‹ Les eopeés françaisesChapitre 127 sur 180 · IV · texte numérisé non relu

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Il PART. I IVR. ir.

rllAI". WIII.

450 ANALYSE DU COVEXAM VIVIEX.

rage, il se lance au milieu des Sarrasins qui s'imaginaient trouver des couards devant eux, et rencontrent des héros. « Montjoie ! Montjoie » 1 crie Vivien à pleins poumons, et toute l'armée répète ce cri qui est coutumier de la victoire. Les premiers qui sont atteints tombent en poussant de ces horribles hurlements qu'on entendra durant toute cette journée lugubre. Gérart de Commarcis se jette sur Vanmaror Margaris et lui passe joyeusement sa lance au milieu du cœur. Un roi d'Afrique, sûr de vaincre, excite ses compagnons : « Gou- « rage! courage »! leur dit-il. « Nous serons bientôt « les maîtres d'Orange et nous rendrons Orable à Thi- « haut ». Mais Guibelin ne peut supporter une telle insolence et lui plante son orilhunme en plein corps. Cependant Gautier de Blaives s'abat sur un autre amiral.

« Entendez-moi, barons ». dit Vivien. — « Voici, sous vos yeux, les Païens « que vous haïssez. — Je ne veux pas cependant que vous mouriez à cause « de moi, — Allez-vous-en donc, allez oii vous voudrez; — De bon cœur je « donne votre congé; — Mais, moi, il me faut rester ici, à cause de mon « vœu. — Alors que j'ai été adoubé chevalier, — J'ai engagé ma foi envers « le Seigneur Dieu, — Que je ne fuirais jamais devant Esclavon ou Turc, — « Mais que plutôt j'y perdrais la vie ou y serais blessé à mort ». — Les Français l'entendent et en ont grand pitié. — Et run dit à l'autre : « Ecoutez- « moi, par Dieu. — Jamais homme plus hardi ne naquit d'une mère. — Mau- <f dit soit Tjui abandonne Vivien. — Et puisse-t-il ne jamais voir la majesté « de Dieu »! — Le Saint-Esprit alors [descend en eux et] ^ ? les réconforte, — Et tous s'écrient : « Vivien, ne craignez pas; — Nous ne vous ferons pas « défaut, dussions-nous être coupés en pièces ! — Mais nous frapperons de « grands coups avec nos épées d'acier ». — « Que Dieu vous en récompense », dit Vivien. — Et Girart, le sage et le preux, dit alors : « Neveu Vivien, don- « nez-moi mes armes.-- Nous sommes ici se])t comtes d'un même lignage ; — « Donnez leurs armes à chacun de nous. — Puis, tenons-nous tous les sept « ensemble l)ien serrés. — Donnons-nous l'un à rauti'e un bcdser par belle « charité, — Et chacun de nous ainsi sera [sauvé] ^ ». — Alors ce fut une forte et merveilleuse douleur. — Les uns sont tristes et hors d'eux-mêmes à cause des autres. — Vous les verriez tous endosser leurs hauberts, — Leur.s heaumes d'acier et leurs écus, dans les courroies desquels ils passent leurs bras, — Et puis, relever leurs lances en l'air, — Leurs lances dont le fer est doré et qui sont munies de leurs gonfalons. — Vivien alors a jeté un regard sur ses gens. — Il y en a bien peu. hélas! et il est tout effrayé. — Il bat sa coulpe et rend grâces à Dieu. — « 0 Dieu », dit l'Enfant, « secourez-moi. — « Pensez à nos âmes et les recevez dans votre sein. — Quant aux corps, il en « sera comme vous voudrez » (Bibl. Nat. fr. 774, vers 329-458, avec quelques variantes (*) tirées du manuscrit 1448).

ANALYSE DU COVl:^ÀyT VIVIEÎS. 451

nommé Gaifier, et lui coupe en deux le cœur et le foie, "p-'jrt- ™"-

Çà et là, les Infidèles sont repoussés et se croient déjà

vaincus ; Desramé commence à trouver que la victoire ne sera peut-être pas facile, et que cette résistance est singulière ^ Quant à Vivien, il ne s'abuse guère sur le résultat définitif d'une lutte aussi inégale : « Il pleure, l'enfant Vivien, il pleure sur son haubert; — Car il voit bien que tout est perdu pour lui : — « 0 Dieu », dit-il, « saint et véritable père. — « Jetez un regard, « Seigneur, sur votre belle niaisnie. — Plus ne vous « verrai jamais, oncle Guifiaume, — Ni mon lignage, « ni les gens de ma terre. — Vous allez aujourd'hui « recevoir de moi mauvaises nouvelles. — Et vous, f( comtesse Guibourc, ma damebefie, — Vous qui m'a- « vez longtemps nourri sur votre sein, — Quand jese- « rai mort, et que vous l'apprendrez, — A cause de « moi vous répandrez cent larmes ». — A ces mots, le cœur lui mauique, sous la mamelle \ — Et peu s'en faut qu'il ne tombe pâmé de son cheval " ». Cette noble douleur ne rend pas Vivien plus sage : « Appelez donc « Guillaume », lui répète sans cesse Gérart qui est de plus en plus l'Olivier de ce Roland. Mais le neveu de Guillaume est en vain frappé par la roi Cariot d'Averse ; en vain il perd tout son sang. Plein de joie à la vue des païens qui se débandent et s'enfuient, il prend à peine le temps de se faire panser par un bon chevalier, Etienne de Valpré, qui a jadis étudié ji Salerne ^ Il ne songe, avec sa nature de jeunelion, qu'à se jeter surles fuyards: '< Tiens », dit-il ii Gérart, « vois-tu là-bas ce château « (|ui a été jadis construit par les géants? Eh bien! il (c faut y pénétrer en traversant tous les rangs des « païens. Et quand nous y serons, nous enverrons un

1. Covenant Vivien, édition Jonckliloet. vers 479-58G.— 2. Ibid.. vers 587- ClO. — 3. Ibid., vers (311-672.

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"!Ùîv.ïZn"' " iiiessager à Guillaume ». — « Mais », lui répondent les chevaliers, « comment nous y prendrons-nous pour « percer tant de milliers de Sarrasins »? — Dist Viviens : « Air branc forh'i d'acier. — Or me sivez, et (/irai « tout premier »/ Et il y va '.

Alors on vit une chose extraordinaire. Quelques milliers de Français (de tout jeunes hommes, des enfants) se lancèrent à corps perdu à travers quelques cents milliers de païens. Ils avaient devant eux le château que Vivien leur avait montré: c'était le but qu'il leur fallait atteindre malgré tout. Ils le virent... et l'atteignirent; mais ils durent passer, sanglants, sur le ventre de leurs innombrables ennemis. A droite, à gauche, ils coupaient des bras, des jambes, des poings; ils tranchaient des tètes, ils perçaient des cœurs : ce fut une gigantesque boucherie. Quinze mille Sarrasins périrent dans ce combat, et la légende assure que le seul bras de Vivien en massacra mille. C'est ainsi qu'ils pénétrèrent dans le château des Géants, comme une flèche arrivée à son but '. Desramé pleura en apprenant ce premier triomphe : « L'assaut » 1 s'écria-t-il, « l'assaut » ! et il se décida à le donner dès le lendemain matin. Quant à nos Français, ils se reposaient enfin et conq)taient leurs blessures. Vivien en avait déjà quatre, horribles ; mais il exultait de joie: « Oui», disait-il, « je suis rudement blessé; « mais, grâce à Dieu, je me suis bien vengé. Quand « Guillaume et Guibourc trouveront ici nos corps mar- « tyrisés, ils n'auront pour nous que des louanges. C'est a pour Dieu, sachez-le bien, que vous supportez tant de <( peines: vous êtes les hommes de Dieu et votre récom- (( pense est au Paradis" ». Les malheureux, en effet, n'étaient pas au bout de leur rude épreuve. Ils n'avaient

1. Citvciiatit Tiridii, éJitioii Jonckbloet, vers 673-754. — 0. Ibid., vers 755- 770. — 3. Ibid.. vers 771-^01.

ANALYSE DU COVENANT VIVIHN. dô"!

rien à boire, rien à manger ; ils en étaient réduits à tuer leurs chevaux. Vous pouvez penser si cette nuit fut affreuse. Dès le premier rayon du jour, ils entendirent un grand bruit au dehors : c'étaient Desramé et ses trente rois qui mettaient le siège devant ce château, ou plutôt, devant cet hôpital fortifié *. Les Français se regardè-

1. Commencements de la grande uÈFAirE {Traduction littérale). Grande fut la bataille en l'Arcliant sur la mer. — Mais en vérité les Esclavons et les Sarrasins étaient trop en force — Et Vivien ne put soutenir leur choc plus longtemps. — Et quand il vit ses hommes tomber à terre, — Il en ressentit une telle douleur qu'il ne put dire un mot. — C'est en vain qu'il frappe et frappe encore de grands coups de son épée : — Il ne peut parvenir [à percer ni à entamer les païens] "*. — Voyez- vous Girart? il interpelle son neveu et lui dit : — « Il serait temps de penser, sire Vivien, — A la façon dont « nous pourrons sortir d'ici vivaijits — Et échapper à la mort. — Car ce se- « rait grande douleur de mourir »! — Et Vivien lui dit : « Je voudrais vous « voir consentir — Au bon conseil que je veux vous donner. — Moi, je n'ai « nul désir de retourner en arrière; — Car je veux avant tout [garder le « vœu que j'ai fait à Dieu!]'^. — Mais j'aperçois là-bas un château — Que « les géants ont fait fortifier (il y a bien longtemps de cela). — Si nous « pouvions si bien frapper de nos épées — Et rester maîtres contre les païens « de tout cet espace qui est là devant nous, — Si nou's les pouvions repousser « jusque-là, — [Si nous pouvions enfin nous enfermer dans le château] '', — « Nous sauverions peut-être notre vie, — Et demanderions du secours à « Guillaume ». — « Il est fou «, disent alors les Français. — « Comment « peut-il espérer traverser cette foule de païens — Et les repousser jusqu'à « cette roche? — Quant à retourner en arrière, il n'y pense guère »,

« 0 belle chevalerie » ! dit Vivien, — « Si nous pouvions si bien frapper « avec le tranchant de nos épées, — Si nous pouvions percer cette armée de « païens — Etpénétrer jusqu'à [ce grand tertre là bas] ""j — Jusqu'à ce vieux « château sauvage! — Les murs et les créneaux y sont encore — Ainsi que « les fossés qui sont anciens et formidables. — Francs chevaliers, la nuit « tombe déjà. — Si nous pouvions aujourd'hui y prendre nos logements, — « Nous nous y défendrions [assez de temps] '' — Pour que Guillaume vint « nous secourir, — Avec le comte Bertrand et monseigneur Gautier de Ter- « mes, — Avec Gaudin le Brun qui a fait tant de belles joutes, — Avec tous « ces barons qui ont refourbi leurs heaumes à Oi^ange ». — « Comment cela « se pourrait-il »? répondent les Français.

« Sire Vivien », lui disent les chevaliers : — « Comment pourrons-nous « nous y prendre — Pour arriver à ce château, ou seulement pour en appro- « cher? — Ne voyez-vous donc pas l'obstacle qui nous ensépare ? — Ne voyez- « vous pas ces milliers de Sarrasins ? — Il n'est pas un homme qui pût seu- « lement en compter la moitié; — Ils sont plus épais qu'un bois non taillé. « — Comment les pourrions-nous percer >/ ? — « Avec nos épées d'acier », répond Vivien. — « Je marcherai le premier, suivez-moi »? — Alors Vivien sonne de son cor... — Et voici que ses plaies commencent à saigner. — Qu'importe ! pour si peu l'Enfant n'abandonne pas son dessein, — Mais il tire son épée et broche son destrier; — Il rejette son écu par derrière sur son dos, — Et prend à deux mains]son épée d'acier. — Le baron était fort de ses mains et léger de son corps. — Il faisait beau le voir manier son épée,

II l'ART. I IVR. II.

(HAT. XVIll.

II l'.VBr. LIVR. II.

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rent : ils étaient presque tous pantelants et demi-morts ; des quatre plaies de Vivien coulait un sang que rien ne pouvait arrêter... Enfin, cette âme obstinée est vaincue : « Gérart », dit-il, « va trouver mon oncle Guillaume, « et demande-lui de nous venir en aide ' ». Hélas! comme à Roncevaux, ne sera-t-il pas trop tard?

Vivien, écrasé par le

nombre

et demi-inort,

se décide enlin

à demander

du secours à sou

oncle

Guillaume.

Gérart était, sans aucun doute, le meilleur ambassadeur que les Français pussent choisir : mais quel message difficile ! 11 fallait passer à> travers toute l'armée

— Trancher et tuer les Païens — Et cette vue donnait de lui une merveilleuse idée ! — De tous ses hommes, à ses cotés ou derrière lui. — (Ils étaient dix mille ce matin), — Il ne reste plus que la moitié. — Et les autres ? Ils sont morts, martyrs : — Que Dieu ait leurs âmes devant lui dans le ciel !

— Les survivants sont tous couverts de plaies. — Mais, malgré tout, ils font si grand et si bel effort — [Qu'ils parviennent à. traverser les Sarrasins] **,

— Et qu'ils sont enfin, tous ensemble, installés dans le château. — Ils lèvent le pont-levis et le redressent. ^= Hauts sont les murs de beau mai'bre taillé,

— Et les Français n'ont derrière eux rien à craindre durant un mois entier

— Mais une seule chose les inquiète : — C'est que, dans ce château, ils n'ont ni à boire ni à manger, — Rien, rien ; pas d'autres provisions que leurs chevaux. — Et Vivien dit : « Ne vous attristez pas, — [Hommes de '< Dieu] *, et soyez calmes. — C'est uniquement pour Dieu que vous tra- « vaillez ainsi : — Eh bien! la récompense en sera dans le Paradis. — 'c Et attendant, prenons quelques-uns de nos chevaux. — Avec vos épées, « taillez et coupez-en, — Où vous voudrez, derrière ou devant, ou sur les flancs, ', — Suivant que Jésus vous saura conseiller. — Mais surtout, je vous en '; prie, faites bien le guet dans le château... — Quant à moi, j'ai quatre « grandes plaies au corps. — Mais, Dieu merci, je me suis bien vengé — « De ces païens misérables et félons. — De mes deux mains j'en ai coupé « plus de mille en pièces. — Je n'ai pas fui d'un seul pas, mais, au con- « traire, j'ai marché en avant, — Et j'ai i)ris logement au milieu d'eux. — « Jamais, jamais mon lignage n'aura à rougir de ce reproche — Que j'ai « reculé d'un seul pied devant les Païens. — [Mais quand Aimeri au fier « visage l'apprendra, — Ainsi que Guillaume et sa femme Guibourc] ■' — « Et tout mon puissant lignage, — Quand ils trouveront ici nos corps « martyrisés, — Ils ne pourront pas dire que nous nous soyons mal con- « duits » ! — Alors tous ceux qui étaient blessés et couverts de plaies s'ètendii-ent à terre. — Ceux qui étaient encore en santé montèrent sur les murs... — [Le lendemain matin au point du jour, — Le château était de toutes parts entouré par l'assaut des Païens] * (Bibl. Nat. fr. 1448, i°^ 208 \° et 209 1*, avec quelques variantes tirées C) du manuscrit 774).

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