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Il PART. LIVR, II, CHAI». XIV,
ANALYSE DU COURONNEMEM LOOIS.
un vœu qu'il avait fait quinze ans auparavant '. Et, à Rome, notre héros ne se montrait pas moins loyal ni moins grand qu'à Aix ou à Paris ; il rendait à VApostole autant de services qu'il en avait rendu au roi de France. Libérateur de la patrie, il devenait là-bas le libérateur de l'Église. Dans toute sa légende, il nous apparaît sous ce double aspect et le front ceint de cette double auréole !
Il,
Premier voyage
de (Tiiillauine
à Rome.
Sa lutte
contre le géant
Corsolt
et le roi Galafre.
Rome délivrée
des Sarrasins.
Dans son pèlerinage de Rome, le comte Guillaume était accompagné de Guielin et de Bertrand. Si pacifiques d'ailleurs que fussent les intentions de ces pieux voyageurs, ils avaient néanmoins jugé prudent d'emporter leurs bonnes épées qu'ils cachaient sous leurs manteaux. Ils arrivèrent ainsi dans la ville sainte et y furent bien accueillis ■. Cependant un songe lugubre avait mis Guillaume en garde, et il s'attendait à je ne sais quels événements sinistres ^ En effet, voici venir deux messagers tout couverts de poussière : « Les Sarrasins ! les <( Sarrasins »! s'écrient-ils, éperdus de terreur. Puis, introduits en présence du Pape : « Les rois païens Ga- « lafre et Ténèbre ont envahi l'Italie. Le bon roi Gaifier « de Pouille est allé à leur rencontre ; mais il a été fait « prisonnier avec sa femme, sa fille et trente mille chré- « tiens qui vont avoir la tête tranchée. Ils approchent, « ils sont aux portes de Rome ' ». Le Pape était habitué à de telles nouvelles ; toutefois il juge celle.s-là plus graves que toutes les autres, et, jetant les yeux autour de lui, se demande quel défenseur Dieu et saint Pierre ont ménagé à leur Église. C'est alors seulement qu'on lui
1. Le CouronneiiUiit Looys. édit. .Jonckbloet, vers 25?-2T4. — 2. Ibid., vers 275-290. -^ 3. Ibld., vers 291-301. — 4. Ibid., vers 302-336.
parle de Guillaume, de ce pèlerin providentiel qui vient d'arriver à Rome. Aussitôt, on cherche le Comte, et on le trouve prosterné sur le marhre de la basilique, où il prie Dieu très-ardemment pour le fils de Charlemagne : « Pitié ! pitié » ! lui dit le Pape. « Trente mille chrétiens « vont périr, et vous seul les pouvez sauver ». Guillaume se relève, et réfléchit '.
Bertrand, son neveu, était là. Il s'étonne de ce silence et de ces réflexions de son oncle : « Gourons sus « aux païens », dit ce téméraire, « et tuons-les. Or tost ((. as armes ; n avons que delaier. » — « Mais », répond Guillaume, « je n'ai avec moi que quarante chevaliers, « et les Sarrasins sont cent mille " ». Bertrand ne comprend pas.
Quant au Pape, il juge à propos d'allécher l'illustre chevalier par les plus étonnantes, et, disons le mot, par les plus ignobles promesses : « Si tu défends Rome », lui dit-il, « je te permettrai de manger de la chair tous « les jours de ta vie, et famé prendre laut eome il fiert <( corage ». Certes, il eût mieux valu pour Rome tomber cent fois aux mains des Sarrasins que d'entendre un Pape prononcer de telles paroles ^ Par bonheur. VApostole de notre Chanson va l)ientôt se relever à nos yeux : il va se transformer en une sorte de saint Léon, vraiment digne d'arrêter un Attila. « Je veux », dit-il, « aller trouver F Amiral païen, et lui offrir tous mes tré- « sors, s'il consent à quitter ma terre. Oui, j'irai seul. « Et, s'd le faut, je sacrifierai tous les vases sacrés '" ». Le Pape se trouve ici l'écho de tous les pontifes et de tous les concdes des premiers siècles : mille fois TÉglise a sacrifié, a fait fondre les vases mêmes qui servaient aux saints Mystères pour racheter des captifs, pour
1. Le Couronnement Looys, édit. Jonclcbloet. vei'S 327-350. — 2. Ibid,, vers 360-381. — 3. Ibid.., vers 382-425. -- 4. Ibid., vers 426-438.
II r.\UT. Mvn, II.
f-HAP. XIV.
II l'VRT. LIVR 11.
CHAP. XIV
sauver des hommes qui sont les vases vivants de l'Esprit saint. Notre vieux poëte ne savait certes pas si bien dire.
Le Pape, en effet, sort de Rome; et ce vaillant Apôtre entre, sans rien craindre, dans la tente du roi Galafre. Ses premières paroles sont empreintes d'une belle majesté : « Je suis », dit-il, « un messager de Dieu et de « saint Pierre ; c'est en leur nom que je parle. Plutôt « que de faire mourir tant de braves chevaliers, acceptez « tout mon or ». Galafre, chose surprenante, est un raisonneur ; il épilogue, ce barbare : « Sachez que je viens (( ici revendiquer les droits de Romulus et de Julius Cé- « sar, mes ancêtres. Je veux détruire ces murailles et « faire couler le sangdes prêtres ». Le Pape, alors, s'apprête à sortir dignement de cette tente maudite, et à rentrer, désolé, dans sa ville. Mais Galafre le retient : « Je vais », lui dit-il, « vous proposer un arrangement « qui empêchera l'effusion de tant de sang. Choisissez « un cluunpion ; nous choisirons le nôtre ; si le chré- « tien est vainqueur, nous renoncerons à la conquête (( de Rome. Mes deux fds me serviront d'otages ». Le Pape n'en demandait pas tant, et il retourna, tout joyeux, à son palais. Et, tout le long du chemin, il pensait à Guillaume *...
C'est Guillaume, en effet, qui va être chargé de soutenir ici le droit de la catholicité tout entière. Les destinées du monde chrétien sont remises entre les mains du fils iKAimeri. De cette seule épée, de ce seul bras dépend en ce moment le sort de la Vérité qui ne pouvait d'ailleurs trouver un plus fier défenseur. La geste de Garin devient digne par là d'être mise à côté de celle du lioi ; elle grandit à vue d'œil et devient presque surnaturelle.