A A *J ^ CHAI*. \ III
ocrites en ianibiques dimètres qui, peu à peu, se réduisent au chiffre unilbrme et précis de huit syllabes. A travers six siècles, saint Ambroise et saint Hilaire influent sur les auteurs inconnus du Saint Lér/er et de la Passion.
Il y a plus, et d'après certain fragment de V Alexandre d'Alberic de Besançon, on peut s'assurer que nos épiques ont hésité un moment entre l'octosyllabe et le décasyllabe. C'est un fait (|ui n'a pas été mis suffisamment en lumière, et il fait quclinic honneur à ce vers de huit , ,
' i i Li' plus
pieds qui est dérivé du plus ancien vers et du plus usuel 'vo,.'r''él!kiu« de notre liturgie. Mais, en vérité, cet octosyllabe n'était '^*ii«^''^'^»*j""'^'-'ni assez ample ni assez lourd pour l'épopée. A cause de cette répétition trop fréquente de ses assonances, il était nécessairement monotone et fatigant. Le décasyllabe triompha, le décasyllabe du Boèce et de VAlexis, et il fut transporté dans notre épopée nationale. Prudence s'était servi d'un vers latin analogue dans son chant incomparable sur sainte Eulalie. A travers six siècles, Prudence influe sur les auteurs inconnus du Saint A!c'.ris et du Roland.
Le décasyllabe, en effet, est le vers de la Chanson de Roland ci de nos plus anciennes Chansons de geste.
C'est le vers de treize chansons de la Geste du Pioi ' : treize sur vingt-quatre !
C'est le vers de dix-huit poèmes de la Geste de Guillaume"- : dix-huit sur vinet-trois !
' Di'ila (le II ijrmi pir (du iiKuuiscrit de Venise). — Enj'inices Chnrlctunijne (id.). — Eiij'aiic.es llnlaml (id.l. — Aspreinonl. — Aajuiii. — Oliiiel. — Entrée en Espaipie (pour uuc i)arlii3 tiès-iiiiportante). — Gtiiiluu. — Anseis de Cartilage. — Auheron. — Uium de Bordeaux. — Macaire. =Avcc le Koland et sans compter les remaniements de ce dernier poëme, nous arrivons à un total de treize chansons.
- Girard de \'iaiie. — Ahnerl de Xarhnnne. — Enfancea Guillaume. —
Département de.s enj'aiis Aimeri. — Siège de Narbonne. — Couronnement
Looijs. — Cliarroi de Ximes. — Prise d'Orange. — Enfances Vivien. — Co-
venans Vivien. — Aliscans (et ficnourt). — liatuille Loquifer. — Montage
I PAUT. LlVIl. II.
CIIAP. VIII.
Quarante-sept de nos chansons
sont écrites'' cil décasyllabes.
Oriijine latiiio du décasyllabe.
Il dérive
du <lnelyliqiic
triniètre
liypcrcalalectiqiie;
mais
de ce dactyliqiie
ch.inlé,
liturgique
et devenu rliylli-
iiiiqiie.
C'est, dans la geste de Dooii, le vers de la Chevalerie cVOfjier et de plusieurs versions de ses Enfances \
C'est, dans les petites gestes, le vers de tout le cycle des Lorrains, d'Hervis, de Gariri, de Girbert, d'Anseïs cid'Yon. C'est le vers de Raoul de Cambrai, d'Amis et Amiles et de Jourdain de Blaires, de Girard de Roussilloii et d'Auberi le Bourgoing, de Beuves d'Hanstonne, de Betonnet fils de Beuves et dWiol et Mirabel-.
Sur environ cent chansons dont le texte est parvenu jusqu'à nous, QUARANTE-SEPT sont en vers décasyllabiques. Et, généralement, ces chansons sont les plus anciennes.
Mais quelle est l'origine de ce décasyllabe, qui est assurément le plus ancien de nos vers épiques? Quelle est l'origine de ce vers si large et, en même temps, si rapide? Quelle est l'origine de ce vers qui est si bien fait pour les grands tableaux d'histoire et pour les petits sujets de genre?
Nous l'avons dit. Il y a un vers métrique latin, le dactylique trimètre hypercatalectique, que le pape Damase a adopté pour son hymne à sainte Agathe et que le grand Prudence a rendu célèbre dans ce chant sur sainte Eulalie dont nous parlions tout à l'heure avec une admiration que nous savions mal contenir^ Voilà certes des documents liturgiques d'une haute valeur et d'une incontestable popularité.
Or, dansée chant de sainte Eulalie, soixante-cinq vers, sur deux cent quinze, et dans l'hymne à sainte Agathe, douze sur vingt-huit, sont déjà coupés comme le seront plus tard nos décasyllabes français : « Quam cuperem
Rennart. — Gulhorl d'Andrenan. — Prise de Cordrex. — Mort dWimei'i — Renier. — Mottiage Guillaume. = Foulques de Candie est écrit moitié en décasyllabes, moitié en alexandrins.
' Ms. de Venise et Enfances d'Adenrt.
- Une partie de ce dernier poëme est en vers de donze syllabes.
" Cf. Vllijmnus de sanda cruce (Monc, Hi/mni latini medii œri, n' iU2).
LA VEIÎSIFICAIION Di:s CHANSONS DE (lESTi:. :JU7
» tameii antc neccm, — Si polis est, rcvocare liiaiii » , etc. ■ '■n/,p''v,',', "'
Ces vers de Prudence et de Damase ont été, sous l'influence de la poésie populaire, ramenés graduellement à un nombre invariable de syllabes. Sous cette môme influence, on y a ménagé des pauses intérieures qui sont toujours fixées à la même place. Sous cette même influence, enfin, ils ont été ornés d'assonances. Et voici qu'au x" siècle nous avons les vers romans du Boèce, et au xi^ ceux du Saint Alexis; voici qu'à cette même époque (et c'est un état de choses qui, sans doute, est depuis longtemps constitué) nous trouvons, dans la poésie liturgique, un vers latin rhythmique de dix syllabes, dont la césure est nettement marquée après la quatrième syllabe et où l'on ne rencontre plus aucune trace appréciable de la quanlilé ou de la césure antique. Un des plus précieux manuscrits de saint Martial de Limoges' nous fournit de très-précieux exemples de ce vers qui est appelé à une si belle fortune : il suffit de rappeler le « M)jstcre des vierges folles et des vierges sages », où l'on voit, dans une seule et même page, le décasyllabe roman s'épanouir à côté, tout à coté du décasyllabe latin rhylhmique. Il serait bien étrange qu'ils n'eussent point la même origine, ayant ainsi la même physionomie et étant employés par le même poëte. Dans ce kummx Mgstère, les vierges folles , parlant la langue latine , s'écrient : c Nosvirgines, quœ advosvenimus, — Ncgligenteroleum )) fundimus. » Et les vierges sages, parlant la langue vulgaire, se servent également du décasyllabe : « Oiet, )^ virgines, oiet que vos dirum, — Aisex presen que » vos comandarum. » A'crs la fin du inême siècle, un chant sur la mort de Guillaume le Conquérant est écrit
' IJibl. n;it. lai. 1139. Ce manuscrit renferme des raliicrs fhi xiii" siècle relies avec d'antres cahiers du xii'= et même du xr. Le Mystère, selon toute inobabililc, appartient à cette ilernière époque.
I PAIlT. Livn. II.
CHAP. VIII
en décasyllabes à rimes plates : « Flete, viri, liigele, )) proceres; — Resolutus est rex in cineres, — Rex editiis » de magnis regibus ' . )) Au xif siècle, les exemples abondent, particulièrement dans les mystères liturgiques. Abailard, dont on connaît trop peu les admirables R/iijthmes, s'est beaucoup servi de ce même vers, et l'on connaît ses hymnes à la Vierge : « Gaude, Virgo, virgi- )) num gloria, — Matrum decus et mater, jubila. »
Ainsi, il y a lieu d'établir ici une merveilleuse gradation à travers tous les âges chrétiens. Au iV siècle, Prudence s'écrie :
Aut gladio feriere capul Aut facibus data fuiiiificis In cineres resolula Hues'''.
Et saint Damase lui répond, comme un demi-chœur à un autre demi-chœur :
Deliciae cui carcer cral,
Pastor ovcm l'elriis hanc recréât.
Puis, pendant un assez long temps, nous ne trouvons plus les traces de ce vers^, de môme que l'on perd quelquefois les traces d'un ileuve parce qu'il a quehpiefois un cours souterrain. Mais, au x' siècle, l'auteur du Boèce nous donne la joie de retrouver notre décasyllabe qui avait disparu :
Drez es e bes que l'om e Deu s'espcr, Mas non es bes que s' fi e son aver.
' Dans ses Poésies populaires latines antérieures au \W siècle, M. Edelestand Duméril a publié celte pièce intéressante qui nous a été conservée dans an seul manuscrit du Mil" siècle (Bibl. iiat. lat. 2:280i. On peut concevoir quelques doutes sur la véritable date de ces vers de rhéteur.
- La strophe complète est de cinq vers; le deuxième est : « Aut laniabere membra feris », et le quatrième: « Flebiliterque ululanda fuis. » Remarquez la ressemblance du dernier vers : « In cineres resoluta fines », avec le vers riiytiiinique du poëine sur Guillaume le Conquérant : « Resolutus est rex in cineres. »
' Voyez cependant Mone, déjà cité, Ilijmni lalini, n" 10:2.
Le Mystère des vierges sages et des vierges loties nous fournit, comme nous l'avons vu, l'occasion d'entendre de nouveau ce vers, et de l'entendre à la fois sous une forme romane et sous une forme latine rhytlimique. Mais déjà, dans notre France du nord, il était déjà populaire : témoin le Sainf, Alexis, témoin ce poëme du \f siècle où abondent les plus touchantes, les plus vives beautés :
Co dist li peilri- : « Chiers filz, coin l'ai perdut! » Respond la medre : « Lasse! ([u'est devenuz? » Co dist la spose ■: « Peccliiez le m'at tolnt. »
Et voici venir, enfin, le vieux poëte, sévère et rude, qui a composé le Roland, chanson de geste militaire, quelque quarante ans après qu'un clerc avait écrit V Alexis, chanson de geste religieuse :
Li quens Rollanz se jut desuz un pin : De plusurs choses à remembrer li prist, De dulce France, des humes de sun lign.
La fdière, ce semble, est assez complète', et l'on voudra bien nous accorder que, si la démonstration n'est
' Notre système, vivement contesté par M. Paul Meyer à raison de raccent latin, a été très-nettement défendu par M. Bartsch : « Des études personnelles nous ont conduit au même résultat que M. Gautier, et nous regardons le vers roman comme issu du vers latin. » Et il ajoute ailleurs : « Nous sommes d'accord avec M. Gautier pour ce qui concerne le décasyllabe » (Revue crilique, 18GG, n" 52). Telle est aussi l'opinion de M. Ton Brink, dans ses Conjedanea in historiam rei inetiicœ franco-fjnlUcœ. Il commence par établir que « la versification » franco-provençale est syllabique et qu'elle ne dérive pas de rancienne versi- » ficatiou germanique, laquelle admet seulement dans le vers un nombre con- » stant d'fl/-.si.s', mais non un nombre régulier de thesis. » L'origine germaine du décasyllabe étant ainsi écartée, « il faut, ajoute le savant liollandais, il faut >) nécessairement recourir à la versification latine ». M. Tcn Hrink réfute ici l'opinion de Benloew qui, en son PréciH d'une théorie des rhijthmes (t.I, p. G9), voit le prototype du décasyllabe dans le vers trimètre iambique ; « 0 tu qui serras armis ista rnœnia, — XoU dormire, tnoneo, sed vifjila. « Il repousse également le système de M. Mutzel, qui cliercbe l'origine du décasyllabe dans le trimètre iamiiique catalectique ou dans le trimètre iambique bracliycalaleclique. Et il en vient à dire : « Le véritable modèle du décasyllabe roman est le trimètre » dactylique bypercatalcctique, celui-là même dont Prudence s'est servi en son Il cbant de sainte Eulalie : Spiritus liir erat Eulaliœ — Ladeolus , celer, inno- » cuus. « Les idées de M. Ten Brink sont celles que nous avons émises dès 1855,
t PART. LIVIi. II i:llAI>. VIII.
I PART. LivR. ir. pas mathématique, elle permet au moins de conclure
CHAP. VIII. r 1 7 r
à la probabilité de notre système.
De l'alexandrin L'alexauddu déiivc, suivant nous, de l'asclépiade dodécasSabe. îatiu, dc l'asclépiade liturgique, de l'asclépiade chanté, de rasïpiadc ct uous avoiis déjà fait voir combien peu il importait, à de'îSJiâdc raison de ce chant, que l'accent tonique, en latin et en français, fût ou ne fût point placé sur la même syllabe. Mais il s'en faut, du reste, que cette origine du dodécasyllabique soit aussi généralement reconnue que celle du décasyllabe; il s'en faut, au dire dc plusieurs critiques, qu'elle puisse être prouvée par des documents aussi nombreux et aussi concluants'.
C'est qu'on n'a pas fait suiTisamment attention à l'une des strophes les plus célèbres de l'ancienne métrique, à cette strophe si bien frappée par Horace en neuf de ses odes :
Croscentem seiiuitiir cura peciiniaiu Majorunique famés. Jure perhorrui Late cons|ti('uuni tollerc verticoiii, Mecsenas, equitum decus'.
dans nolro Thèse do lÉcolo des Cliarlcs, ct que nous avons de nouveau exposées dans notre Cours d'Histoire de la poésie latine en 1800. Cf. l'élude de lîocliat « sur le vers décasyllabe dans la poésie française du moyen âge » {Jalir- /*!/c/i, XI, 85-91). = Néanmûins il reste une difficulté à résoudre, «'etily a encore, () dit M. Bartscli, à expliquer pourquoi la césure française est placée après » la qualriènie syllabe sonore, tandis qu"en latin la syllabe accentuée est la )) troisième : Xegligenler oleum fundimus. » Mais, encore un coup, ces vers latins liturgiques n'étaient pas déclamés, n'étaient pas lus. Ils étaient chantés, uniquement chantés, et c'est sous cette forme qu'ils ont frappé l'oreille de nos pères. Or, il s'en fallait beaucoup que, dans ce chant, Eaccent tonique eût le même rôle que dans les vers déclamés ou lus. Tout est là. La versification romane n'est qu'une imitation grossière ct par analogie de la versification latine rhythmiquc.
' Od. lib. III, ode xi, alias xvi. Cf. lib. I, ode xv, al. xxiv, etc. Cette strophe se compose de trois asclépiades et d'un glyconique. = L'asclépiade s'alliait à d'autres vers encore. On te trouve dans Boèce (remarquez fépoque) uni au pliérécraticn, et ailleurs, chez le même poi'-te, à l'iambique dimètre. « lieu, lieu ! quam niiseros trainite devio — Ahducit iynorantia. » Et ce n'est pas en vain que ce vers a pu être ainsi accolé au plus populaire des vers lilur-