‹ Les eopeés françaisesChapitre 114 sur 180 · Enfances Vivien, Bibl. Nat. fr. 1448, f» 18G r · texte numérisé non relu

Enfances Vivien, Bibl. Nat. fr. 1448, f» 18G r

ANALYSE DF.S L.\F.4.VC/:.S' r717£.Y.

V a fait fortiiiir. « Quel est cet enfant »? dit-il en aper- hpart. mvr. u.

cevant Vivien. — « C'est cekii, mon ami, dont j'étais ~

« enceinte k ton départ. Embrasse ton fds. » Et elle le lui pousse entre les bras. ^< Ah » 1 dit riionnète homme, « il y a si longtemps que je désirais avoir un fils' ». Et il pleure sur le front de Vivien. C'est une scène de fabliau.

Tout aussitôt, va commencer l'éducation de l'en- , Éducation

' (le Vivien, qui a

fant ; mais le pauvre Godefroi ne s'attend guère à ton- 'd"un''4e"ÏÏi'er'

tes les avanies dont cette éducation fort difficile sera ^„ nfp'lrtVaire

pour lui la cause ou l'occasion. « Mon fils », lui dit-il -— -•''^'^d.

gravement, « je te vais montrer comment on achète le

« drap et le blé, comment on les vend ; je t'apprendrai

« ensuite les poids et mesures et le change des mon-

(( naies ». La seule annonce de ces leçons induit en

bâillement le fils de Garin : « Je voudrais bien ». fait-il,

« avoir un cheval, deux chiens et un épervier ». -— « Je

« vais, mon ami, l'acheter sur-le-champ de bonnes

« grosses bottes et de bon gros drap pour t'habiller

« chaudement ». — « Ah »! s'écriait Vivien les yeux

dans le vide et pensant à autre chose, « si les païens

« étaient là, là devant moi, comme je les taillerais, oui,

« je les taillerais en pièces » ! Et le marchand de rire ".

1. Enfances T'/ru'u, Bibl. Xat. fr. 1-148, f'^ \>^C, r° et v».

2. ^'iviEX CHEZ LE BOX MARcn.vxD GoDEFRoi (Traduction littérale). « Le marchand crut que sa femme lui disait la vérité [et que Vivien était vraiment son enfant]. — Il le prend, le tient entre ses bras; — Sept fois le baise au nez et au menton. — Puis, tout bellement l'assied k son côté : — « Beau fils », fait-il, « heureuse l'heure de ta naissance! — J'ai toujours désiré un « fils de ma femme. — Et, depuis que je suis né, je n'ai jamais éprouvé telle « joie. — Quel est ton nom? ne me le cache point ». — « Je vous dirai la vérité », répond l'enfant, — « Et ne veux [)as vous cacher comment je m'appelle. — Vivien : tel est le nom qu'on m'a donné aux fonts ». — Le marchand l'entend et en a grande joie.

« Fils Vivien », dit le brave Godefroi, — « Si tu grandis en force et en « sagesse, Si tu veux courir les marchés, — Acheter et vendre mes bons « draps, — T'y connaître en poivre et eu blé, — Être au courant des mesu- « res, — T'entendre au change et aux monnaies, — Tu seras riche pour « toute ta vie — Et je te laisserai tous mes trésors ». — « Vous parlez fol-

[I l'ART. I.IVR. II.

CHAP. XVII

11 ne rira pas longtemps. Dans notre poëme il représente la prose, et Vivien la poésie ; le réel, et Vivien Tidéal. Ost Sancho Pança près d'un jeune Don Quichotte qui n'a rien de ridicule. Le contraste est vivant.

Quant à la femme de Godefroi, elle est ravie : « Voyez-

lemeut ». répond Vivien. — « Donnez-moi plutôt un bon destrier — Et « faites-moi présent de deux bons cbiens de chasse. — Apportez-moi enfin « un épervier. — J'irai me divertir là-haut dans ces montagnes ». — « Beau « fils, heureuse l'heure de ta naissance ! — Mais il te faut apprendre à con- « naître Tavoine et le blé, — Et les mesures; — Tu iras au change pour « garder les monnaies. — Je te vais faire faire une cotte en bon bureau « d'outremer, — Avec de bonnes heuses que tu mettras par-dessus tes sou- « liers, — Afin que le vent ne te fasse pas de mal ». — « Vous parlez fol- « ment », reprend "\'ivien ; — « Je serai un jour adoubé chevalier, — Et je « prendrai villes, fertés et châteaux. — Si je rencontre les païens, ils sont « morts ». — Godefroi l'entend et sourit. — C'était un noble et brave homme que ce marchand : — Il fit gentiment habiller Vivien. — Il eut braies et chemises en bonne étoffe d'outremer. — Chausses en drap de soie, souliers en bon cuir de Coivloue. — Il revêt une robe d'outremer — Qui est toute brodée d'or ; — Puis, on lui attache ou cou un petit manteau — Bien fait et bien taillé à sa mesure. — Vivien avait la tête blonde, les cheveux courts et frisés. — Les yeux bleus comme ceux d'un faucon, — La chair blanche comme fleur en été. — Tel était cet enfant qui, depuis,. eut tant à souffrir,

— Qui conquit rArchant sur la mer, — Bradeluques, les tours de Balesguès.

— Il y frappa si bien de Tépée — Qu'il en fut tout ensanglanté jusqu'à la poitrine. — Il éuùt très-beau, gracieux et bien paré, — Et tout son corps était fait à. souhait. — La marchande se prit k le regarder — Et le vit beau, courtois et bien paré... — Elle le montra du doigt à son mari : — « Re- « gar lez-le, au nom de Dieu, regardez-le. — Quel bel enfant Jésus nous a « donné! — Non, il n'y en a pas de plus beau dans toute la chrétienté ». « — C'est vrai », dit Godefroi. — Cependant Vivien n'a pas perdu de temps.

— Sur son poing il porte un épervier dressé — Et s'en va jouer à la fontaine. — Là, il se mit doucement à chanter, — Et, regardant les prés audessous de lui, — Il vit courir l'eau et aperçut les rosiers plantés sur les boi-ds. — Il entendit le chant de Talouette et de la calandre, — Et alors le souvenir de son fier lignage lui revint en l'esprit. — Il se prit alors à se rappeler son grand-père, — Puis Girart et le sage Hernaut, — Et Garin, et l'illustre Guichart, — Et le marquis Guillaume au Court Nez, — Et sa mère, dame Heutace au clair visage. — Du fond de son cœur Vivien commence à soupirer. — Et des yeux de sa tête il commence à pleurer...

Godefroi et sa femme furent en grande joie. — Ils ne cessent de louer et remercier Dieu à cause de Vivien. — Mais Tenfant n'a cure de foires ni de marchés. — Il leur demande nouvelles... — Des grandes batailles qui se livrent à Constantinoplc, — Et ne cesse de vanter les soudoyers qui se battent là-bas : — « Tu deviens fou, mon fils », lui dit Godefroi. — « Va plu- « tôt au marché acheter cottes et peaux ». — « Oui », s'écrie Vivien, « oui, « par saint Georges, — Je serai un jour bon chevalier, — J'aurai trente «, écus, et quatorze autres encore. — Et le premier qui vous fait tort d'un « denier, — Je le pends par la gueule à une corde » (Bibl. Nat. fr. 1448, pjs 1S6 vo-187 vo).

(( le », dit-elle tout bas à son mari, « voyez-le clone, n part. i.vr. n.

^ ' •' CIIAP. XVII.

« N'est-ce pas le plus bel enfant de la chrétienté? Oh!

« le beau fils que Dieu nous a donné ' » ! Et elle se rengorge. Je crois bien qu'elle s'imagine elle-même, à la fin, être vraiment la mère de Vivien. L'enfant, lui, n'oublie point sa vraie mère, ni Guillaume son oncle, ni tous les siens. A leur seule pensée, son cœur se fond en eau. Mais, chez les enfants, la douleur glisse, et ne tient pas. Vivien essuie ses larmes ; il prend son épervier et se rend à la fontaine, en chantant. J'ose recommander à nos peintres ce joli tableau de genre.

Le marchand un beau jour lui donne cent francs et lui dit : « Tenês, hiax fils, de gagnier pensés " » . Vraie parole de marchand, digne de ceux qui encore aujourd'hui confient à des enfants de cinq ans quelques sous « pour les négocier ». Et il ajoute, avec un naturel parfait : « Quand j'ai commencé, j'étais pauvre, mon fils. « J'ai débuté avec six deniers ». Il paraît que les marchands n'ont pas beaucoup changé de physionomie depuis le treizième siècle : combien de fois, en effet, n'avons-nous pas entendu nos parvenus parler superbement « des sabots avec lesquels ils étaient arrivés à Pa- « ris » ! Et XQpère de Vivien, l'excellent Godefroi, complète son portrait et celui des marchands de son temps par ces paroles empreintes d'une fierté comique : « Portés honor, biaiis fils, aux marcheans prisiés ». Cette peinture de mœurs est toute charmante, en vérité, et il nous semble voir notre bourgeois enrichi se pavaner avec suffisance devant cet enfant, en lui disant d'un ton fort grave : « Honorez les marchands, ô i)ion fils ». — « Ainsi fais-je », répond le petit Vivien. Et il prend les cent francs \

1. Enfances Vivien, Bibl. Nat. fr. 1418, f"s IfG v" et 187 r". —2. Jbid.. fo 1S7 r". — 3, Ibid., fo 187 r".

42G ANALYSE DES EyTANCES YIVIEN.

iiPART. i.ivR. u. Quelques minutes après, la somme était passée aux - — — — mains de je ne sais quel pauvre écuyer de passage qui, très-volontiers, avait cédé son cheval à Vivien en échange de cette grosse somme. Et quel cheval! maigre, vieux, pelé , horrible. « Il ne vaut pas trente francs, ce ranci n », s'écrie Godefroi qui est véritablement consterné. Et ce qui le blesse le plus vivement, ce n'est pas cette folle dépense; non, c'est que son fils ait pu être trompé. Ce marchand décidément est peint an nalnrel.

Quant il la femme , elle n'est pas peinte avec moins de vérité. A tout instant, elle intervient, un peu effarée, pour réclamer 1" indulgence de son mari : « L'en- « faut est jeune », dit-elle doucement. « Pensez donc, « mon ami. ((u"il n'a pas encore huit ans. J'ai l'idée <« (pi'il aj)prendra ». Et elle désarme Godefroi par la fermeté de son espérance autant (pie par la bonté de son sourire '.

Vivien, cependant, est incorrigible. Si on lui parle argent, marchés, négoce : « N'auriez-vous pas reçu », répond-il, « quelque nouvelle de la grande guerre de <( Constantinopit* » ? — <( Je vais à mes achats et vous « emmènerai », lui dit un autre jour son père nourricier. — « Le premier qui vous trompe d'un seul « denier, je l'écervelle », ajoute l'enfiint. Et il foit le geste de se précipiter sur ces pautoniers. « Ah ! si j'é- « tais en votre place » ! dit-il une autre fois ;t Godefnti qui jiaraît de plus en plus étonné. — « Que fe- « riez-vous, mon enfant? » — « Je bâtirais un château « avec une grande salle où l'on jouerait sans cesse aux « échecs et aux tables. Aux murs de ce palais je pen- « drais les écus des chevaliers, et je tiendrais cour

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