IL N'Y A POINT D'ÉPOPÉE PROVENÇALE
l'on sonce que, « clans Thistoire comme dans le roman, ipa^^^, uvr. i,
1 \jii owii-,v^ v^ji v^j , CHAP. XVIII.
Girart de Roussillon a été dnc ou comte de Bourgogne » . Nous ne possédons, d'ailleurs, que quatre manuscrits de ce beau poëme. Ce sont, tout d'abord, les textes d'Oxford et de Passy, qui représentent la version primitive, celle dont M. Paul Meyer vient de déterminer l'origine. Quant aux manuscrits de Paris et de Londres, le premier est exagéré dans le sens de la langue d'oc, et le second dans le sens de la langue d'oui. Tel est aujourd'hui l'état de la science *.
Rien n'est moins favorable aux prétentions des apologistes du Midi.
Ils pouvaient autrefois se dire qu'ils possédaient, à tout le moins, une chanson profondément méridionale. Cette consolation aujourd'hui leur semble à peu près interdite. Giratz a été composé sur la ligne frontière des deux grands dialectes, et les deux grands dialectes ont des titres presque égaux à revendiquer ce chef-d'œuvre.
* Voici le résumé textuel de l'article de M. Paul Meyer : « Girart de Roussu'on, dit-il, nous a été conservé dans quatre manuscrits : 1° Oxford (Canomci; Miscell., 63. ; c'est le seul complet. — 2° Paris (Bibl. nat.. fr. 2180). Les 560 premiers vers sont perdus. — 3" Londres (Mus. Brit., Harl. 4334). Fragment d'environ 3560 vers. —4° Passy. Fragment de 300 vers appartenant à M. Paul Meyer. = Le manuscrit d'Oxford a été publié, pour les 3190 premiers vers, par M. Malin {Gedichle der Troubadours, t. I et II) ; celui de Paris, par Conrad Hoffmann (Berlin, 1855-1857) et par Francisque Michel (Paris, Bibliothèque elzévirienne, 1856) ; celui de Londres, par Francisque Michel {ibid., pp. 285-396). = Le manuscrit d'Oxford et le fragment de Passy représentent un même type. Ce texte est le meilleur, et c'est celui qui représente le mieux la version originale. = Cette version a dû être écrite en un dialecte qui tient à la fois de la langue d'oc et de la langue d'oïl, plus voisin de la première que de la seconde. Les deux autres manuscrits modifient, à qui mieux mieux, le texte primordial : Pun, celui de Paris, dans le sens de la langue d'oc ; l'autre, celui de Londres, dans le sens de la langue d'oïl. » = M. Paul Meyer en vient ici à formuler ses conclusions : « La comparaison des différents manuscrits et l'examen dos rimes m'ont conduit à ces conclusions assez imprévues : Girart de Roussillon n'a pas été composé dans la limite des pays de langue d'oc, mais un peu plus au nord et, si Pon veut, sur la limite des deux langues d'oc et d'oui. Cela est pour moi de la plus complète évidence. Le lieu probable de la composition serait le nord du Dauphiné ou le sud de la Bourgogne, pays où la poésie plus ou moins raffinée des troubadours n'a guère pu faire obstacle à la poésie épique : car les troubadours n'ont jamais été nombreux dans ces régions et n'y sont apparus qu'assez tard... >i
CHVP. XVIII.
136 II, \ A UNK ÉPOPÉE lP,.\Nr,.\ISF.:
(C Soit, disent résolument les partisans de la langue d'oc. Nous admettons avec vons, nous admettons volontiers qu'il ne nous est pas resté un seul poëme véritablement provençal. Mais il existait jadis un certain nombre de ces poëmes; et ils ont tous été détruits. » Détruits! Où? Quand? Comment?
D'une prétendue (( Eli! duraut la Pierre des Albiojeois. Il est certain
disparition
j,l.V.WV. V^.V.^ ^iX^.jjV
Je ^■fgP'^p J P""*^ qu'on détruisit alors beaucoup de manuscrits, beaucoup
ivïpiîier'nrpar ^6 documcuts cu lauguc d'oc. »
deiynf'du'ïîi'di. Cet argument est de M. Gaston Paris, qui, après Rayla "violence uouard ct Fauricl, s'est résolument placé à la têle de l'école « méridionale ». Mais c'est en vain qu'on lui a demandé de citer un fait, un seul fait à l'appui de cette «certitude)) ou, plutôt, de cette hypothèse. Ce fait n'existe point. La vérité est que les Français de France ne détruisirent point les monuments de la littérature provençale. S'ils avaient pu, d'ailleurs, avoir la pensée de brûler certains manuscrits et de se venger sur certains livres, ce n'est point aux épopées du Midi qu'ils se seraient attaqués de préférence. Ces épopées ne pouvaient, en effet, leur offrir rien d'antichrétien, ni surtout rien d'antifrançais. Si elles avaient existé, elles eussent été très-certainement, et de l'aveu de M. Paris lui-même, consacrées à des traditions, à des exploits, h des héros qui étaient communs au nord et au midi de la France. Charlemagne en eût été le centre; Roland, Guillaume, Renaut, y eussent occupé une place importante. Donc, les croisés du Nord se fussent trouvés là en pays de connaissance et n'auraient pas eu lieu de se montrer irrités. Il y avait, au contraire, d'autres poëmes provençaux qui respiraient alors la passion et la haine contre les envahisseurs de France. C'étaient des sirventes ardents, c'étaient des satires enflammées et qui étaient véritablement capables de soulever tout un pays. Or,
H. NT A POINT O'fiPOPfiR I>nOVENf;ALF.. l:!7
ces satires n'ont pas été détruites, et sont librement parvenues jusqu'à nous. Puis, ne détruit pas une épopée qui veut. Tout un peuple sans doute ne la sait point par cœur ; mais un certain nombre de chanteurs populaires la possèdent dans leur mémoire ', et, si on la détruisait aujourd'hui, seraient prêts à la reconstruire demain. Mais, encore un coup, il n'existe pas un seul fait, il n'existe pas un seul texte à l'appui de cette suppression violente, de cette prétendue suppression de l'épopée provençale. C'est une thèse à laquelle il faut décidément renoncer.
(( Eh bien! c'est que les Provençaux ont été négligents de leur propre gloire; c'est qu'ils ont eux-mêmes laissé tomber leur épopée dans l'oubli. »
Je livre cet argument à tous ceux qui ont seulement lu deux ou trois pages d'histoire sur cette épouvantable guerre des Albigeois, et qui savent avec quelle rage se défendit ce peuple. Il y eut là une effervescence, une sauvagerie de patriotisme qui ne se concilie nullement avec ce prétendu dédain de tout un pays pour sa littérature nationale. Quand on répand avec une telle furie tous les flots de son sang, on est fait pour aimer les chants de sa race et pour empêcher que l'oubli ne les recouvre. On ne saurait, d'ailleurs, alléguer que la forme de l'épopée ait pu déplaire à ce peuple : car il est prouvé qu'il a passionnément aimé la version provençale de Giratz de Rossilho, et que, même après la guerre des Albigeois, même à la fm du xiii^ siècle, même au xiv% il a fait accueil à toutes les Chansons de geste françaises.
' (( On peut admettre que la guerre des Albigeois a été mortelle à la littérature provençale, en supprimant les cours des seigneurs du Midi ; mais ce n'est pas dans les cours des seigneurs, c'est parmi le peuple que réside l'Épopée. La poésie épique, étant populaire de sa nature, aurait pu, si elle avait existé au Midi, se conserver, au moins quelque temps, dans les classes inférieures de la société. » {Recherches sur V Epopée française, 1. 1., p. 2:2.)
I PART. Livn.
i;iiAi'. .wiii.
CHAP. XIX
Force nous est de conclure qu'une seule chanson de geste mériterait peut-être d'être attribuée au Midi : c'est Giratz de Rossilho. Et encore avons-nous rencontré ce rare trésor sur la ligne frontière des deux langues d'oc et d'oïl.
Donc, si d'autres épopées provençales ne sont pas venues jusqu'à nous, c'est pour une raison bien simple:
C'est parce qu'elles n'ont jamais existé.