LES MANUSCRITS. — SUITE DU PRECEDENT
Du classemen
des
manuscrits,
et des difficultés
qu'il présente.
t II ne suffit pas de connaître correctement les manuscrits de chaque chanson qui sont parvenus jusqu'à nous ; il ne suffit pas d'en préciser la date.
Olinel (2 manuscrits). 1° Rome, Vatican, Regina, 1P16 (xiV siècle). — 2'Middlehill,?BibL de sir Thomas Phillipps, n" 83iô (xiV siècle).
Parise la Duchesse ([ manuscrit). Paris, Bibl. nat. fr. 137i, anc. 7498' (xiii's.).
Prise de Pampelune (1 manuscrit). Venise, Bibl. S. -Marc, fr. V (xiV siècle).
Prise (le Corclres (1 manuscrit;. Paris, Bibl. nat. fr. 14-18 (xiil" siècle).
Prise d'Orange (9 manuscrits). 1° Paris, Bibl. nat. fr. LUS (xiii" siècle). — 2» Londres, British Muséum, Bibl. du Roi, 20 D XI (xin= siècle). — 3° Paris, Bibl. nat. fr. 1449 (xiii' siècle). — 4"' Bibl. nat. fr. 774 (xiii» siècle). — 5" Boulogne-sur-mcr, ms. n° 192 (xiii* siècle). — 6° Berne, ms. n°296 (xiii' siècle). — 7° Bibl. nat. fr. 24369, anc. Lavall. 23 (xiv' siècle). — 8° Bibl. nat. fr. 368 (xiV s.).
— 9" Milan, Bibl. Trivulziana (XIIP siècle). Quatre Fils Aijmon, ou Renaud de Monlauban (plusieurs versions; — 11 manuscrits). 1° Paris, Bibl. nat. fr. 764 (xiV' siècle). — 2° Bibl. nat. fr. 766 (xin^ siècle). — 3° Bibl. nat. fr. 775 (xiii" siècle). — 4" Bibl. nat. fr. 24387, anc. Lavall. 39 (.\iir' siècle). —5" Bibl. de l'Arsenal, B. L. F. 205 b (xiV siècle).
— 6° Montpellier, Bibl. de la Fac. de méd., 247 (xiv" siècle). — 7° Metz, Bibl. de la ville (xiii'' siècle). — 8" Venise, Bibl. S. -Marc, fr. n° XVI (xiv' siècle). — 9° Oxford, Fr. Douce, 121 (2= tiers du xili' siècle). — 10" Oxford, Hatton. 42 (milieu du xiii' siècle). — II" Londres, Bibl. du Roi, 16 G I (sept feuillets d'un remaniement ; XV siècle).
Rainoart. C'est le nom que ron donne à la seconde partie d'Aliscans. dont plusieurs critiques ont fait un poëme à part. — Voy. Aliscans.
Raoul de Cambraid manuscrit). Paris, Bibl. nat. fr. 2493, anc. 8201 (xiiP s.).
Reine Sibille. M. de Reiffemberg en a publié un fragment d'un peu plus de cent vers. C'est tout ce qui nous reste de ce poëme (le ms. est du xili" siècle et appartient à M. Bormans). — Voy. Macaire.
Renaud de Montauban. — Voy. Quatre Fils Aymon.
Renier (1 manuscrit). Paris, Bibl. nat. fr. !:24369, anc. Lavall. 23 (xiv^ siècle).
Renier de Gennes. Un seul couplet de ce poëme nous a été conservé dans le Renier de Gennes en prose : Paris, Bibl. de l'.\rsenal, B. L. F. 226 (xV siècle).
Roland, a. Maxi-scrits qui repkodiisext l.\ plis A^■CIE^■^"E dus versions connues, i" Oxford, Bibl. Bodléicnne, Digby, 23 (second tiers du xil" siècle). — 2° Venise, Bibl. S. -Marc, ms. fr. IV (xiv* siècle). Une partie seulement de ce ms. est conforme .i la version primitive. = h. Remaniements. I° Paris, Bibl. nat. fr. 860, anc. 7225^ (seconde moitié du xiii' siècle). — 2° Manuscr. dit « de
I PART. LIVH. II.
CIIAP. IV.
Il est nécessaire de les classer et de les distribuer, suivant la nature de leurs textes, en un certain nombre de ' familles et de sous-familles. Mais c'est là une besogne des plus délicates et qui exige une grande acuité de sens * critique.
Ce qui semble ici le plus disne d'attention, c'est le ca- caractère nottant ractère flottant de nos premiers textes épiques. Nos chan- premiers textes
A '■ ^ opiques.
sons de 2:este, en effet, furent lonotemps chantées avant Rfie
<^ ' ' Cl considei'able
d'être écrites, et nous avons déjà fait voir comment les n,„nr3visation. jongleurs ne se gênaient point pour y modifier oralement tel ou tel mot, pour y changer telle ou telle épithète, pour supprimer çà et là quelques vers, pour en ajouter
Versailles », aujourd'hui à la Bibl. de Ciiùteauroux (xiii" siècle). Une copie moderne en est conservée à la Bibl. nat. fr. l.jlOS. — 3" Lyon. Bibl. de la ville, n" 98-i (xiV' siècle). — -i" Venise, Bibl. S. -.Marc, fr. Vil ( e.xéculé vers 1250). — 5° Fragments d'un ms. lorrain, découvert par M. Micbelant (conimencement du xiii" siècle). — G° Cambridge, Trinity Collège, R. 3-32 (xv* siècle).
/Joncei'fO/a; (6 manuscrits). On a pris l'habitude d'appeler de ce nom les remaniements du Roland. — Voy. Roland.
Saisnea (les) (i manuscrits). 1" Middieliill, Biitl. de sir Tli. Phillipps (jadis connu sous le nom de manuscrit Lacabane (xiir siècle). — 2° Paris, Bibl. de l'Arsenal, B. L. F. 175 (xiir siècle). — 3° Bibl. nat. fr. 368 (xiV siècle). — i" Turin, Bibl. de l'Université (xiiF sièclci.
Sié(je de Barhastre (5 manuscrits). 1° Paris, Bibl. nal. fr. liiS (xin° siècle). — 2° Londr.-s, Brilish Muséum, Bibl. du Roi, 20 D XI (xiii" siècle). — 3° Britisb Muséum, Harl. 1321 ( xiii" siècle). — 1° Paris, Bibl. nat. fr. 24369, anc. Lavall. 23 (xiV siècle). — 5° Londres, Britisb Muséum, Bibl. du Roi, 20 B XIX (xiiF siècle). — Le ms. de l'Arsenal, B. L. F. 175, contient Bettves de Conimarcis, qui est le remaniement par Adenès du Siège de Barhastre.
Siège de Narbonne (3 manuscrits). 1° Londres, Brilish Muséum, Bibl. du Roi, 20 D XI ixiii" siècle). — 2° Britisb Muséum, Bibl. du Roi, 20 B XIX (Xiii'= siècle.) — 3" Paris, Bibl. nat. fr. 24259, anc. Lavall. 23 (xiv siècle).
Simon de Pouille (2 manuscrits). 1° Londres, Britisb Muséum, Bibl. du Roi, 15 E VI {W siècle). — 2" Paris, Bibl. nat. fr. 368 (xiv= siècle).
Sgracon. C'est le titre que M. Stcngel donne à une clianson du xiii" siècle, com[)létement inconnue jusqu'ici, et qu'il rapproche de Floovant. 11 n'en reste que 184 vers dans le ms. du Collège Corpus Chrisli à Oxford (Romanische Studien, 1873, p. 399; cf. Romania, III, 119).
Tristan de Nanteuil (1 manuscrit). Paris, Bibl. nat. fr. 1478 (XV siècle). Vivien IWmachour de Monhranc (1 manuscrit). Montpellier, Bibl. delà Fac. de médecine, 2i7 fxiv° siècle).
Vogage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinojde (1 manuscrit). Londres, Britisb Muséum, Bibl. du Roi, 16 E VIII (xii" siècle).
Yde et Olive. Troisième Suite de Iluon de Bordeaux (1 manuscrit). Turin, Bibl. de l'Université, H, II, 11 (xiv° siècle).
y'oH, dernière branche des Lorrains {\ ms.). Paris, Bibl. nat. fr. 1622(xiii'' s.).
' ''c1^\p';'îv. "■ certains autres. Ces improvisateurs avaient sous la main ' ~ ~ tout un arsenal d'adjectifs, de formules, de demi-vers et
de vers tout faits : et ils s'en servaient avec une liberté qui fut peut-être excessive. Quand on écrivit nos plus anciens poëmes, cette liberté ne disparut point entièrement. Ce fut sous la dictée plus ou moins exacte des trouvères et des jongleurs que les scribes écrivirent nos plus anciens romans, et le même poëme, dicté de la sorte à quatre ou cinq scribes différents sur quatre ou cinq points différents de notre territoire, dut nécessairement ne pas recevoir partout la même forme. Étant donnés quatre ou cinq manuscrits de ce genre, il ne faut donc pas s'étonner d'y rencontrer mille petites variantes et modifications de détail : ce sont tels ou tels temps de verbe, ce sont tels ou tels tours grammaticaux qui sont employés l'un pour l'autre; c'est l'ordre des mots qui est interverti ; ce sont les conjonctions qui ne sont point partout les mêmes. Quelques autres cbangements sont plus importants, sans être encore fort graves. Les formules sont dissemblables ; les épithètes homériques varient ; certaines portions de vers ou certains vers entiers sont remplacés par des synonymes ou par des équivalents poétiques.
Mais Jusqu'ici, cependant, il n'y avait rien de biencaracté-
d'unechanson Hsc. xMais, uuc lois OU on cut pris ces premières libertés,
de trestc ....
est appelé à subir il était iiupossiblc qu'on ne s'en permît pas beaucoup
bien d'autres ^ ^ ^ ^ '
modilications. d'aUtrCS
C'est ce qui arriva, et nous allons assister ici à une série de changements d'une portée beaucoup plus considérable, et qui vont nous permettre de diviser enfin nos manuscrits en un certain nombre de familles plus ou moins déterminées.
Essayons de rendre la chose vivante en la dramatisant de notre mieux.
Donc, nous sommes au xiT siècle, vers 11 "^O. Un scribe, du nom de Jean, copie, sous la dictée môme de l'auteur, un poëme en quatre mille vers décasyllabiques, qui est principalement consacré à une défaite des Français par les Sarrasins : les Français y sont trahis par un des leurs et succombent jusqu'au dernier. Mais le poëte n'en a pas voulu rester là et, dans une seconde bataille qui sert de dénoùment à la chanson, il nous montre Gharlcmagne accourant, terrible, pour venger la mort des siens et la vengeant en effet par une éclatante et décisive victoire. Voilà le poëme, très-simple et très-vivant' que Jean transcrit avec une exactitude scrupuleuse. Le manuscrit de Jean, c'est le manuscrit original : c'est le bon.
Une fois le texte de Jean achevé, le poëte, qui veut lancer son œuvre dans le monde, livre ce manuscrit à un jongleur qui le met dans son escarcelle et obtient avec lui un succès sans pareil. Les autres jongleurs le veulent chanter aussi ; on le leur réclame de toutes parts. C'est alors que deux autres scribes (je les appellerai Philippe et Simon) transcrivent le texte de Jean. Or, Philippe et Simon appartiennent à cette espèce de copistes qui sont, avant tout, fidèles et respectueux; qui ne se permettent aucune privante avec les textes; qui n'en ont pas seulement la religion, mais encore la superstition. Ils se contentent donc de transcrire très-servilement le manuscrit de Jean'; et Piiilippe va môme jusqu'à prendre soin que
' Le type de ces poëmcs priiiiilifs est la Chanson de Roland, et c'est elle que nous choisissons ici comme exemple. = Dans tout ce chapitre nous procéderons par types, et ne voulant pas accumuler, à Tappui de chacune des parties de notre tlièse, un trop grand nombre de citations, nous n'en fournirons généralement qu'une seule, mais aussi claire et aussi décisive qu'il se pourra.
' Rien n'est moins rare que les exemples de ces manuscrits servilement copiés Eun sur Eautre. Il importe, cependant, d'en donner un qui soit frappant, et nous le prenons dans ces deux manuscrits des Lorrains dont nous parle M. Bonnardot {Romania, III, 207) et qui, similaires par la forme, le sont aussi par le fond. « Il s'agit d'un précieux fragment de ce cycle qui a été relié dans le corps dums. fr. 14G1 de la Bibl. nat. et dont la leçon est sensiblement identique à celle du manuscrit dans lequel il est relié. « Ce fragment, auquel M. lîonnardot
CIIAP. IV.
Tableau
animé de tous
ces chanijonienls
successifs
qui nous
licrnietlciit
de diviser
nos maiiuscrils
en nn
certain nniubrc
do fauiilles
et de
sous-familles.
Le manuscrit, orii^inal,
respecte
par
quelques
copistes fidèles,
I l'AP.T. IJVR. H.
CllAP. IV.
est.
chacune de ses pages corresponde scrupuleusement à la page correspondante de la version originale '. tourTioiir. Le scribe Pierre ne ressemble pas à ses confrères en
par des copic, ciue nous venons de présenter à nos lecteurs : il est,
copistes ignorant; r ^ i i ovi p
lui, d'une culture intellectuelle fort médiocre. S il faut tout dire, il est ignorant, et, de plus, étourdi et sans cerveau . Chargé par un riche baron de faire une copie de notre chanson (nous sommes arrivés en l'an 1201), il se procure la copie de Philippe et se met à la transcrire. Mais, outre qu'il est fort distrait, il ne lit pas toujours très-bien l'œuvre de son prédécesseur et ne la comprend que fort imparfaitement. De là des sottises sans nombre, et, comme nous le dirions aujourd'hui, d'innombrables « bourdons » . D'autres scribes peuvent venir après lui, qui commettront d'autres fautes contre le bon sens et l'exactitude ; mais certes ils ne commettront pas les mêmes : car, s'il est un fait bien démontré, c'est que deux scribes différents ne se rendent jamais coupables des mêmes fautes. Quoi qu'il en soit, Pierre achève, tant bien que mal, sa déplorable transcription, où l'on ne peut guère signaler moins de deux mille erreurs^. Deux seigneurs voisins, qui ne se
lionne le n" 27 dans sa classification des Lorrains, provient d'un manuscrit inconnu qui a, très-exactement, la justification même du ms. U61 {Roinania, III, 20G). On ne saurait indiquer un type plus précis, et nous le recommandons à iallention du lecteur.
' Il est des copistes qui vont jusqu'à laisser en blanc, çà et là, un certain nombre de vers que, sans doute, ils n'ont pu lire dans roriginal. (Voy. Romania, m, 232, en ce qui concerne le ms. 4988.)
' Il n'existe pas, je pense, de type plus exact de méchants copistes que les scribes anglo-normands, lesquels ont eu lieu de transcrire si souvent d'excellents textes normands. Ils détruisaient partout les lois de la déclinaison romane, ils confondaient partout les notations é et ié, et ce n'étaient point là leurs seuls défauts. Or, parmi ces copistes inintelligents, il n'en est guère, hélas ! de plus maladroit que celui auquel nous devons le manuscrit de Roland conservé à Oxford (Digby, 23). Indépendamment de ces milliers d'erreurs relatives à la notation ié et aux règles de la déclinaison, il a commis mille distractions bizarres et s'est rendu coupable de cent omissions très-graves. Nous allons énumérer les fautes principales qu'on est en droit de lui reprocher depuis le vers 58 jusqu'au vers 318, et nos lecteurs jugeront par là de celles qu'il a semées dans le reste de sa transcription... C'est par étourderie qu'au vers 58
doutent mière de l'ionorance de Pierre, font servilement ' ■'""^ "'" "
c Cl •> CHAI'. IV.
transcrire son œuvre par Bertrand et par André. A'oilà ~ ~
un nouveau groupe de textes '. rcnouveieurs
V , ... 'lui sont à la fois
Quelque vmgt ans après, le manuscrit jadis copié par amplificateurs ^ Simon tombe aux mains de Guillaume. On ne saurait fantaisistes. certes reprocher à Guillaume d'être un ignorantouunsot. Il est plein de « clergie», et n'a que trop d'imagination : il va bien nous le faire voir. L'œuvre précédemment transcrite par Simon lui paraît d'une brièveté déplorable, et, comme il est poëte, il se propose de lui faire subir une amplification élégante "'. Voici un couplet qui lui semble écourté; il en fait deux. « Comme ce début est bref, se y> dit-il, et comme il est obscur ! » Vite, il bâcle un prologue en cinq cents vers. Mais ce qui l'étonné le plus vivement, c'est que le poëte primitif ait fait venir si rapide-
il répète la fin du vers précédent et qu'il écrit : qu'il i perdent les lestes au lieu (pie les chiefs il i perdent. Au vers 81, il écrit un vers faux : A Carlemagne le rei au lieu de Carlemagne le rei ou de : à Carlemagne, aV rei. Le vers suivant n'est pas plus juste, et notre scribe, au lieu de ei/n ne verrat, n'a pas craint d'écrire : jaeinzne verrat. X quoi pensait-il quand, au vers 1:24, il écrit des aurez-, alors que le sens de la phrase exige manifestement : devez aûrer. Au vers 158, il nous donne Chares au lieu de Charles et nous meurtrit indignement le vers 202 : De ses païens veiat quinze, pour : De ses païens il vus enveïat quinze. Comprenez si vous pouvez. Après le vers 241, il en saute un : De vos baruns si lï manderez un, et vingt vers plus loin il nous offre hlarcher au lieu de blanclieier. Entre ses mains, le vers 270 devient presque inintelligible : Si en vois vedeir alques desun semblant, pour Si U dirai alques de mun semblant. On pourrait encore lui passer guadez et tro au lieu de guardez et trop (vers 316, 317j; mais il est difficile de rexcuser quand, après le vers 318, il escamote un couplet tout entier. Et il a ainsi oublié environ quatre ce.nts vers dans tout le reste de sa copie.
' C'est dans la transcription des noms géographiques que les scribes ont hasardé le plus de variantes et commis le jjIus de bévues. Je fais ici passer sous les yeux du lecteur le même vers des Lorrains tel qu'il a été modifié par l'ignorance ou la légèreté de plusieurs scribes (Bonnardot, Romania, 11,212;:
1" Cil de Verdun et de Biane autres!.
2° Cil de Dijon et de Biaune autres!.
4" Do Verselai et de Biaune autresi.
i" De Verselai et de Blaves autresi.
5° Dever soloil et de\er Blave aei.
C>" De Satenai et des autres auci.
On pourrait citer dix mille exemples tout semblables.
- Nous avons à donner ici des exemples, ou, pour mieux parler, des types
CHAP. IV
par
des copistes
abroviateurs
ou qui ont
la manie
du déplacement;
ment Gharlemagne au secours de la chrétienté menacée. Sur la route du grand Empereur il y a une ville importante : notre nouveau poëte arrête le roi des Francs devant cette ville et lui en fait faire le siège. Mille vers de plus. Le trouvère de 1120 avait à peine consacré vingt vers au récit des fêtes qui suivirent la victoire de Charles. Vingt vers! Notre scribe savant en consacre deux cents à la description de ces joies. Partout ce ne sont que digressions et longueurs de toute sorte. Le public cependant fait bon accueil à cette rédaction amplifiée qui est transcrite, plus tard, non sans quelques inexactitudes et licences, par Bernard, par Nicolas et par Adam. Si les trois textes précédents étaient parvenus jusqu'à nous, il serait inutile d'ajouter que ce dernier a été copié par Aubert. Tout autre est le système de Louis. Louis, qui se sert du manuscrit de Simon, est un abréviateur enragé. Il supprime, supprime, supprine. Tout d'abord, il regrette
saisissanis de tous les procédés de développement littéraire que nous signalons ci-dessus. = Tout d'abord, le procédé général de l'amplification ne saurait être mieux représenté que par la chanson à'Hervis, laquelle forme la première branche des Lorrains. Or Hervis n'est, à vrai dire, que l'amplification des deux cents premiers vers de Garin. = Les Prologues, ajoutés aux vieux poëmcs, ont pour type le petit roman i\'Auberon, qui a été évidemment composé après Huon de Bordeaux et qui semble en former la préface (Turin, Bibl. de l'Université, G, III, 13); mais nous aurons l'occasion de revenir sur ces Prologues en les considérant plus tard au point de vue de la composition littéraire. = Les Prologues, d'aillenrs, ne prennent pas toujours la forme d'un poëme aussi développé et aussi un. Il en est de bien moins longs, et telle est cette sorte d'Avant-propos qui se trouve avant Ilervis, dans le ms. 19IG0, et qui a uniquement pour but de donner au liéros du poëme une généalogie princière. (cf. la Préface en un seul couplet qu'on peut lire .dans Girbert, au f 18 du ms. 2179). = Comme épisode ajouté postérieurement, nous ne saurions rien citer de plus frappant que le récit de la prise de Narbonne inséré dans une des versions de la Cltanson de Roland (Venise, Bibl. Saint-Marc, mss. fr. IV). Nous nous demanderons plus tard si l'épisode de Baligant est dans le même cas, comme l'a prétendu un critique allemand, M. Franz Scholle. = Il nous reste à donner un type de ces épilogues qui, sous forme de chansons, ont été composés après coup : et nous signalerons volontiers le roman d'Yon qui termine la geste des Lorrains et ne se trouve i)ue dans le seul ms. de la Bibl. nat. fr. 1G22. Cf. les Suites A'Ogier (Bibl. nat. 1583 et fragment Longpérier,) et les quatre Suites de Huon dans le ms. de Turin, G, III, 13. Nous en reparlerons au chapitre de la composition littéraire. = Pour les amplifications de détail, voyez le chapitre spécialement consacré aux Remaniements.
LKS MANUSCRITS DES CHANSONS DE GESTE. 2i9
que le poëtc de 1120 ail donné aux représailles d(î Char- ' '''!^-, lemagne un aussilongdéveloppement. Il résume en vingtcinq vers le récit de la victoire des chrétiens : « Eh ! dit-il, )) cela donnera plus de mouvement, plus de vie à tout le » reste. » Il procède de la môme façon avec quatre ou cinq autres épisodes de l'œuvre primitive. De là autant de lacunes dans la version de Louis, qui est, un jour, transcrite par Guibert. C'est encore une autre famille, une famille avec laquelle il va falloir compter'.
Mais voici Martin, qui va nous étonner par d'autres hardiesses. Martin, qui est un autre copiste du texte de Simon, est tourmenté de la manie du déplacement. Les strophes 66-70 de son original ne lui semblent pas se suivre assez rigoureusement; il les écrit dans cet ordre : 69, {]6, 70, 67, 6S'-. Ce qu'il aime par-dessus tout, c'est de créer des divisions nouvelles. Il divise en deux poëmes le poëme unique qu'il eût dû seulement copier avec exactitude. Pour la seconde des deux chansons qu'il vient de créer, il imagine un commencement, un début nouveau. En revanche, il se permet de souder cette se-
' Un exemple typique de version abrégée est le Couronnement Looijs du ms. fr. 1448 de la Bibl. nat., lequel n'a que 316 vers. Rien n'est i)his intéressant à étudier : « Ce Couronnement Looijs du ms. U48 ne renferme, avons-nous dit ailleurs, que la première partie du véritable poëme avec des variantes assez importantes. Après la mort du traître Hernaut, le poète y raconte comment Guillaume, Garin d'Anseiine et Bertrand conférèrent la chevalerie au jeune Louis. Après quoi, vient le récit de la mort et de la sépulture du grand empereur Chai les. Puis, sans transition, le poète résume en vingt-huit vers toute la troisième partie de la chanson, c'est-à-dire la révolte des grands vassaux contre Louis et les exploits de Guillaume. Quant aux deux expéditions en Italie, elles ont été complètement passées sous silence. » — I^c compilateur an Chevalier au Cygne An ms. 15 E VI de la Bibliothèque du Roi au Musée Britatmique, après avoir copié llelias tout au long, a abrégé en quelques feuillets les Enfances Godefroi et Jérusalem. — Il convient cependant de fournir ici le type d'un poëme où Ton se soit contenté de supprimer, dans un poëme antérieur, un épisode plus ou moins considérable. Ce type sera, pour nos lecteurs, le manuscrit de Lyon (n° DG-i, xiV siècle) qui renferme un remaniement de la Chanson de /îo/rt/u/ et où est cITacé tout l'épisode de la grande bataille do Ciiarleinagne contre Baligant.
' Il n'y a certainement pas d'cxenq)le plus célèbre d'interversion de couplets que celui que l'on trouve au début de la Chanson de Holund. L'ordre des
I r'AP.T. i.ivu. ir.
I l'AIiT. I.IVIl. II.
CHAI'. IV
coude chanson avec un autre roman qu'il était chargé de copier. Ce roman- n'avait que six mille vers : Martin fait un coup d'État et lui en donne ainsi deux mille de plus. Il est vrai qu'il a été obligé d'inventer une transition ou, comme nous le disions, d'improviser une soudure entre ces deux êtres, autrefois distincts, dont il lui plaît de faire un seul être. Mais peu lui importe : Martin ne s'arrête pas pour si peu. Il colle et décolle, il soude et dessoude. Il se croit chez lui dans l'œuvre des autres'.
laisses XX-XXVII n'est pas le même dans le manuscrit d'Oxford, d'une part, et, d'une autre, dans le texte de Venise (Bibl. Saint-Marc, fr. IV) et les Remaniements. Voici le tableau comparatif de ces sti'ophes : 1° d'après le ms. d'Oxford que nous avons suivi dans toutes nos éditions du Roland ; 'i" d'après le ms. de Venise et les remaniements dont M. Th. Miiller a adopté le système. (Cf. notre Chanson de Roland, V" édition, 1872, II, p. 77.)
MS. d'oxford. ms. de VENISE ET REMANIEMENTS.
1. « Francs chevaliers », (list l'eniperere Car- 1. « Francs chevaliers », dist l'empercrc Car-
[les... [les...
K 11 queiis Guenes en fut niult anguisables.
2. Guenes respunt : « Pur mei n'iras tu mie.)i 2. Ço dist li Reis : « Guenes, venez avant. »
3. Quant ço veit Guenes qu' ore s'en rit 3. « En Sarraguce sai bien qu'aler m'estoet. »
[Rollanz
4. « En Sarraguce sai bien qu'aler m'estoet. » 4, E li quens Guenes en fut inult aiiguisablcs.
5. Ço dist li Reis : « Guenes, venez avant. « 5. Guenes respunt : « Pur mei n'iras tu mie.» G. Li Emperere li tent sun guant, le dcslrc. 6. Quant ço veit Guenes qu' ore s'en rit
[Rollanz.
7. i( Sire, dist Guenes, dunez mei le cungied. » 7. Li Emperere li tent sun guant, le destre.