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181 nÉSl'MÉ DE TOUT LE PP.EMIEU LIVRE.
saint Giiillaiime de Gellonc était, au xi" siècle encore, le héros d'un grand nombre de chants popidaires. Remarquez que ce sont bien là des Canlilènes, et non pas des Chansons de gesle : car ces vers primitifs sont répétés par tout un peuple, et les Épopées sont uniquement chantées par des jongleurs. Cette différence est facile à saisir et ce critérium est sûr.
En quelle langue cependant étaient chantées ces complaintes, ces hymnes, ces rondes? J'invite en ce moment mon lecteur à fixer son regard sur une carte de France, et à y marquer au crayon rouge les limites de l'ancienne Austrasie. Eh bien! dans les pays qui sont enfermés par votre trait rouge, et même un peu au delà, les Cantilènes ont été chantées en tudesquc. Nous avons un Jicd du ix^ siècle, qui a été composé sur la victoire de Louis III à Saucourt en Vimeu. Là aussi on parlait l'allemand, et on le chantait. Mais dans toutes les provinces centrales de la France, on a, dès le vu" siècle au moins, chanté des Cantilènes romanes, semblables à celle de saint Faron. Puis, le roman empiétera de plus en plus sur le tudesque, qui sera décidément relégué dans nos pays-frontières. La séparation entre l'Allemagne et la France est, en réalité, le grand événement du ix' siècle, et les serments de 84^ sont le témoi^naire certain de cette séparation qui dure encore. Depuis lors nous sommes chez nous, nous sommes la France, et quand naîtra l'B^popée romane, elle ne trouvera guère son inspiration qu'en des cantilènes véritablement romanes.
Les héros et les faits qui ont donné naissance à l'Épopée de la France, se sont produits entre le commencement du viif siècle et la fin du x". A peu de chose près, tous nos éléments épiques sont renfermés dans ces deux cents ans. Or, à mesure qu'un héros se révèle et qu'un grand événement attire l'attention publique, les
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cantilùnislcs s'en emparent; mais ils ne sont pas les seuls. La tradition orale saisit, elle aussi, ces grands faits et ces grands hommes; la Légende les arrache à l'histoire. Le fait historique est d'abord exagéré; puis, déformé. Au récit ainsi dénaturé, on mêle bientôt quelques-unes de ces vieilles histoires, de ceg contes universels qu'on retrouve dans tous les pays et dans tous les temps. On y fait aussi pénétrer des héros absolument imaginaires, mais qui représentent les types immortels de la Victime, du Traître, du Vengeur. Puis, on donne hardiment la victoire à la vertu contre le vice, et tous ces récits traditionnels se terminent par le triomphe de l'innocence. Nous croyons l'avoir démontré.
Mais voici que la France est prête, et qu'elle réunit enfin toutes les conditions nécessaires à la production de l'Épopée. Le x' siècle est, par plus d'un côté, une époque primitive. La France est plus qu'un pays, c'est une patrie; une seule foi religieuse remplit alors toutes les intelligences et tous les cœurs; la lutte, la grande lutte contre l'islamisme, qui est de plus en plus menaçant, fournit à nos poètes des faits extraordinaires et douloureux; la langue française n'est plus un bégaiement, mais un parler; et enfin, grâce au souvenir vivant de Charlemagne et de ses preux, nous possédons des héros épiques. Charlemagne, en effet, a sauvé par avance notre Epopée en lui fournissant dans sa personne et dans sa gloire un sujet digne d'elle. Il l'a sauvée involontairement, pour ainsi parler, et en lui offrant le spectacle magnifique de ses conquêtes et de sa grandeur. Il n'a eu qu'à se montrer, et notre Épopée fut.
Donc, vers la lin du x' siècle, on put voir s'arrêter sur les places publiques ces chanteurs populaires avec lesquels nous ferons bientôt plus ample connaissance. Les
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joadatores font halte; ils imposent silence à cette foule qui les entoure ; ils se mettent à chanter.
Et que chantent-ils ainsi? Des poèmes de trois à quatre mille vers, qui ne ressemblent pas à nos antiques canlilènes, qui sont infiniment moins lyriques, plus narratifs, plus longs.
Et quels sont ces poëmes? Ce sont nos premières Chansons de geste.
Les auteurs de ces épopées primitives en ont puisé le sujet tantôt dans la tradition orale, tantôt dans les cantilènes préexistantes. Toutefois ils ne se sont pas amusés à coller l'un contre l'autre ces vieux chants populaires. Leur procédé de composition n'est pas aussi niaisement mécanique et matériel. Ils se sont inspirés de ces chants, mais ne les ont pas copiés. Ce sont des poètes, et non pas des compilateurs.
Seulement, comme il y avait un certain nombre de cantilènes consacrées souvent au même héros, il arrivait souvent que l'on chantait de suite toute une série de cantilènes sur le seul Roland, sur le seul Guillaume, sur le seul Ogier. De là, à avoir un beau matin l'idée de consacrer à quelqu'un de ces grands hommes une chanson, une seule chanson, mais plus développée et plus iine, il n'y a pas très-loin. Certains poètes eurent cette idée, et la mirent à exécution. De là nos Épopées.
Ce pas décisif, ce furent les gens du Nord qui le firent, et non pas ceux du Midi. Ceux-ci s'en tinrent à leurs traditions épiques et se contentèrent de leurs chants populaires. Bref, ils n'allèrent pas jusqu'à l'Épopée, et le Girat: de Rossilho est le seul poëme dont il leur soit peut-être permis de revendiquer la gloire.
Laissons donc les Provençaux à leurs chansons lyriques, et laissons également les clercs de ce temps-là
plongés dans la lecture de ces Chroniques latines où ont pénétré nos légendes épiques. Quelques-unes de ces chroniques ont été écrites d'après la tradition, et méritent notre respect. Mais il en est d'autres qui, comme la Chronique de Turpin, constituent un véritable faux en écriture publique, et où l'on se propose d'imiter, Jbu plutôt de contrefaire cléricalement nos Chansons de geste qui sont évidemment plus anciennes et évidemment plus belles. L'œuvre du faux Turpin n'est pas antérieure aux premières années de xif siècle. On ne saurait assez flétrir un tel plagiat, ni assez dédaigner une telle médiocrité.
Mais laissons ces platitudes, et reportons notre regard sur nos Chansons de geste.
C'est avant la constitution définitive de nos poëmes nationaux qu'il faut placer la formation de nos cycles épiques : car, suivant nous, ces cycles ont été lyriques avant d'être épiques.
Un Cycle, c'est un certain nombre de poètes populaires se groupant autour d'un héros ou d'un fait considérable, le regardant, et le chantant dans leurs vers.
Or, en France, aux x^ et xf siècles, trois grands cercles de ce genre sont particulièrement visibles. Il y a au moins trois héros qui font centre.
Et, comme il n'y a rien de si poétique que la Sainteté et la Douleur, il ne faut pas s'étonner si ces trois héros ont à la fois offert le spectacle de grandes infortunes et d'une profonde sainteté. Ces trois héros, ce sont saint Charlemagne , saint Guillaume de Gellone, saint Renaut.
Deux défaites, Roncevaux etAliscans, sont le point central des deux premiers cycles. La fuite et les douleurs des fils d'Aymon sont le point central du troisième.
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A côté de ces grands cycles qui porteront un jour le nom de (c gestes du Uoi, de Garin de Montglane et de Doon de Mayence )), il se forme d'autres groupes secondaires de poètes et de poëmes nationaux. Dans chacune de nos grandes provinces on aperçoit un de ces cercles. De là les petites gestes des Lorrains, d'Aubri le Bourguignon, de Girart de Roussillon, de Gormond et d'Isembard, de Raoul de Cambrai, d'Amis et d'Amiles, de Beuves d'Hanstonne et d'Élie de Saint-Gilles. Chacun de ces groupes est d'abord isolé et indépendant : mais, emportés par une sorte de fièvre ou de manie, les poêles épiques vont de l'un à l'autre groupe, prennent par la main une jeune fille dans un groupe, un chevalier dans un autre, et, de leur propre autorité, célèbrent des mariages inattendus. On arrive de la sorte à fondre deux cycles en un seul, et uu jour viendra où les trois grandes gestes auront absorbé presque toutes les autres. Mais la critique moderne ne doit pas imiter le singulier procédé des poètes du xiif et du xiv' siècle : elle doit hautement reconnaître l'indépendance primitive de toutes nos gestes.
Le dernier de nos Cycles épiques est celui de la croisade. Il est le dernier parce qu'il est le plus historique. 11 a pour centre une victoire, la prise de Jérusalem; mais c'est là une victoire qui a été achetée aux prix des plus vives douleurs. Son héros est presque un saint, et par là ce cycle remplit excellemment les conditions épiques.
Le fait de la croisade n'a donné naissance qu'à quelques poëmes. L'esprit de la croisade anime tous nos romans.
Et maintenant lisons ces poëmes, ou plutôt écoutons-les.
Leur vers est le décasyllabe, le plus épique de tous
les vers, celui de tous qui tient le plus juste milieu entre une rapidité trop légère et une trop lourde gravité. Ces vers ne sont pas rimes, mais simplement assonances.
Le style est populaire, rapide, destiné au chant. On y retrouve les procédés de la poésie homérique, les épithctes constantes, les énumérations militaires, les discours des héros avant et pendant le combat. Le comique est presque toujours absent ; s'il se présente, il est grossier. D'ailleurs tout est original et spontané dans ces premières épopées, et le moule épique n'est pas encore créé à l'usage de poètes sans inspiration et sans idée. La convention, la formule, le faux art, ne déshonorent pas cette rude et jeune poésie.
Dans leur esprit plus encore que dans leur forme et dans leur style, les premières Chansons de geste ont des caractères aisément reconnaissables. L'idée de Dieu y est naïve, sans doute, mais la superstition n'y tient que peu de place. Le surnaturel les remplit, et non pas le merveilleux. Beaucoup d'anges, peu de fées.
L'idée de la patrie est infiniment plus vive et plus noble dans nos anciennes chansons que dans les récentes. Ces poètes du xif siècle aimaient véritablement la France autant que nous pouvons l'aimer. On peut môme à cet endroit les accuser de « chauvinisme ». Plus que leurs successeurs des xiii' et xiv' siècles, ils méritent cette très-honorable accusation.
L'esprit germain éclate dans ces premiers poèmes et dans chacun de leurs vers. Il y a telle geste qu'on peut regarder comme le poëme ardent de la guerre privée et de cette féodalité qui est d'origine barbare : tel est Raoul de Cambrai, tels sont les Lorrains.
Un des traits auxquels on reconnaît encore nos plus
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anciens poëmes, c'est le plus ou moins de respect avec lequel est traité le type de Charlemagne. Dans nos premiers romans, ce type s'élève jusqu'à l'apothéose; dans les romans postérieurs, il est défiguré jusqu'à la caricature.
L'idée de la femme est toute empreinte de rudesse et de sauvagerie dans le Roland et dans toutes les œuvres de la même famille ; mais du moins la femme y est chaste. C'est plus tard seulement, mais de trop bonne heure encore, qu'apparaîtront dans nos épopées, pour les déshonorer, ces personnages lascifs, ces jeunes filles ou ces femmes dont la sensualité est agressive, et qui se livrent avec d'étranges frémissements à la brutalité du premier venu. Dans nos plus antiques épopées, le chevalier ne connaît pas encore les frivolités de la galanterie : il est d'une virginité farouche. Cependant, il n'est pas sans éprouver l'atteinte de la faiblesse humaine : il pleure, il s'évanouit, il tombe. Dans les épopées postérieures, il sera vissé sur son cheval, et ne pourra plus s'évanouir. En général, tout, dans nos premiers poëmes, est naturel et simple ; tout est faux et alambiqué dans les autres.
Ce n'était pas assez d'avoir fait connaître, par ces dissertations imparfaites, la physionomie de nos anciennes épopées. Les lettrés de nos jours ne ressemblent pas à ces princes des contes de fées qui s'éprenaient si facilement d'une princesse à la seule vue de son portrait. Nous voulons aujourd'hui voir tout par nous-mêmes et contempler la beauté qu'on nous vante. C'est pourquoi nous avons produit devant nos lecteurs nos épopées ellesmêmes ; nous avons lu devant eux, d'une voix émue, la mort de Roland et la défaite de Roncevaux. Espérons qu'à cette lecture leurs propres cœurs auront frémi. Un jour, nous avons lu cette même mort de Roland devant
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un auditoire d'ouvriers. Ils ont pleuré, et nous avons ""chYp "x?' '
été ravi de leurs larmes. Et ils se disaient, quand tout fut '—^—
terminé, ils se redisaient cette parole que nous voudrions voir éclater en ce moment sur les lèvres de tous nos lecteurs : « Gomme c'est chrétien ! comme c'est français ! » Le mot n'est pas élégant, mais il est vrai, et c'est la conclusion la plus naturelle de tout ce que nous venons d'écrire.