IV. 2G
'' '''culv^'xvl: "• " commande de bien garder sa ville et son fief d'O-
« range ». — Ainsifais-je ». — « Est-ce que vous ne nous '( montrerez pas sa femme »? — « Je le veux bien », répond le Roi, <( mais j'aurais grand besoin de mon père '< en ce moment ». Puis le païen se penche à Toreille de Guillaume qu'il ne saurait reconnaître : « Quel honuiie « peut être ce Guillaume »? — <* Nous l'avons vu à « Nîmes. Il n'en est point de plus riche ni de si fier : il « vous somme d'avoir à quitter Orange sur-le-champ Amours « ct dc VOUS l'ctircr en Afrique ' ». L'entretien allait
'le (iiiillauine i • i
et aorabie. pcut-ctrc devciur dangereux, (piand il est de nouveau (jiiestion de la Reine ■; Guillaume, en réahté, n'aspire qu'à la voir, et c'est lii le vrai but de son vovao-e. Orable lui apparaît enfin, au milieu des plus délicieux jardins, à l'ombre de cette fameuse tour de marbre qu'on nomme Gloriette. Parmi les parfums et les fleurs, Orable lui apparaît, blanche ct rose, éblouissante de beauté ' : « Ah » I dit (luillaume, « c'est ici le Paradis » ! Rien de plus charmant, rien de plus vif que toute cette Introduction. La joie de Guillaume, hélas ! ne sera point de longue durée.
Jusipi'ici tout va bien pour Guillaume, et l'excès de son imprudence ne lui a encore procuré qu'un excès de joie à la vue d'Orable. 11 semble même qu'il va pouvoir se livrer en paix à cet amour qui compromet le sort de l'armée chrétienne. .Mais, en un instant, tout change. Dans la ville d'Orange vit un païen, du nom de Salaire, qui jadis habitait Nîmes et en a été chassé }tar les
1. Prise d'Orange, édit. Jonckbloet, vers 450-614. — 2. Ibid., vers G15- 644. — 3. Ibid.. vers 645-679. En parlant de sa V)elle-sœur, le roi Arragon a reproché plus haut à son frère Thibaut d'avoir épousé une si jeune femme : « Dist Ai-agons : « Il fet moult grant folie ; — Quar il est vielz, s'a la barbe « florie, — Et ceste est bêle et juenete meschine... — Mielz ameroit Sori- « bant de Venise, — Un baceler juene et de barbe prime... — Trop par est « fox vielz homs qu'aime meschine ». etc.
II l'VKT I.IVK. I!.
CHAI\ XVI
ANALYSE DE LA Plll^iE UOllAyGË, i03
Français. Il reconnaît Guillaume et s'empresse d'aller le dénoncer au roi Arragon : « Celui-là », dit-il en le montrant , « c'est le Marquis au Court-Nez ; cet autre (( est son neveu ; le troisième est notre ancien prison- « nier, celui-là même qui nous a échappé ' ». Cependant Arragon doute encore : mais Salaire lui réserve une démonstration qu'il croit sans réplique : il passe vivement sur le front de Guillaume une « cotte d'or fin esmeré » ; la teinture dont s'était couvert le Comte français disparaît aussitôt et laisse voir la blancheur native de sa peau '. (niillaume comprend tout et cniiiiaume
^ ^ est attaf|ue
se sent perdu. Il ne songe plus guère à Orable, et, p^^'^^^^ ^^^^"^ dans cet instant de détresse suprême, se tourne enfin '^^g-enfeii^'^' vers Dieu. « On sait qui vous êtes ». lui ci'ie la voix dec"ioi'rene"où terrible d'Arragon ; « préparez-vous à mourir ». Guil- ' ^" ^'' "" ^'''-*'laume l'entend, murmure une nouvelle prière: puis, d'une main colère, saisissant *un bâton, se jette sur Salaire, lui fracasse la tête et répand sa cervelle en l'air ^ (( Montjoie ! Montjoie » ! s'écrie-t-il ; et déjà ses narines se dilatent, ses yeux s'enflamment, il se croit vainqueur. Hélas! ds ne sont que trois devant plusieurs milliers de Sarrasins...
Ces mains de chevaliers, habituées à manier la lance et l'épée, les voilà armées de tinch et de bâtons : Guielin, Gdbert et Guillaume, avec Ipurs morceaux de bois, font cependant d'efTroyables ravages dans les rangs épouvantés des Sarrasins. Puis, par un htdjile et brusque mouvement, ils forcent leurs ennemis à reculer, les jettent hors de la tour, poussent rapidement les portes de fer, relèvent les chaînes du pont-levis et s'enferment dans ce redoutable château de Gloriette un. sans doute, ils vont pouvoir se défeiulrc longtemps '.
1. Prise d'Orange, édit. Joaekbloet, vers GSO-771. — 2. Ibid.. vers 112- 779. — 3. Ibid., vers 780-823. — 4. Ibid., vers 824-862.
II PART. 1,1 VR. II
CHAP XVI
404 AN.\LYSE DE LA PRISE DORAyOE.
Guillaume alors reprend son sang-froid, et même en vient à trouver le moment propice à la plaisanterie : « Gardez bien votre donjon », dit-il aux païens qu'il en a si terriblement chassés. Le roi Arragon lance alors toute son armée sur ce boulevard qu'il s'agit de j'cprendre. Bientôt une pluie de flèches tombe autour des trois chrétiens. Comment pourraient-ils résister '? Guillaume, en véritable Français, passe soudain de l'extrême confia nce à un désespoir extrême : « Nous ne re- « verrons plus la France, ni nos parents. Tout est c< perdu ». — « Ehl non, mon cher oncle », dit Guielin en le raillant. « Tenez, voici Orable ; allez vous as- « seoir auprès d'elle. C'est l'instant de la caresser, de « lui passer un bras autour de la taille, de l'endjrasser. (( Ah ! voilà des baisers qui nous coûtent cher - ». Guillaume entend déjà les pas des païens dans l'escalier de la tour, et se précipite dans la chambre de la Reine : « Des armes », dit-il, « donnez-moi des armes ». Orable semblait s'attendre à cette demande; d'une main que ne font point trembler ses désirs adultères, elle tend à (luillaume l'épée de son mari Thibaut. En même temps, Guielin et Gilbert se couvrent de riches armures : le premier, qui n'est pas encore chevalier, empoigne un esjjié; le second brandit une épée d'acier. Les trois Français enfin sont prêts à rentrer moins inégalement dans la lutte \ Mais il était temps, et déjà les Sarrasins })(''nètrent dans la tour \
Nouvelle bataille, nouveaux exploits de Guillaume, nouvelle défaite des païens qui sont forcés d'abandonner une seconde fois Gloriettc à ces trois enragés. Peu de romans, en vérité, sont d'une invraisend)lance plus grossière que la Prise d'Orcuvje. « Rendez la tour »,
1. Pri-^e cVOranf/e, é.lit. Jonckbloet, vers 863-902. — 2. Ibid., vers 903- 0?2 — 3. Ibid., vers 923-99?. — 4. Ibid., vers 993-995.
ANALYSE DE LV PRisi: doiiam:i:. 10.-)
Il PART. I.IVR. 11.
f HAÏ'. XVI.
s'écrie le roi Arragon, « et je vous promets la vie saiiv»'. « Sinon, vous serez tous brûlés ». — « Je reste », dil Guillaume : « TEmpereur va bientôt venir à notre se- « cours avec vingt mille clievaliers, et c'est toi qui seras pendu ' ». Ainsi parle ce chrétien à toute une armée païenne.
(( Il faut les brûler vifs, avec la tour qu'ils ont con- « quise », tel est l'avis du roi de Bénévent, Pharaon, qui conseille, en outre, l'emploi du feu grégeois ■. Mais Arragou fait observer que Gloriette a été construite avec des matériaux incombustibles: et il faut renoncer à ce projet. C'est alors que s'élève dans la foule la voix d'un païen : « Je m'engage à vous livrer Guillaume, si « vous me promettez une bonne récompense ». — « Tu « auras dix mulets chargés d'or. Parle ». Orquenois révèle alors à ses compatriotes l'existence d'un souterrain qui aboutit d'une part dans la tour de Gloriette, et de l'autre dans le palais du roi ^ On vérifie le fait, on découvre aisément le souterrain ; mille Turcs armés de cierges et de lanternes s'y précipitent à la suite de leur chef*. Quelques minutes plus tard, ils sont maîtres de Guillaume et de ses deux compagnons. Un bûcher immense est préparé , on y va jeter les trois Français, et cette fois tout est perdu.
Cependant une voix douce se fait entendre ; c'est oujuaume
i lonibe enfin
celle d'Orable : « Livrez-moi vos prisonniers », dit-elle, ^"L'J'ilTiL'^^^ « et je réponds d'eux. J'ai mes prisons qui sont pleines q^iUd oraïie « de couleuvres et de serpents ». Arragou résiste d'abord à cette demande ; même il reproche à la Reine d'avoir fourni des armes à ces trois ennemis de Mahon. Mais il est forcé d'en passer par cette volonté de fer \
1. Prise d'Oraiiffe. édit. Jonrkbloet, vers 99G-1107.— 2. /A/cZ., vois 1108- 1139.— 3. Ibid., vers lUO-1172. — 4. Ibid.. vers 1173-1220. — .",. Ibid., vers 1221-1254.
le délivre.
II PART. LIVR. II
CHAP. XVI
et se contente crenvoyer rapidement des messagers à Thibaut TEscler, son père et son seigneur : « Guil- « laume », lui dit-il, « le terrible Guillaume est entre « mes mains ' ». A cette nouvelle, Thibaut pousse un grand cri de joie, il quitte la « cité d'Aufrique », et s'embarque à la tète de soixante mille païens '. Mais l'Afrique est bien loin, et il est à craindre que le pauvre
mari d'Orable n'arrive un peu tard
Guillaume est en prison, en proie à sa douleur et aux mauvaises plaisanteries de Guielin : « Appelez donc « votre dame », lui dit son neveu ; <( elle vous aime tant « que son amour saura ])ien nous venir en aide ». Orable descend en effet près de son ami et éclaire un moment de sa beauté la tristesse de ce cachot. La seule vertu de cette femme étrange, c'est jusqu'à ce moment son extrême franchise qui va jusqu'à l'effronterie, jusqu'au cynisme. Brutalement, sans préparation, cédant uniquement à mi mouvement sanguin : << Je suis prête », dit-elle, « à vous mettre tous les trois en liberté. Mais « à une condition, c'est que Guillaume m'épousera ». — « Je vous le promets », dit Guillaume ■\ On les délivre. Il envoie Toutcfols ricu u'cst fait, tant qu'ils resteront dans
chercher i
TNlmeTP cette tour, exposés sans cesse à de nouvelles attaques : arSve'T'ia *t"te " '^ ^ couuais », dit Orablc, <( un souterrain qui va juscVe'^Xerse't' « qu'au Rhônc '•. L'un de vous va s'y engager, et ré- (( clamer des secours aux chrétiens de Nîmes ». Gilbert est chargé de cette mission difficile que ne veut pas accepter la fierté de Guielin. Il part, inquiet et résigné ^ Mais, en bonne conscience, notre poëte abuse trop des machines de mélodrame, et nous en sommes déjà au second souterrain
1. Prise d'Orange, édit. Jouckhloet. vei-s 1255-1296. — 2. Ibid., vers 1297-1323.— 3. Ibid., vers 1324-1390.— 4. Ibid., vers 1391-1411.— 5. Ibid., ver.^ 141-2-1459.
(le treize mille
chevaliers et
sauve son oncle
CHAP. XVI
ANALYSE DE LA PRISI' D UUASGE. 407
Un païen se présente alors, tout effaré, au roi Arra- " ^;^„Y; \'';f • "• gon : « J'ai vu », dit-il, « j'ai vu la reine Orable aux « bras de son prisonnier ». — « Mon père est déslio- « noré », s'écrie le roi, « et je suis déshonoré moi- « même ». — « Décidément il faut en finir », dit le roi de Bénévent. « Brûlons Orable, et coupons ces Fran- « çais en morceaux ». — « Contentez-vous », dit Esquanor, « de les garder tous en prison jusqu'au retour « de Thibaut ». Ainsi fait-on '...
La malheureuse Orable comprend soudainement toute la portée de ce malhenr, et fond en larmes : « Si, (( du moins, j'avais reçu le baptême '. 0 malheureux « amour »! — « Allons, allons », dit Guiehn, qui ne saurait s'empêcher de plaisanter, même devant la mort; « on ne dira plus désormais Guillaume Fièrebrace, on « dira Guillaume l'amoureux •\ 0 malheureux amour » ! Mais un autre malheur vient frapper Guillaume; on le sépare brusquement de cette Orable, auprès de laquelle sa captivité pouvait encore lui sembler douce. On le traîne, avec Guielin, devant le roi païen : et là, qui pourrait peindre leur colère ^? Le neveu de Guillaume, qui se voit perdu et n'a rien à ménager, laisse tomber la formidable lourdeur de son poing sur la tête de Pharaon, et le tue roide \ Puis il s'arme de je ne sais quelle hache grossière et se précipite, furieux, à travers les Sarrasins. Son oncle entre avec lui dans la bataille, un tinel à la main : autre massacre ". Et les Français de s'enfermer alors dans la tour de Gloriette, une troisième fois reconquise. En vérité, la monotonie de tous ces récits n'a d'égale que leur invraisemblance
Or, un jour, tandis que Guillaume, Orable et Guielin
1. Prise cVOrangc, édit. Jimckbloet, vers 1-100-154:?.— 2. Ibid., vers 1513- 1556. — 3. Ibid., vers 1560-1565. — 4. Ibid.. vers 1566-1589. — 5. Ibid., vers 1590-1607. - 6. Ibid., vers 1608-1648.
II PART. LIVR. II