IL NY A POINT D'ÉPOPÉE PROVENÇALE
Un fait domine toute la discussion, un fait irrécusable, un fait brutal. C'est que, si Ton excepte Giratz de Rossilho, aucun poëme épique véritablement méridional n'est parvenu jusqu'à nous. Voilà qui donne à réfléchir.
« Mais n'avons-nous pas un Fierabras provençal? » Cet argument ne saurait guère aujourd'hui être pris au sérieux que par un débutant : et encore faudrait- il le supposer bien jeune. Il n'est plus permis de citer ce poëme à l'honneur du Midi, et c'est, comme nous l'avons dit ailleurs, une prétention dont on a fait bonne justice. Il est démontré que cette chanson de gestéT est d'origine française, et que son misérable auteur s'est contenté, par un plagiat trop commun à cette époque, de traduire en langue d'oc le texte original vers par vers. Même le mot « plagiat » ne serait pas ici le mot juste. Comme l'a dit M. Paul Meyer, « les jongleurs qui chantaient nos chansons de geste françaises dans les provinces du Midi, leur faisaient subir une sorte de traduction imparfaite, du genre de celle que nous possédons pour le Fierabras *. » Quoi qu'il en soit, le plagiaire ou le traducteur s'est trahi à plus d'une reprise. Quand il a eu affaire à des couplets français dont la rime était en er ou en ier, il s'est efforcé de les ramener à des tirades provençales en ar. Ce procédé naïf lui a quelquefois réussi, et il a pu tradune les mots français jugier, aombrer, escoiiter, loer, par jutgar, azombrar, escoutar et lauzar. Mais quand il s'est vu aux prises avec des mots français tels que cavalier, molJier, aversier, dreykirier, mestier, Richier et Olivier, l'infortuné jongleur s'est trouvé dans un grand embarras. Il ne pouvait introduire dans son poëme des barbarismes tels que
* Recherches sur l'Épopée française, Bibliothèque de l'École des Chartes, 1867, p. 45.
CHAP. XVIII
Aucune chanson
de geste
provençale
n'est parvenue
jusqu'à nous,
132 IL Y A UNE ËÏ>OPÉE FRANÇAISE ;
'cHAp'. xvni'/' cavalar, molhar, dreytur(n\ aversar, etc. Qu'a-t-il fait? Il s'est héroïquement décidé à laisser les mots français eux-mêmes, ces mots qu'il ne pouvait traduire. De là, dans le Fierabras, des couplets qui commencent par des rimes en ar et se terminent par des rimes en cr. On ne saurait, comme vous le voyez, dénoncer plus naïvement une traduction ou un plagiat. Bref, Fierai/ras est hors de cause'.
Mais voici que, tout récemment, on a découvert un autre poëme en langue d'oc. Il y a environ trois ans, on m'apporta certain manuscrit sur papier, qui était d'assez pauvre mine. Il paraissait, à première vue, appartenir au second tiers du xiV siècle ; mais les possesseurs , du reste, ignoraient absolument ce qu'il pouvait renfermer. Tout ce qu'ils savaient, c'est qu'il n'était pas écrit en français. Je me pris alors à le regarder attentivement, et je m'aperçus qu'il renfermait deux trésors : un Mystère
' Pour donner une idée de la manière dont le traducteur provençal a calqué l'auteur français, nous allons placer sous les yeux de nos lecteurs un même couplet, d'abord en français, puis en provençal :
Seignor, or escoutés, si vos plaist, et oiez Clianson de vraie estoire : jamais meillor n'orrez, Que ce n'est pas mençoigne, ains est fine vertes. A tesmoins en puis traire evesques et abés, Clers, moines et provoires et les Sains honorés. A Saint-Denis en France fu li rôles trovés, Et en orrés le voir, sien pais m'escoulés, Ainsi corn Kalleraaines qui tant fu redotés, Fu premiers en Espaigne travailliés et penés, Et conquist la corone dont Diex fu coronés, Et le digne suaire dont fu envolepés.
Et les saintisraes clous et le signe lionoré. A Saint-Denis en fu li trésors aporlés, Et oies la raison ensi com est verlés... *
Senhor, ar escoutatz, si vos platz, et auiatz
Canso de ver' ystoi ia : millior non auziratz :
Que non es ges mensonja, ans es fina vertatz.
Testimonisen trac avesques et abatz,
Clergues, nioynes e peslres c los Sans honoratz.
A San Denis e Fransa fo lo rolle Irobatz,
Et auzirelz lo ver si m'escoutatz en patz,
Ayssi cum Karles-mayncs que tant fo redupfalz
Fo premiers en Espanba trebalhatz e penatz
E conquis la corona don Dieus fon coronatz
E lo digne suzari don fo envolopatz
E los santés clavels els signes honoratz.
A Sant Denis en fo lo trezaurs aportalz
Et auiatz la razo avssi cum es vertatz...
IL N'Y A IMtlNT IVÉI>OPKl<: PROVENÇALE. 133
de la passion et une chanson de geste, l'un et l'autre 'cliYp xv";' en provençal. Or, cette Passion, brève et substanlielle, est peut-être la plus ancienne qui nous soit restée en langue vulgaire. Quant à la chanson de geste, elle est vraiment intéressante à plus d'un titre. C'est une suite de Bciives (Vllanstonnc, de cette chanson française qui a été si profondément populaire durant tout le moyen âge. Le titre dit la chose en termes clairs, et nous voyons que nous avons afïïiire au Roman de Betonnet, fils de Beuvcs d'Hanstonnc, eu' de Daiirel le jongleur. Nous raconterons plus tard cette histoire, qui n'a d'ailleurs rien de très-original et a été calquée sur plusieurs autres romans. Nous dirons comment Beuves fut tué à la chasse par un traître du nom de Gui' ; comment sa femme Ermengart fat forcée d'épouser le meurtrier, encore tout couvert du sang de sa victime-; comment le pauvre petit Betonnet, fils de Beuves, fut sauvé par le jongleur Daurel ^, qui l'emmena chez les Sarrasins, à Babylone ^; comment l'enfant y révéla bientôt la noblesse de sa race et s'y fit reconnaître pour le fils de son père ^ ; comment il reconquit son fief et épousa la fille du roi de Babylone ^. Mais, en vérité, ces aventures importent peu, et nous avons seulement à nous inquiéter de l'origine topographique de cette chanson, dont les par- ■ tisans du Midi vont peut-être se targuer. Eh bien ! le Roman de Retonnet est exactement dans le cas du Fierabras provençal. C'est une œuvre calquée, évidemment calquée sur un roman français. On y trouve des rimes en ier qui sont tout aussi scandaleuses : voici Irenquier, trabuquier, hlasmier, donier, escapier, etc., etc. Voici
' Ms. Didot, f" 161 v". — '■ IMd., f» 166 r°. — ' F\l 70-172 r". — < F" 175. — ^ F° 181-186. — « F" 187-190. Nous avons donné, dans le Momie, un sommaire raisonné du /»o/?iff)( de Betonnet, et nous espérons en donner prochainement une analyse plus développée dans la Romania.
iPART. LiTO.i. deroquier quelques vers après deroqtiar, etc., etc. \ Ces rimes en ier sont vraiment terribles : elles sont toujours là pour dénoncer ces sortes de fraudes. Bref, Betonnet est hors de cause.
Il ne reste, en effet, que Giratz de Rossilho.
Sx ce n'est Giratz Or, il y a quclqucs années, les plus hardis n'au-
deRmii/io, paient pas osé se permettre un seul doute à l'égard
aétejomposé (jg l'^^igii^g jjiéridioiiale du Giratz. Cette origine était
des°"(feM°iaigues universcllement acceptée : c'était un axiome. Une étude
d'oc et d'oïl- . , . , , ,
plus attentive des manuscrits a quelque peu change l'état de la question. M. Paul Meyer a démontré - que (( Giratz de Rossilho n'a pas été composé dans les pays de langue d'oc; mais un peu plus au nord, et, si l'on veut, vers les limites des deux langues d'oc et d'oui. » Gela, dit-il, « est pour moi de la plus complète évidence ». Et il ajoute que a le lieu probable de la composition serait le nord du Dauphiné ou le sud de la Bourgogne ». Il n'y a pas lieu de nous en étonner, si
' Nous voulons donner ici le troisième couplet de Betonnet, où, par malheur, plusieurs mots sont complètement effacés :
Lo message de K(arle) se près à retornier.
Lo duc Boves d'Antona apela .1. trotier...
« ... me ad Aspremon, no me velhas targier;
... mon companh Guyo c'am me veiiga parlier.
« — Senher, dis lo message, so faray volontier. »
E venc ad Aspremon dejos .i. olivier.
Aqui trobet Guyo, li trager lauzengier,
(Jue jogava à taidas, e vi lo messagier :
« Senher, dis lo messagiers (sic), ab vos vol parlier... ■■
E vengro ad Antona, sus el palais plenier.
E Bobes, quan lo vi, si lo vay abrasier :
« Dieu vos sal, amicx e mon bon çompagier.
Karlemannes mo manda qu'eu... ab lui parlier.
« Senher, dis lo coms, cum vos plara, si er... n
Ab tan ves vos vengut denantz .1. joglier,...
E fu paubres d'aver, ma beis sap deportier...
Lo rie duc d'Antona li près à demandier :
« Cum as tu nom, amicx, garda no mo celier... »
« — Senher, Daurel ay nom et say motz gen arpier,
« E tocar vihola e ricamen trobier... »
E vengro à Paris, lo sapte, à l'avespricr, Lo dimenge mati, can près à l'esclarier.
{Manuscrit Didot, î"^ 156. Cf. 158 r", IGO r", 178, etc.)
- Dans la Bevnede Gascogne, tome X, novembre 1869, pp. 4-7 4-4-80. = M. Paul Mever a donné, dans cette lievue, le commencement d'une traduction de Girart (t. X, novembre 1869, pp. 48(1-494; t. XII, avril J870, pp. 149-169, et XIV, juillet 1873, pp. 293-308).