CHA1>. XIV. A ' A
grande àme à Dieu.
« tre deniers à la veuve, — Au nom de Jésus, je te défends, — Fils Louis, « de toucher à cette couronne » ! — L'enfant Louis, à ces paroles de son père, n'ose faire un seul pas, — Tant il est ébahi de ce qu'il vient d'entendre. — Non, il n'ose pas porter la main à la couronne, — Et maint vaillant chevalier se mit à en pleurer, — Et l'Empereur d'entrer en une grande tristesse et colèi'e : — « Hélas »! dit-il, « comme je suis trompé! — Quelque gueux « aura couché avec ma femme — Et aura engendré ce couard héritier. — « Jamais, jamais je ne l'avancerai: — Ce serait péché d'en faire un roi. — « Qu'on lui coupe les cheveux. — Il sera moine à Aix, en ce moutier; — Il « sonnera les cloches et sera marguillier! — Pour qu'il ne mendie point, il « aura sa prébende ». — Près du roi s'était assis Hernaut d'Orléans, — Qui fut orgueilleux et félon — Et qui, très-perfidement, dit à Charles: — « Droit « Empereur, faites silence et m'écoutez. — Mon seigneur Louis est jeune, « il n'a que quinze ans. — En faire un bon chevalier, c'est chose peu facile. « Mais confiez-moi cette besogne, si c'est votre bon plaisir : — Dans trois « ans, nous verrons ce que Louis sera devenu. — S'il est preux, s'il est le « digne héritier de son père, — Je lui rendrai de moi-même et très-volonté tiers — Ses terres et ses fiefs que j'aurai accrus ». — <t J'y consens », dit l'Empereur. — « Merci, sire, merci >:, s'écrient alors les traîtres — Qui étaient parents du duc Hernaut d'Orléans. — Hernaut allait être roi, quand arrive Guillaume. — Il sort d'un bois, oii il vient de chasser; — Son neveu Bertrand court à lui, et lui prend l'étrier. — « D'oii venez-vous, beau ne- « veu », dit Guillaume. — « Par Dieu, seigneur, j'arrive de l'église — Et je « viens d'y assister à grande inju.stice et à grand péché. — Hernaut veut « trahir son seigneur, — Il veut enlever son royaume à Louis. — Le traître « va être roi de France, la chose est décidée ». — « Non pas, non pas » , dit Guillaume le fier. — Et, l'épée au cùté, il entre dans le moutier, — Fend la foule et, en présence de tous les chevaliers, — Trouve Hernaut en belles dispositions. — Sa première pensée fut de lui couper la tête. — Mais, tout à coup, il se souvient du Glorieux qui est dans le ciel — Et que c'est un péché trop mortel de tuer un homme. — Alors il prend son épée et la remet dans le fourreau, — Et, après avoir réfléchi, il passe en avant, — ^let son poing gauche sur la (ète d'Hernaut, — Hausse le poing droit et le lui fait tomber sur le cou. — 11 lui casse en deux l'os de la gueule, — Et l'étend mort à ses pieds. — Puis, après l'avoir tué, il se met à lui faire la leçon ; — « Glou- « ton », lui dit-il, « que Dieu te confonde! — Pourquoi voulais-tu trahir ton « seigneur, — Quand ton devoir est de l'aimer et de le tenir cher, — D'ac- (f croître ses terres et de relever ses fiefs ? — Je ne voulais, à vrai dire, que te « donner un peu d'émoi, — Mais je t'ai tué. Je ne donnerais pas un denier « de ta vie ou de ta mort ». — Guillaume alors vit la couronne qui était sur l'autel, — Sans tarder il la prend, — Vient vers l'enfant Louis et la lui pose sur la tête : — « Recevez-la, mon beau seigneur, au nom de Dieu qui '.' est dans le ciel ! — Et puisse-t-il vous donner assez de force pour être un « bon roi » ! — L'Empereur le voit, et est tout joyeux à cause de son fils : — « Merci, merci, sire Guillaume, — Votre lignage aujourd'hui a grandi et « élevé le mien ». — « Sire lils », dit Charles à Louis, — «Tu vas avoir »<. tout mon royaume entre les mains. — Mais tu ne le pourras garder qu'à « la condition — De ne pas violer le droit des enfants qui sont les héritiers « légitimes, — Et de ne pas enlever à une veuve la valeur d'un angevin. — « Pense à bien servir la sainte Église — Et à ne te pas laisser honnir par « le diable. — Mets en joie tes chevaliers [en leur f\iisant largesse], — Et
Il mourut tranquille en pensant que Louis aurait à miakt.mvr.
son service l'épée de Guillaume. Le fils d'Aimeri eut
une de ses dernières pensées.
Mais, par malheur, Guillaume n'était pas en France au moment de la mort de Charles '. Il avait demandé au vieil empereur son co/if/é pour aller remplir à Rome
« tu seras par eux honoré et servi, — Et tu seras partout aimé et chéri »! Ce jour-h\ Louis fut couronné. — Puis la cour se sépara et le tribunal du roi cessa de rendre la justice. — Chaque Français retourna en sa maison. — Et Charles vécut encore cinq ans, pas davantage. — U remonta dans son palais — Et, voyant son fils, lui dit tout aussitôt :
« Mon fils Louis, je ne te le puis celer : — Tu auras tout mon royaume à « gouverner — Après ma mort, si Dieu me bénit. — Or, qui me fait la « guerre est ton ennemi. — Si je puis le prendre, par Dieu le fils de Ma- « rie, — Je ne veux pas de rançon. — Qu'il soit mis en pièces, qu'il pé- « risse » !
« Mon fils Louis, je ne veux pas te le cacher : — Quand Dieu créa les « rois, ce fut pour le bonheur du peuple — Et non pour rendre de faux ju- « gements, — Ni pour faire luxure, ni pour favoriser le vice, — Ni pour en- « lever l'héritage des orphelins, — Ni pour voler les deniers de la veuve. — « Non, non : un roi doit abattre toute injustice à ses pieds, — Il doit Tècra- « ser sous son talon, il doit la dompter. — U faut, mon fils, être tout hum- « ble avec les pauvres : — Tu leur dois aide et conseil, — Pour l'amour de X Dieu et pour faire droit à sa parole. — Mais, avec les orgueilleux, il faut « te montrer aussi fier — Que le léopard allant manger sa proie. — Quel- « qu'un te veut-il faire injustement la guerre? — Mande en France tes « nobles chevaliers — Jusqu'à ce que tu en aies plus de trente mille à tes « côtés. — Puis, va assiéger ton ennemi dans la place même sur laquelle il « compte le plus : — Ravage sa terre, mets-la à feu et à sang. — Et, si tu « peux le saisir lui-même, s'il tombe entre tes mains, — Pas de miséricorde, « pas de pitié : — Il faut lui faire couper tous les membres, — Il faut le jeter « vif dans le feu ou le noyer dans la mer. — Car, si les ^elons te tenaient c< sous leur pied, — Et pouvaient te faire la guerre à leur avantage, — Les « traîtres ne manqueraient pas de dire — (les Normands, par exemple, ces « misérables, ces gueux) : — « Nous n'avons pas besoin d'un roi pareil. — « Maudit soit cent fois jKirmi la croix du chef — Celui qui ira guerroyer « pour lui dans sa grande armée, — Et qui viendra le servir à sa cour! — « Nous nous sommes payés avec son argent ». — Il est encore un autre con- « seil, fils, qu'il me faut te donner, — Et qui, si tu le veux, te sera fort utile : « — Ne fais jamais ton conseiller d'un vilain, — D'un fils de prévôt ou de «c voyer. — Ils te trahiraient \)0\\v peu de chose. — Mais si Guillaume, le « noble guerrier. — Fils d'Aimeri de Narbonne, le fier, — Frère de Ber- « nart de Brebant le guerrier ; — Si ceux-là te veulent aider et maintenir, « — Tu peux avoir pleine confiance en leur secours ». — « Vous avez rai- « son, par mon chef», dit Fenfant. — Alors il va au-devant de Guillaume, et tombe à ses pieds; — Mais le Comte se hâte de le relever... (fionronnementLooys, Bibl. Nat. fr. 774, vers 28-218.)
1. Le Couronnement Looys, édit. Jonckbloet, d'après le ms. 771, vers 165. Le manuscrit 1448 donne, comme nous l'avons dit. quelques détails sur cette mort de Charles.