‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 92 sur 180 · I PART. I.IVR. II CH.M'. VII · texte numérisé non relu

I PART. I.IVR. II CH.M'. VII

sur lequel tous lescrudits soient véritablemeut d'accord. Il y a eu, en effet, deux versifications latines, comme il

» tioii rhylhiiiii|iie en général. — II. De la versification rhythniique des Romains ') depuis leur origine jusqu'au iv° siècle de l'ère chrétienne. — III. De la versifica- » tion rhythmique latine au moyen âge. — IV. De la versification française, et » spécialement de celle de nos Chansons de geste. » Nous entrons immédiatement en matière. — I. De l.\ versification rhythmique ex général. = [" Les éléments de la versification rhythmique sont : a. l'Accent tonique; b. le Syllabisme (ou la numération des syllabes), et c. l'Assonance. Cette proposition a été nottcment démontrée,en ce qui concerne l'accent, par M.Gaston Paris i Lettre à M. Léon Gautier, pp. Cetss.), et longuement développée, quant au syllabisme et à l'assonance, dans notre Cours d'Histoire de la poésie latine [i' et 3" leçons). Cf. Vincent, « Quelques mots sur la musique et la poésie anciennes », 1854, et B. Julien, «De quelques points des sciences dans l'antiquité », 1851. = 2' Les deux premiers de ces éléments se retrouvent dans la plupart des systèmes rhythmiques, mais le troisième ne semble pas rigoureusement nécessaire pour constituer un rhythme. Cf. l'abbé Van Drivai, ipii, dans ses n Formes primitives de la poésie chez les peuples anciens « {Annales de philosophie chrétienne, 1808, I, p. i'2, 13, 152,23-2, 350, iil ; II, p. 20, 179, 183,258), exagère l'influence du syllabisme au détriment de l'accent. = 3° Toute poésie primitive a été chantée. Thèse depuis longtemps démontrée et, particulièrement, en ce qui touche les Grecs, les Romains, les Celtes et les Germains. II suffit de rappeler ici les mots grecs : 'Uoe,, aow, Tipoçfoota, ainsi que les fonctions des aèdes et des rhapsodes; les premiers vers connus des Romains, qui ne sont que des cantiques ou des chansons; les bardes des Gaulois; le « canitur barbaras inter gentes » de Tacite peignant les Germains, et, enfin, le caractère essentiellement musical des premiers monuments de la poésie française, de la « cantilène de sainte Eulalie », de la « Vie de saint Léger» et de la « Passion ». qui sont de véritables complaintes, et enfin, de nos premières Chansons de geste. = i' La première forme que reçoive la poésie primitive, c'est le rhythme, et non pas le mètre. C'est ce qui résulte, sans une seule exception, de tous les documents publiés jusqu'à ce jour. Il importe de rappeler ici que l'élément essentiel du rhythme est l'accent avec la numération des syllabes, et que l'élément essentiel du mètre est la « quantité » ou le prolongement de la voix sur telle ou telle syllabe. Mais, comme nous le verrons plus loin, le mètre n'est qu'un rhythme perfectionné, un rhythme savant, et c'est dans ce sens qu'il faut entendre les mots de saint Augustin (De musica, III, II) : « Quocirca omne mctrum rliythmus; non omnis rhythmus etiain metrum est. » = 5° Le rhythme; à l'origine, est « l'assemblage de plusieurs temps qui gardent entre eux un certain ordre en de certaines proportions ». En d'autres termes, U est fondé sur la mesure du temps et règle à la fois la parole, le chant, la danse. La précédente définition est d'Aristide Quintilien en son « Traité de la musique », et cet écrivain grec du second siècle passe pour le meilleur rhythinicien de toute l'antiquité. Cf , pour la seconde partie de la proposition, le mot de Quintilien : « Metrum in verbis modo; rhythmus etiaiu in corporis motu est. » (IX, i.) = 0° Un certain nombre de syllabes forme une phrase rhythmée. Dans cette phrase rhythmée, un certain nombre de pauses ou temps d'arrêt sont déterminés par un « temps levé » de la dan.^e, par une élévation de la voix, par une « arsis » sur telle ou telle syllabe accentuée. Sur chaque phrase ainsi rhythmée peuvent être ajustées parallèlement une ou plusieurs autres phrases rhythmées, lesquelles sont chantées, dansées et coupées exactement de la même façon. Pour plus de clarté, on peut, avec les anciens rhéteurs, donner le nom de « distinctio » à la phrase rhythmique, et celui de 'i clausula » à Tassemblage de plusieurs

y a deux langues latines : le sermo pleheim, d'une part, ' '''^i;"^',,'''',',', "' et le i)ai]('r lillcMaire, de rautrc. Les liomaius uni pus-

phrases ou de plusieurs « iliHtincUonpa » scmblablement coupées. M. G. l'aiis a développé, ainsi qu'il suit, les propositions que nous venons de formuler : « La versification rliytlnnique est essentiellement syllabique, et les vers qui se correspondent ont toujours le même nombre de syllabes. Elle est presque exclusivement stropiiique, et l'unité rhytlimique s'y fractionne en plusieurs distinctions ou vers dont l'assemblage régulier forme une strophe. » 11 convient cependant d'ajouter que le parallélisme en question n'existe point dans la poésie de tous les peuples. = 7" Le mètre n'est qu'une espèce de rliythme, un rliijtlime perfectionné ou discipliné. L'accent y persiste; nuds rélénient dominant est la longueur ou la brièveté des syllabes. L'accent, d'ailleurs, peut se combiner anec la quantité : car l'accent est une élévation, et la mesure un prolongement de la voix. Pour mieux comprendre cette proposition et comment l'accent peut se combiner avec la mesure, il suffit d'assimiler les longues et les brèves de la quantité antique aux blanches et aux noires de notre notation musicale et, d'autre part, de représenter chaque syllabe accentuée par une note plus élevée dans la gamme. Cf., pour la première partie de la définition, le chapitre IV de la Poétique d'Aristote : « Metra partes rhytbmorum esse manifestum est. » = S° En résumé, le vers rhytlimique est l'assemblage d'un nombre fixe de syllabes dont certaines doivent être accentuées. Cette définition, qui est de M. G. Paris, est [dus complète que les définitions du vers latin rhythmique : « Consona paritas syllabarum sub certo numéro compreiiensarum » {Ars rlujthmicandi, du xiii' siècle, publié par Wright, en ses Reliquiœ anliquœ, I, p. 30), et du vers français : « L'homoplionie de deux syllabes accentuées. )> — II. De la versification rhythmique des P.omains, depuis ses origines jusqu'au iv° siècle de l'ère chrétie.nne. = T Les Romains n'ont possédé longtemps qu'une versification rhytlimique. Que les Ptomains aient possédé une poésie antérieure aux essais métriques d'Ennius, c'est ce qui est attesté par Caton que Cicéron cite deux fois (Tusculan.,l. IV, cap. ii, édit. Lemaire, XVI, 352, et Brutiis, cap. xix, édit. Lemaire, VII, 475) et qui fait allusion à certains chants, très-anciens, « de clarorum virorum virtutibus » . Denys d'Halicarnasse (c. 70) parle des hymnes nationales des vieux Romains : 'l2; hi tqî; Tiaxptoi; •jfxvoi; •jub 'Ptojj.attov £Ti y.a\ vûv àoExat. Cicéron [Drutus, 1. 1.) regrette vivement que certains de ces cliants aient disparu, et s'écrie : « Utinam exslarent illa carinina! » = Quant à la nature exacte de ces vers, on sait seulement qu'ils s'appelaient « saturniens », et ce mot semble avoir simplement signifié « ti'èsvieux ». C'est le nom que leur donne Valerius Flaccus, cité par Festus : « Versus antiquissimi... Saturnii appellantur. » Horace s'irrite contre cette versification barbare : « Horridus ille — Defluxit numerus Saturnius, et grave virus — Munditiœ pepulère ; sed in longum tamen œvum — Manserunt, hodieque manent vestigia ruris. » {Epist. H, i, v. 157-100.) Tite-Live est plus modéré, mais encore sévère, en parlant des fescennins ou vers chantés aux noces : «Non, sicut ante, fescennino versu similem, incompositum temere ac rudem versibus alternisjaciebant. .i (Lib. VII, édit. Lemaire, CIX, 33(J.) Servius parle de ces vers, « saturnio métro compositis, quœ, ad rbythmum solum, vulgarescomponere consueverant ». Et Attilius Fortunatianus (De metris, cap. viii) cite ces « incondita carmina », dont il dit : « Sunt versus quibusantiqui usi sunt, nonobservata lege, nec uno génère custodito inter se versus. » = De tout ce qui précède, il est permis de conclure que les saturniens primitifs n'avaient rien de métrique (non observata lege, carmina incondita, ad rhythmum composila, horridaj, et la vérité, sur ce point délicat, a été fort heureusement exprimée par Quintilien disant : « Poema nemo dubitaverit imperito quodam inetro et aurium mensura

CHAP. VU

séclé, de toute antiquité, certains vers populaires et rhythmés; mais ils ont possédé, plus tard, tout un système

et similitcr dccurrenliiim spalioriini observalionc esse generalum » (IX, cap. iv, ^ 115). Ces vers étaient assurément syllabiqnes (ef. Van Drivai, Annales de philosophie chrétienne, 1808, p. loi); mais on peut aller plus loin, et d'après les mots « versibus allernis « qui sont également employés par Horace [Epist. II, I, 146) et par Tite-Live, affirmer que, dans certains cas, ces vers avaient, deux par deux ou trois par trois, le même nombre de syllabes et les mêmes pauses intérieures. C'était, suivant nous, un véritable parallélisme, et tout nous permet de formuler la proposition suivante : = 10" Les preiniers vers rhijthmiques des Romains étaient accentués et sijUahiques. Il est probable qu'on les accouplait parfois et qu'ils avaient, dans une seule et même « clausulu)), le même nombre de syllabes avec les mêmes pauses intérieures. (Voy. le raisonnement à Tappui delà proposition précédente.) = 11° C'est Enniuset son école qui semblent avoir introduit les mètres grecs à Rome; mais jamais, chez- les Romains, cette métrique d'emprunt n'a jamais rien eu de populaire,,et elle est uniquement demeurée le partage des lettrés. Voy. le célèbre [lassage d'Horace : « Grœcia capta ferum victorem cepit, et artes — IntuUt ogresti Latio. Sic horridus illc — Defluxit numerus Saturnins », etc. M. Gaston Paris fait ici ce commentaire : « La quantité, on peut le dire avec assurance, n"a jamais été assez fortement sentie par le peuple romain pour qu'il en fit la base de sa versilicalion. » (Lettre à M. L. Gautier, p. 28.) = I^" On continua toujours de chanter, parmi le peuple romain, les vieux vers sijUabiques ou rhijthmiques; mais il ne nous reste qu'un très-petit nombre de ces vers qui étaient à la poésie métrique ce que le « sermo pleheius » était à la langue littéraire ou savante. Cf. les exemples donnés par Van Drivai (1. 1., 146-151) et ceux de G. Paris, qui, par malheur, peuvent également se rai)portcr également au mètre Irochaïque (p. 24 et ss.). Notez, tout d'abord, ces trois vers que chantaient les soldats de César eu suivant son char de triompho : « Copsar Gallias subegit, Nicomodes Cit^sarem : — Ecce Caîsar nuuc triumphat, qui subegit Gallias ; — Nicomedes non triumphat qui subegit Ciesarcm. » Et, plus loin, ce chaut de la VP légion sous Aurélien : « Mille Francos, mille semel Sarmalas occidimus; — Mille, mille, mille, mille, mille Persas quœrimus. » M. G. Paris ajoute : « La versification populaire, méprisée et obscure au temps de la grandeur romaine, conservée à peine en quelques fragments par des écrivains amateurs d'anecdotes, acquit avec le christianisme un domaine immense et une inspiration nouvelle. » C'est co que nous allons démontrer. = 13° Au IV siècle après Jésus-Christ, tel était donc l'état de la poésie dans l'Empire : les soldats et les campagnards chantaient des vers rhijthmés, fondés .mr l'accent et sur le sijllainsme, peut-être même assonances. Les lettrés, au contraire, se plaisaient en des vers savants ou métriques, fondés sur la mesure ou sur la quantité. Cependant l'Eglise catholique était à la veille d'introduire dans sa liturgie le chant îles hijmnes ou des cantiques latins. Or, ces cantiques devaient, avant tout, ojfrir un caractère profondément populaire, et le mètre n était pas de nature à donner satisiaction à ces nécessités delà liturgie De là la victoire future, la victoire prochaine du rhiithmeet de la versification rlujlhmique. Pour le développement de ces différentes propositions, voy. le commentaire des ^g 12 et 14. — m. De i,,v versification rhytiimique latine au moyen âge. = ii" A la fin du iV siècle, deux versifications sont toujours en présence : l'une métrique, à l'usage des lettrés; l'autre rhijthmique, à l'usage des ignorants. C'est alors que sont chantées les premières hymnes, et la création de ce genre nouveau de poésie populaire exerce sur-le-champ une influence décisive sur les destinées de la versification latine. Parmi les critiques, les uns font honneur à

de vers savants, de vers littéraires, de vers métrianes. ipart. uvn. n.

' '1 CHAP. VU

Auquel de ces deux systèmes notre versification doit-

saint Hilaire de Poitiers (t 307) elles autres à saint Ambroise (t 397) de Tintroduction des hymnes dans l'Église : il est certain que la tentative de saint Ambroise eut de plus considérables résultats. C'était en 386, à Milan. L'impératrice Justine, séduite par les Ariens, poursuivait de sa haine tous les catholiques. « Le peuple fidèle, dit saint .\ugustin, veillait toutes les nuits dans la ') basilique, prêt à mourir pour son évoque. Et c'est alors qu'il fut ordonné » que l'on ciianterait des hymnes selon la coutume d'Orient, dans la crainte » que le peuple ne succombât au chagrin ou à l'ennui. Cet usage a persisté Il jusqu'à nos jours. » Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, et quel qu'ait été le premier introducteur de cette poésie nouvelle, elle devint rapidement populaire, et les plus grands esprits ne crurent pas déroger en composant, comme saint Grégoire, des hymnes nouvelles à l'imitation de celles de saint Hiiaire et de saint Ambroise. Or, sur ces hymnes primitives dont nous possédons encore un certain nombre, il y a lieu de faire les observations suivantes : 1° Les iiymnes de saint Ambroise et de ses imitateurs sont très-certainement métriques. Les plus nombreuses, dont 1' « .Eterne rerum conditor » est le type, sont écrites en iambiques dimètres; d'autres, comme le « Nocte surgentcs vigilcmus omncs», de saint Grégoire, sont en strophes saphiques-adoniques, etc. l>ref, le fait de cette métricité des hymnes est d'une évidence incontestable et incontestée. = 2° Chacune de ces hymnes est divisée en un ceilain nombre de stropiies ou couplets, lesquels sont exactement chantés sur les mêmes notes musicales. Or, à chaque syllabe correspond toujours une seule note. D'où la nécessité de donner à chaque couplet le même nombre de syllabes, si l'on veut qu'ils puissent être chantés de même. Et non-seulement à ciiaque couplet, mais à chaque vers. Arcvalo dit à ce propos : « Multi, cum despcrarent, scrvatis regulis, sensum pietati accommodari posse, illam tenucrunt viam ut numerum syllabarum, qui cantui idonous est, retinercnt, metricas loges penitus contemnerent. » (Hijmnodia Hispanica, p. 114.) Et Martin Gerbcrt ajoute ici cette observation capitale : « Cernimus in antiqua hymnorum melodia nobis relicta, et jam suo tempore ex officio feriali Radulphus, hymnos feriales Romano usu unicam et facilem habere uotan». Quod intelligendum est ut singulis notis sua respondeat syllaba sine neumarum interstinclione, plurium scilicet notarum in unius syllabœ tractu. » (De musica sacra, I, p. 111.) En résumé, les poètes chrétiens se trouvèrent alors en présence de ces deux faits : « Une seule note de musique correspond à chaque syllabe de leur poëme », et « tous les couplets de leurs hymnes sont, vers par vers, chantés sur la même musique ». Evidemment, ils étaient forcés d'en arriver au syltabisme; ils ne pouvaient y échapper; ils reculaient en vain. Comment se tirer d'affaire? En réduisant chacun des mètres antiques au même nombre de syllabes (ce qui était possible); en n'employant plus, dans l'iambique dimèlre par exemple, l'anapeste, qui répondait à trois syllabes, au lieudc l'iambe, qui en embrassait deux, etc., etc. C'est ce iju'ils firent. L'iambique dimètre désormais eut toujours huit syllabes : il en fut ainsi de tous les autres mètres, et le syllabisnie triompha partout. C'était un acheminement au rhytlim?. = 3° L'élision n'est plus observée, et la poésie des hynmes fourmille de hiatus qui, à cause du chant, n'ont rien de blessant pour l'oreille ni de déraisonnable pour l'esprit : « Splendore mane instruis. — Effecti ipsi caîlibes. — Coeli fenestra facta es. — Lactasti sacro ubere. — Absitqiic actus noxius », etc. Nous nous approchons sensiblement du rhythme. = i" Les syllabes accentuées peuvent avoir désormais la valeur des syllabes longues, et c'est un fait qui a été attesté par les métriciens anciens et modernes. Or, ce fait, d'abord assez rare, se généralise de plus en plus :

' ''cuIp.'''vu. "■ ^11^ se rapporter? Est-elle d'origine savante ou populaire? ~ Est-elle fondée sur le rhythme ou sur le mètre?

« Luccin fides invcniat, — Igiiosci' tu criiiiiuibus. — Diversa rai)ianl loca. — IMasmator hominis Deus. — Suspcnsus est palibulo. » (Cf. le livre récent de l'abbé Pimont sur le? hymnes du Bréviaire romain, p. xci, etc.) = 5° L'assonance, enfin, s'introduit dans ces mètres savants, et elle y fait des progrès de plus en plus rapides, de plus en plus profonds. Dans l'hymne « Veni, Kedemptor gentium » que les critiques attribuent unanimement à saint Ambroise, huit ou neuf vers seulement , sur vingt-huit, sont assonances. Dans la pièce « jEterne rerum conditur », la proportion est à peu près la même. Dans le « Jam surgit hora tertia », quatorze vers, sur trente-deux, subissent l'assonance finale. Dans le« Sonmo refectis artubus », sur seize vers, douze ou treize sont assonances. Pour passer aux hymnes qui sont altnhuées par quelques critiques seulement à saint Ambroise, on peut noter, dans le « Lucis creator optime », dix assonances finales sur seize vers; dans le « Magnœ Deus potentiœ », douze sur seize; mais enfin, dans le « Jam lucis orto sidère », la révolution parait décidément accomplie. Prudence est rauteur d'une réaction contre Tassonance; mais, après lui, elle reprend sa marche victorieuse. Dans Thymne « A solis ortucardine » (qu'elle appartienne ou non à Sedulius), plus de soixante vers sur quatre-vingt-douze présentent rhomophonie finale. Dans les pièces attribuées à saint Fortunat : « Vexilla régis prodcunt », « Agnoscat omnc sécculum », n Quem terra, pontus,c«thera)>, et dans « rAudi bénigne conditor », qui est certainement de saint Grégoire le Grand, la proportion des vers assonances est environ de la moitié. C'est en vain qu'une nouvelle réaction se produit sous Char- Icmagne : la poésie chantée ne peut plus se passer de l'assonance, et Tassonance triomphe complélement aux ix'- et x" siècles. (Voy. dans le ms. de la Bihl. nat. lat. 1154, les « Versus Gotiscalei », etc.) = Les cinq observations qui précèdent et qui sont fondées sur des milliers d'exemples prouvent incontestablement l'influence de la versification rhythmique sur la versification métrique. Mais elles ne mettent que plus vivement eu lumière ce fait primordial, à savoir : « que saint Ambroise et ses imitateurs se sont véritablement servis des mètres latins, et que ces mètres (si transfoi'més qu'on les suppose sous l'action de la poésie populaire) sont demeurés les types des vers nouveaux » . Et c'est le résultat de toutes ces observations que nous formulerons dans les propositions suivantes : = 15" Les premières hijinnes doivent être considérées comme des cantiques profondément populnires et qui n'entrèrent que beaucoup plus tard dans le corps de la liturgie oflicielle. Composées tout d'abord en vers métriques, elles subirent peu à peu les modifications suivantes: a. les couplets et les vers ij furent ramenés au même nombre de syllabes; b. les élisions nij furent plus observées; c. les sijllabes accentuées y i-eçurent la même valeur que les longues, et enfin, d. l'assonance y pénétra victorieusement et ses progrès y furent déplus en plus marqués. = 10° C'est ainsi que les éléments essentiels de la versification rhythmique [l'accent, le syllabisme et l'assonance] triomphèrent da7is une versification qui était évidemment d'origine métrique. C'est ainsi, en d'autres termes, que ces éléments furent victorieusement introduits en des vers qui appartenaient certainement à la nomenclature des anciens vers métriques et qui (ramenés au même nombre de syllabes, accentués et assonances) devinrent les types ou les étalons de la versification rhythmique. C'est ainsi qu'un mètre déformé peut se transformer en un rhythme. = 17° Le type ou l'étalon du vers latin rhythmique de huit syllabes à pénultième brève, c'est l'iambique dimètre ainsi modifié; le type du vers latin rhythmique de quime syllabes, c'est le k septenarius » trochaique; le type du vers latin rhythmique à dix syllabes , c'est le dactylique frimetre hypercatalectique ; le type du vers

LA VEKSll'lCAÏION DKS CHANSONS Di: GESTE.

C'est ce que nous allons rapidement examiner.

La question, en effet, est loin d'être étrangère à notre

hilin rhi/lliiiiique à (hu:-e nijUahps, c'est l'antique usclépiadc, etc. Il convient d'ajoiiler que (jnelques rliiithmes latins, tels que le vers à treize sijllubes : « Ave Sancli Spiritus fecundata rore », ou « Mihi est propositum in taberna mori » (ce rliijthme est surtout celui de In poésie satirique des clercs), ont pu dériver ilirectement des anciens rhijthmes populaires ou, plutôt encore , être uniquement fabriqués d'après lesijsténie rliijllinnque, sansavoiren latin aucuntijpe métrique. Nous nous rapprochons ici du système de M. G. Paris. = [ii° La seule modification importante qu'ait subie au moijen âge cette nouvelle versification rlnithmique, c'est l'introduction de la rime double, atteignant les deux dernières syllabes, laquelle, d partir de 1080 environ, remplace en France, à la fin des nouveaux vers, l'assonance qui était la simple homophonie de la dernière voyelle. Pour faire comprendre ce fait important par un exemple, voici, d'une part, une strophe simplement assonancée qui est Tœuvre de saint Pierre Daniien mort on 1072 : « Senatus apostolici — Princeps et i)rœco Domini, — Pastor prime fidi'lium, — Custodi gregem crcditum. » Et voici, d'autre part, une strophe écrite au xii' siècle et ornée de rimes doubles : « Félix ortus infantulfe, — Teste Germano prœsulc ! — Quod prœvidit iiispiritu — Rerum probatur cxitu. i> Tous les nouveaux rhythnies latins ont subi cette révolution; tous, après avoir été assonances, ont été « rimes « . En constatant ce grand fait qui s'est généralisé durant le xii° siècle, il faut remarquer que l'assonance était un procédé des plus naturels et réellement commun à un très-grand nombre de versifications, tandis que la rime double n'a été à Forigine qu'un caprice et un tour de force. On s'est un jour donné la joie de disposer ainsi certains vers sur le parchemin de certains manuscrits :

Anarelicus naiiis, de ceisi vonit ad )■ ,

r. ■ ■ j ■ 1 .Il lima.

Cum jamjam mundum succiderct altéra l\

Mais, comme on le voit, rien n'est plus artificiel qu'un tel procédé. L'assonance est pour l'oreille; la rime n'est que pour les yeux. = 19" Une fois admis le principe de la nouvelle versification rliijthmique, on le développa dans tous les sens. Entre tous les vers de l'antiquité qui ont influé sur la formation de la poésie nouvelle, il en est un qui a eu, plus d'influence que tous les autres ensemble : c'est le « trocliaique télrametre catalectique » ou « septenarius trocliaique ». On peut dire, sans exagération que la poésie rliytlimique latine en est presque toute sortie, et cela est surtout vrai des rhythmes liturgiques. Le « septenarius » dont il s'agit plus haut s'appelle « trochaïque », à cause du trochée qui en est le pied caractéristique; « tétramètre », à cause de sa quadruple mesure; » catalectique », parce que « desinit citius quam deberet », et u septenarius », enfin, à cause du nombre de sept pieds complets. Voici le tableau figuré de ce vers qui a été très-employé par les comiques :

I PART. LIVn. II.

ciiAP. vu.

— w Ky Ky ^

*^ *^ W — K^ ^ v> vy *^ \^\y —

Dès l'époque classique, il pouvait se réduire à quinze syllabes ; témoin ces vers de Sénèque : « Cùmpiêcôr vùlgûs sîlêntûm vGsqùe fêrâlês dêôs, = TârtârT lïpTs ligâtûs sqûalïdœ môrtïs pécus », etc. Et c'est à cette forme en effet que, suivant nous, il avait été réduit dans les fameux vers des légionnaires de César : « Cœsar subegit Gallias, Nicomedes Cœsarem », comme aussi dans la chanson de la VI' légion sous Aurélien : « Mille Francos, mille semel

CU.AP. VII

sujet, et il serait honteux de lire les décasyllabes ou les alexandrins de nos Chansons de geste sans nous demander

Sannatas occidimus », etc. A l'époque chrélienne, et dès son introduction dans la VLM'sificalion des hymnes, ce même vers est perpétuellement ramené au type de quinze syllabes, et Prudence ne remploie pas autrement, lui qui est cependant un observateur si scrupuleux des anciens mètres :

Omiiïs jei^rïtûdô cêJït; lâng^ûor ôninîs pêllïlûr; Lïnjiia filûr quâin vëtôrnâ vïnxërânl sïlénlïû, Gëslât et sûum për ûrbêm Isetûs xgêr lêclûlûm, etc.

Le syllabisme, bientôt, est maître absolu de ce vcr.< où Télision cesse d'être observée, où les syllabes accentuées ont la même valeur que les longues, où l'assonance enfin s'introduit peu à peu. Indépendamment de la pause qui avait toujours existé après les quatre premiers pieds : « Comprecor vulgus silentum * Vosque fcralcs dcos », une autre pause, que Ton peut déjà constater assez souvent dans le septenarius métrique, s'établit, à la suite de la quatr.ème syllabe, dans le scptcnarius rliytlimique qui subit graduellement l'influence delà poésie populaire : (I l'sallat plebis -\- sexus omnis -\- voce, corde, carmina », etc. (Pièce du vi' siècle. Moue, Hijmni latini, n" 03i.) Et déjà, comme on le voit, l'assonance commence à [prendre possession des -i^ et 8'^ syllabes. Dans l'hymne de la Dédicace : « Urbs beata Jérusalem », qui semble du X' siècle, la révolution est accoiniilie, et la quantité y est comi)létemeiit remplacée par le syllabisme : « Xôvâ vënïêns de cûëlô nûptîâll thrdâinô, = Pra?pârâtâ + ût sponsâtâ + côpiilêlûr DôminO », etc. Cependant l'assonance y pénètre de plus en plus, et, au xi' siècle, elle triomphe complètement dans le Rliythme de saint Pierre Damien sur les joies du Paradis : (( Solis gemmis pretiosis hit'c structura nititur, — Auro mundo, tanquaiu vitro, urbis via sternitur », vers que ron peut écrire ainsi qu'il suit :

Soli.s gemmis

Pretiosis Solis gemmis pretiosis

Haec structura iiititiir ; ^ encore ' Haec siructuni nititur ;

Auro mundo ' Auro mundo tanqnam vitro

Tanquam vitro Urbis via stornilur.

Urbis via sternitur.

II ne reste plus guère qu'un pas à faire, et on le fait à la fin du Xl^ siècle : les assonances sont alors remplacées par des rimes doubles, et l'on arrive à cette célèbre strophe de quatre vers qui est en réalité formée de deux « septcnarii » :

Ad boaorcm tuuni, Cbristc,

Keeoiat Ecclesia Prœcursori^ et Bapti.^ta;

Tui natalitiu.

Or, il advint qu'un versificateur inconnu eut un jour ringéiiieuse idée (en s'insi)irant peut-être de la première façon d'écrire le rhythmc « Solis gemmis », etc.) de doubler le premier hémistiche de rantique septenarius, et l'on eut enfin la strophe classique de six vers, si large, si harmonieuse, si facile à bien frapper :

Protomarlyr ot levila,

Clarus lide, clarus vila, Clarus et miraculis

Sub bnc hicc triunipliavit

Et triumpbans insultavit Sle]iliaiius incrediUis.

Une fois inailiv de cette strophe, on la varia de dix, de vingt façons : on tripla,

d'où ils viennent et sans remonter directement jusfjn'à "'c^Ap^'vn."' leur origine.

(in quadiupla le premier lu'inislii'he (I(î raucicn létramèlre. Puis, quand on eut, perdu tout souvenir de l'ancienne métrique, on retrancha, on ajou'.a à chaque vers de la strophe « Protomarlyr « autant de syllabes qu'on le jni^ea nécessaire; on mêla d'autres vers à ce vers, d'autres rliythmesàce rhythme, et l'on tira ainsi d'un seul vers presque tout un système de versification. = 20" .1 coté du septenarlus trochdique, tous les vera mi'lriquea de Vanllquiié qui avaient été admin à la popularité de la poésie liturgique subisfsaient le même travail. Il en l'ut ainsi de l'asclépiadc, de ce dactylique Irimètrc dont Prudence s'était servi dans son Chant de sainte Eulalie, et surtout de cet iambique dinièlre qui avait été le type adopté pour la plupart des hymnes. On répartit ces différents vers en des sti-ophes de 2, 3, A, ô vers, etc. Après les avoir ramenés à un chilTrc uniforme de syllabes, on les munit d'assonances, et plus tard de rimes doubles. Puis, on les entrelaça ensemble et l'on produisit ainsi des strophes nouvelles dont nous avons déjà recueilli quatre-vingts modèles difTérents (cà la suite de notre Thèse sur l'Histoire de la poésie latine). Le principe de cette versification se prêtait merveilleusement à tous les accommodements. Rien de plus fécond ni de plus riclie. = il" En résumé, et sauf de rares exceptions, chacun des vers de la versification latine rivjthmique a été fait sur un vers savant ou métrique qui en est le tijpe ou l'étalon. Mais, à peine les proportions sijUabiques des nouveaux vers eurent-elles été déterminées par certaines nécessités musicales, que l'influence de la poésie populaire et, en particulier, de l'accent tonique se fit sentir, que les sullahes accentuées furent considérées comme des longues, que les pauses intérieures et surtout les finales commencèrent d recevoir des as.sonances, etc., etc. Le rhythme, chez les liomains, avait précédé le mètre; mais, depuis le quatrième siècle de notre ère, le mètre corrompu est redevenu le rhijthme. Telles sont nos conclusions ; celles de M. Gaston Paris sont toutes différentes. Suivant lui, « la versification latine rhythmiquc est d'origine toute populaire et n'a d'autre source qu'cUc-mènie. Elle ne doit rien à la métrique et est précisément avec elle dans le même rapport que la langue populaire, le sermo plebeius, avec la langue littéraire de Rome. » (Lettre à M. L. Gautier, p. 24.) Et il cite, à l'appui de sa théorie , les septenarii chantés par les soldats de César : « Ca3sar suhegit Gallias », etc., et ceux aussi des soldats d'.4urélien : « Mille Francos », etc. « Or, dit-il, tous ces vers se terminent (lardes pro paroxytons; ils sont entièrement composés de trochées toniques, mais non toujours de trochées métriques; enfin, ils sont rigoureusement syllabiques. » [Ibid., p. 20.) Rref M. GastonParis en conclut que « ce ne sont pas là des imitations de trochaïques savants, mais des vers sincèrement populaires ». Et il arrive à les rapprocher de ces vers d'Adam de Saint-Victor que nous avons précédemment cités : « Ad honorem tuum, Ciiriste», etc. Ces vers du xil^ siècle (qui, suivant nous, dérivent du septenarius métrique de plus en plus déformé), il les regarde commodes vers rhylhmiques populaires issus d'autres vers rhythmiques populaires. Ce raisonnement de M. Gaston Paris sur le « Cfcsar subegil Gallias » et le n Ad honorern tuum, Cliristen,sur ces deux textes qu'il met ainsi en regard l'un de l'autre, ce raisonnement serait parfait et irréfutable si entre le « Cœsar Gallias » et le « Ad honorern » il n'y avait pas toute une série considérable de pièces liturgiques en septenarii trochaïcpies de moins en moins métriques, de plus en plus rhylhmiques, et à travers lesquels on peut suivre une gradation constante du mètre vers le rhyliimc. Cette même gradation, il est très-aisé de la constater dans plusieurs autres vers, et notamment dans l'iambique diamètre dont l'histoire est aussi concluante que celle du septenarius I. la

' '^^chVviI' "■ Transportons-nous chez les Romains, durant les temps qui ont précédé la conquête de la Grèce.

trochaïquc. Est-il vraiment possible d'admettre que tant de pièces en septenarii trochaïques ou en iambiques dimètres aient été directement empruntées à la versification populaire, sans l'intermédiaire du mètre, alors qu'à l'origine et durant encore un si long temps, ces vers gardent encore tant de traces des mètres antiques. C'est en vain d'ailleurs que M. Gaston Paris attribue à la seule influence de l'accent tonique (et en particulier de ce qu'il appelle Faccent secondaire) les pauses intérieures du soptenarius trochaïque après les -4" et 8" syllabes : cet accident se produisait déjà, et se produisait assez fréquemment dans le septenarius métrique (voy. Monc, Ilijnmi latini, I, p. 105, 131, 183, 3G0; It, p. 26, 226, etc.); et, d'ailleurs, nous sommes loin de nier l'influence de l'accent sur les mètres en voie de devenir des rhythmes. C'est même là tout notre système. Mais, ajoute M. Gaston Paris, voici une preuve que l'accent est tout dans cette versification rhythmique : c'est qu'on n'y voit jamais des mots comme « minus » rimer avec « Dominus ». Tout d'abord, le fait n'est pas constant, et l'on trouve dans une hymne citée par Monc (I, n" i6) des vers comme « Terra rcsultet gaudio « consonnant avec « Ponti fervor plaudat polo ». Mais, en général, l'observation est exacte. Cependant l'argument n'est pas irréfutable, et il est facile de résoudre celle difficulté, si l'on veut bien se rappeler que les syllabes accentuées, dans la versification rhylhmique latine du moyen âge, ont reçu de bonne heure la même valeur que les syllabes longues. Or, d'après nos propres théories, « minus » ne pouvait pas rimer avec « Dominus ». Et ainsi des autres. Nous devons, d'ailleurs, répéter ici que nous adoptons une grande partie des idéesénoncécspar M. Gaston Paris, et notamment sa doctrine sur le caractère binaire du mouvement rhytiimique. Nous admettons avec lui « qu'il est naturel d'entremêler également les « arsis » et les « thesis », les syllabes fortes et les syllabes faibles, les toniques et les atones, si bien que, Paccent principal d'un mot étant déterminé par les lois qui lui sont propres, la voyelle qui précède ou qui suit immédiatement cet accent est notablement plus ftiible loniquement que la seconde en avant et en arrière ». Nous reconnaissons cette loi rhythmique; mais nous prétendons qu'elle a été appliquée, durant le moyen âge, à des rhylhmes qui dérivaient originairement des mètres antiques. — IV. De la versification fr.\X(;aise, et spéciai.emext DE CELLE DE NOS CHANSONS DE GESTE. = 22" Lovsque parurent les premiers vers en langue romane, le peuple chantait oicore des pièces populaire<i uniquement rhythmées et fondées sur l'accent, le sijUahisme et l'assonance. D'une autre part, on chantait alors dans les églises certains cantiques latins qui n'étaient pas encore entrés régulièrement, sous le nom d'hijmnes,dans le corps de la liturgie officielle, mais qui étaient sans doute très-connus et tres-aimés des fidèles. De là deux espèces de chants : les chants populaires et les chants liturgiques, lesquels eurent tous deux une certaine influence sur la formation de la versification française. = 23° Les vers liturgiques furent les types des vers français; en d'autres termes, ils déterminèrent le nombre des syllabes que ceux-ci devaient avoir. Les chants populaires communiquèrent aux nouveaux poètes les principes du syllabisme et de l'accent qui avaient déjà trouvé leur application dans les hymnes et qui reçurent une application nouvelle dans les rhythmes romans. Il est véritablement difficile d'expliquer autrement comment nos vers français correspondent si exactement aux vers latins rhythniiques qui ont été le plus populaires: le vers de huit syllabes à l'iambique dimètre rhythmique; le vers de douze syllabes à l'asclépiade rhylhmique, etc. Une telle corrélation ne peut, malgré tout, être Peffct d'un simple hasard. Cependant M. Gaston Paris n'admet pas cette origine, et pose en principe « que la versification française n'est

Nous avons affaire à un peuple encore loul rude et farouche. A vrai dire, ce peuple n'est qu'une armée, el Rome n'est qu'un camp. Les mœurs y sont simples et surtout militaires. Nul souci de l'Art, pour lequel on se sentirait volontiers de l'horreur. Si primitive cependant et si sauvage que soit cette race guerrière, elle possède

pas plus une corruption de la versification rhythmique latine que G e 1 1 0 - c i n ' c s t une déformation de 1 a v e r s i f i c a t i o n métrique ». « La versification française, dit-il encore, n'est que le dévelopiicment ou la suitenaturellede la versification latine rhythmique. Elle en a gardé les principes essentiels, mais en leur faisant subir les changements exigés par sa nature. » C'est ainsi, ajoute-t-il, que « son accentuation oxytonique lui a fait remplacer par le mouvement iambique ouanapestique l'allure trocliaïque des rhyllunes latins » (Lettre à M. L. Gautier, 31, 32j. Tous ces arguments n'atténuent pas la force de cette ressemblance syllabique entre nos rliythmes français d'une part et, de rautre, les rhythmes latins liturgiques. Et nous maintenons toute notre doctrine. = Néanmoins, il est une objection très-spécieuse contre notre système, nne objection à laquelle nous ne voulons rien enlever de sa force : « Comment voulez-vous que ce vers français : « Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel », puisse avoir, de près ou de loin, quelque relation d'origine avec ce vers latin : « Mecœnas atavis édite rcgibus? )> Considérez seulement la place de Taccent qui, en latin et en français, ne tombe point sur les mêmes syllabes. Donc, il n'y a pas le moindre rapport entre ces deux types. i> Telle est l'objection, et elle serait irrécusable, si les vers français rliytlnniqui'S avaient été fabriqués, d'une façon savante, sur des vers latins rhyllimiques récités ou lus. Mais il n'en a pas été ainsi. Les vers latins riiythmiques ipii ont, suivant nous, donné naissance aux vers français rhythmiques étaient toujours des vers chantés et entendus. Or, dans cette mélodie des hymnes (qu'il faut bien se garder de confondre avec la psalmodie), l'accent perdait singulièrement de sa valeur de prononciation, s'il ne la perdait pas toute. Les romans ont calqué grossièrement leur octosyllabe sur le « Jesu nostra rcdemptio », parce qu'ils ne saisissaient dans le chant latin que ces deux choses, à savoir : que « cela avait huit syllabes » et que « cela rimait ensemble. » Ils eurent donc, eux aussi, des vers octosyllabiques et qui consonnaient. Procédé naïf, procédé d'enfant, mais naturel et facile à comprendre. L'accent, d'ailleurs, reprit tout aussitôt ses droits, et détermina la forme délinitive du vers roman. En résumé, nous n'avons emprunté au système latin que des types syllabiqucs ou, pour mieux parler, des types devenus syllabiqucs. — 24° Conclusions ckné- RALES. = I. Lea éléments de la versification rliijtltmique sont l'accent, le syllabisnic etVassonance. = II. La versification rhythniique latine du moijenâge, considérée en général, ne dérive pas directement de la versification rhythmique ou populaire des Romains, mais de leur versification métrique qui s'était peu à peu modifiée et transformée sous l'infiuence du sqlhdjisme et de l'accent. = III> La versification française ne dérive pas directement de la versification rhythmique ou populaire des Romains, mais de certains mètres liturgiijiies qui étaient eux-mêmes devenus profondément populaires et s' étaient peu à peu modifiés et transformés sous l'infiuence de la poésie populaire. = IV. C'est en ce sens, mais en ce sens seulement, que l'on peut dire des deux vers de notre épopée française, du décasyllabe et de l'alexandrin, que le premier se rapporte au dactylique tiimetre et le second à l'asclépiade. — Xoy. le chapitre suivant.

I l'AHT. I.IVR. n.

ciiAp vn.

CHAP. VII

Du rilivthnie

pt

du Mètre

en scairal.

Les

élcmenls

couslilutifs

do

lu versification

rhytiiniiquc

sont

l'accent,

le syllabismc

et l'assonance.

ce trésor dont aucune nation peut-être n'a jamais été privée : une poésie populaire. Et cette poésie populaire ressemble à celle de tous les autres peuples.

Elle est chantée, elle est dansée, elle est rhythmique'.

Prenez un certain nombre de mots latins populaires , et groupez-les en une phrase qui offre un nombre déterminé de syllabes ; une phrase que, si vous le voulez bien, nous appellerons, avec les anciens rhéteurs, du nom de (listinclio.

Établissez parmi ces syllabes, établissez çà et là des pauses régulières, en décidant qu'à telle syllabe correspondra toujours une élévation de la voix, une (rrsis, un accent tonique"'. Votre quatrième syllabe, par exemple, sera toujours accentuée; puis, votre huitième ; et, enfin, votre quatorzième.

Est-ce l'ait?

Eh bien ! maintenant, au-dessous de votre vers populaire, écrivez-en un autre qui ait exactement le même nombre de syllabes.

L'accent tonique étant toujours fort exactement à la même place et tombant sur la môme syllabe.

Écrivez, dis-je, ce vers au-dessous du premier, et vous aurez une clausula rhythmique. Il faut, au moins, deux distinctiones pour former une de ces clausulœ ; mais

' Voyez notamment, dans les Fonnex primitives de la poésie chez les peuples anciens de M. l'abbé Van Drivai (Annales de philosophie chrétienne, )8fi8, t. I, p. 146-151), la publication d'nn certain nombre d'anciens textes latins qui appartiennent à la poésie populaire et nationale. Nous sommes loin, d'ailleurs, de partager toutes les doctrines de l'auteur et d'approuver la façon trèsfantaisisto dont il dispose plusieurs de ces textes.

' Les Grecs possédaient un petit instrument nommé xpo-jTtiï'.x, et que les Romains ont connu sous le nom de scabellum, avec lequel leurs pieds battaient la mesure (voyez, dans le Dictionnaire des antiquités de Uicb, une reproduction de ce petit instrument, au mot Scabellum). = Quand ils posaient le pied par terre, c'était une ihesis; quand ils le levaient, c'était une arsis. Or, ce dernier mot s'appliquait aussi à Télévation de la voix. A chaque syllabe accentuée — qu'elle indiquât une pause ou non — correspondait nécessairement une élévation de voix, une arsis. Ce procédé est éminemment applicable à la poésie populaire.

I l'AIlT. I.IVM. H.

CUAl". Vil

chacune d'elles peut contenir trois, quatre vers ou môme davantage. L'important, c'est que tous ces vers aient exactenient le même nombre de syllabes, et que leurs pauses soient toujours aux mômes places.

Tel est le système de la versification rhythmique, et vous pouvez aisément l'appliquer à des périodes, à des vers de dix, de douze, de quinze, de vingt syllabes.

La plupart des anciens peuples ont connu et pratiqué cette poésie, qui est primitive et simple. Les éléments en sont partout les mêmes : c'est le syllabisme et l'accent. Je m'empresse d'ajouter que certains peuples ont apporté au système certaines modifications de détail; mais nous n'avons pas à nous y arrêter.

L'assonance ne paraîtra que plus tard. u p.iiMiimo

et le Mèlro

Et voilà la poésie populaire des anciens Romains ; voilà f'"^^ i^s Romains

^ ^ ^ La versification

la versification pleheia à l'usage de ceux qui parlaient le ''vS?'''' serni o pie heins . ="' ""'{9" ''«'•

1 no (liTivc^

Que les Romains aient possédé cette versification, ar'iVv c'est ce qui est attesté par les historiens de l'antiquité ;

c'est ce que proclament à l'envi Gicéron, Horace, Yir- "^'màïs'ii

Eçile, Tite-Live, Valerius Flaccus, Servius, Fortunatianus, n"'"",i" .

. ' ' ' qui sCliut

Denys d'IIalicarnasse et plusieurs autres. i"" •! ..i""

Ce sont ces vers, ces mêmes vers, que Gicéron regrette sour»'"lc'c fort intelligemment : « Plût aux dieux, s'écrie-t-il, qu'ils )) fussent parvenus jusqu'à nous! ». Ge sont ces vers que Denys d'Halicarnasse appelle up.vot naxpioi, et dont Servius dit qu'ils étaient seulement composés ad rhylJimum. Ge sont ces saturniens, enfin, contre lesquels s'indigne le dédaigneux et élégant Horace, et qu'il appelle horricli\

Horridi! Horace traduisait ainsi la pensée de tous les lettrés dont il était le contemporain. Ges saturniens si

' Voyez le g î) do la grande Note ci-dessous, où nous citons la plupart de ces textes sous leur forme originale.

tnilicnt a vorsilicatiiin i-li\liiiiiii|nc m iio|iiil;iiro Kiiriiaiiis; .nais (le leur vprsilicaliiin

lin svilaliismi^ cl (ir l'acicnl.

I PAItT. Livn. H.

CHAP. Vil.

291 LA VKIîSIl'ICATION DUS CHAINSONS DE GESTE.

méprisés existaient encore deson temps; ils s'obstinaient à ne pas mourir. Le peuple en faisait encore, il en devait toujours faire ses délices. Cependant, depuis plus de cent ans, une grande révolution s'était accomplie dans le monde savant. La métrique grecque avait été brusquement importée à Rome; mais il faut bien vite ajouter qu'elle n'y fut jamais populaire. C'est en vain que de grands poètes s'en emparèrent et la firent servir à exprimer les pensées les plus délicates et les plus nobles. C'est en vain que les mètres trochaïque et iambique conquirent une célébrité de bon aloi dans la société raffinée du temps d'Auguste. C'est en vain que Virgile porta l'hexamètre à sa perfection, qu'Ovide troussa lestement ses ravissants distiques et qu'Horace mania avec une incomparable dextérité tant de mètres empruntés à la Grèce. Malgré tout, la vieille poésie rhythnii({ue demeura la seule poésie à l'usage du peuple, et la plchs chantait toujours les vieux vers syllabiques et accentués dont, par malheur, un trop petit nombre est parvenu jusqu'à nous. « Utinam exs tarent ! » dirons-nous avec Cicéron '.

Franchissons rapidement et contemplons, en les franchissant, les premiers siècles de la décadence latine : nous y assistons sans cesse au même spectacle.

Oui, depuis le t"' jusqu'au iv' siècle de notre ère, le monde romain se divise, pour ainsi parler, en deux demichœurs. L'un est composé de poètes lettrés, qui se servent uniquement de l'hexamètre, de l'iambique dimètre ou trimètre, du septenarms, de l'asclépiade et de vingt autres mètres dont l'origine est grecque. Mais l'autre demi-chœur est formé de milliers de voix populaires et surtout rurales, qui chantent bravement des couplets rhythmiques.

' Voyez k's J!g 10, 11, 1- et 13 de la grande Note placée au commencement (le ce chapitre.

LA VERSIFICATION DES CHANSONS DE (lESTE. :295

Encore un covi]), quel est celui de ces demi-chœui"s auquel nous allons emprunter la versification latine rhythmique du moyen âge, et surtout notre versification romane ?

Il est temps de le savoir : car nous voici arrivés au iv" siècle.

Or, il arriva qu'à Milan, pendant une certaine nuit de l'année 386, les catholiques, courageusement rassemblés dans leur église autour de leur évoque menacé par les Ariens, se mirent soudain à entonner certains cantiques véritablement populaires et composés pour eux par saint Ambroise lui-même. Ces cantiques, notez-le bien, ce sont les plus anciennes de toutes nos hymnes liturgiques, et voici qu'elles vont faire un beau chemin dans le monde. Le christianisme vainqueur va les faire servir, il va faire servir la poésie à la propagation de son triomphe, à la glorification de son Dieu, au salut des âmes. Bref, une poésie populaire naît au sein de l'Éghse. Sera-t-elle métrique, sera-t-elle rhythmique*?

Elle sera métrique et rhythmique. Et je m'en vais émettre, à ce sujet, une théorie que je crois nouvelle.

Donc, je dis que le principe de la versification latine au moyen âge sera le rhythme. Je dis que les éléments essentiels de cette versification seront le syllabisme d'abord, et surtout l'accent qui détermine certaines pauses après telle ou telle syllabe. Je me contente de mentionner ici l'assonance qui, cependant, a déjà fait son apparition au iv° siècle et va marcher à pas de géant.

Mais j'ajoute qu'au iv' siècle comme à toutes les époques antérieures, les versificateurs rhythmiques avaient parfaitement le droit d'appliquer leur principe a des

Page 1