s'en sont inspirés, disons-nous. Ce mot résume notre pensée.
De là nos premières épopées, qui ont sans doute paru vers la fin du x° siècle.
Mais ces poëmes, où sont-ils nés? Dans ([uelle province? sous quel soleil? Est-ce au midi, est-ce au noid de la France?
C'est entre le nord cL le midi de la France ; c'est entre la langue d'oïl et la langue d'oc que s'engage en effet le
État actuel
do la quoslioii
de l'Épopée
méridionale.
CHAP. xvin.
débat : « Il y a eu une épopée provençale », dit un groupe d'érudits. « Je le nie absolument d, répond un autre groupe ^
Personne ne conteste, personne ne saurait contester les titres éclatants que l'on peut trop aisément alléguer en faveur de l'origine française de notre Épopée. Mais toute une école prétend que l'on peut constater simultanément, dans les deux contrées, le développement spontané d'une poésie épique nationale. « C'est ce que je nie encore, répond l'école adverse. Et je vous mets en demeure de fournir vos preuves en faveur du Midi. Parlez. »
Or, une telle question, aussi nettement posée, est bien faite pour embarrasser les partisans de la langue d'oc.
* L'existence de rÉpopée provençale avait été jadis affirmée par Raynouard et Fauriel; mais la même thèse a été reprise tout nouvellement par M. Gaston Paris {Histoire poétique de Charlemagne, pp. 69 et 79-91), et combattue par M. Paul Meyer {Recherches sur l'Epopée française, Bibliothèque de VEcole des C/trtr<es, I867,pp.42et ss.). C'est à ces deux derniers travaux que se rapportent toutes nos citations. Voici, d'ailleurs, le résumé que M. Gaston Paris lui-même a voulu donner de tout son système : «■ Dans les deux contrées (au nord et au midi de la France) il y a eu, simultanément, un développement spontané d'une poésie épique nationale. Une fois formées, les deux Épopées, qui avaient en commun le sujet, les héros et Pinspiration, se sont fait de nombreux emprunts; mais l'Épopée du Nord, plus riche, plus variée, plus populaire, a eu en outre, sur sa rivale, le grand avantage de se mieux conserver et de nous léguer des monuments infiniment plus nombreux. » (L. /., p. 69.) M. Paul Meyer a répondu très-nettement, comme nous allons le voir, à chacun des arguments de M. Gaston Paris. Il a montré qu'en mettant à part Giratz de Rossilho, il ne nous restait aucun monument de PÉpopée provençale, et qu'on ne peut expliquer cette disparition ni par la négligence des Méridionaux, ni par les violences des gens du Nord. Bref, il a pu conclure en ces termes que nous adoptons volontiers, comme Pexpression de notre propre sentiment : « L'hypothèse d'une épopée provençale n'est pas nécessaire. Toute la question se réduit à savoir si les guerres soutenues dans le Midi contre les Sarrasins étaient pour les Français un événement aussi national que pour les Provençaux. Et Pou n'en saurait douter. » {L. 1., p. 49.) Nous avons dû nous-même traiter la question avec de longs développements, dans le tome III de nos Epopées françaises {l" édition, 1868, pp. 8-18). Notre conclusion d'alors est encore celle d'aujourd'hui : « Le midi de la France a eu Pesprit épique ; il a été longtemps traversé par certaines traditions qui lui étalent propres, par certaines autres qui lui étaient communes avec le nord. Mais ces légendes n'ont pas aboiti, dans la langue d'oc, a UNE véritable épopée, et le cycle de Guillaume, en particulier, a une origine toute française. )) (L. / , p. 18.) Nous renvoyons le lecteur à notre dissertation de 1868, pour tous les détails qui n'ont pu trouver place en ce tableau d'ensemble.