‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 87 sur 180 · DE SON AUTEUR · texte numérisé non relu

DE SON AUTEUR

Voici une chanson dont il reste cinq manuscrits. Et il

' i( Ce but, la critique ne l'atteint jamais coiiiplélement : elle s'en rapprociie plus ou moins, suivant ([ue les conditions oîi elle s'e\erce sont plus ou moins favorables. Heureusement, pour un certain nombre de cas, on dispose, et dans une assez large mesure, du seul moyen de contrôle dont puisse user la criti(jue : la comparaison. La critique des textes ou, du moins, rune de ses parties essentielles, repose sur cette idée que des scribes ditTérents, copiant un même texte, ne font pas les mêmes fautes. Il en résulte que la. comparaison de plusieurs

MANUSCRITS PROVENANT D'UNE MEME SOURCE FERA, D'HABITUDE, CONNAITRE CETTE

SOURCE ELLE-MEME au cas OÙ cllc manque. » (G. Paris, Vie de saint Alexis, Introduction, p. 10 .

I PAI\T. LIVn. Il

criAi». V.

a été prouvé que ces manuscrits sont autant de copies clifFérentes d'un original disparu *.

Eh bien! avec ces cinq manuscrits, il s'agit de retrouver la version primordiale. Avec ces cinq copies, et à travers une ou plusieurs transcriptions intermédiaires, il s'agit de reconstruire le texte même que, dans la première ardeur de la composition, l'auteur avait écrit de sa propre main, ou qu'il avait dicté à son copiste.

C'est ici, remarquez-le bien, que la langue et le dialecte reprennent toute leur importance : car il est nécessaire de publier le poëme dans le dialecte même que parlait le poëte primitif et qu'il écrivait.

C'est l'œuvre première qu'il faut faire revivre, telle absolument que l'a conçue et réalisée le premier artiste.

Le but est beau ; mais combien difficile à atteindre !

La première chose à faire, c'est de classer avec soin tous les manuscrits du poëme qui sont parvenus jusqu'à nous; c'est de les séparer, s'il y a lieu, en un certain nombre de familles, comme nous l'avons essayé tout à l'heure pour la chanson dont notre Jean avait été le premier copiste'-.

Cette besogne une fois faite, deux cas peuvent se présenter.

' (( L'immensité de nos pertes, en fait de manuscrits du moyen âge, n'apparaît nulle part avec plus d'évidence que lors(|u'on possède plusieurs textes d'un même ouvrage. En effet, il est infiniment rare que l'un de ces textes soil copie sur l'autre. Presque toujours ce sont les extrêmes pousses de branches parfaitement distinctes qui forment, autour de la tige qu'on ne possède jamais, une vaste ramification. M. Grœber, examinant les sept manuscrits de Fierabras qu'on possède (en comptant le texte provençal), est obligé d'en admettre au moins quatorze comme ayant existé. » (G. Paris, Vie de saint Alexis, Introduction, p. 10, H.)

- « Ce doit être le premier soin de la critique que d'examiner si les manuscrits qui sont à sa disposition sont copiés les uns sur les antres... Si aucun d'eux n'est copié sur l'autre, il faut en établir la classification : travail délicat, com[)liqué et minutieux, mais indispensable et sur lequel repose toute la critiiiuc scientifique. » ( Vie de saint Alexit, Introduction, p. 11.)

LES Editions des chansons de geste. sot

« Si les manusci'its sont assez nombreux pour per- 'pai'.t '-'vn. u. nieltre une classification bien assurée et si les recherches du critique ont été bien conduites, il arrivera à l'un des deux résultats suivants. Ou tous les manuscrits viennent directement de l'original ; ou ils se groupent en familles dont cbacune représente une copie directe, une copie perdue de cet original. Si ces familles sont nombreuses, si même elles sont seulement au nombre de trois', la tacbe du critique sera désormais assez facile : il n'y aura pour lui d'hésitation que si chacune des familles offre une leçon différente, et ce cas sera d'autant plus rare qu'elles seront plus nombreuses.

)) Mais si la classification des manuscrits aboutit à la constitution de deux familles, la tache du critique est autrement délicate et change même de nature : au lieu d'être une opération pour ainsi dire mathématique, elle devient une affaire de tact, d'intuition et d'instruction. Et, en effet, dans un grand nombre de cas, entre les leçons divergentes que lui fournissent deux familles de manuscrits (c'est-à-dire, représentées par elles, deux copies directes de l'original), le doute sera possible. C'est dans la connaissance de la langue, du style et des idées de l'auteur que la critique puise les motifs de sa décision"-. »

J'ai voulu emprunter cet exposé de la nouvelle méthode, de la méthode « critique », à l'érudit qui nous l'a apportée d'Allemagne, à celui qui en a plus clairement enseigné le secret et qui en a le mieux pratiqué le mécanisme. Cette page de Gaston Paris avait sa place marquée dans cette partie de notre œuvre.

' On peut étudier, cninmc tvpe, le texte critique d'un long extrait duClifirroi (le Nimes, par Paul Moyer ([{ecueil de textes bas-latins, provençaux et français, p. 237 et ss.). Les familles de manuscrits sont ici au nombre de troi«.

- G. Paris, Vie de saint Alexis, Introduction, p. 13 et 14-.

"'*!w' v" " ^^'' ^^ ^^^ facile de résumer en quatre propositions la doctrine que nous venons d'exposer :

1° Pour publier un texte critique, il faut soigneusement interroger toutes les familles de manuscrits que l'on possède.

2° Si ces diverses familles nous fournissent la même leçon, le doute ne nous est point permis, et la leçon est bonne.

3° Si deux leçons différentes nous sont fournies, l'une par quatre, par trois ou même par deux familles de textes, l'autre par une seule, c'est la première leçon qui semble la bonne.

4° Mais s'il n'existe que deux familles de textes et qu'elles nous fournissent deux leçons différentes, il y a doute. Et il est permis à l'éditeur de choisir entre ces deux leçons'.

Tous ces principes sont approuvables, sauf le dernier qui nous parait décidément trop large et n'est pas véritablement scientifique.

Vous me dites que parfois, lorsqu'on est seulement en présence de deux familles de manuscrits, « la critique en est réduite, en cas de divergence, à trancher telle ou telle question par le goût et la divination. » La divination !

Rien n'est plus dangereux, suivant nous, que ce choix entre deux leçons « éualement autorisées ». Et nous croyons que, malgré tout, ce choix aura toujours quelque chose d'arbitraire et de « divinatoire )).

Voici deux familles de manuscrits qui me fournissent, l'un : Aelis qui le vis a tant cler, et l'autre, Aelis qui fut fille d'Escler. Les deux leçons, je le veux bien, sont éga-

' Prenant pour exemple une clianson dont il resterait quatre manuscrits, M. Gaston Paris dit ailleurs : « La seule méthode à suivre pour les éditeurs (le cette chanson sera de savoir si a, b, c, d ont été copiés Tun sur l'autre; la réponse étant négative, il en résulte que le texte à restituer, le texte original se composait de tout ce que a, b, c, d ont de commun ; ou de ce que troi<s ou même f/eu.r de ces manuscrits offrent d'identique. » i fîevue crilicjue, 18(39, II, p. \'2''2.)

lement aiilorisôes par nos deux familles de manuscrits. "''V"np'''\"' "' Il faut néanmoins que je me décide, il faut que je choi- '

sisse. Eh bien ! j'affirme, quel que soit mon choix, j'affirme que je puis uniquement arriver à une probabilité, et non pas à une certitude. Et il vaut mieux mille fois prendre un manuscrit pour base.

Je déclare qu'avec le système de la divination, il est absolument impossible d'arriver à une reproduction mathématique du manuscrit original. Et cependant, c'est cette reproduction qui est notre véritable but.

Puis, si l'on veut ici ne pas se laisser aller à trop d'illusions, il faut se remettre en mémoire le principe même d'où nous sommes partis. C'est qu'il y a, dans une chanson de geste, tout un élément flottant : épithètes, formules, fins de vers; c'est que nos plus anciens poëmes ont été longtemps chantés avant d'être écrits; c'est enfin que, durant l'époque où ils étaient chantés, il est certainement arrivé à plusieurs scribes de les écrire en môme temps sous la dictée de plusieurs jongleurs, lesquels ne se gênaient pas pour changer, çà et là, les temps des verbes, le nombre et le genre des noms, et même, comme nous le disions tout à l'heure, les fins de vers, les épithètes et les formules ;

En sorte qu'il y a eu, plus d'une fois, non pas un, mais plusieurs manuscrits originaux, et qu'en mettant de côté Homère et les épiques, il n'est pas très-exact de comparer ici la littérature du moyen âge à la littérature antique'.

Que conclure de ces observations ? C'est que le libre choix entre deux familles de textes (quand on n'en possède pas d'autres), c'est que « la critique conjecturale est une œuvre des plus hardies; c^est que, si elle est intéres-

' •< Les exigences de la critique sont absolument les mêmes pour les productions du moyen âge que pour celles de l'antiquité. » (G. Paris, 1. 1., p. 8.)

I RART. I.IVR. II.

CHAP. V

saille et attrayante au plus haut point, elle est pleine de dangers de tout genre ; c'est que pour être pratiquée avec succès, elle exige une finesse et une imagination qui sont refusées parfois aux travailleurs les plus consciencieux.)) Ces mots ne sont pas de nous, mais de M. G. Paris.

J'ajouterai enfin, pour être plus pratique, qu'il faut, suivant moi, commencer par une édition paléographique la puhlication de chacune de nos chansons de geste, mais qu'il faut en essayer plus tard une édition critique.

Une édition critique, ai-je dit, mais non pas une édition idéale ou fictive ;

Une édition qui, dans le cas où nous ne possédons que deux familles de textes, soit fondée sur ux manuscrit, sur le meilleur de tous les manuscrits connus;

Avec des variantes qui, suivant les exigences de la critique, pourront et devront être empruntées à tous les autres textes; mais qui, de toute façon, seront scrupuleusement ramenées à la langue de l'original.

En d'autres termes, toutes les fois qu'une leçon sera démontrée la meilleure, on l'adoptera; mais, dans le cas d'une hésitation entre deux leçons également AUTORISÉES, on adoptera de préférence celle d'un seul et même manuscrit.

Il nous semble, pour conclure, qu'une telle méthode pourra nous préserver de certains dangers où la critique conjecturale et la divination nous pourraient trop aisément précipiter'.

Cependant, nous n'avons encore rien dit de la langue de nos chansons. C'est qu'en effet, dans la publication

' « Les principes Je la critique des textes n'ont guère été appliqués jusqu'à présent à l'ancienne littérature française et particulièrement à la poésie épique. » Depuis que M. G. Paris a écrit ces mots dans sa Vie de saint Alexis (Introduction, |). 7), plusieurs essais de texte critique ont été généreusement tentés. M. G. Paris

d'un de nos vieux poëmcs, il nous faut constituer les leçons d'un texte critique avant d'en constituer le langage. Mais il est temps d'en venir à cette question qui est d'une importance considérable et qui s'impose à l'attention de tout éditeur, de tout lecteur de nos romans.

I PAItT. I.IVn. II.

Page 1