Le Couronnement Looi/s, éJit. Joackbloet, vers
Quel champion les Sarrasins opposeront-ils à Guillaume Fièrebrace? Ils choisiront Gorsolt. Ce Gorsolt n'est pas seulement un géant et un monstre ; c'est une sorte d'athée et de blasphémateur tout à fait satanique; c'est un possédé, enfin, qui est appelé à lutter contre un croyant, j'allais dire contre un saint. Cet être noir et laid, aux paupières rouges, au visage hideux, dont les yeux sont séparés par un demi-pied de chair velue, dont les épaules sont larges d'une toise, ce monstre a les accès d'un démoniaque : « Ne parlez pas de Dieu « devant moi » ! s'écrie-t-il. « 11 a foudroyé mon père; <( puis, quand il eût fini de le brûler, il est remonté là- (( haut, dans son ciel où je ne puis l'atteindre. Mais je « prends plaisir à me venger ici-bas sur tous ceux qui (( croient en lui. J'exècre les baptisés, et j'en ai déjà « massacré trente mille. J'écorcherai les clercs, je ferai « griller le pape sur des charbons ardents ; je renverse- « rai, je détruirai, je tuerai tout. Entre Dieu et moi, « c'est une guerre immortelle. Il a le ciel, c'est bien ; « mais la terre est à moi ' » ! Tel est le forcené avec lequel Guillaume va se mesurer; et cette lutte, en réalité, ne sera que celle d'un ange contre un démon et du ciel contre l'enfer.
Guillaume ne craint rien. G'est en vain qu'on lui donne mille détails horribles sur la laideur et la force du géant : « Quand il aurait dix toises de haut », répond-il placidement, « je lutterais avec ce misérable. Dieu n'est- « il pas avec moi ' »? Pour le protéger plus sûrement, on promène alors sur tout le corps de notre héros le bras de saint Pierre, relique inestimable, et qui doit, par son seul contact, rendre invulnérable le champion de la chrétienté. Mais, par malheur, la précieuse relique ne
1. Le Couronnement Looys, édit. Jonckbloet, vers 515-53G. — 2. Ibid., vers 552-588.
Il l'AKT. IIVR II riIAl'. XIV.
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toucha point toutes les parties de son visage, et Guillaume dut bientôt en faire la triste expérience '. C'est ainsi que Tliétis, en plongeant Achille dans le Styx, n'avait point trempé le talon de son fds dans l'eau préservatrice. Les deux légendes se ressemblent étrangement : elles sont, du reste, aussi profondément épiques l'une que l'autre.
Bientôt, le représentant du paganisme et celui de la chrétienté sont en présence et, superbes, se défient. Le païen est monté sur un cheval merveilleux, Alion ; le Français lève au ciel des yeux pleins d'espérance et adresse à Dieu une des plus ferventes et des plus longues prières que l'on rencontre dans nos Chansons de geste '. Nous sommes vraiment au cœur de notre épopée. Avant de se jeter l'un sur l'autre, les deux adversaires s'adressent encore de belles harangues, toutes pleines d'injures \ Toutefois ces outrages n'atteignent pas les personnes des combattants, mais leurs religions. « Lequel « triomphera de Mahomet ou de Jésus »? Toute la question est là, et, en vérité, il n'est pas de plus grande question. La lutte commence ' : celles de Roland contre Ferragus et d'Olivier contre Fierabras n'ont pas aussi vivement fixé notre attention, ne nous ont pas jeté dans une situation aussi haletante.
Guillaume, plein de rage, se précipite sur le géant et, sans trop savoir ce qu'il fait, lui porte successivement trois coups terribles \ Corsolt, dès ce premier assaut, est mortellement blessé. Mais le monstre, pour avoir perdu de ses forces, n'en demeure guère moins redoutable. Guillaume attend, non sans quelque crainte, le choc du païen, et, plus pieux que jamais, fait monter au ciel
\. Le Couronnement Looys, édit. Joiickbloet, vei-s 589-608. — 2. Ibid.. vers 609-787. — 3. Ibid., vers 788-892. — 4. Ibid., vers 893-903. — 5. Ibid., vers 904-944.
une nouvelle prière où il prend le temps de résumer une seconde fois toute l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament. C'est alors que Corsolt lui porte ce coup si célèbre dans notre épopée nationale, et qui mérita à notre héros son nom de Guillaume au Court Nez. // fiert GiùUawne — Et de son nés abat le someron. Et notre poète ajoute, avec quelque naïveté : Maint reprovier en ot ptfis li frans lions. Or, c'était précisément cette partie de son visage qui n'avait pas été touchée par le bras de saint Pierre ; c'était la seule qui ne fût pas invulnérable \
Du haut de leurs murailles, les Romains suivaient avec angoisse cette lutte à laquelle étaient attachées les destinées de leur ville ; le Pape était au premier rang. Lorsqu'il aperçut Guillaume chancelant, blessé, le visage inondé de sang ; lorsqu'il vit que le champion de l'Église avait perdu son bon cheval et était forcé de combattre à pied contre un si puissant ennemi, \Apostole fut saisi d'une profonde douleur : « Saint Pierre ! « saint Pierre » ! s'écria-t-il, « que fais-tu dans le ciel ' »? Les chrétiens commençaient à désespérer.
Mais ils avaient tort de témoigner une telle impatience, ou, pour mieux dire, une telle incrédulité. Quelques minutes après, Guillaume leur apparaissait radieux, vainqueur, tenant à la main la tête énorme de Corsolt. Et il disait avec une fierté railleuse : « J'ai bien « vengé mon nez ^ ». Le Pape, presque aussi joyeux que le Comte, se hâta et ouvrit ses bras au triomphateur... Tomber dans les bras d'un Pape, cela vaut bien le triomphe antique.
(( Êtes-vous entier » ? dit le Pontife. — « J'ai le nez « un peu entamé », répond Guillaume, « et ne sais
1. Le couronnement Looys, édit. Jonckbloet. vers 945-1052. — 2. llid , vers 1053-1058. — 3. Ibid., vers 1059-1141.
II l-ART. I,IVE. II, ( l;.\l'. XIV.
Il PART. HVR. II.
CHAP. XIV
« trop comment on me l'allongera. Ce qu'il y a de « certain, c'est que tous les Français me vont désor- « mais surnommer Guillaume au Court Nez * ». Ainsi se mêlent, dans cette épopée primitive, le gros rire sans atticisme et les vraies larmes sorties du cœur.
Une fois Gorsolt vaincu, il restait encore à battre toute l'armée païenne ; mais déjà une terreur panique s'était emparée des soldats de Galafre. Ils s'enfuyaient éperdûment. Guillaume se jette à leur poursuite, les atteint, les renverse, les massacre. Sous sa terrible épée, il tient le roi Galafre lui-même, qui va mourir et pousse d'affreux cris : a Je vous rendrai mes trente « mille prisonniers », dit le Sarrasin, « je vous rendrai « le roi Gaifîer ». Puis, tout suppliant : « Je me ferai « baptiser ' ». Le vainrpieur alors retire son épée et envoie le vaincu au l)aptistère \ Pendant ce temps, les païens s'embarquaient; et, furieux de leur défaite, ivres de rage, se voyant forcés de délivrer les captifs chrétiens, se donnaient l'àpre joie de battre ces misérables désarmés, et de les rendre à Guillaume rouges de leur sang, dépouillés et nus. Guillaume pleura de grosses larmes à la vue de ces chrétiens déshonorés ; et le Pape, non moins ému, fit jeter des manteaux sur leurs épaules tremblantes, leur disti'ibua de l'or, et dit devant eux cette grande parole : « A /lennor j'ere doit chasciins estre larges * ». Quant à Gaifier, il ne savait plus comment témoigner sa reconnaissance à son libérateur : « J'ai une fille qui est la plus belle du monde », disaitil au fils d'Aimeri. « Epousez-la et prenez la moitié de « mon royaume ». Guillaume regarda la jeune fille, et, la trouvant belle, consentit à la prendre pour femme "\
1. Le Couronnement Looy s, édit. Jonckbloet, vers 1142-1150. — 2. Ibid., vers 1157-1270. — 3. Ibid., vers 1271-1281. — 4. Ibid., vers 1282-1341. — f).Ibid., vers 1342-1371.
ANALYSE DU COURONNEMENT LOOYS. sS61
Alors on fit dans la ville sainte les plus magnifiques, les plus joyeux préparatifs pour le mariage de celui qui venait de sauver Rome et la chrétienté. Vers Téglise tapissée de feuillages et de fleurs, Guillaume s'avança, avec la fille de Gaifier, qui était toute resplendissante de jeunesse et de grâce. VApostole les attendait à l'autel, « tôt revestu por la messe chanter ». Et le comte d'Orange prit un anneau et le tendit à sa fiancée ', quand tout à coup...
Ici nous rencontrons un véritable coup de théâtre, comme on n'en pourrait noter que fort peu dans toute la suite de nos épopées nationales.
Au moment même où Guillaume tendait l'anneau nuptial à la fille du roi Gaifier, au moment où le sacrement allait descendre sur lui, un bruit se fit dans la basilique. Deux messagers venaient d'y entrer, d'un pas rapide. « Nous voulons parler à Guillaume », disaient-ils. Le Comte était en habits de fête, au pied du grand autel. Ils arrivent devant lui : « Gharlemagne est « mort, et son fils Louis court les plus grands dan- « gers. Si vous ne venez à son aide, il est perdu ». Le Comte aussitôt jeta les yeux sur le Pape : l'anneau tremblait encore dans sa main . « Il vous faut partir » , dit rA/;a^^o/^, « et secourir le fils de Charles ». Alors, prenant une décision héroïque et la prenant en un instant, disant adieu à toute cette joie qui l'attendait, au sourire de cette jeune femme, au repos, à la richesse, à la possession d'un vaste royaume, et n'ayant en tête qu'une seule idée : « Le fils de mon seigneur a « besoin de moi », Guillaume se tourna vers la fille de Gaifier et, le cœur navré, lui demanda chastement son congé. « Guillaume bese la dame o le vis cler. —