IL N'Y A POINT D'ÉPOPÉE PROVENÇALE
ce récit mensonger où l'histoire et les origines du monastère de la Grasse sont si étrangement mêlées à des aventures chevaleresques, que l'auteur a très-évidemment puisées dans certaines chansons de geste. Descendez encore plus bas, descendez jusqu'au xiv' siècle. L'auteur de la Vie de saint Honorât', Raimond
et d Narbonne; mais elle a gardé le litre de Philomena, du nom d'un prétendu clerc de Charlemagne qui, selon cet étrange document, aurait été chargé par l'Empereur « de rédiger le récit de ses gestes ». = Le Pseudo-Philomena nous a été conservé dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fr. 2232), et dans un manuscrit du British Muséum (addit. 21218). lien existe une version latine qui a dû être écrite entre les années 1237 et 1255. (Voy. le manuscrit de la Biblioth. nationale, lat. 4977 ; l'édition de Ciampi, Florence, 1823, etc.)= Nous donnerons ailleurs une analyse détaillée de cette chronique fabuleuse : quelques mots suffi- ' ront ici... Donc, Charles fait le siège de Narbonne et fonde, dans la vallée maigre, la fameuse abbaye de la Grasse. Le narrateur se partage dès lors entre le récit de cette fondation pieuse et celui d'une interminable guerre contre les Sarrasins. Trois armées païennes entrent successivement en ligne et sont battues par Charlemagne, près de qui se tient Roland. Enfin Narbonne est emportée ; Aimeri reçoit un tiers de la ville conquise, et Tabbaye de la Grasse, que de tristes désordres avaient déshonorée, est rendue par l'Empereur à son antique pureté et à sa première splendeur. = Sur les origines et la nature du Pseudo-Philomena, trois systèmes se sont produits ; le nôtre, celui de Gaston Paris, celui de Paul Meyer. J'avais cru le Philomena beaucoup plus précieux qu'il ne l'est en réalilé : j'avais supposé qu'il renfermait plus d'un trait emprunté à de vieilles légendes méridionales, etje m'étais persuadé que ces légendes ne se retrouvaient dans aucun de nos poèmes français. Il est vrai que je regardais certains passages relatifs à l'abbaye de la Grasse comme autant d'interpolations cléricales; mais je me hâtais d'ajouter qu'à côté de ces interpolations « subsistait un roman profondément héroïque dont notre Plùlomena était la traduction peu altérée » (Épopées françaises, i'" édition, 1,487). Tout autre est le système de Gaston Paris : « Le fond de ce récit, dit-il, est une de ces misérables supercheries monastiques comme nous en avons rencontré plus d'une. Illustrer le monastère de la Grasse, lui faire reconnaître d'énormes privilèges, authentiquer de fausses reliques, et, par-dessus le marché, édifier les fidèles par quelques pieuses anecdotes, tel est le but essentiel de l'auteur de ce triste roman. » {Histoire poétique de Charlemagne, p. 99.) Cependant il convient d'observer que, suivant M. Gaston Paris, on doit distinguer dans le Pseudo-Philomena, ce qui est de l'invention de l'auteur, et ce q\ii repose sur des traditions populaires. = M. Paul Meyer est plus sévère. Il établit, d'une façon très-rigoureuse, « que le faux Philomena a tiré de son imagination un méchant petit roman sur les origines de l'abbaye de la Grasse, et s'est contenté de puiser le reste de son récit dans la Chronique de Turpin et dans nos poëmes français de la seconde époque » {Recherches sur l'Épopée française, p. 56). C'est ce qu'a répété tout récemment M. Demaison, dans sa thèse sur Aimeri de Narbonne: « L'auteur du Philomena n'a fait que peu d'emprunts à la tradition épique, et, pour tout le reste, s'est donné carrière. » Nous nous rattachons complètement à ce dernier système. ' La Vida de sant Honorât est une œuvre composée vers 1300, par Ramon Feraud. L'auteur avoue fort ingénument qu'il a traduit son poëme du latin;
IPART. LIVR. I.
CHAP. XIX
I PART. LIVR. r.
CHAP. xrx.
Feraiid, ne dit-il pas lui-même « qu'il a lu beaucoup de romans ». Que dites-vous d'un tel aveu? Nierezvous la ressemblance frappante que certains récits de V Histoire de saint Honorât présentent avec l'affabulation de certaines chansons de geste? Vous le voyez : il y a eu, dans tout le Midi, une vie épique qu'il est impossible de nier. Or, cette vie a dû nécessairement se traduire par des œuvres, sans lesquelles tant d'allusions deviennent absolument inexplicables. Eh bien! ces œuvres, ce sont ces poèmes provençaux que nous n'avons plus et dont nous nous entêtons à affirmer l'existence. »
Ces allusions des troubadours dont vous parlez, s'expliquent aisément d'une tout autre façon. Nous sommes persuadés, tout d'abord, que les mêmes traditions épiques ont été communes, nécessairement communes, au nord et au midi de la France. Une victoire telle que celle de Charles-Martel à Poitiers ; des triomphes tels que ceux de Charlemagne sur tous les ennemis de la chrétienté ; des défaites telles que Roncevaux et Villedaigne, qui mettaient en balance la destinée de l'Église et de la France, tous ces faits étaient de nature à intéresser aussi puissamment les gens du Midi que ceux du Nord. Il s'agissait de leur vie ou de leur mort, comme il s'agissait de notre mort ou de notre vie. Aussi la popularité d'un Charles- Martel, d'un Charlemagne, d'un Roland et d'un Guillaume n'a-t-elle pas été moins vive au delà qu'en deçà de la Loire, et réciproquement. Tout aussitôt, des chants
mais MM. Gaston Paris et Paul Meyer ont fait longtemps d'inutiles efforts pour retrouver cet original, qui cependant a été imprimé (en 1511, chez J. Petit). A défaut de cette Vie latine, M. Paul Mcycr vient d'en découvrir une autre qui a été imprimée en 1501, à Venise, par Luc-Antoine de Junte, et dont on ne connaît aujourd'hui qu'un seul exemplaire. 11 l'a comparée soigneusement avec le poëme provençal, et en est arrivé à cette conclusion que l'on peut regarder comme fort vraisemblable : « Cet imprimé est sans doute Fabrégé d'une Vie plus ample que Fcraud aurait eue à sa disposition. » {Romania, avril 1876, p. t-Mel ss.)
IL N'Y A POINT DEl'ul'Ki: l'IlOVENÇALE. lil
populaires l'ureiiL consacrés à ces sauveurs du monde chrétien et de la nation française. On se mit soudain à chanter, en provençal comme en français, ces étonnants libérateurs auxquels on devait de ne point vivre sous le joug musulman. Ce sont là ces chants rapides, ces cantilènes dont il est si nettement question dans la Vita sanctl Willelmi, et qui, suivant le témoignage de l'auteur de cette Vie, ont été communes à toutes les provinces de la France. Elles étaient innombrables, et il y en eut de consacrées à tous les héros que nous venons de nommer comme à presque tous ceux qui devaient être un jour célébrés dans nos épopées françaises. C'est grâce à elles que les noms de tant de personnages épiques sont demeurés célèbres dans tout le Midi, et voilà qui explique suffisamment toutes les allusions des troubadours. Jamais nous n'avons prétendu nier l'existence de ces traditions orales et de ces cantilènes, ni leur diffusion dans le midi de la France ; mais nous renfermons volontiers tout notre système dans cette proposition qui est facile à retenir : « La France du midi s'est arrêtée à ces traditions et à ces chants rapides ; la France du nord a fait un pas de plus et a été jusqu'à l'Epopée. ))
Mais il est un autre fait qui explique plus complètement encore toutes ces allusions des troubadours dont la clarté ne nous embarrasse aucunement: « Il est aujourd'hui prouvé, dit M. Paul Meyer, que la poésie française a été très-répandue au midi, dès la fin du xii'' siècle *. » On peut même aller plus loin et remonter plus haut. Dès la première moitié du xi*' siècle, un document méridional'- nous offre une imitation, je pourrais dire une traduction des passages les plus caractéristiques du
' Voy. la Préface de Flnmenm, pp. xxiv-xxviii, et Recherches sur l'Epopée française, Bihliotherpie de l'École des Chartes, 1867, p. 44. ' Le Chronicon Novalicense.
I PART. I.IVK. I.
CIIAP. XIX.