OTICE BIIlMOGRAriIIQlE ET HKSTOIIIQIE SIR LES EXFAXCES
VIVIEN. I. BIBLIOGRAPHIE. 1° Date de l.\ composition'. Nous ne croyons pas les Enfa'iicea Vivien antérieures au treizième siècle. Le héros y demande quelque part (Bibl. Xat. fr. 1448, f" 187 v°, des nouvelles « des grans batailles devers Constantinoble ». Il ne peut guère être question dans ce vers que des dernières péripéties de la quatrième croisade, de Tarrivée des croisés devant Coustantinople, de la hiite de Tusurpateur Alexis, du rétablissement d'Isaac TAnge, de la trahison d'Alexis et de la prise de la ville par les Français et les Vénitiens le 12 avril 1204. Cela précise singulièrement la date de notre poëme. = Il faut remarquer, en second lieu, que l'auteur des Enfances n'a pas connu le Covenant Vivien, et que son récit est plus d'une fois en contradiction i'rappantajiâvec le récit de cette dernière Chanson. = C'est ainsi que, dans les Enfances, Vivien est élevé par une marchande qu'il regardera désormais comme sa mère, sans jamais dire un seul mot de Guibourc; tandis que, dans le Coveneoit, Guibourc est représentée comme la seconde mère du jeune homme, comme l'ayant élevé pendant sept ans. C'est cette dernière tradition qui est la vraie ; du moins c'est celle qui se retrouve dans Aliscans. Lorsque Vivien va mourir, il se rappelle encore, avec des yeux trempés de larmes, « la bonne dame Guibourc qui l'a nourri ». De la fameuse marchande, pas un mot, ni dans le Covenant, ni dans Aliscans, ni dans les anciennes branches du Cycle : cet épisode est évidemment une addition postérieure. = Suivant l'auteur du Covenant, Garin d'Anséune est mort à Roncevaus ; d'après les Enfances, il a survécu à ce désastre; c'est encore une différence considérable. L'auteur des Enfances a écrit en dehors de toute la tradition ; son œuvre est tout individuelle. = C'est en vain, d'ailleurs, qu'on alléguerait contre notre opinion la versification de ce poëme, qui nous présente des assonances et non des rimes : un tel fait ne détruit en rien les raisons précédemment alléguées, et prouve seulement que le poëte a voulu faire un pastiche de nos vieux poèmes. De même que quelques peintres s'amusent aujourd'hui à imiter servilement les fresques ou les miniatures du quatorzième siècle, de même il y
Autour de lui s'agitent quelques comparses qui ne semblent s'offrir à nos yeux que pour donner la réplique an
a eu au treizième siècle des versificateurs qui se sont plu à imiter d'aussi près les Chansons assonancées des onzième et douzième siècles. Les Enfances Vivien sont un pastiche archaïque. — 2" Auteur. Elles sont anonymes. — 3° Nombre de vers et n.vture de la versification. Dans le ms. de la Bibl. Nat. fr. 1448, ce poème renferme 3550 vers ; dans le ms. fr. 774, 3013 vers; dans le ms. 3G8, 3130 vers ; dans le ms. 1449, environ 3220 vers; dans le ms. 24369 (anc. 23 La \"aliière), 3060 vers. Ce sont des décasyllabes assonances. La versification, d'ailleurs, est assez négligée, et l'on rencontre assez souvent des alexandrins mêlés à ces décasyllabes. Dans le ms. de Boulogne, les Enfances sont munies du petit vers hexasyllabique; dans les mss. de la Bibl. Nat. fr. 1448, 1449, 774, 368, 24369, ce petit vers est absent à la fin des laisses. — 4° Manuscrits connus. Il nous est resté huit manuscrits des Enfances : a. Bibl. Nat. fr. 1448 (du f" 183 r» au f» 280 v»), treizième siècle. — b. British Muséum, Bibl. du Roi, 20 D. XI (du f» 124 v" au f'' 134 vo), quatorzième siècle. — c. Bibl. Nat. fr. 1449 (du f" 60 r» au fo 79 poj^ dii treizième siècle. — d. Bibl. Nat. fr. 774 (du f" 53 r» au (° 71 r^], treizième siècle. — e. Manuscrit de Boulogne (du f" 62 r^ au f'' 81 v»), treizième siècle. — f. Bibl. Nat. fr. 24369, anc. 23 La Vallière (du f" 110 vo au fo 114 v" et du fo 169 r» au f" 184 r») quatorzième siècle. — (/. Bibl. Nat.' fr. 368 (du fo 173 r° au f» 183 v»), quatorzième siècle. — h. Milan, Bibl. Trivulziana (treizième siècle). ^ Il convient de formuler ici quelques observations au sujet de ces différents manuscrits : a. Le manuscrit 1448, qui présente ici, par e.Ktraordinalre, la version la plus développée, ne s'arrête pas, comme les autres textes, au retour de chacun des héros dans leur fief, Guillaume à Orange, Guibert à Andrenas, Naime en Bavière, Garin à Auséune, etc. (f» 200 v^, 2^ colonne). Il confient toute une partie supplémentaire. Le lecteur est transporté par le poète auprès du roi Desramé et de ses quinze fils, à Cordres. Piccolet. précepteur du jeune Renouart, veut l'empêcher de croire en, Dieu et en la Vierge; Renouart le bat et n'est pas loin de le tuer. Mais Piccolet se venge en faisant boire au fils de Desramé un philtre magique et en le vendant à des marchands. C'est l'empereur Louis qui l'achète : il le met à la cuisine, et c'est là que Renouart commence ù jouer de ses tours, à manger le diner du Roi, etc., etc. (ms. 1448, î"^ 201 vo-203r°). Le trouvère nous conduit alors auprès de Guillaume et nous fait assister en détail kVadoî'.bement de Vivien qui est raconté plus brièvement en tête du Covenant {P^ 203 ro-204 v»). Ces derniers épisodes, ajoutés au texte ordinaire des Enfances, ne composent pas moins de 490 vers. Si on défalque ces 490 vers des 3550 dont se compose la Chanson, on verra que, pour tout le reste, le ms. 1448 n'est pas plus développé que les autres textes. — b. Le manuscrit de Boulogne nous ofïre un début différent des autres manuscrits. D'après cette version, Garin d'Anséune aurait été fait prisonnier parles Sarrasins, non pas à Ronce vaux, mais pendant une partie de chasse avec ses chevaliers : « Ensi com^ne Garind'Anseiine et si chevalier sunt en -I- bos ' et cachent L cerf-i> (fo 62). Le début du i)0ëme est entièrement différent : « Or escoutés, seignor, por Dieu et por son nom. — Li glorieus qui soffri passion — En sainte crois por no salvacion, — De fiere jeste dirai bone canchon », etc. (fo 62). Ensuite, au lieu de nous transporter sur le champ de bataille de Roncevaux et de nous montrer, avec l'auteur du ms. 1448, Garin d'Anséune tombant aux mains du païen Cadort, l'auteur de ce texte nous fait assister à une partie de chasse : « 'l- jor estoit Garins en sa maison. — Talent li prist de manger venison. — A sa mainie commanda li baron — Qu'il
II PART. I.IVR. II
CMAP. XVII.
Il l-ART. MVR. H.
CIIAP. XVII.
ANALYSE DES ENFAhCES VIVIEN.
fils crAiiiiori et pour mieux faire ressortir la puissante originalité de ses traits par la banalité de leurs actions
velt aler cacbei* ou bos parfont... — -I* cerf aqueilent li cieu qui furent bon... » C'est en revenant de cette chasse que Garin est pris par les païens : « Leis la marine s'en vint li Dus gentis. — Issent païen des nés plus de •XX* mil ». Le père de Vivien tombe alors au pouvoir du roi Mirados qui ne consent à lui rendre la liberté que si son tils vient prendre sa place. Le reste de la Chanson est conforme aux autres textes. = Toute cette rédaction, en outre, présente k la tin des tirades le petit vers de six syllabes qui est en général un signe d'antiquité. Quand on publiera les Enfances Vivien, c'est le manuscrit de Boulogne que l'on devra, suivant nous, prendre pour base de la publication. — c. Dans le ms. 24369 (anc. 23 La Vallière), les Enfances ont été coupées en deux parties, entre lesquelles on a intercalé le Siège de Barbastre. Quelques couplets ont été nécessaires pour mettre les lecteurs au courant de cette singulière intercalation (f»s 114 \-o et 160 r^"). — d. I>es autres manuscrits ne présentent rien de particulier. — 5° Versiox en prose. Les Enfances Vivien ont été mises en jjrose dans la grande compilation du ms. fr. 1497 de la Bild. Xat. Nous en publierons plus loin un extrait ; en voici les rubriques : 7e?/ comence à parler de Vivien, le fils Garin d'Ansseinie, fils ^dx comte Aimery et frère de Guillaume, d'Ernaiz, de Bernart, de Beafves, de Aymer et de Guibert (i° 270 \° . — Comment la femme Garin d'Ansseioie et ses amis eurent nouvelles du duc Garin qui estait en Luisarne en la prison du roy Archillant ((° 275 r^»). — Comment Garin d'Ansseûne fut délivré de la prison Archillant de Luisarne, et Vivien, le sien enfant, baillié en son lieu (fo 280 r"). — Icy commence de Vivien, le fils Garin d'Anssei'.ne, nepveu de Guillaume d'Orange, et j^^rle de Ivy et de ses jeunesses et dist : Comment Vivien, le fils Garin, fut, par avanture fortunée, saulvé de mort et garanti des mains du roy Archillant qui sa mort atoit jurée (f"> 284 v"). — Comment Garin d'Ansseioie et Guillaume d'Orange vindrent pour Luisarne asseigier et cuidier Vivien ravoir par force (fo 287 vo). — Comment la bourgoise, qui Vivien avoit du Sarrasin acheté, le tint pour son fils quant son mary retourna de marchandise (f° 290 vo). — Comment Archillant de Luisarne fut jwnrchacié j)ar Taillefer, son frère, le roy d'Arragonne qui vint Pampelune asseigier (f*^ 295 \°]. — Comment Vivien resquey de mort et de prison le roy Gourmontque Taille fer faisait mener en son tref par ses hommes {P 298 r°). — Comment Vivien, le fils Godefros, occist en mer Donas, le roy d'Esgipte, et sauva Gerart de Barbastre, Libanor, Clargis et cent de leurs chevalliers, qu'il avoit pris en Barbastre (f" 303 v»). — Comment Archilant fut occis par Vivien, lequel fut asseigié en Luisarne par le roy Gourmont de Navarre et de Sarragoce (f" 309 v»). — Comment Garin d'Ansseûne et ses frères eurent nouvelle certainne de Vivien par la borirgoise de Pampelune laquelle l'avoit acheté et nourry (f" 374 \°). — Comment Gourmont sceut que l'armée de France venait par ses messaiges qu'il y envoya segretement (i'' 322 v"). — Comment Baymon de Valprée rencontra l'oost de France qui allait secourir Vivien, Girart de Commarchis, Clargis et Libanor (f" 327 r°). — Comment Guillaume d'Orange recongnut le sien nepveu Vivien que sailli de Luisarne pour savoir quelx gens venaient devant eulx (f» 329 v°). — Comment Gourmont, Taillefer et Archilion sceurent qui estait Vivien et de quelle ligniée, et comment ils s" en cuidierent fuir segretement sans cambatre les Crestiens français (f"^ 331 v"). — Comment les Sarrasins furent combatus, occis, descunfils et chociés, Lvisarne le fort chastel ubatv, Pampelune con-
ANALYSli: DES ENFANCES VIVIEN. 413
et les lieux communs de leurs discours. Les Enfances n part. mvr. n.
' CHAP. XVH.
Guillaume, le Couronnement Looys, le Charroi de Ni- — —
qiiestée, et le roy Gourniont mort dedans, et Siglaie baptisée et esjiousée ci Brohart, ]par le conaenteinent des jn'inces et barons crestiens (f" 335 r").
— C'est à dessein que nous avons donné ici le texte intégral de ces rubriques : il montrera quel étrange parti le compilateur a tiré de Tancienne Chanson. 11 avait sans doute sous les yeux quelque manuscrit semblable au ms. 24369 (anc. 23 La Vallière], dans lequel on avait eu l'idée singulière d'intercaler le Siège de Barbastre au milieu des Enfances. Il a été plus hax'di : il a placé bravement toute l'action du Siège de Barbastre avant celle des Enfances, et a fait figurer dans ce dernier poème les personnages du premier. — 6° Diffusion a l'étr-^nger.. La magnifique légende de la captivité de Gai'in d'Anséune, qui sert de début à nos Enfances et en est certainement le plus ancien élément, a passé en Espagne où elle a été miséi-ablement défigurée. La fameuse romance : Mala la visteis, Franceses, que nous avons citée })lus haut, n'est que la combinaison de cette légende avec une histoire moins antique que nous avons déjà trouvée dans Simon de Pouille. L'auteur des Nerbonesi, qui a connu tant de poëmes français, n'a pas connu le nôtre, et c'est une preuve nouvelle de son peu d'ancienneté et de son peu de popularité. — 7° Edition imprimée. Les Enfances Vivien sont inédites.
— 8° Travaux dont cette Chanson a été l'objet. Ce poème est un de ceux
qui ont le moins fixé l'attention des savants. >sous n'avons guère à signaler . j
ici que la Notice de M. P. Pai'is, au tome XXll de YHistoire littéraire J
(pp. 503-507), et l'analyse rapide de L. Clarus (Hersog Wilhehn von Aqni- -j
tanien, pp. 232-234). — 9° Valeur littéraire. Il importe de considérer !
les Enfances comme l'œuvre absolument individuelle d'un homme de talent qui a voulu pasticher une vieille Chanson de geste. Il a trouvé sous
sa main une légende fort ancienne et qui, sans doute, avait été l'objet de ^
cantilènes ou de chants populaires : celle de la captivité de Garin. Mais '
c'est dans son imagination qu'il a pris tout le reste. Les érudits en général,
et M Jonckbloet en particulier, ne nous paraissent pas avoir assez tenu j
compte de ce rôle de l'imagination individuelle dans la composition de '■*
nos vieux poëmes Dans les Enfances ce rôle est incontestable, et souvent I
heureux. Le récit du dévouement de Vivien (f<* 184 du ms. 1448); les tou- ]
chants adieux d'Heutace à son fils (f" 184 v») ; les aventures héroï-comiques
de Vivien chez le bon marchand Godefroi et les escapades de cet enfant no- i
ble condamné au métier de forain (f'^s igy ro-189 V) : tous ces épisodes sont t
traités avec talent. On n'en saurait dire autant de la fin de notre Chanson ;
où le poète juge à propos de raconter longuement la prise de Luiserne. Ce ■'*
n'est plus qu'une série de lieux communs. En deux mots, rien de plus origi- '
nal que la première partie des Enfances, rien de plus banal que la seconde. . '
Beaucoup de nos Romans sont dans le même cas. |
II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES. 1" Les Enfances Vivien ne renferment j aucun élément directement historiqae. 2" Le récit de la prise de Luiserne > ] par les Chrétiens se rapi2^orte sans doute aux souvenirs des nombreuses \ expéditions que les Français firent en Espagne sous Charlemagne et \ Louis le Pieux. 3'- Le récit de la captivité de Garin d'Anséune est légen- "j daire ; tous les autres éléinents du poème sont fabuleux.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE, a. Il est un ! poërae qui off're, au début, la même affabulation que les Enfances Vivien : c'est Hervi de Met:;. L'un de ces deux poëmes a été évidemment calqué sur
l'autre. Lequel? c'est ce qu'il est bien difficile d'établir, parce que nous avons i
ri PART. LIVR. 11.
CH.\r. XVI
4U ANALYSE DES EyPAyCES VIVIEN.
mes et la Prise d' Orange ?>Qv\i remplis de Guillaume, et - ne laissent pas de place à aucun autre héros.
affaire à deux œuvres, à deux affabulations du xm^ siècle. Quoi qu'il en soit, nous donnons ici un résumé de la première partie d'Hcrri de Met:: que nous devons, comme l'idée même de cette comparaison, ;\ notre ami M. Bonnardot qui prépare une édition de cette chanson. — Le })rèvôt, Thierry de Metz, charge ses frères d'accompagner à la foire de Provins son fils Hervi, qui doit l'apporter un riche troussel de draps, d'étoffes précieuses et de bijoux, ^lais l'enfant n'a pas l'instinct du négoce. A peine arrivé, il va loger seul à l'hôtel, mande tous les marchands du pays, les héberge grassement et leur fait de riches présents : en moins de huit jours, il dépense plus de mille marc§ d'argent et d'or fin. Ses oncles lui reprochent d'avoir ainsi dissipé l'avoir de son père : il sera battu à son retour à Metz. « Taisez- « vous, vilains », réplique Hervi. « Vous n'êtes que des pelletiers (v. 320- 359)! — Départ des oncles d'Hervi. Celui-ci, resté seul à la foire, rencontre dans le bois de Provins un écuyer auquel il achète du coup destrier, faucon et lévrier, qu'il lui paye comptant trois mille marcs, reste des quatre mille que le bon prévôt Thierry lui avait confiés pour faire son apprentissage de négociant. Hervi donne donc les trois mille marcs en échange des trois animaux de prix : De bargingniev ne sai je riens, amis, s'écriet-il avec une fierté toute chevaleresque. Que l'écuyer lui rende seulement en retour quelque peu d'argent, assez pour s'en retourner en son pays, il n'en demande jjas plus. 11 rentre à l'hôtel, prend congé de l'hôte qui se confond en remerciements sur ses libéralités, et l'engage à revenir chez lui : son auberge lui sera toujours ouverte (v. 300-422). Départ d'Hervi, exploits de chasse au vol et à courre ; bref, grâce à la vitesse de son destrier, il atteint ses oncles qui avaient pris les devants depuis plusieurs jours (v. 423-15S). Ils l'interrogent, soucieux de savoir ce qu'est le troussel « que s'en vient après « ti — Qu'ais achetei il la foire à Provins ». Gravement, Hervi leur montre destrier, faucon et lévrier, ainsi qu'un lièvre et un malart, fruits de sa chasse, et se déclare plus joyeux et plus liche que s'il avait toute la cité de Châlons et Troyes et Bar et le bourg de Provins. Ses oncles le gabent : « Mais tout « cela ne vaut pas di.x livres d'esterlins; et tu as dépensé les quatre mille « marcs de ton père. A coup sûr, tu seras battu »! — « Qu'il ne vous en « chaille, seigneurs » ! répond tout tranquillement Hervi (v. 459-480). Arrivé à Metz, ThieiTy vient au-devant de ses frères, les interroge sur la manière dont son fils a fait œuvre de marchand. Leur récit n'est pas de nature à le satisfaire, comme on s'en doute. Pendant ce temps, l'enfant Hervi suivait tranquillement le boi'd de la Moselle, avec la sérénité d'une conscience pure. Sans défiance, il laisse s'approcher son père, qui le frappe au front du bout de sa « verge de lis, noelée d'or fin ». Le sourcil est fendu, le sang coule; Hervi tire son épée et se serait jeté sur son père si ses oncles ne l'en eussent empêché (v. 481-538). Mais la duchesse Aelis, sa" mère, femme de Thierry, a aperçu de loin cette scène ; elle accourt, et, à la vue de son fils ensanglanté, elle éclate en reproches amers contre son mari : Hervi est de race noble. « Por Deu! prevost », la duchoisse li dist, « se droit ne faites à damoisel de « pris, — t' Jamais mes cors ne geirat delez ti ». Réconciliât ion générale ; fêtes (v. 539-576;. — L'été se passe, puis l'automne; voici Noël, c'est la foire à Lagny. En bons marchands qu'ils sont, les frères de Thierry ne veulent pas manquer cette importante occasion de lucre. Ils proposent à Thierry d'emmener avec eux Hervi qui doit être « amendé ». Thierry consent; il donne ses instructions à son fils, avec une bourse de 16,000 marcs « por « achater et del vair et del gris, — Des dras de Flandres que venront à Li-
ANALYSI- DES E.\FAyCES VlVIl-y. 415
Mais tout à coup voici qu'une seconde figure épicjue, plus jeune et, pour parler notre langage actuel, plus
« gni n. Que s"il l'ecommence ses aventures de Provins, il sera chassé de Metz et de toute la banlieue. Hervi consent à tout, se promettant bien de n'en, faire qu'à « son devis ». Et de fait, l'emplette qu'il fit à la foire de Lagny, fut tout autre que ce qu'attendait son père. Laissons parler notre poëte : « Des! quel achat li daraoisiaux i fist. — Q'ains puis celé ore, signer, que vos dis ci, — Nuns marcheans meillor achet ne fist, — Qu'il acheta la belle Biautrix. — Celé fut mère à Lobèrent Garin — Et le quen Beg'ue dou chestel de Belin » (v. 577-G27}. — Puis vient le détail de la généalogie et rhistoire de Béatrix, fille du roi de Tyr (v. G28-1201). — Retour d Hervi à Metz... Après maintes autres aventures trop longuement déduites, commence la chanson proprement dite d'IIervi, dont ce qui précède peut être considéré comme les En fances (B'M.Sat. fr. 191G0}. — 6. Suivant le manuscrit 1448 et la plupart des autres textes, Gai'in d'Anséune aurait été fait prisonnier par les païens à la défaite de Roncevaux. — c. D'après le Siège de Xarbo/iiie,a.u contraire, c'e-t à son retour de Xarbonne. où il venait de délivrer les siens, que Garin d'Anséune serait tombé dans une embuscade de Sarrasins (ms. 24369, anc. 23 La Vall., fo 75 po). — d. Dans la romance Mala la. visteis, Franceses, l'amiral des mers, Guarinos, tombe à Roncevaux entre les mains de Marlotez. Ce païen veut un jour mettre à l'épreuve l'habileté de son prisonnier en lui faisant abattre un tablado; Guarinos remonte à cheval, pique des deux et s'échappe {les Vieux Ai'tei'.rs castillans, II, 323). — e. D'après le manuscrit de Boulogne-sur-Mer, c'est dans une partie de chasse que Garin est fait prisonnier. — /". Le début des Enfances est la seule partie du poëme qui ait subi des variantes notables. — g. Quant au récit de l'éducation de Vivien chez la marchande et à celui de la prise de Luiserne, ils n'ont guère été repris et déformés que par le prosateur du manuscrit 1497 de la Bibl. Nat. Nous donnons un extrait de cette œuvre curieuse : « Comment la bov.rgoise, qui Vivien avoit du Sarrasin acheté, le tint pour son fils quant son mary retourna de marchandise. Or dit Tistoire que quant la bourgoise marchande à Pampelune eust Vivien acheté, payé et retenu, après et parmy ce qu'il eust convenance et prommis de la servir et d'obéir à elle, et de faire son gré au meilleur essient qu'il eust, et il luy eust racompté et dit qui il estoit, comment et pourquoy il avoit été mis en servaig'e..., elle fut tant joyeuse que merveilles. Et revesti \'ivien à la guise d'un crestien commun, et comme le filz d'un mai'chant ou de ung bourgois; puis, manda deux ou trois jours ajjrès à des voisines, et leur dist que c'estoit son fils que elle avoit mis à nourir en aultrui terre, que il estoit ileq nouvellement arrivé et qu'elle l'avoit fait venir pour ce q>ie son père, lequel avoit jà esté près de sept ans dehors,
ne retournoit point Et elle l'envoya à l'escolle pour aprendre comme les
enfi'ans des autres Crestiens, desquieulx avoit largement en la cité Ung
jour estoit la bourgoise en son hostel besongnant de sa marchandise :... sy vint là •!• marchant qui de son mary luy aporta nouvelles, disant que il estoit au port prochain de mer d'ycelluy lieu jà arrivé.,. Elle envoya quérir Vivien qui lors estoit à l'escolle et, quant il fut venu, luy dist : « Sy vous « n'avés la leçon que je vous ay aprise retenue, beaulx doulx fils », fet elle, « vous me ferés manteresse, et voustre fait gasterés du tout. Pour ce le dy « que Godeffroy, mon baron, qui, jà a sept ans passés, se party d'icy ])our « aller en mer, est promjjtement retourné. Or me lessa il gesant d'un fils 'f. lequel mourust, dont ne scet rien; car je l'avoie baillié à nourir dehors. « Sy luy diray que ce estes vous, et vous l'apellerés père et moi mère... »... Ainssy comme la bourgoise et Vivien parloient erassamble, est ileques Go-
II l'Anr. MVR. II.
ciiAr. XVII.
l'ART. I.IVR. II.
rii.\i>. xvn.
416 ANALYSE DES E.\FAiyCES VIVIEN.
sympathique que celle de Guillaume, se présente à nos regarnis qui commençaient à se lasser. Vivien va dis-
deffroy arrivé Quant il (Vivien) fut grant, Godeffroy le bourgois luy fist
aprendre ou voulut faire aprendre le fait de marchandise Appella la
bourgoise Vivien, et luy dist : « Vous sieuverés doresnavant les foires et les « marchiés, beaux tiels », fet elle, « et moult pourrés de voustre père aman-
« der Sy vous enjoings et prie que avecques luy hors et ens vous soies
« à ce faire qu'il vous dira obéissant Et emendés au fait de sa marchan-
* dise à vendre et à acheter ainssy que vous luy verres faire. » ... Dieux! quel marchant fust Vivien celle journée, et come il délivra legierement la marchandise que Godeffroy lui bailla à vendre ! H n'y avoit entour luy marchant qui rien delivrast jusques à ce que il eust tout vendu, et assés le regardoient faire les aultres marchans qui près de luy estoient establés pour ce que bien luy seoit à parler et à compter l'argent qu'il repcevoit. Mais du fait de sa marchandise ne povoit rien savoir se il perdoit ou se il gaignoit ; car nul ne s'en alloit esconduit. Sy disoient les marchans que il seroit vaillant homme, s'il vivoit et frequentoit les foires et les marchiés ; car il estoit de gi'ant delivrement, et donnoit pour -XL* ce qui valloit cent, et pour -X' ce qu'on eust vendu -XXX-. dont assés tost après se repenti Godeffroy de le
avoir avecques luy mené et luy habandonné ses denrées à vendre Et
quant Vivien eust sa marchandise plus clere et myeulx vendable délivrée, et il eust or et argent ;\ grant foison, lors se voulut il d'acheter entremettre. Et vist chevaulx que l'en galopoit et trotoit Yen par le marchié ; sy en avisa ung qui myeulx luy aggrea que nul des autres, et moult valloit d'argent, ce luy sambla : si demenda combien, et en paia ce que on lui fist. Puis, avisa harnois clers, reluisans et fins et tout ainssy blanc comme ung signe : se fist armer il la guise du temps de lorz et paia d'icelluy harnois tout ce que on luy demenda. Et, quant il fut armé de tout ce qu'il luy convenoit, il monta à cheval et, en soy en allant vers Testai où il avoit vendues et distribuées ses denrées, vist son père Godeffroy, et lui disl : « Regardés se je suy « bon marchant, sire père », fet il, « j'ai ce bauchant acheté et ses armeures, « en quoy nous gaignerons la moitié, se Dieux plaist, avant qu'il soit long « temps. Et ne \-ous en doubtés, car je sauray bien le cheval establer, es- « trillier, froter et donner à mengier, et si le sauray bien mener boire, ga- « loper, chevaulchier et faire l'office d'un chevallier, sans moj meller de « marchandise, se mestier est, car aussy n'est ce point ma pencée ». Et quant Godeffroy entendi Vivien qui tels mots luy respondi, vous devés savoir qu'il fut moult dollant; pour tant qu'il cuidoit estre son père, luy respondi : « De malle heure te vouluz si tost faire marchant, garçon », fet il. « et mal « fut conseillié quant je te lessay distribuer mes denrées i)Our emploier l'ar- « gent que tu as receu en marchandise de armeures, dont oncques en mon « vivant ne me raeslay. Si le conparrés, se je puis, et te feray garder la mai- « son dorénavant; car à ainssy s'en auriés en peu de temps tout mon vaillant
« gastè et despendu » — « Taisiés vous, sire père, et de ce que j'ay fait
« ne me veilliés plus blasmer ; car bonne est la marchandise en quoy on « peut gaignier, et nous n'y perdrons rien par avanture, comme j'ay bonne
« intention Et pour •!• cheval, que je l'ay acheté à mon plaisir, jà ne
« deussiés si grant marrement démener, meesmement que c'est le premier « achat que je feisse oncques n. Et à ces parolles, s'est Vivien parti, sans retourner à son estai, et s'en alla en l'ostellerie... au mieulx qu'il peust son corps armer Puis, monta ou cheval et... se mist à chemin parmy le marchié trotant et chevaulchant attin que on le veist Il se regarda tout par
luy ; sentant son cueur qui luy amentevoit le noble linaige dont il estoit, dit à
ANALYSE DES ENFANCLS VlVlliN. 4)7
puter à Guillaume le premier rang dans notre attention réveillée. Ce Vivien n'est autre (ju'un neveu du comte d'Orange; c'est le fils de Garin d'Anséune. Mais, à vrai dire, il n'a point de consistance historique, il n'a même aucune réalité palpable, ce nouveau venu qui va tant nous occuper de lui. C'est une pure fiction, c'est une invention de nos épiques. Voyant la place que tenait Roland auprès de Chaiiemagne, voyant le succès qu'avait partout conquis le neveu du grand Empereur, ils résolurent de créer un autre Roland dans la geste de Guillaume. Ils dédoublèrent leur héros primitif, et calquèrent le neveu de Guillaume sur le neveu de Charles. Ils prirent, en quelque manière, un vieux portrait de Roland, et se contentèrent d'écrire au bas : « Vivien » . Procédé naïf.
Les enfances seules de notre héros ont quelque chose d'original : le romancier a pu se donner carrière. Et nos lecteurs vont voir comment il a usé, et même abusé de son droit.
Il faut ici remonter le cours des événements et nous transporter sur le champ de bataille de Roncevaux. Les Français sont vaincus, les Douze Pairs sont morts, et saint Michel a. recueilli la grande àme de Roland. Là se trouvait Garin d'Anséune, frère de Guillaume : il n'eut dA.Î
I PAUr. I.IVR. II.
ciiAP. xvn.
pas la joie de mourir dans cette Glorieuse défaite, et fut de Guinaumo,
) risonnier à Uonrevaux.
Garin
Vllhéui iVore i\iillat > . . , est t'ait
lait prisonnier. Un païen, du nom de Cadort, l'emmena , pisonnier à Luiserne-sur-mer. Les ,,aïe,is
exig^eiif,
« Acceptez tout mon argent et tout mon or », disait ''""uiVÔn'ÀiT' le captif. — « Non, je ne veux qu'une seule rançon ». \rsa".îacr''
Dévouement de Vivien.
soy mcesmes : « ... Bien en point suy je voirement et en estât tel comme il « appartient à moy. Car je suy du lieu venu et de restraction au conte Ay- « mery de Nerbonne, du linaige du conte Guillaume d'Orange... qui tant est « vaillant que par luy vouldray estre fait chevallier. NSy m'en iray à Orange, « par devers luy »... Comme vous oiez, s'est Vivien ]iar(y de Pavie où il lessa Godetfroy le notable marchant »... (Bibl. Nat. fr. IvJl. («^ 2W vo-293 v").
'' 'cifu; Tvn ''■ — " Laquelle »? — « Ton fils Vivien. Qu'il vienne
« prendre ta place ». — « Et c[ue ferez-vous de mon
«■ entant »? — « Je le pendrai ». — « Mais il n'a que « sept ans ». — « Je le pendrai ». — a Pourquoi »? — «■ Son ancêtre a tué mon père et mon oncle : il faut que « je me venge ». — Je vous donnerai toutes mes terres, « tous mes chevaux, tous mes trésors ». — « C'est ton « fils, ton seul fils que je veux. Qu'il vienne; sinon, tu « mourras ». Et alors les païens se précipitent sur le malheureux Garin, le blessent trente fois, le jettent de nouveau en prison et lui passent des broches de fer à travers les cuisses. Le frère de Guillaume pleurait à grosses larmes, et pensait à son petit Vivien : « Fih Vivien, belle doive fifjure, — Simple via ire, fiere regardeure ». Puis, il pleurait encore '.
Notre poète a le mérite de connaître assez bien le cœur humain : « Vous savez », dit-il, « combien l'homme tient à conserver sa vie ». C'est pourquoi, après avoir pleuré toutes les larmes de ses yeux, le pauvre Garin en vient à penser, peu paternellement, ({u'après tout il ne serait peut-être point par trop mécontent si son fils Vivien venait prendre sa ])lace. Mais il y avait une mère. Un jour la femme de Garin (c'était Heutace, fille du vieux duc Naime), qui depuis longtemps déjà croyait à la mort de son mari, reçut un message du prisonnier de Luiserne : « Quoi ! Garin vit »! — « Oui, dame, et '< il est aux mains des Sarrasins, blessé, sanglant, à demi (( mort ». — « Les païens ne veulent donc pas recevoir « de rançon »? — f* Ils n'en veulent qu'une ». — « La- « (pielle »? — « Votre fils ». — « Non, non »! dit la mère, <c vous mentez. Garin est mort, je le sais. Des a témoins oculaires me l'ont dit ». — « Dame, voici son
1. Les Enfances Vivien, nis. de la Bibl. Nat. fr. 1448, P 183i
(( anneau qu'il vous envoie avec le pennon qu'il conquit n part « jadis sous les murs de Narbonne ' » . Comme il parlait ainsi, le petit Vivien arriva. Il n'avait pas huit ans ; mais il était déjà très-fort, mais il était déjà très-beau, et son visage donnait à pressentir qu'il serait mi jour le grand ennemi des païens. « Mère », s'écria-t-il, « je veux « aller sauver mon père, je veux partir à Luiserne " ». La mère sanglota; puis, il fallut le laisser faire. Elle sortit d\A.nséune avec lui ; cent chevabers les accompagnaient. A Paris, ils devaient rencontrer Guillaume et toute la (( geste honorée » et tenir en (juelque sorte un grand conseil de famille ^
Heutace eut le courage de parler devant cette assemblée. Elle y exposa, tout en larmes, la situation lamentable de sou mari et l'horrible rançon que les mécréants lui demandaient : « Comment », s'écria-t-elle, « pource rais-je ainsi sacrifier Vivien, moi qui l'ai porté neuf (( mois dans mes flancs »? Ce fut sa péroraison. Elle émut tous les assistants, excepté Guillaume qui avait un cœur de fer. « Le devoii*, le premier devoir de Vivien « est de se livrer à la place de son père ». Heutace sentit qu'il lallait renoncera toute espérance, et, prenant son fds entre ses bras, lui fit par avance les plus touchants, les plus maternels adieux '*. « Du moins », dit-
1. Enfances Vivien, Bibl. Nat. ir. 1448, f" 183 v». —2.1bid.., f" 184 r". — 3. liid., ibid.
4. Adieux d'Heutace a Vivien {Traduction littérale). Lorsque la dame entend Guillaume décider — Que son fils Vivien doit être livré au martyre, — Elle en eut une grande tristesse et en fut tout éperdue, — Et rien n'égala l'excès de sa douleur : — « 0 Vivien, mon fils, douce chair, tendre « consolation, — Beau visage ouvert, fier regard, — "N'ous m'aurez bien peu « de temps protégée et gardée »! — Alors tous les barons s'émurent, — Et Tun dit à Tautre : — « ^'oilà vraiment une rude épreuve. — Non, il n'y a « jamais eu dans le monde une seule femme — Qui ait dû conduire de la « sorte son enfant à sa perte, — Et le mener là où on le tuera et ou on lui « coupera la tête »!
« Fils Vivien », dit la noble dame, — «. Je ne t'envoie pas, hélas! prendre « tes armes, — Haubert, écu et lance; — Non, mais je t'envoie à une mort « qui n'est que trop certaine. — Voila pourquoi, fils Vivien, tu t'en vas en
LIVR. II