Le Charroi de Nîmes, éAi\. Jonckbloet, vers
2. La colère du comte Guill.vume (traduction littérale). Ce fut ea mai, au nouveau temps d'été, — Les bois jettent leurs feuilles et les prés reverdissent, — Les oiseaux chantent de leur voix belle et douce. = Le comte Guillaume revenait de chasser — Dans une forêt où il était longtemps resté. — \\ avait pris deu.x cerfs de prime graisse, — Et avait chargé et troussé trois mulets d'Espagne. — Le baron avait quatre flèches à son côté — Et rapportait de la chasse son arc d'aubier. — Dans sa compagnie étaient quarante bacheliers — Tous fils de comtes et de princes fieffés, — Nouvellement adoubés chevaliers. — Pour leur plaisir ils ont ftiucons au poing, — Et font mener meute avec eux. = Ils sont rentrés dans Paris j)ar le Petit-Pont. — Le comte Guillaume fut bien noble et baron; — Quand il eut à son hôtel fait porter sa venaison, — Sur sa route a rencontré Bertrand : — « D'où « venez-vous, sire neveu », dit-il. — « A'ous saurez la vérité », répond Bertrand, — « Je viens du palais de l'Empereur où longtemps suis resté. — J'y « ai assez écouté et entendu. — Notre Empereur donne tiefs il tous ses ba- « rons. — A celui-ci une terre, à celui-là un château, à cet autre une ville, « — A cet autre une ville encore... — Pour vous et moi, mon oncle, nous y « sommes oubliés. — Quant à moi, je ne suis qu'un bachelier, et je com- « prends que le Roi ne s'en soucie guère; — Mais vous, seigneur, qui êtes « si baron, — Vous qui vous êtes pour lui tant peiné et travaillé, — Vous « qui avez pour lui veillé tant de nuits et jeûné tant de jours »!! — Guillaume l'entend, et jette un rire : — « Tenez, neveu, laissez tout cela », dit le Comte, — « Allez vite à votre hôtel — Et faites-vous y bellement habiller. « — J'irai, moi, parler à Louis ». — « Qu'il soit fait selon votre bon plaisir », dit Bertrand — Et il se hâte de rentrer en son hôtel. = Le comte Guillaume
Quelques pas plus loin, le comte Guillaume rencontre son neveu Bertrand. « Vous avez eu tort de traiter
fut bien noble et baron. — Il marche vers le palais, sans s'arrêter un seul instant, — Descend à pied sous Folivier feuillu; — Puis monte tous les degrés de marbre. — Il mairhe avec une telle violence sur le plancher. — Que ses heuses en éclatent, ses heuses de cuir cordouan. — Pas de baron qui n'en soit tout eft'rayé. — Le Roi le voit, et se lève devant lui. — « Asse\ez- « vous, Guillaume », lui dit-il. — « Point ne le ferai », dit Guillaume le baron; — « Mais je voudrais un peu vous parler ». — « Comme il vous « plaira », répond Louis. — « A bon escient je vous écouterai ». — « Sire « Louis », dit Guillaume le baron, «je t'ai servi, je t'ai beaucoup servi; non « pas en couchant avec les filles, — En déshéritant les enfants et les veuves, « — Mais en baron, les armes à la main! — J'ai fourni pour toi maint fort « combat sur maint champ de bataille, — J'y ai tué maint noble bachelier, « — Et le péché m'en est entré dans le corps. — Car. quels qu'ils fussent, « — Ils étaient l'œuvre de Dieu. — Que Dieu ait pitié de leurs âmes, et qu'il « me pardonne à moi-même ». — « Sire Guillaume », dit Louis le baron, — « Daignez avoir quelque peu de patience. — L'hiver passera et l'été revien- « dra. — Un de mes pairs mourra un de ces jours, — Je vous donnerai toute sa « terre — Et sa femme, si vous la voulez prendre ». — Guillaume l'entend, l)eu s'en faut qu'il ne devienne fou de rage : — « Par le Dieu qui fut jieiné « sur la croix », dit le Comte, — « C'est une bien longue attente pour un « pauvre bachelier — Qui n'a rien à prendre, ni rien à donner aux autres. « =. Il me faut nourrir mon cheval — Et je ne sais pas même où lui trouver « du grain. =: Dieu ! quelle longue vallée il descendra, — Quelle haute mon- « tagne il gravira, — Celui qui attend la richesse de la mort d'un autre »!
« Dieu »! dit Guillaume, « quelle longue attente — Pour un bachelier de « ma jeunesse! — Rien à donner, rien à prendre. = Il me faut cependant « nourrir mon cheval — Et je ne sais encore où prendre le grain. =^ Pen- « ses-tu, roi, que je n'aie pas là de quoi pleurer »?
« Sire Louis », dit Guillaume le fier — (Et mes pairs ne m'auraient pas « alors méprisé comme ils le font), — Il y a bien un an que je t'aurais dû « quitter, — Quand me sont venues des lettres de Pouille — Que m'adressa « le riche roi Gaifier. — Il voulait, disait-il, me donner une partie de sa « terre, — Toute la moitié de son royaume avec sa fille. — J'aurais pu faire « alors la guerre au roi de France »! — Le Roi l'entend, et pense en perdre le sens. — Il dit alors telles paroles qu'il aurait dû ne pas dire. — Par là le mal commence à empirer — Et la haine mutuelle à grandir.
<i Sire Guillaume », dit le roi Louis, — « Il n'est pas un seul homme dans « tout ce pays, — Ni Gaitier, ni un autre [fût-il roi de Paris]', — Qui osât « retenir un seul de mes hommes — Sans le payer, avant un an, de sa tête « ou de sa liberté, — Ou sans être chassé et exilé de sa terre ». — « Dieu », dit le Comte, « comme je suis traité! — [Voilà le prix que je reçois de mes « services ]'! — Ah! que je sois déshonoré si je vous sers plus longtemps »!
« Ma noble maison », dit le baron Guillaume, — « Allez rapidement à « mon hôtel, — Faites-vous bellement équiper, — Faites charger vos harnais « sur les chevaux de somme. — Il me faut quitter cette cour, plein de co- « 1ère. = Quand nous sommes restés près de ce roi pour en recevoir seu- « lement la nourriture, — Il peut dire avec raison qu'il a fait une bonne « affaire. » — « Il en sera comme vous voudrez », disent les gens de Guillaume. =; Guillaume est alors monté sur le foyer, — S'est accoudé sur son arc d'aubier, — Qu'il avait rapporté de lâchasse, — Avec tant de force, que rare s'est brisé par le milieu; — Les deux tronçons en ont volé jusqu'aux
II PART. LIVR. II
CHAT. XV
II PART. I.IVR. II
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382 ANALYSE DU CUARUOl DE SIMES.
<( ainsi l'Empereur », lui dit librement ce jeune homme.
— « Non, non » ! répond Guillaume fou de rage ; « je
poutres du plafond, — Et sont tombés devant le nez du roi. — Puis, avec un orgueil démesuré, Guillaume a interpellé — L'Empereur qu'il a si bien servi :
— '{ Ainsi », dit-il, « on ira jusqu'à me reprocher mes grands services, — « Les batailles rangées et les rudes combats ! — Sire Louis », ajouta Guillaume le baron, — « Ne te souvient-il plus de la grande et mortelle bataille « — Que j'ai livrée pour toi dans les prés sous les murs de Rome? — C'est « là que j'ai combattu avec l'émir Corsolt, — L'homme le i)lus fort que Ton ;< eût pu trouver — Aussi bien chez les païens que dans la chrétienté. — « Il donna un tel coup de son épée nue sur mon heaume d'or semé de pier- « reries — Qu'il les fit tomber à terre, — Et qu'il coupa mon nasal sur mes « narines. — Oui, son épée me glissa jusque sur le nez, — Et, pour le re- « dresser, je dus employer mes deux mains. — Grande fut la cicatrice qu'il « fallut rattacher. — Maudit soit le médecin qui dut me panser! = Et voilà « pourquoi on m'appelle Guillaume au Court Nez, — Ce dont j'ai grande « honte quand je suis entre mes pairs. = Je fis alors prisonnier le roi païen « et le mis en notre pouvoir — Mais maudit soit qui reçut alors une lance, « — Un heaume, un écu, un palefroi ferré, — Quant à moi [je n'eus rien « que le cheval de Corsolt, dont je m'étais emparé]' ».
« Sire Louis », dit le sage Guillaume, — « Droit Empereur, tu es le fils de « Charles, — Le meilleur roi qui ail jamais porté les armes, — Le plus fier « et le plus équitable. — Ne te souvient-il pas, ô roi, d'un rude combat — « Que j'ai livré pour toi au gué de Pierrelatte. — C'est là que je fis prison- « nier Dagobert [qui était si fier à la l)ataillej'. — Je le vois là-bas, couvert « de peaux de martre. — II ne niera pas le fait : sinon, que le blâme en re- .< tombe sur moi. = Et, après ce service, je t'en rendis encore un autre. — v< Ce fut quand Charlemagne voulut te faire roi. — La couronne était placée ■i sur l'autel : — Toi, tu restas longtemps à ta place, et n'osas te lever. — « Les Français virent bien qu'il y avait en toi peu de valeur : — Et Ton « voulait faire de toi un clerc, un abbé, un prêtre — Ou bien un chanoine « dans quelque église. — Alors, dans le moutier de Sainte Marie-Madeleine, « — Le comte Hernaut, bien appuyé par son riche lignage, — 'X'oulut « prendre la couronne et la tirer à lui. — Je le vis, je m'indignai, — J'abattis >•• ma main largement sur son cou, — Si bien que je le fis tomber à la ren- « verse sur la dalle. — Tout son riche lignage me prit alors en haine. — <t Pour moi. je m'avançai [sur le perron de marbre]', — Sous les yeux de tous, « — Sous les yeux du Pape et des Patriarches. — Je saisis la couronne, et >: tu l'emportas sur ta tête. — Il né te souvient guère de ce service — Quand ■ tu partages toutes tes terres, et que tu m'oublies »!
« Sire Louis », dit Guillaume le preux, — « Ne te souvient-il plus de cet >- orgueilleux Normand — Qui vint te jeter ici même un défi pendant que tu « tenais ta cour? — « Tu n'as pas de droit sur la France », te disait-il devant « tous les chevaliers. — Or, dans tout ton empire, tu ne trouvas pas un seul « baron, — Droit Empereur, qui osât lui répondre o^ii ou non. — Mais, moi, •< je pensai alors à mon légitime seigneur ; — Je m'avançai, et, en véritable « enragé, — [Je l'assommai comme un ours, avec un bâton]'. — C'est ce
qui, plus tard, me donna lieu d'avoir grand' peur. — Je revenais du mont
— Saint-Michel, — Et je rencontrai le vieux Richard le Roux, — Le père de « Torgueilleux Normand. — Il avait vingt hommes avec lui, et je n'en avais « que deux. — Je tirai l'épée en vrai chevalier, — Et, de cette épée nue, je « lui tuai six.des .•^;ens. — Puis, suus leurs yeux, j'abattis leur .-eignour — Et « te le remis entre les mains, à Paris, dans ta cour. — Il est mort, depuis,
ANALYSE DU CHAUROl DE NIMES. 383
lui ai donné sa couronne, je la lui ôterai ». — « Ce h p.vrt. iivr. n. n'est point parler en baron. Votre devoir est de ne
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dans ta grand' tour. — Il te souvient bien peu de ce service, — Quand tu distribues toutes tes terres, et que tu m'oublies » !
« Roi. souviens-toi de Gui d'Allemagne.— Quand tu allais [à Rome]-^ chez le baron saint Pierre, — Gui te disputait la France et la Bourgogne, — La cité de Laon et ta couronne. — Je joutai contre lui sous les regards de : maint baron ; — Je lui plantai dans le corps ma lance avec mon gonf'anon, ; — Puis je le jetai dans le Tibre où les poissons le mangèrent. — C'était : une témérité insensée, et je le reconnaissais tout le premier, — Lorsque ; je vins vers mon hùte Guyon — Qui put m'embarquer dans un dromon sur : mer [et me sauva]'"^ ».
« Roi, te souvient-il de la grande armée d'Otlion? — Tu avais avec toi : Français et Bourguignons. — Lorrains, Flamands et Frisons, — Et tu tra- 1 versas les défilés de Montjeu, près de Montborcon (?) — Pour arriver à. '■ Rome, ou, comme on dit, aux prés de Néron. — Je voulus moi-même ; tendre ton pavillon — Et te servir riche venaison ». « Lorsque tu eus mangé, — Je vins te demander congé, — Et tu me l'accordas volontiers et de bon gré. — Tu t'imaginais que j'allais m'étendre — ; Dans ma tente, et mettre [enfin] mon corps à l'aise. — Non; je fis monter : à cheval deux mille chevaliers — Et je vins faire le guet derrière ta propre tente, — Dans un petit bois planté de pins et de lauriers. — Tu n'avais pas voulu prendre la jjcine de faire bonne garde contre ceux de Rome.
— Or. ils étaient précisément arrivés au nombre de plus de quinze raille,
— Tout ju-ès de ton pavillon, pour y jouter de la lance ; — Ils avaient coupé les cordes de la tente, et l'avaient jetée à terre. — Ils avaient tiré les na])pes de fa table, et renversé ton dîner. — Je les vis s'emparer de ton portier et de ton sénéchal. — Et toi, tu fuyais misérablement à pied, de pavillon en pavillon, — Tu fuyais à travers la grande foule comme un pauvre chien effrayé. — Et tu poussais des cris, disant à haute voix : — Bertrand, Guillaume, venez, venez à mon aide »? — Alors j'eus grand' pitié de loi, û roi ; — C'est là que je joutai [avec cent hommes seulement]''. —
; Et que je fis prisonniers pour toi des chevaliers — Au nombre de plus de trois cents, avec leurs destriers auferrum. — Près d^m pilier de marbre, j'aperçus leur seigneur qui se cachait. — Je le reconnus bien à son heaume émaillé de cent couleurs. — A l'escarboucle qui flamboyait sur son nasal.
— Je lui donnai un tel coup de ma lance tranchante, — Que je l'abattis sur le cou de son destrier. — 11 me demande merci, et j'en eus pitié : — Baron », me disait-il, « si tu es (Juillaunie, ne me tue pas ». — Je te l'amenai sur-lo-cluimj) prisonnier, — ICt de])uis ce tenips-lù. tu es maître de Uome, de ce maître-fiel. — Tu es riche maintenant, et moi je suis méprisé,
— [Moi qui t'ai tant servi que j'en ai la tète blanche]'. — Et je n'y ai pas gagné un denier, — Et c'est à peine si dans ta cour on me donne le nom de chevalier » !
« Sire Louis », a répondu Guillaume, — « Je t'ai si longtemps servi que tous mes cheveux en sont devenus blancs. — Je n'y ai pas, hélas! gagné un fétu; — Et ne puis même point paraîti'e à ta cour mieux vêtu. — Je ne sais vraiment plus de quel côté me diriger. =: Sire Louis, qu'est devenu [le temps]'J' — Où l'on disait partout que j'étais ton ami? — Alors je chevauchais sur les bons chevaux à longues crinières, — Je te suivais par voie et par chemin. — Maudit soit celui qui fut mieux traité que moi, — Et qui y gagna seulement m\ clou pour son écu! — Quant à moi, je n'ai reçu que de méchants coups de lance. = J'ai tué à moi seul plus de vingt
II PART. LIVR. II
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(( jamais menacer votre seigneur et de Taider contre « tous ». — a Vous avez raison, beau neveu », répond
« mille Turcs mécréants. — Mais par Celui dont la demeure est là-haut dans « le ciel, — Je me tournerai contre toi, — [Et tu verras alors si j'étais bon « à quelque chosej^^. — Tu pourras faire ce que tu voudras : je ne serai plus « ton ami » !
« Dieu » ! dit Guillaume, « Dieu qui êtes né de la Vierge si belle, — A « quoi m'a-t-il servi de tuer tant de florissantes jeunesses, — De faire couler « les larmes de tant de mères, — De me charger de tant de péchés qui me « sont restés au ventre, — Et de faire tant de bien à ce mauvais roi de « France ? — Je n'3' ai pas seulement gagné un fer de lance »! — « Sire « Guillaume >;, dit Louis le baron, — « Par cet Apôtre qu'on invoque [à « Rome] au pré de Néron, — H y a encore soixante de vos pairs — A qui « je n'ai ni rien donné, ni rien promis ». — « Tu en as menti, seigneur roi », répond Guillaume ; — « Je n'ai pas tant de pairs en la chrétienté. — Je ne ;< reconnais comme tel que toi seul qui portes couronne, — Et certes je ne « veux pas m'estimer au-dessus de toi. — Mais, quant à ces soixante dont « tu viens de parler, prends-les ; — Conduis-les un à un dans ce pré — Mon- « tés sur leurs chevaux et garnis de leurs annes . — Je te les tuerai tous, et « d'autres avec eux, — Sinon, je veux être maudit si j'accepte seulement un « lambeau de ta terre. — Et toi-même, viens-y, si tu en as le désir » ! Le Ivoi l'entend, s'incline devant lui, — Puis se redresse, et lui dit :
« Sire Guillaume », dit Louis le franc, — « Je vois bien que vous êtes en « grande colère ». — « C'est vrai », répond Guillaume, « et mes parents déjà « ont été comme moi. — Ainsi du reste sont traités tous ceux qui servent un « mauvais seigneur. — Plus ils font, moins ils gagnent. — Et, pour eux, « tout ne fait qu'empirer ».
« Sire Guillaume », dit Louis le preux, — « Je vois bien que vous êtes en « grande colère ». — « C'est vrai, et mes ancêtres ont été comme moi. ' — « Ainsi en arrive-t-il toujours à qui sert mauvais seigneur. — Plus on lui « fait de bien, moins on y gagne ». — « Sire Guillaume », répond Louis, — « Vous m'avez gardé et servi par amour, — Nul en ma cour ne m'a mieux « défendu. — Eh bien! avancez, et je m'en vais vous faire un beau présent. « — Prenez la terre^lu vaillant comte Foulque; — Trois mille hommes vous « y serviront ». — « Point ne le ferai, sire », répond Guillaume. — [Ecou- « tez-moi. Allemands et Frisons, — Danois, Saxons et Bourguignons, — « Flamands et Lorrainsj'^ — Le gentil comte a laissé deux enfants — Qui « sont en état de maintenir ce tief. — Donne-moi une autre terre ; car je ne « me soucie point de celle-là ».
« Sire Guillaume », dit le roi Louis, — « Puisque vous ne voulez pas de « cette terre, — Puisque vous ne voulez pas l'enlever à des enfants, — Pre- « nez la terre d'Aubri le Bourguignon ; — Prenez aussi sa belle-mère Her- « mensant de Thuringe, — La meilleure femme qui ait jamais bu de vin; « — Trois mille chevaliers feront pour vous le service du fief ». — « Non « pas, sire », a répondu Guillaume. — « Le gentil comte a laissé un fils ; — « Il a nom Robert, il est encore tout petit, — Et ne peut se chausser ni se « vêtir seul. — Si Dieu permet qu'il devienne grand et fort, — Il saura bien « gouverner cette terre ».
« Sire Guillaume >:, dit Louis le fier; — « Puisque vous ne voulez pas dés- « hériter cet enfant, — Prenez donc la terre du marquis Déranger. — Le « comte est mort, vous épouserez sa femme, — Et deux mille chevaliers vous « serviront, — Avec leurs armes claires et leurs rapides destriers, — Sans « qu'il vous en coule un denier >;. — Guillaume l'entend et pense devenir
ANALYSE Li; CIIàIIUOI de MMLS. 3S5
Guillaume (lui se convertit tout d'une pièce. « Il tkut n iart. i.ivr. n.
^ ' riiAP. XV.
« aimer toujours la lovant»' ». Et alors, conduit par son
fou (le rage : — De sa voix forte il commence à se faire entendre 'dans tout le palais] : « Nobles chevaliers, écoutez-moi ; — Sachez comment Louis, no- « tre seigneur légitime, — Récompense ses meilleurs serviteurs. — Je vais « vous raconter l'histoire Su marquis Béranger. — II naquit dans la vallée « de Riviers. — Il tua un comte, et ne put se laver de ce crime. — C'est « alors qu'il se réfugia dans le lief de Laoïi — Et tomba aux pieds de l'Em- « pereur. — L'Empereur le reçut volontiers, — Lui donna une terre, une « noble femme; — Et Béranger le servit longtemps sans relâche. — Puis il « advint que le Roi eut à combattre — Les Sarrasins, les Turcs et les Es- « clavons. — La bataille fut rude et merveilleuse. — Le roi fut renversé de « son destrier, — Et jamais, en nul jour sous le ciel, n'aurait pu y remon- « ter — Sans le marquis Béranger qui arriva sur ces entrefaites. — Il vit « son seigneur malmené dans la mêlée, — Courut vers lui, bride abattue, — « L'épée d'acier fourbi au poing, — Et là fit la solitude autour de lui, comme <^ le sanglier au milieu des chiens. — Puis il descendit de son rapide des- « trier — Pour secourir et aider son seigneur. — Il lui tint l'étrier; le P>.oi <c monta à cheval — Et s'enfuit comme un chien peureux. — Quant au mar- « quis Béranger, il resta, — Et c'est là que nous le vîmes tuer et couper en <f morceaux — Sans que nous pussions, hélas! lui porter aide et secours. — « Il laisse après lui un courtois héritier, — Qui s'appelle le petit Béranger. « — Pour trahir cet enfant il faudrait être le dernier des misérables, — Etre, « de par Dieu, pire que félon et renégat. — Or c'est son fief que TEmpe- «. reur veut rne donner. — Je n'en veux pas. Et je suis bien aise que vous (f m'entendiez ici. — Il est une chose dont je dois vous donner avis : — Par « l'Apôtre que Ton invoque à Rome, — Il n'y a pas en France si hardi che- « valier, — S'il prend la terre du petit Béranger, — Qui n'y perde sa tête, « avec l'épée que voici >tl — « Merci, seigneur, merci », disent alors les chevaliers — Qui appartiennent à reniant Béranger. — Il y en avait cent, qui tous inclinent leur tête devant Guillaume, — Qui tous vont lui emljrasser la jambe et le pied. — « Sire CHiillaume », dit Louis, « écoutez-moi. — Puis- « que ce fief ne vous convient pas, — Par la grâce de Dieu, je vous « donnerai une autre terre — Qui, si vous êtes sage, vous mettra en « très-haut rang. — Je vous donnerai le quart de la France, — Le quart '.< des abbayes et des marchés, — Des archevêchés et des villes, — Des « sergents et des chevaliers, — Des vavasseurs et des vilains qui vont « à pied, — Des damoiselles et des dames, — Des prêtres et des moutiers, « — Des chevaux de mon étable, — l']t enfin de mon trésor. — Oui, je vous « octroie bien volontiers le quart — De tout l'empire que j'ai à gouverner. — « Noble chevalier, acceptez-le ». — « Je n'en veux pas, sire », a répondu Guillaume, — X Et, pour tout l'or qui est sous le ciel, je n'accepterais jamais un tel « présent. — Vos barons-chevaliers ne manqueraient pas de dire : — A'oyez « donc Guillaume, voyez le Marquis au fier visage, — Comme il a trompé son « légitime seigneur, — Comme il s'est fait donner la moitié du royaume, — « Qui ne rapporte plus un seul denier à Louis. — Ce Guillaume a vraiment ar- ". raché lés morceaux de la bouclie du Roi ». — « Sire Guillaume », d't Louis le baron, — « Par l'Apùtre qu'on implore au \)ré de Néron, — Puisque vous ne X voulez pas accepter cette terre, — Je ne sais plus ici que vous donner. — « Non, je ne sais vraiment i)lus qu'imaginer ». — « Roi », dit Guillaume, « laissons tout cela. — Je n'en veux plus parler pour cette fois. — Quand ce « sera votre bon jilaisir, vous trouverez à me donner assez — De châteaux, de « marches, de donjons et de fiivtés ». — A ces mots^ le comte s'en retourne —
Il l'A HT. LIVR. II, CHAI'. XV.
386 ANALYSE DU CHiRBOl DE MMES.
neveu Bertrand, il retourne an palais. Le roi, tout pâle encore, lui offre la moitié de son royaume : « Non », répond Guillaume apaisé et souriant, « je vous demande « seulement le royaume d'Espagne avec Tourtelouse, « Porpaillart, Orange et Nimes. J'y serai votre vassal, « et mes chevaliers vous y serviront >'. — « Mais », observe le roi, <( l'Espagne et Nîmes sont au pouvoir « des Sarrasins ». — « Je les conquerrai sur ces })aïens », répond Guillaume avec une fierté digne d'être espagnole *. Et alors, un souvenir lui revient dans l'esprit. Un jour, comme il était à Saint-Gilles chez un courtois chevalier, la femme de son InMe était tombée à ses pieds : « Pitié », lui avait-elle dit, « pitié pour notre « pauvre pays » ! Guillaume avait alors mis la tète à la fenêtre, et, non sans une très-vive horreur, avait vu les Sarrasins remplir toute cette belle vallée, détruire les villes, brider les églises, violer les femmes, multiplier les ruines. Il en avait pleuré al)ondamment, et avait fait le vœu de délivrer cette terre... C'est ce vœu qu'il se propose enfin de tenir, et c'est pourquoi il demande Nîmes et rEsjiagne à l'Empereur; c'est pourquoi il s'apprête a partir pour ce nouveau théâtre de ses con- ([uêtes -• Cependant, il lui faut une ost : a Bertrand, '( Guielin, mes chers neveux, mes amis, venez avec moi, '( venez recevoir le gant de l'Empereur. A nous l'Es- « pagne » ! Bertrand se précipite sans trop de hâte audevant de cette gloire, au-devant de ces dangers; mais Guielin ne se laisse même pas si facilement séduire : « Je n'ai que vingt ans », dit-il, « et ne puis encore « souffrir si grand labeur ». Son père, Bernart de
Et descend les degrés frémissant de colère » 'Bibl. Nat. , ms. 774, éd. Jonck-
bloet, vers 14-415, avec des variantes tirées des mss. 1448 [a] et 2A3Q9, anc. 23 La Valiière [/■]. Cf. rédition de Paul Meyer.
1. Le Charroi de Ninies, édit. Jonckbloet, vers 115-547. ^ 2. lOid., vers 548-594.
Brebant, enlend ces paroles peu généreuses ; il se jette sur Guielin. et pense le tuer d'un coup de son épée '. Puis. Guillaume monte sur une table et fait à toute la jeunesse présente un solennel appel : « Bons bache- « liers », dit-il, « voulez-vous des châteaux, des don- « jons. des destriers? Venez en Espagne avec moi, « venez défendre la loi de Dieu ». Aussitôt trente mille voix s'élèvent. Ce sont celles de tous les pauvres chevaliers, de tous les pauvres écuyers, de tous les pauvres bacheliers de l'Empire : « Nous irons avec vous ; et, si '< nous n'avons pas de cheval, nous irons à pied ». — «' En « avant » ! s'écrie Guillaume. La noble armée s'ébranle. C'est en vain que le vieil Aimon se plaint à l'Empereur de ce départ de toute l'élite de la France ; le vieil Aimon a Vos de la fjiieulo brisé par un coup de la terrible ])aume de Guillaume, et les Croisés peuvent enfin partir en paix. Ils emportent dans leurs bagages des missels, des bréviaires, des crucifix et des vases sacrés pour restaurer le culte du vrai Dieu dans toutes les terres qu'ils vont soumettre; ils emportent aussi des chaudronS;, des chenets et des poêles pour s'établir dans les pays conquis.... « Y et h en Gidllaiimes o sa compaigne hole ». Bs passent Paris, Chartres, la Bourgogne, le Berry, l'Auvergne. Bs arrivent au Puy et marchent droit sur Nimes ■. C'est là que va se passer l'action })rincipale de ce drame héroï-comique. Nous n'avons jus((u'ici assisté qu'au prologue.
Le drame lui-même sera consacré tout entier au récit d'une ruse de guerre, ruse primitive et grossière. Mais il convient de ne pas oublier que les peuples, à l'aurore de leur civihsation, estiment la ruse au même
1. Le Chavi'ol de Xlinss, édit. .Ji)nckbloet, vers 595-035. — ' 2. JbicL, vers 636-871.
II PAItT. I.IVK. II.
CHAP. XV
.iiMKT. i.ivu II. tleeré aiie la foret». Voyez le déiioûmeiit de X Iliade :
IIIM'. XV. , .
c'est le cheval de bois.
Le CJiar'mi de Nîmes nous offre un dénoûment tout
semblable.
(.uiiiauMie L'armée de Guillaume rencontre un paysan, un païen,
delsEpar nui revieut de Saint-Gilles où il a acheté trois bœufs.
il cache c^(.s {yç^\^ enfants sont avec lui, et jouent à la b'dlette
ses chevaliers '' -i •
^'eViesfa?! ahls^' sur uu gi'os tonucau tout rempli de sel ({ue le vdaui irvlfiri'aïenno rapportc (huis son pays.. La vue de ce tonneau inspire ■^bWnS^ soudain îi Garnier, Tun des chevaliers français, une ^"FmnVàîsf'' idée ([ui iVapi)e vivement Guillaume : « Si on avait (c mille tonneaux comme celui-ci, tout remplis de che- (c valiers, et que Ton pût les conduire dans Nhnes, la « ville serait prise aisément ». — « Vite », dit Guillaume; « procurons-nous les tonneaux et tout le charroi (( (jui est nécessaire ' ». L'armée chrétienne recule alors de tpiatorze lieues, arrive à Ricordane et s'empare de tous les bœufs, de tous les chars, de tous les tonneaux qu'elle peut trouver sur son chemin. C'est le système des réquisitions. Tous les vilains de cette terre sont, en outre, contraints de se m<qtre rapidement à l'ouvrage et de racconunoder les vieux fûts. Ceux qui résistent, ceux qui murmurent seulement, on leur crevé les yeux et on les pendyy^/r la gueule -.
Puis les chevaliers entrent dans les tonneaux, et le vieux poëte ajoute, non sans quelque naïveté <( Qui dont veist... — Dedenz les tonnes les chevaliers entrer, — De graxt barxagv: // jieustreDienhrer ' ». Espérons que ce dernier vers est tout simplement une formule, ou, comme nous dirions aujourd'hui, un cliché. Car la ruse de Guillaume n'est certes pas ce qui nous donne
1. I.c Charroi de Ximcs, édit. Jonckbluet, vers S75-9.j5. — 2. Ibid., vers r^.JG-^>C4. — 3. Ibid., vers «05-988.
ANALYSE m: cnAunoi /)/: M.ur.s. 3^î)
ridée lu i)lu.s rlevéc de riiéi'oïsme clieviileresquc. Grâce à Dieu, nos chevaliers ont fait niienx (pie cela.
Cependant les tonneaux sont hissés sur les chars, les bœufs sont attelés, les lourds chariots s'ébranlent, on se met en marche. Le conducteur de ce train de marchandises, c'est Bertrand, qui s'est travesti en charretier. Il porte d'énormes souhers et se plaint qu'ils lui froissent les pieds : éclat de rire de Guillaume cpù, comme tous nos héros, rit pour fort peu de chose. (( Gomment vais-je m'y prendre »? dit Bertrand; « je « ne sais pas conduire les bœufs, je ne sais ne poindre « ne boute)' ». Nouvel éclat de rire de Guillaume qui s'attife de son coté et s'habille en marchand : gonnelle de gros drap, chausses bleues, chapeau de bonet, souhers en cuir de bœuf, ceinture où pend un couteau dans sa gaine. 11 monte une vieille jument, et attache à ses souliers de vieux éperons qui datent de plus de trente ans. Dans ce bel équipage, ils s'avancent vers Nîmes '. Les voilii déjii à Lavardin « où la pierre fu trete — Dont les toreles de Nimes furent fêtes ' » ; les voilà sous les murs de Nîmes ^ « Eh ! marchands, f(ue « vendez-vous » ? leur crient les Sarrasins. — « Du ^Ufjla- « ton n, répondent Guillaume et ses compagnons ; « nous « avons aussi du drap pourpre, du drap brun, du drap « écarlate. Nous avons des hauberts et des heaumes, nous « avons des épées et des écus »... — « Entrez, entrez », répondent les païens alléchés par tant de richesses. Les Français entrent. Quand ils entendirent, du fond de leurs tonneaux, le bruit sourd des chariots roulant enfin sous les portes de la ville, ils durent éprouver quel({ue émotion et sentir que le moment solennel était arrivé '\
1. Le Charroi de Ximes, édit. Jonckbioet, vers OSO-lOr^r). — 2. Uni!., vers 105G105S et 1059-1070. — 3. Ibid., vers 1071-1073. — -1. Ibid., vers 1074-1085.
Il lAIiT. MVU. 11.