CHAPITRE XXI
Il est utile, lorsque l'on fait un long voyage, de s'arrêter de temps en temps pour mesurer de yeux l'espace qu'on a parcouru. Le voyageur alors recueille ses souvenirs, et, le regard fixé sur le chemin franchi, se rappelle avec joie les villes, les villages, les montagnes, les rivières, les champs qu'il a traversés et dont il aperçoit encore les formes indécises dans un lointain brouillard. Son imagination reconstruit vivement toutes ces beautés disparues que ses yeux ont contemplées un instant et qu'il veut immortellement fixer dans sa mémoire. Il ne recommencera sa route qu'après avoir gravé dans son esprit les principaux traits de cette future histoire de son voyage.
Et de même, en érudition, quand nous avons péniblement gravi un chemin « montant, sablonneux, malaisé », et qu'un long ruban de route s'étend encore devant nous, il nous est permis de prendre haleine et de nous rendre compte de tout l'espace que nous avons franchi. En quelques phrases, en quelques propositions, l'érudit qui prétend vulgariser ce qu'il sait, doit résumer les faits scientifiques qu'il a exposés à ses lecteurs. La vue de l'ensemble satisfait souvent ceux que la vue des détails avait découragés.
Résumons donc ici toute cette première partie de l'his^
RÉSUMÉ DE TOUT LE l'I'.EMIEK LIVRE. ITIJ
toire de nos Épopées françaises. Aussi bien nous sommes arrivés à un instant décisif de leurs annales : leur formation est enfin achevée, leur printemps rayonne et vit; cet arbre est vert, cette fleur s'ouvre : « Respiremus in oclorem respersœ dulcedinis. y>
Nous avons tout d'abord étudié la nature et l'origine de l'Épopée antique. Nous n'avons pas craint de remonter très-haut, et avons assisté à la naissance de l'Hymne, à la naissance de l'Épopée, à la naissance du Drame. L'Hymne a précédé toutes les autres poésies. L'homme a commencé par jeter un cri vers Dieu, avant de raconter la vie des héros, avant de chanter leurs louanges. L'Épopée est née de l'Hymne narrative.
L'Épopée précède les temps historiques, c'est-à-dire les temps où le sens historique a reçu ses premiers développements au sein de l'humanité obstinément éprise de la Légende. De là vient que l'on a défini l'Épopée, « la narration poétique qui précède les temps où l'on écrit l'histoire » .
Le Drame est sorti de l'Epopée comme l'Épopée était sortie de l'Hymne. Si l'Épopée n'est qu'une hymne narrative, le Drame n'est qu'une épopée mise en action.
Mais il y a deux familles d'Épopées qu'il importe singulièrement de distinguer l'une de l'autre. Rien qu'à les voir passer devant nos yeux, nous n'aurons pas de peine à les reconnaître. Les premières sont jeunes et alertes ; elles portent une rude et pesante armure; elles ont des traits guerriers et populaires ; dans leurs yeux éclate la vivacité de la foi ; quelque arme primitive frémit dans leur main; elles ne parlent pas, elles chantent, et leur voix est belle, quoique un peu forte. Nulle fausse parure ne déshonore leur mâle beauté ; chez elles tout est jeune, tout est vivant, tout est vrai.
CHAP. xxr.
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ciiAP. XXI. Les autres épopées nous apparaissent sous un aspect
bien différent. Elles sont presque vieilles, mais vêtues avec goût, et même avec coquetterie; leur grande préoccupation est de se régler sur les plus jeunes ; elles leur empruntent leurs vêtements, leurs armures et jusqu'à la rudesse de leurs traits; mais, hélas! tout est faux. Ces armures sont de faux fer, ce costume est d'une fausse simplicité, ces traits sont d'une fausse rudesse. Tandis que les premières épopées se mettent à la tête de tout un .peuple et l'entraînent sur leurs pas ; ces épopées si élégantes n'ont qu'une cour de lettrés et de savants. Elles parlent admirablement, et tiennent salon avec une rare perfection, mais elles ne chantent pas. Telles sont V Enéide et la Jérusalem délivrée^ chefs-d'œuvre de composition et de style, chefs-d'œuvre immortels; telles sont surtout la Thébdlde et la Henriade, que nous appellerons tout particulièrement de ce nom de fausses épopées, en les opposant à des poëines sincèrement primitifs, comme V Iliade et la Chanson de Roland, comme le MaMhdarata et les Niùelunyen.
Nos Chansons de gestes sont de vraies épopées. Il est temps d'en venir à leur origine et d'assister à leur formation.
Ce serait une grande erreur que d'assimiler ici l'Épopée primitive à ces genres de poésie que l'on cultive à son gré en des temps civilisés et délicats. Libre à moi de faire aujourd'hui un sonnet, une idylle, un drame, ou môme un poëme épique à la façon de Stace et de Silius Italiens. Mais ce qui en 1876 m'est absolument interdit ou, pour mieux parler, rigoureusement impossible, c'est de composerune véritable épopée populaire, iineChanson de Roland ou un Girart de Roussillon. Ces poëmes naïfs ne sont pas l'œuvre de la maturité, mais de l'enfance des nations. Il y a dans l'histoire une heure et un milieu qui
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leur conviennent uniquement, et ils sont semblables à ces plantes qui ont besoin pour éclore d'un certain terroir, comme d'un certain instant pour fleurir. Aux épopées primitives il faut ces trois ou quatre conditions de vie : un milieu religieux et national, des événements extraordinaires et douloureux, des héros enfin qui soient la personnification vivante' de tout un pays et de tout un siècle. Pas d'épopées chez les peuples sceptiques ou philosophes; pas d'épopées chez les peuples qui n'ont pas encore ou qui n'ont plus de consistance nationale et que ne brûle pas l'amour de la patrie ; pas d'épopées chez les peuples platement heureux et qui n'ont pas de grands hommes. Un peuple barbare peut avoir une épopée primitive ; mais non pas un peuple médiocre.
Or, la France mérovingienne ne remplissait que bien imparfaitement la plupart de ces conditions. L'unité religieuse s'y faisait, mais bien lentement. Quant à l'unité politique, elle semblait en dissolution. Il y avait alors trop de petites patries pour qu'il y en eût une grande et qui fut chaudement aimée. Toutes ces tribus barbares qui se fondaient tant bien que mal avec les populations galloromaines avaient encore je ne sais quoi de sauvage et de nomade. A côté de ces Germains qui étaient jadis crédules et dont l'Église s'occupait à faire des croyants, il était facile de trouver encore les traces de ce scepticisme qui est le caractère de la décadence romaine. Les gens des campagnes et les Tudesques étaient fort disposés à croire à la légende ; mais le sens historique n'avait pas disparu des villes où l'on enseignait encore la rhétorique et les belles-lettres. De grands événements, comme la bataille de Poitiers, réveillaient de temps à autre les imaginations ; mais un véritable grand homme manquait à la poésie et aux poètes. La langue enfin, la langue na-
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tionale n'avait encore que des bégaiements. On balbutiait le français, on ne le parlait pas. Mais, si l'on ne peut constater dans la France mérovingienne l'existence d'une véritable épopée populaire, on s'aperçoit aisément que cette épopée n'était pas loin, et qu'elle allait bientôt faire la joie de nos yeux. On y travaillait. Chacun des peuples, chacune des races qui composaient la France ou la Gaule des Vf et vn^ siècles, se mit alors en route et apporta son contingent à l'épopée future. Les Celtes fournirent leur caractère, les Romains leur langue, l'Église sa foi. Mais les Germains firent mieux et donnèrent davantage. Ils avaient, depuis de longs siècles, la noble habitude de chanter en vers populaires leurs origines, leurs victoires et leurs héros : ils prirent soin de ne pas perdre en Gaule cette habitude de peuple primitif et de la communiquer aux Gallo-Romains. Surtout ils pénétrèrent de leur esprit la poésie nouvelle. Sans eux cette statue eût été froide : ils soufflèrent dessus, et l'animèrent. La race barbare fut le Prométhée de cette statue. Toutes les idées germaines sur la guerre et sur la royauté, sur la famille et sur le gouvernement, sur la femme et sur le droit, toutes ces idées passèrent dans l'Épopée française. C'est donc avec raison qu'on a dit de cette épopée qu'elle était (( l'esprit germain sous une forme romane », et que, (( romane dans son développement, elle était germaine dans son origine ». Bref, si ces Franks, ces Burgondes, ces Goths, n'étaient pas venus chez nous, nous aurions pu conquérir et posséder une poésie nationale; mais il est à croire que cette poésie n'aurait pas revêtu la forme épique.
Cette forme épique, il nous faudra l'attendre encore durant deux ou trois siècles ; mais il ne suit point de là que nos pères de l'époque mérovingienne aient été sevrés de poésie. Ils n'ont pas eu d'épopée, c'est bien; mais ils
ont eu (les chants populaires, rapides, ardents et courts, ' ^^^l-^ '■^^• et ce sont là précisément ceux que nous a\ons appelés du nom de « cantilènes ». Une Cantilène, c'est à la fois un récit et une ode; c'est parfois une complainte, et plus souvent une ronde ; c'est une hymne tantôt religieuse et tantôt militaire, qui court sur toutes les lèvre« et qui, grâce à sa brièveté même, se grave facilement dans toutes les mémoires. N'oublions pas surtout que le principal caractère de la Cantilène est d'être à la fois lyrique et narrative. Mais surtout elle est « actuelle )>. Une grande guerre vient-elle d'être déclarée? un combat décisif a-t-il été livré? le bruit d'une défaite ou d'une victoire est-il parvenu dans les villes ou dans les campagnes de la Gaule? vite, vite, les cantilénistes se mettent au travail et lancent parmi le peuple une œuvre qu'ils ne signent jamais, mais que toute une nation se prend soudain à chanter en chœur et qui conquiert rapidement une popularité incomparable. Par malheur nous ne possédons qu'un fragment de ces cantilènes nationales et chrétiennes. Ce fragment nous a été conservé dans la Vie de saint Faron par Helgaire, évêque de Meaux : c'est ce fameux Chant sur saint Faron et les ambassadeurs saxons; c'est le célèbre De Chlotario est canere.
A l'époque carlovingienne, les mêmes habitudes persistent, et les chants populaires ou les Cantilènes continuent à jouir de la même vogue. Les cantilénistes sont une puissance. Ils font trembler les puissants du siècle, et surtout les hommes de guerre. Quand un capitaine veut s'exciter à bien faire, il se dit : « On va faire sur moi de mauvaises chansons. )) Et il prend peur. Qui donc a pu mettre en doute l'existence des Cantilènes et leur influence sur l'Épopée française? Un texte célèbre, celui de la Vita sancti Willelmi, atteste éloquemment que
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