COMMENT PUBLIER UN TEXTE
classcmoiit
des manuscrits
doit être
surtout considéré
comme
le préliminaire
nécessaire
de la publication
d'un te.vte.
Histoire des différents
systèmes de publication qui ont été appliqués ù nos cliiinsons depuis 18-29 jnsqu'à 1878.
1" Le système paléographique;
Classer les manuscrits, c'est fort bien. Mais ce serait là une occupation toute théorique et à peu près stérile, si l'on ne se servait de ce classement pour publier une édition de nos chansons qui fût sérieusement critique et véritablement définitive. Le classement, c'est le moyen; l'édition, c'est le but.
Or, depuis le jour où M. Immanuel Bekker a publié le Fiera bras et M. Paulin Paris la Berte ans grans pies, depuis 1829 et 1832, les éditeurs de nos vieux textes ont plusieurs fois changé de système. Ce sont ces différents systèmes que nous voudrions mettre en lumière.
Le plus ancien est aussi le plus simple. Parmi les manuscrits de tel ou tel poëme, l'éditeur choisit bravement celui qui lui paraît le meilleur, et le publie intégralement. Telle est la méthode paléographique : elle est naïve, mais sûre. Sans doute le choix de l'éditeur n'est pas toujours
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aussi logique, aussi raisonnable qu'on pourrait le désirer; mais enfin, et malgré tous les perfectionnements que l'on a récemment inventés, il nous parait absolument nécessaire de débuter par là. Les textes critiques dont nous parlerons tout à l'heure sont plus ou moins des textes arrangés et ne peuvent servir de base aux études philologiques. Commençons donc, et commençons toujours par des éditions paléographiques.
C'est ainsi qu'en 1837 Francisque Michel publia la Chanson de Roland, et Barrois, en 1842, VOgier de DanemarcheK
Vers 1854 la méthode reçut cnielciues améliorations. 2- l-ccoIg
. ,,. . .^ . ,, . . de M. Guessard.
G était le moment où, grâce à 1 initiative d un ministre intelligent, on avait l'audace presque héroïque d'entreprendre le Recueil des anciens poètes de la France. Notre maître, M. Guessard, fut alors chargé de diriger la publication de ces trois millions de vers et s'appliqua tout d'abord à préciser les règles qui devaient être appliquées à l'édition de nos Chansons de geste. Il fut résolu que, toujours, on publierait in- extenso la version la plus ancienne de chaque poëme et, autant que possible, celle qui est contenue dans les manuscrits de jongleurs. Cette version était-elle incomplète ou défectueuse, on devait en combler les lacunes et en corriger les fautes évidentes avec les plus respectables des autres manuscrits qu'on aurait eu le soin de classer préalablement suivant l'ordre de leur importance et de leur ancienneté. Mais, en ce dernier cas, on devait indiquer, à l'aide de certains signes typographiques, que tel ou tel passage était emprunté à tel ou tel manuscrit, et non plus à celui que l'on prenait pour base de la publication.
' 11 en fut lie même pour tons les « Romans des xil pnirs » publiés chez Techener [Garin le Loherain, Raoul de Cambrai, les Salsnes, etc.), et pour toutes les chansons éilitées avant la publication du premier volume des Anciens poètes de la France.
I PAKT. LtVU. II.
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Ce nouveau système, on l'appliqua sur-le-champ à Aspremont.
Treize manuscrits de cette chanson sont parvenus jusqu'à nous. Le plus ancien' est un petit manuscrit de jongleur, d'une brièveté séduisante, mais par malheur fort incomplet. Un autre- est complet, mais présente tous les caractères d'une version amplifiée. Un troisième^ est plus voisin du premier, mais cependant un peu plus développé. Ce n'est pas ici le lieu de mentionner les autres.
Il nous suffira de dire que l'éditeur &' Aspremont prit pour base le manuscrit de jongleur et que, sans négliger les autres textes, il le compléta principalement à l'aide de ceux que nous venons de signaler ^ Et l'on croyait avoir résolu le grand problème, et l'on s'en réjouissait trèssincèrement. On n'apercevait pas les défauts, les graves défauts du système. On ne se disait pas que combler les lacunes d'un manuscrit anglo-normand avec des morceaux de manuscrit picard , c'était véritablement se livrer à un travail de marqueterie où les couleurs étaient trop violemment heurtées et oii l'on ne pouvait s'attendre à aucune harmonie. A vrai dire, ce système n'était qu'un expédient; mais cet expédient précipita le progrès^.
' n. nat. fr. 2495. — = B. nat. fr. 25529, anc. Lavall. 123. — ' B. Vat. Reg. 1360.
' Voici un exemple pris dans la première page de la Chanson cV Aspremont. M. Gucssard désignait, par de petites lettres disposées comme ci-dessous, les textes dont il se servait pour combler les lacunes et corriger les fautes du plus ancien et du meilleur manuscrit :
Oez (le Nayme com avoit bon incslier :
Il ne servoit mie de loscnç:ier, f [Ne nul franch home ne volt mes enjonbrer].
Les frans linages fist au roi cssaucier...
Le fclon home, quant le sot costumier, ' [Le tîst dal roi partir et exlongier]...
Huimais ' [vos voil la cançon comencier]... K Signor, dist Naisnie à la barbe meslée,
Karles défient à cals de la contrée ^ [Ne se penst ja nus bons itol pense'e
Quel chevalier i face en sa contrée... »
La lettre d désigne le ms. de la Bibl. nation, fr. 25529; e, le ms. fr. 1598,
de la même Bibliothèiiue; f, le ms. de la Bibl. Saint-Marc, à Venise, fr. IV.
^ C'est à cette école et à ce système que M. Gaston Paris fait allusion, lors-
Victor Lcclorc.
LES ÉDITIONS DES CHANSONS DE GESTE. !2o7
La question ne tarda pas à entrer dans une phase "-aut. uvn. n.
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nouvelle. A peine M. Guessard avait-il fixé les lois de la
nouvelle méthode, à peine les avait-il écrites et promulguées, qu'une nouvelle école s'éleva. Elle eut pour représentant un vieil érudit qui avait consacré la plus grande partie de sa vie à l'étude austère de l'antiquité et qui, vers la fin de ses jours, s'était soudainement passionné pour la poésie du moyen âge. M. Victor Leclerc n'adopta point le système de M. Guessard : il avait le sien.
(( De même, disait M. Victor Leclerc, qu'il y a eu, dans g» Le sysiomc l'antiquité grecque et latine, une langue littéraire générale à laquelle les érudits doivent ordinairement ramener les textes latins et grecs; de môme, il y a eu, dans le moyen âge français, un dialecte classique auquel il convient de réduire tous nos poëmes. Et ce dialecte est celui de l'Ile-de-France. »
Tel était le débat engagé entre MM. Guessard et Victor Leclerc ; mais il ne sera peut-être pas inutile de rendre la chose plus vive par un exemple... Voici une chanson de geste en dialecte picard : faut-il la publier en picard, ou reprendre en sous-œuvre chacun de ses vers pour le traduire en vrai français de France? (c Oui, certes», disait M. Leclerc. — « Non, mille fois non », répliquaient ses adversaires.
Les uns voulaient que l'on respectât les manuscrits; les autres, plus hardis, demandaient qu'on les corrigeât. Ceux-ci s'écriaient, avec une sorte d'enthousiasme indigné que nous allons essayer de reproduire : « Gomment ! nous reconnaissons qu'il y a eu au moyen âge
qu'il (lit : « Les ('ililciirs les plus consciencieux se sont contentés, d'ordinaire, de choisir, parmi les divers manuscrits, celui qui leur paraissait le meilleur et de le reproduire aussi fidèlement que possible, eu se servant des autres seulement dans le cas où ce manuscrit présentait des lacunes ou des fautes évidentes. » (Vie de saint Alexis, Introduction, p. 8.)
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une sorte de français classique, et que les autres idiomes n'étaient que des dialectes inférieurs destinés de bonne heure à devenir des patois ; et nous craindrions de toucher à cette langue corrompue pour la purifier, à cette langue malade pour la guérir ! Si les éditeurs de la Renaissance avaient trouvé, dans les manuscrits de leurs chers classiques, ces sortes de dialectes impurs, est-ce qu'ils n'auraient point tout fait pour les ramener à l'élégance et à la pureté helléniques ou latines? Faisons de môme : approchons-nous doucement de ces textes précieux de nos poëmes nationaux, et ôtons-en avec délicatesse toutes les épines, toute la poussière, tout ce qui les enlaidit, les déshonore et les souille. »
Mais leurs adversaires répondaient : ce Les études philologiques ne sont pas encore tellement avancées, que nous puissions entreprendre sans témérité un tel labeur. Si nous publions des textes ainsi corrigés, ils ne seront d'aucune utilité aux savants, qui, plus que jamais, seront contraints d'avoir recours aux manuscrits eux-mêmes. Fournissons plutôt aux philologues des textes qui soient, en quelque manière, le reflet exact des manuscrits. D'après ces textes, ils établiront les règles véritables de notre langue au moyen âge. Et, alors seulement, quand ces travaux préliminaires auront été menés à bonne fin, vous pourrez à côté de nos textes, vous pourrez sans inconvénient publier les vôtres. »
Ce langage rallia toutes les opinions •. Il fut décidé que l'on aurait pour nos vieux manuscrits un respect constant, sans toutefois aller jusqu'à l'adoration ; que les textes en seraient toujours reproduits avec exactitude,
' Nous nous y étions rallié nous-mème dans la prcmii'TC étlition âcs Epopée» fr(mçaises : « M. Gautier a raison quand il dit qu'on n'a aucunement le droit de transposer, dans une langue littéraire générale, la langue des divers dialectes, n (K. Bartsch, Revue critique, 1866, n" 5'iî.) Et il est certain que cette partie de la thèse de M. Guessard demeure rigoureusement vraie.
1 l'AUT. I.IVR, II.
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quel que fût d'ailleurs leur dialecte, et qu'enfin on ne se résoudrait à les corriger que dans les cas assez rares où il y aurait une évidente incorrection due à la sottise ou à la légèreté des scribes.
Bref, ce fut le système de M. Guessard qui l'emporta dans l'esprit de tous les juges, et l'on continua à se livrer à cette marqueterie délicate dont nous signalions tout à l'heure les inévitables imperfections. Ainsi furent conçus et publiés les dix premiers volumes de la collection des Anciens poêles de la France.
Mais on n'en devait point rester là.
Vers 1865, il se fit un grand mouvement dans le v lecoIo domaine des études romanes; presque une révolution. ExfiosëTsos
. ,,. .'. 11T n doctrines;
De leunes erudits parurent, qui avaient lu les livres aile- Avam^igcsct mands ou avaient vécu en Allemagne. Ils avaient de leurs J« ^a mcniudc. lectures ou de leurs voyages rapporté les sains et véritables principes qui doivent présider à l'établissement des textes romans. Ils ne tardèrent pas à les mettre en lumière.
Or, le principe, qui domine ici toute la question, peut se résumer en quelques mots : « Quand on entreprend de publier une chanson de geste, il faut se proposer d'en reconstruire le texte original. )) En d'autres termes : « La critique des textes a pour but de retrouver la forme qu'avait un ouvrage en sortant des mains